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Mortellement barbant

Mortellement barbant

(Divers - Heroïc-Fantasy - PLC 2011 - 19/11/2011)

Les augures avaient été rendu : cette ronde du tournois impérial de Jian ti Mian se jouerait dans la salle du Dragon, Des paravents furent repliés, laissant entrer la brise matinale et l’odeur de sève de pin montant de la forêt au delà des splendides et verdoyant jardins impériaux. La présence d’une mare remplie de carpes colorées et d’arbres à l’ombre millénaire offrirait un léger rafraîchissement salvateur en cette journée d’été caniculaire.

Les prêtres s’affairaient à bénir en chantant l’étoile à six branches qui servait de plateau de jeu. Une première estrades garnie de trois coussins accueillait les augustes postérieurs des trois juges officiels, vieilles barbes empesés dans leurs kimonos de cérémonie. Chacun se félicitait intérieurement de leur bonne fortune d’avoir été choisit par les Dieux (ou, pour un incroyant, par un banal tirage au sort) pour arbitrer ce match important. Les vieux sages étaient trop expérimentés pour laisser transparaître la moindre émotion sur leurs visages sévères, mais leurs yeux pétillaient d’intérêt pour cette partie. Et ils étaient trop âgés pour se soucier de la peur de l’erreur, de la honte de laisser passer une faute. Trois camps se disputeraient le plateau : l’Empire, aux pions de jade vert (ou du bois peint en vert pour les plus pauvres. A l’inverse, quelques riches amateurs de vantardise utilisaient carrément de l’émeraude), la Foi en marbre blanc (ou une pierre de moindre valeur) et le Peuple (en bois plus ou moins précieux). Certains racontaient que ce jeu de stratégie symbolisait les luttes et tiraillements internes du royaume. Les Maîtres de Jeu se contentaient d’en sourire d’un air énigmatique et vaguement condescendant. Chaque camps pouvait choisir la branche de l’étoile où il débutait et établir un territoire délimité par les pions de sa couleur. De plus chaque joueur disposait d’une figurine spéciale propre à son parti, deux dans le cas du Peuple : le Père et la Mère, Le Sage pour la Foi et évidemment l’Empereur. Ces pions disposaient d’effets uniques sur le jeu mais leur capture signifiait la défaite totale (sauf pour la Foi qui pouvait sacrifier des pions martyrs pour sauver son Sage). A un niveau aussi élevé, ces pièces spéciales étaient éminemment protégées, voire parfois n’entraient pas du tout en jeu, certains puristes refusant même de s’en servir, déclarant qu’elles dénaturaient la pureté stratégique du Jian. Enfin, en plus de la tactique et de la ruse, le Jian nécessitait aussi une grande dextérité : les pions, stockés dans un bol de pierre (et dans un coffret de bois précieux pour les pièces spéciales), ne pouvaient être placés sur le plateau qu’à l’aide de longues et fines baguettes laquées. Seuls les enfants pouvaient toucher les pions et la table sacrée avec les mains : durant un tournois se serait la disqualification immédiate, tout comme faire tomber une pierre ou bousculer un pion adversaire. Tout coup joué était bien sûr définitif. Chaque joueurs avait en outre le droit à un certain nombre de pauses réglementaires et minutées à la clepsydre, pour se reposer, consulter leur mentor (officiellement déclaré en début de partie) de sa suite (de trois personnes maximum, joueur comprit, les servants ne comptant pas). Enfin, bien que cela ne soit nullement mentionné dans aucune règle, le choix des camps (bien qu’il fut prouvé depuis des éons qu’ils étaient équivalent et équilibré) obéissait à la tradition : un membre de la famille impériale prenait toujours l’Empire, ou la Foi si un membre de plus haut rang participait au match. Un fonctionnaire, un érudit ou un prêtre s’attribuait généralement la Foi et les militaires ou les petit nobles prenait le Peuple. Jouer l’Empire donnait un avantage offensif tout en permettant de solides consolidations en fin de partie. A l’inverse, la Foi était un camp généralement plus défensif, se montrant incisif qu’au dernier stade du jeu. Le Peuple était le parti le plus expansionniste et insaisissable.

Autour de l’arène se dressait des gradins de bois ciré où les rares privilégiés conviés à assister à cette ronde se pressaient déjà, conduit par de silencieux serviteurs en robes grises. Contrairement aux manches précédentes, se déroulant dans des salles plus larges et ouvertes au public (enfin, tant que celui-ci était noble ou bourgeois et pouvaient montrer patte blanche aux nombreux soldats impériaux), l’ambiance était plus précieuse et plus intime. Ici, seuls les plus puissants favoris de l’Empire était rassemblés. Les kimono paraissaient plus sobres comparés à ceux de la foule plus bigarrée qui assistaient aux épreuves précédentes, mais ils étaient mieux coupés, plus fins, dans une soie d’une qualité inégalée. Les dorures et broderies étaient tissées avec de vrais fils d’or et d’argent et non quelques teintures. Les éventails décorées de nacres, de poèmes calligraphiés et de dessins uniques d’artistes célèbres rafraîchissaient les nobles têtes et surtout, masquaient leurs chuchotements. Bien des intrigues se nouaient dans l’assistance, des jugements et des suppositions, voire pour les plus pragmatiques et malgré la faute de goût que cela représentaient, des paris étaient pris. Ce tournois déchaînait les passions malgré l’apparence stoïcité du public. De nombreux éléments le rendait fort inhabituel. Tout d’abord, il s’agissait d’un match où participerait l’Empereur lui même, champion indétrônable du Jian. Il se murmurait cependant que depuis les dernières rondes, il était de plus en plus fatigué et de moins en moins performant. Lassitude fasse à des adversaire de faible niveau ? Accuserait-il finalement son grand âge ? La chaleur montante de l’été l’épuisait-elle ? On chuchotait même à propos de maladie, voire pour les plus hardis et les amateurs de complot, d’empoisonnement.

A l’inverse, on encensait les succès brillant du prince Weï Lié, l’un des fils de l’Empereur et d’une de ces nombreuses concubines sacrées. Il avait effectué une progression fulgurante, écrasant littéralement ses adversaires avec tout la fougue de sa jeunesse et, se murmurait-il, une trop grande morgue. Ce match le mettait pour la première fois en compétition avec son lointain père : allait-il poliment s’effacer ou au contraire poursuivre son insolente série de victoire ? Il n’était pas rare que de très grands joueurs de Jian sortent du gynécée impérial : les fils et filles de l’Empereur recevaient la meilleure éducation possible, tant dans les armes, la science du gouvernement et la religion que dans l’art et les lettres. Et le Jian ti Mian constituaient la quintessence, le croisement de tout cela. Il fallait aussi avouer qu’à l’inverse du travailleurs populaires ou des soldats de métier, les jeunes nobles avait moult temps à y consacrer. Toujours est-il que Weï Lié s’était frayé un passage jusqu’au sommet du tournois, attirant les regards et les sycophantes : avec le déclin évident de la Lumière du Ciel, il apparaissait soudain comme un favori dans la succession.

C’était là l’aspect le plus inhabituel du Jian : ce jeu mariant stratégie, tactique, diplomatie et, il faut bien l’avouer, fourberie avait acquis un prestige inégalé dans l’Empire au point d’en devenir un véritable étalon des capacités des hommes. On disait que le Jian ti mian révélait l’âme. Voilà cinq siècle que feu l’Empereur Xing Mian, empêtré dans des guerres et rebellions sans fin, avait fait exécuter tous ses Généraux, charge qui était alors héréditaire ou acquise par népotisme ou corruption. Il avait alors organisé un immense tournois public de Jian ti Mian, accessible à tous quelque soit leur caste ou leur richesse. Il anoblit et promus Généraux les huit meilleurs joueurs. Ainsi l’Empire fut sauvé, pacifié et étendus jusqu’à ces immenses frontières actuelles. Le moine Zha Shi, la courtisane Jué Zha, l’humble potier Jing Ming entrèrent dans la légende et la tradition s’installa. Le tournois impérial était désormais un moyen à la fois officiel et officieux de gagner de l’influence et des faveurs. Bien des généraux ou des magistrats issus du peuple pouvaient ainsi voir s’ouvrir des portes et obtenir des postes prestigieux, soit par leurs victoires, soit au contraire par un soudain accès de faiblesse fasse à un puissant (le Jian n’avait en effet pas complètement chassé ce genre de bassesse). Mieux encore, depuis la règne de l’Empereur An Ning, le jeu était devenu un moyen de choisir officieusement un successeurs au trône parmi les nombreux rejetons issus du harem impérial. Ceci évitait, le plus souvent, de sanglantes vendettas, de sordides complots et de brutales guerres de succession.

Une autre source de murmure et de tension venait pimentait cette ronde : pour la première fois, deux étrangers à l’Empire, d’étranges ambassadeurs venus d’au delà des mers, assistaient à l’événement. Le premier, l’Ambassadeur en titre, dominait l’assistance, même assis. Pâle comme un cadavre, aux cheveux d’or fin et aux étranges yeux ronds bleu d’azur, il incarnait parfaitement l’exotisme fascinant et inquiétant. Émissaire de royaumes lointains auprès du Fils du Ciel, il était étrangement apprécié et savait se fondre dans les coutumes de l’Empire avec aisance : il parlait la langue sans accent, s’habillait avec goût de kimono somptueux et était d’une politesse exquise et d’une vive intelligence.
En bref, un homme dangereux.
Sa seule présence en disait long sur son influence auprès du Fils du Ciel : assister à cet événement si intime du palais impérial et de la bonne marche du royaume était un privilège unique et jalousé. Qu’un étranger l’obtienne était sans précédent et choquant... L’alcool aidant, certains notables osaient demander quelles terribles concession avait dû être faites pour permettre cet affront. Pire encore : par décret impérial, l’Ambassadeur avait été autorisé à participer ! Ceci frisait le blasphème et bien des puissants de l’Empire s’étaient réunis en secret pour essayer de déterminer si l’âge du très estimé Ba Wang ne lui avait pas fait perdre la tête. Toujours est-il que malgré l’opprobre silencieux du public et des participants, l’ambassadeur avait pu jouer. Il s’était déclaré fasciné par le Jian et honoré de pouvoir participer à une si noble compétition. A la grande honte de ses adversaires, il s’était révélé passablement doué, réussissant de justesse à gagner les rondes finales se déroulant dans le cercle interne du palais. Il ne jouerait pas aujourd’hui, mais bien des gens attendaient ses matchs futurs, tous rêvant de le voir se faire humilier par un défenseur de l’Empire, voire par Weï Lié ou le Fils du Ciel en personne. Son compagnon était plus terne, plus petit, au cheveu noir plus classique et aux yeux d’un vert qui n’était pas si inhabituel dans l’Empire. S’il n’était pas vêtus avec la même richesse que son compagnon, il portait du noir et des tons ternes, dans une tenue plus pratique, comme s’il voulait passé inaperçu, chose que démentait son regard inquisiteur et son sourire en permanence narquois. Tout en lui aurait criait à l’espion ou au garde du corps roué.

Les prêtres avaient fini les bénédictions et déclamation des titres des joueurs du jour (forcement longuet vu la participation du Saint Empereur et d’un de ses Fils, sans parler d’un général moult fois victorieux).
Quasi simultanément, les concurrents entrèrent par trois entrées ménagées à cet effet. Quasiment : il était dans le protocole de laisser une très légèrement perceptible avance à l’Empereur. Le Fils du Ciel, Ba Wang, entra donc le premier, accompagné de son fidèle chambellan, Mu Liao, qui lui servait de conseiller pour le jeu. Il était également accompagné d’une femme portant un kimono gris et rose pâle, mais surtout un long katana au fourreau. Un masque de porcelaine blanche décoré de motif floraux ne laissez voir que les yeux gris perçant de Xun Nan, féroce garde du corps de l’Empereur depuis des décennies.
Bien sûr le monarque avait également dans sa suite moult serviteurs chargés des rafraîchissement et de entremets qui serait proposé durant la partie. Plus inquiétant, se glissant dans l’ombre, tout une escouade de médecins et apothicaires à l’air constipé, signe confirmant la santé vacillante de la Lumière du Ciel. La chaleur étouffante de l’été et le stress des parties les rendaient anxieux : l’Empereur avait fait fit de leurs conseils et avait décidé de concourir envers et contre tout. De plus, leur incapacité à trouver une cause et un remède à la maladie débilitante du souverain leur valait la désapprobation générale. Sans parler de l’attention d’hommes inquiétants qui aimaient se déplacer dans l’ombre en silence... Ba Wang portait son âge et des signes évident d’affaiblissement : abondamment ridé, le teint pâle, l’oeil glauque, il aurait tout eut d’une momie desséchée sans ses splendides atours impériaux, tout de soie d’une pure blancheur brodée de dragon et tigre d’or. Le vieux homme portait de longue moustaches lissées et une barbe effilée lui arrivant jusqu’au milieu du torse. L’image même d’un vieux sage fatigué, qui faisait des efforts visibles (mais que tout le monde feignait de ne pas voir) pour se déplacer et s’installer. Dans le public, on s’échangea des coups d’oeils et hochement de menton en le comparant au Prince Weï Lié, nul bien sûr n’aurait bien sûr eut l’impolitesse de murmurer en présence de ces augustes personnes. Le Prince quant à lui respirait la santé. Superbement habillé d’un kimono bleu vif brodé de carpes d’argent, il portait comme son Père barbe fine au menton et moustache cirée. Moins doté par la nature, les siennes étaient certes d’un noir luisant de jeunesse (et de cosmétiques), mais apparaissaient au yeux d’un étranger comme deux misérables lacets pendouillant de part et d’autre de son visage. Malgré cela, il avait un visage séduisant et un regard décidé. Malgré son attitude cérémonieuse, on pouvait desceller une vague aura de passion brûlante difficilement contenu qui émanait de lui. Comme toujours, il était accompagné à sa gauche de son professeur de Jian, le gras Maître de Jeu Shou Hui, déjà en sueur et soupirant à l’idée de la journée à venir dans cette étuve. A sa droite se tenait comme d’habitude sa maîtresse officielle et servante, la splendide et mystérieuse Zhu Wan. L’air impassible et maniant un éventail finement décoré de papillons, son visage de porcelaine poudrée de riz n’affichait aucune gêne apparente, comme si la chaleur montante n’était qu’un léger embarras à peine digne de son attention. Un mince sourire énigmatique décorait ses lèvres purpurines. Enfin, avançant d’un pas conquérant, le général Taï Zi prit sa place, seul, sans assistant. Homme massif, carré, il portait malgré la saison son armure noire de service, juste décoré de quelques récompenses et médailles impériales et lustrée comme un miroir. Titan d’une force incroyable, au visage buriné et grossier, avec des bras épais à la pilosité abondante et de large mains calleuses, le général avait tout de la brute épaisse sans cervelle. Évidemment, il n’en était rien. Derrière sa barbe dru décorant une mâchoire prognathe de brigand se cachait un esprit retord et raffiné. Et un guerrier exemplaire qui savait tirer autant parti de ses muscles que de sa cervelle. Les conseillers de l’Empereur ne l’aimaient pas. Le Prince et les nobles ne l’aimaient pas. Les prêtres le trouvaient grossier et barbare. Le peuple et les militaires ne jurait que par lui, d’autant plus qu’il était issus de la rue et avait gravit les échelons les uns après les autres, notamment grâce au tournois impérial de Jian ti Mian. La partie s’annonçait passionnante et riche en rebondissement. Qui l’emporterait ? L’Empereur vieillissant et malade ? Le bouillant et implacable général ? L’obscure héritier qui se révélait soudain ? Sous l’oeil attentif des plus puissants personnages de l’Empire et de deux émissaires étranger, la partie débuta.

Le tirage au sort désigna Weï Lié pour entamer le jeu. L’assistance retint son souffle alors que le Prince faisait mine de réfléchir au camps qu’il allait incarner. Cela aurait dû être instantané. Oserait-il prendre l’Empire à la place de son père, au mépris de la tradition ? Cela reviendrait presque à réclamer ouvertement le trône. Possible, vu l’état déliquescent du Fils du Ciel...
"Je choisis le Peuple." finit-il par déclarer haut et fort, à la surprise générale. "Que sa prodigalité nous mène à la victoire." Ce choix laissa le général Taï Zi, suivant à choisir, bien embêté : persuadé de se battre avec le Peuple, il avait déjà commencé à échafauder sa stratégie d’ouverture, cruciale pour ce camps. Il devait vite réviser ses options, se trouvant prit à contre-pied par le Prince... Chose que l’héritier avait visiblement prévus, de par son petit sourire narquois... Mais il en fallait bien plus pour désarçonner le militaire. Il avait appris à la guerre que l’ennemi était toujours imprévisible. Bien évidemment, il ne pouvait prendre l’Empire, ce serait une insulte envers le Fils du Ciel.
"Je défendrais donc les couleurs de la Foi." déclara-t-il calmement, un grand sourire rieur aux lèvres, le rendant semblable à quelque ogre de légende. "Puissent les Dieux illuminer le chemin vers la victoire." L’Empereur se vit donc attribuer comme prévus les pions de jade et le match pu débuter.

"Alors ?" murmura l’étranger vêtu de noir à son compère une fois que la partie fut bien entamée.
"Tu peux sans doute le voir toi même : ils ont tout les trois un niveau qui me dépasse." répondit discrètement l’Ambassadeur.
"Tu joueras pourtant contre le Prince et ce Général à la prochaine ronde."
"Et je me ferais écraser. Surtout qu’ils joueront à deux contre un pour humilier le sale étranger qui vient profaner leur tournoi sacré."
"Pas sûr. J’aime bien ce général, il à l’air franc du collier... Je le vois mal s’acharner contre toi par pur racisme. Il joue avec passion : il aime ce jeu."
Le Jian ti Mian se jouant à trois, si deux adversaires s’alliaient, le troisième serait invariablement écrasé. Ceci était la plus grande des impolitesses et ne se produisait jamais dans des parties de ce niveau. Les alliances étaient officieuses et mouvantes. Les rebondissement étaient multiples, les trahisons fréquentes. Et bien évidemment, il fallait faire en sorte que les adversaires ne sachent jamais sur quel pied danser. Attaquer un adversaire c’était s’exposer à l’autre. Il fallait toujours avoir un coup tordu d’avance ou une solide assise et un sang-froid hors du commun. Chaque joueur essayait d’afficher un masque imperturbable, tentant de lire à travers celui de leurs adversaires pour anticiper les attaques et les tromperies.

La partie progressait lentement, chaque joueur testant ses adversaires. Le Général était le plus agressif, chose surprenante avec son camps sensément défensifs. Il voulait véritablement gêner le Prince, cible majoritaire de ces attaques. Cela profitait à l’Empereur, se tenant à distance du combat et étendant ses territoires, grappillant ceux des deux autres dès qu’ils montraient la moindre faiblesse.
"L’Empereur mène, même si je le sens moins à l’aise que d’habitude."
"Logique, vu la guerre ouverte des deux autres. Je pense que c’est une stratégie de Weï Lié, au final : il va forcer une alliance officieuse avec le Général."
De fait, pour ne pas se faire déborder par la marée de pion de jade, les deux opposants s’unirent discrètement, ne s’échangeant plus que quelques coups pour la forme sur leurs frontières lointaines tout en portant le combat chez le vert ennemi.
L’Empereur réagit superbement : il avait apparemment éventé le stratégie de son fils. Engageant brutalement sa pièce spéciale, il porta un assaut brillant contre le Peuple, anéantissant les armées de son Weï Lié.
En déroute, le Prince ne dû sa survie qu’à son camp expansionniste : après une pause pour consulter son Maître, il renforça ses positions les plus lointaines et envahit les territoires impériaux et de la Foi qui étaient affaiblit. La partie se conclut sur la victoire de l’Empereur, suivit aux points par son fils qui fit une splendide remonté en fin de partie au détriment du Général.

"Intéressant." nota l’Espion.
"Oui, un partie de niveau splendide." renchérit l’Ambassadeur. _ "Dommage qu’on étouffe autant ici : cela nuit à ma concentration, j’avais du mal à suivre vers la fin, tant les coups de Weï Lié étaient inventifs. J’espère que ma manche aura lieu dans la salle de la Tortue : elle donne sur un large étang qui apporte au moins un brin d’humidité..."
"Je ne parlais pas du jeu." ricana son collègue. "Mais des choix des joueurs et de leur style. L’Empereur a choisit de s’en prendre à son fils et non au général. Il ne doivent pas s’aimer beaucoup."
"Pas vraiment. L’Empereur a moult concubine et une descendance nombreuse. Mais j’ai entendu dire qu’il n’était guère satisfait de la soudaine popularité de Weï Lié. Il ne l’avait toujours considéré que comme un oisif inoffensif... Cela doit perturber ses plans de successions. Et un homme comme l’Empereur n’aime pas être perturbé par de jeunes loups ambitieux."
"Oui. Quand au Général, son coeur balance, mais il est resté fidèle au trône : il s’est trop effacé et a trop hésité au cours de la partie. S’il avait profité de la faiblesse du Prince ou même appuyé son attaque sur l’Empereur, il aurait sûrement fini second."
"Jouer contre son souverain et contre son probable futur souverain ne doit pas être chose aisée..."
"En tout cas, les rumeurs était vrai : l’Empereur se meurt."
"Son jeu est bien vif, pour un mourant." rétorqua l’Ambassadeur. Mais c’était plus pour se rassurer lui même. Il avait bien noté l’état de délabrement physique du Fils du Ciel, malgré le maquillage et son apparente stoïcité. Et maintenant que son acolyte le pointait du doigt, il se rendait compte que son jeu n’était plus aussi inspiré que lors des tours précédents. "Peut être est-ce cette chaleur. A son âge..."
"Je crains que ça ne soit plus sinistre que ça." Les deux étrangers échangèrent un regard funeste. Ils étaient isolés, bien loin de chez eux et regardés avec suspicion. Se retrouver mêlés à un complot de succession n’était vraiment pas une bonne idée.

La manche se poursuivit les jours suivant, chacun plus chaud que les précédents. L’Empereur fini par l’emporter à l’arraché sur son fils. Le général fini bon dernier. Il fut d’ailleurs convoqué par la Lumière Célestel après la dernière partie : il se murmurait qu’il aurait volontairement mal joué pour favoriser le souverain, ce qui l’aurait mis hors de lui. Il revint fort digne dans la nouvelle ronde, à laquelle participait l’Ambassadeur, qu’il remporta haut la main et sans jamais donner l’impression de favoriser ou de s’acharner sur un adversaire.
"Voilà, comme prévus." maugréa l’Ambassadeur. "J’ai fait de mon mieux, mais je me suis fait corrigé. Et toi, comment s’en est sorti l’Empereur ?"
Son collègue n’avait pas assisté au match, préférant suivre la partie du monarque dans la salle du Tigre.
"Il a gagné, mais de fort peu. Pourtant ses adversaires n’avaient pas l’envergure de Wië Lié ou de Taï Zi. Il fatigue de plus en plus, même si son niveau de jeu reste excellent."
Il fit une pause et jeta un coup d’oeil pour s’assurer qu’aucun serviteur ne pouvait les entendre ou lire sur ses lèvres.
"La dégradation physique est trop rapide à mon goût. Je pense pour le poison, comme le murmurent les plus sinistres commérages."
"Qu’allons-nous faire ? La prudence voudrait que l’on observe et que l’on ne se mêle de rien. Nous ne sommes pas chez nous et nous ne pouvons pas faire n’importe quoi sur la base de simples soupçons paranoïaques."
"J’ai quelque idée pour la prochaine manche..."

Pour celle-ci, fortement attendus, les oracles désignèrent, presque contre leur gré, la salle du Phœnix. Exposée plein sud, décorée de statues d’or et de tentures rouges et jaunes simulant les flammes de l’oiseau sacré, elle était caniculaire dès l’aube en cet été brûlant. Tous étaient inquiet pour la santé de l’Empereur, mais dans cette manche il affronterait à nouveau son fils dans un combat qui s’annonçait sanglant.
Il se murmurait parmi les serviteurs que Mu Liao avait faillit perdre son poste et sa tête pour avoir oser suggérer au Fils du Ciel de se faire représenter par un champion... Il s’agissait d’un point de règle peu usité, car bien que techniquement autorisé et honorable, tous savait qu’il n’avait été mis en place que pour permettre à certains privilégiés à l’intelligence trop déficiente pour maîtriser le Jian mais à la bourse trop bien garnie de concourir et de maintenir leurs faveurs. De plus, il s’agissait probablement de la dernière manche de l’envoyé étranger. Le voir se faire rosser par Ba Wang et Weï Lié attisait la fierté nationale. Bien évidemment deux joueurs de ce niveau ferait ça en douceur, sans qu’il ne se rende compte d’un inconvenant deux contre un.

Celui qu’on surnommait de plus en plus ouvertement "le successeur" entra en premier avec sa suite, vêtus d’un kimono gris souligné d’orange, fort adapté au décor de la salle. Et fort proche du blanc et or traditionnel du trône.
Immédiatement après, l’Empereur parut, accompagné de son chambellan masquant mal son air inquiet et de sa mystérieuse garde du corps. Tous firent semblant de ne pas voir les joues creusées et les lourds cernes perceptibles malgré le maquillage de l’Empereur. Son fils se figea en une attitude de respect poli, sans le moindre sourire, mais sans la moindre compassion non plus.
Enfin, paraissant avec un léger retard, de maladresse étrangère ou de respect nul ne saurait le dire, s’en vint l’ambassadeur et son suivant. Ses long cheveux d’or brillait en accord avec le décors et il paraissait à l’aise dans son somptueux kimono bleu pâle, parfaitement ajusté. Il ne pu s’empêcher de jeter un coup d’œil anxieux vers la délégation impériale.
Son unique compagnon était comme d’habitude vêtus sans recherche d’un banal ensemble noir qui devait être étouffant par cette chaleur. Pourtant, il affichait un mince sourire digne de celui de Zhu Wang. De plus ses yeux pétillaient d’un certain amusement. Il était évident qu’il tramait quelque-chose et Xun Nan qui ne le quittait pas des yeux derrière son masque, resserra sa prise sur la garde de son épée.

Mais la délégation étrangère ne s’arrêta pas devant le parti impérial et l’Ambassadeur alla droit vers les arbitres.
"Honorables juges, avant de commencer cette manche, j’aurais une requête." déclama-t-il de sa voix puissante et ferme. "J’ai conscience de l’infime honneur de disputer une partie contre le Fils du Ciel et sa descendance, l’honorable Weï Lié. Toutefois, je dois avouer, à ma grande honte, que ma maîtrise du Jian ti Mian est loin d’égaler celle de si augustes maîtres..."
L’assistance retint son souffle. Allait-il déclarer forfait ? Ce serait sans précédent. Chacun fouillait sa mémoire à la recherche des points de règles dans ce cas là, et, plus important, de l’étiquette à observer. Un abandon si poliment formulé était-il honorable ?
"Ainsi, pour ne pas infliger un match peu palpitant et sans enjeu à mes honorés adversaires, je souhaiterais que mon Maître de Jeu ici présent me serve de champion."
L’Espion s’avança et s’inclina poliment face aux juges, devant un public médusé.

Il y eut quelques rapides conciliabules parmi les vieillards, mais les règles étaient les règles. La requête était parfaitement valable et gracieusement présentée. Ils n’avaient pas le choix. De fait, l’étranger s’était déjà avancé et impétueusement installé devant le plateau. L’Empereur jeta un regard inquisiteur à l’Ambassadeur, qui ne pu que lui retourner un sourire poli. Son fils consultait visiblement ses alliés, à l’abri des éventails. Le souverain fit de même, lissant sa barbe d’un air pensif.
"Qui est cet inconnu ?" interrogea-t-il. "Que savons-nous de lui ?"
"Bien peu de chose, sire." répondit le chambellan, l’air de sucer un citron. "Il n’a pas de position clairement définie dans la hiérarchie de l’ambassade étrangère. Nos rapports n’indiquent rien de particulier sur lui. Il n’est pas assigné ici en permanence comme l’Ambassadeur et rentre fréquemment dans son pays via les caravelles de commerce, les nôtres comme les leurs. Il effectue parfois divers tâches subalternes comme livrer des messages ou des colis. Il négocie de temps en temps de objets et cadeaux pour l’ambassade ou va effectuer des dons aux temples en son nom."
"Un espion donc."
"Très certainement, sire."
"Son jeu ?"
"Inconnu. Nous ignorions même qu’il s’intéressait au Jian jusqu’à aujourd’hui... Nous le prenions pour un garde du corps ou un assassin à la solde de l’Ambassadeur."
"Dangereux ?"
"Très certainement. Pour avoir si peu d’information sur lui et nous surprendre ainsi, c’est qu’il est à la fois prudent et intelligent. Xun Nan l’a à l’œil depuis un moment."
"Un mauvais pressentiment. Je n’aime pas son regard insolent, ses yeux fureteurs et son sourire arrogant. Je n’aime pas sa façon de bouger, alternant entre la souplesse féline et les à coups brusques... Je n’arrive pas à le lire et il le sait et s’en amuse." confirma la femme masquée.
"Pourquoi ne pas m’avoir prévenu ? Comment a-t-il pu être mis en ma présence dans ce cas ?" s’emporta Ba Wang.
"Nous n’avons aucune preuve d’intentions malhonnêtes. _ L’Ambassadeur a été particulièrement conciliant et ils se sont soumis à toutes nos mesures de sécurité..."
"Hummm... Nous verrons ce qu’il vaut sur le plateau." soupira le Fils du Ciel, déjà las de la situation.

L’agitation déclenchée par la désignation impromptu d’un champion étranger fini par se calmer et le tirage au sort fut effectué. Ce fut Weï Lié qui commença, choisissant d’incarner la Foi laissant l’Empire à son père, obéissant cette fois à la tradition. L’étranger se retrouva donc à jouer le Peuple. Après diverses incantations bruyamment chantées et source de migraine dans la pièce surchauffée, la partie commença d’un coup de gong. Tour à tour, les joueurs déplaçaient les pions et à se jetaient des regards cryptiques. Sauf l’étranger, qui ne se départissait pas de son sourire ironique et qui ne semblait pas se soucier des autres joueurs. Dans l’atmosphère tendue, on s’attendait presque à le voir se mettre à siffloter.
Ne pas tenir compte de ses adversaires, ne pas chercher à décrypter le langage du corps, les coups d’oeils... C’était soit la marque d’un très grand joueur, conscient de sa supériorité totale et assez arrogant pour le montrer, soit d’un débutant total.
"Il sait jouer." murmura le chambellan à son Empereur en lui servant un thé glacé. "Il tient parfaitement ses baguettes et son ouverture était parfaitement exécutée."
"Mais digne d’un débutant. Affreusement scolaire." grommela le souverain. "Pire que l’ambassadeur. Il n’y a aucune surprise dans son jeu."
Le Fils du Ciel fit claquer sèchement son coup, anéantissant d’une pierre de jade la stratégie trop prévisible de l’Espion. Se croyait-il dans une partie pédagogique ? Pensait-il que son statut de plénipotentiaire les forcerait à jouer mollement contre lui ?

De ce coté Weï Lié tentait de cacher sa rancœur, tout en déversant son mépris à mi-voix.
"Pitoyable ! Même l’Ambassadeur aurait mieux joué que ça !"
"Peut être ménage-t-il l’Empereur ?" suggéra Shou Hui.
"Le vieux ne va pas aimer ça du tout ! Même moi cela m’irrite... Ou bien est-ce un vrai débutant ? Qui sait, il a peut être supplié l’Ambassadeur pour jouer ici, en échange de quelques faveurs. Vous savez ce qu’on raconte sur les mœurs de ses gens là."
"Non." coupa sa maîtresse. "C’est trop précis. L’exécution est parfaite, logique. Une application du manuel, à la lettre. Il trame quelque-chose. Il respire l’intrigue et la manipulation..."
Elle avait reconnu inconsciemment en cet adversaire de dernière minute un esprit frère.
Et cela l’inquiétait grandement.

La partie se poursuivit promptement.
L’étranger continua son développement standard dans son coin. Bien que brillamment exécuté, ses attaques et ses stratagèmes étaient prévisibles. Il ne montrait pourtant aucune hésitation et déroula son jeu jusqu’à la fin.
Il fallut tout le talent de l’Empereur et de son fils pour ne pas l’écraser complètement et sauver la face.
Weï Lié, plus agressif envers l’Espion et irrité de son comportement fini premier en ne retenant presque aucun de ses coups.
L’Empereur, plus généreux ou plus polis (ou bien, cela était maintenant apparent au yeux de tous, plus fatigué) se contenta de la deuxième place grâce à un jeu purement défensif.
L’Espion fini bien derrière niveau points, mais il ne se départissait toujours pas de son sourire et salua respectueusement ses adversaires.

"Jouerez-vous avec nous demain encore ?" s’enquit de manière surprenante Weï Lié. "Ou bien l’Ambassadeur nous fera-t-il l’honneur d’une partie ?"
Il n’était pas connu pour sa passion pour les étrangers. La partie avait dû l’irriter, malgré le fait qu’elle lui offre une victoire facile. Toujours souriant de manière provoquante, l’Espion éluda la question.
"C’est à la grâce des Dieux." déclara-t-il avant de se retirer pour un repas avancé.

Dans leurs appartements les deux étrangers passèrent en revus la partie.
"Alors ?"
"Poison, j’en suis quasiment sûr."
"Tu le dis depuis le début."
"Le vieux grigous n’aurait dû faire qu’une bouchée de son fils, surtout avec moi en neutre négligeable."
"Il n’a peut être pas voulu nous froisser en dépeçant tes territoires en sa faveur."
"Non, je ne pense pas que ça l’aurait ralentis en temps habituel. Je ne regardais que ses coups : ils n’ont plus la vivacité des autres matchs. La dégradation est lente, mais elle existe."
"C’est ce que tu dis depuis le début. Ne pourrait-il tout simplement s’agir de la vieillesse ou de la chaleur ?"
"Tu n’y crois pas plus que moi...Raah ! C’est si frustrant ! Je donnerais mon âme pour l’ausculter directement !"
"J’ai fait des ouvertures dans ce sens, ventant notre médecine... Sans succès."
"Leurs guérisseurs sont très capables de toute manière. Supérieurs aux nôtres, je dirais... Mais je parierais que si poison il y a, il vient de chez nous. Une pierre, deux coups : cela les met sur la touche et nous accuse si jamais ils l’identifient. En tout cas, c’est ce que je ferais moi."
"Et comment tu aurais administré le poison ? L’Empereur vit sous surveillance en permanence, entouré de garde du corps. Sans parler de ses goûteurs et de ses médecins."
"Si seulement je le savais... Mais ce n’est pas là la question pour l’instant."
"Quel est-elle alors ?" "Devons-nous intervenir ? Et si oui, de quel coté ?"

D’autres s’interrogeait aussi sur cette partie, dans un pavillon somptueux du palais.
"Se pourrait-il qu’il est voulu volontairement écourter la partie ? Pour protéger l’Empereur de la chaleur ?"
"Possible... Où alors il était tout simplement mauvais."
"Pas mauvais, je te l’ai déjà dit. Il faut un certain courage et une grande maîtrise pour oser un jeu si didactique. C’est beaucoup trop prévisible pour un match de ce niveau et je parie qu’il le sait."
"Ne me dit pas que c’est un génie qui s’handicape volontairement." railla Weï Lié. "A quoi cela l’avancerait ?"
"Justement : je ne sais pas. Et je n’aime pas ne pas savoir." répondit acidement Zhu Wang. "Cesse de te vautrer dans les coussins et le vin et vient devant le plateau. Tu dois être prêt pour demain."
"Je le suis. Avec tes cruelles leçons, je suis imbattable. Même Père a succombé à notre jeu ma chère !"
"Suffit ! Ne laisse pas l’arrogance te gagner. Ton jeu est loin d’être parfait. J’ai encore quelques fourberies à t’enseigner... La salle du Phoenix est notre chance : il faut que tu fasses durer la partie, pas comme aujourd’hui et ce sans que l’Empereur sans rende compte !"
"Alors, il... succombera à autre chose que notre jeu ?"
"C’est probable."
"Je n’aime pas m’en remette au destin. Je n’aime d’ailleurs pas vraiment ce plan... Nous risquons nos têtes."
"Il offre plus de garantie que de foncer tête baissée, épée au poing ou en payant bêtement un ninja !" rétorqua son amante. "Et rassure-toi : nul ne remontera jusqu’à nous, même s’ils trouvent le poison."
Rassuré, le prince se resservit un peu de vin frais, s’attirant un regard désobligeant de Zhu Wang. Déjà il s’imaginait sur le trône de Jade, damant le pion à ses frères. Tiens, il faudrait qu’il trouve un moyen d’interdire ce jeu ennuyeux... Ne plus jamais avoir à toucher les pierres ou à subir une des interminables et sadiques leçon de sa maîtresse serait un délice.
Si le vieux avait la bonne idée de décéder durant une partie, il pourrait sans doute arranger ça...

Les joueurs et le public furent convoqués un poil plus tôt le lendemain, les juges espérant commencer avant que les chaleurs ne rendent la salle trop étouffante. Peine perdue, le temps était resplendissant. Une fois encore, l’Ambassadeur se dirigea droit vers les juges et déclama sa tirade pour nommer son Espion comme champion. Un soupir de lassitude traversa discrètement le public : la partie ne s’annonçait pas passionnante. De plus en plus de courtisans venaient féliciter ou simplement saluer le prince. S’il gagnait encore, même en présence d’un faible étranger, il confirmerait sa prééminence officieuse en temps que successeur du trône.
Le tirage au sort désigna l’Empereur, qui s’attribua comme il se doit le camp de l’Empire. Le souverain avait les traits aussi tirés que la vieille. Toujours souriant, le Maître de Jeu étranger choisit ensuite de rejouer le Peuple, laissant la Foi à Weï Lié. La partie débuta après le traditionnel coup de gong et les trois joueurs commencèrent par un jeu très standard, les deux impériaux se regardant en chien de faïence. Pour tous le vrai affrontement serait là. Un changement était toutefois apparut : de scolaire, le style de l’étranger était devenu... brouillon. Bizarre. Incohérent. Et il ne semblait plus se soucier d’analyser les positionnements adversaires. Il n’arrêtait pas cette fois-ci de dévisager tour à tour ses adversaires.
Très vite, la partie bascula dans le chaos : l’espion avait visiblement décidé de se mêler au combat entre le père et le fils. Il menait des assauts surprenant et brutaux, sans plan à long terme. Attaques suicides, feintes sournoises, batailles brutales, il était de tous les combats, jouant tel un typhon fou.

"Mais que fait-il ?" grogna Wië Lié à sa compagne, tellement irrité qu’il en négligeait son Maître de Jeu officiel.
"Je n’avais jamais vu ce style de jeu." répondit quand même celui-ci en essuyant sa sueur dégoulinante avec un mouchoir de soie. "Il s’agit sans doute d’une tactique de déstabilisation. Mais il ne peut pas gagner à ce jeu là !"
"Oui." confirma Zhu Wang, sa voix habituellement mielleuse en public reprenant des tons froids sous le coup de l’agacement. "Il va perdre. Il ne gagne quasiment pas de territoire avec ses coups d’éclats et perd trop de pions. La partie... ne va pas durer."
Les deux comploteurs échangèrent un regards de mécontentement.
"Shou Hui, vous m’avez rassuré. Je remporterais la victoire." susurra le prince. "Allez me chercher un peu de vin frais. Cela déliera peut être mon jeu pour contrer ces assauts désordonnés".
Comprenant que son maître voulez discuter en privée avec sa dame et tremblant de tout son gras servile, le Maître de Jeu s’empressa de s’exécuter.
"Dois-je l’écraser ou l’ignorer ?" demanda alors Weï Lié, simulant un baisé dans le cou de sa concubine. "Nous devons faire durer le jeu jusqu’au brasier de l’après-midi !"
"Restez patient. Jouez comme d’habitude : nous ne devons pas révéler de changement de stratégie..." conseilla Zhu Wang, venimeuse. _ "Nous sommes vaincus pour aujourd’hui : il joue trop vite et les réponses qu’il vous demande avec ces assauts incessant sont trop rapides. Nous ne pouvons pas non plus les négliger : cela serait trop visible et si on laisse un seul de ses envahissements tranquille, il pourrait s’étendre comme un feu de brousse et vous coûter la partie."
Le prince grogna de mécontentement.
"Je dois juste le contrer. Cela est agaçant, ma chère. J’ai l’impression d’avoir été floué."
"Je vous avez dit de ne pas le prendre à la légère : derrière le jeu plat d’hier et les assaut tordus d’aujourd’hui se cache quelque-chose."

L’Empereur était lui-aussi plus qu’irrité, malgré le masque de concentration détachée figeant son visage. Deux servantes l’éventaient, mais la chaleur et l’étranger provoquait une colère noire chez lui.
Pour la Lumière du Ciel, le Jian était sacré. L’étranger blasphémait avec son jeu purement chaotique et sans avenir.
Faisait-il cela pour abréger la partie et le sauver de la chaleur montante de l’après-midi ? Comme s’il avait besoin d’aide ! Une telle condescendance était insultante.
Mais la chaleur le paralysait comme une chape de plomb fondu. Il n’avait pas la force de se lever et d’accuser l’insolent devant tous, puis d’affronter ensuite les jérémiades et pseudo-justifications que n’allait pas manquer d’élever l’Ambassadeur, voire ses propres pleutres de conseillers.
Agacé, il se passa une main lasse sur son visage et fila sa barde, chassant la sueur. Jouant vivement pour montrer son agacement, il balaya un des assauts anarchiques sous le regard inquisiteur de l’envoyé de ces arrogantes contrées lointaines. Pourquoi ne le quittait-il pas des yeux comme ça aujourd’hui ?
Pensait-il pouvoir le lire, comme un enfant débutant ?

La partie pris fin juste après midi. Elle avait été encore plus prompt que la manche précédente et avait laissé le public silencieux et perplexe. L’Empereur avait remporté ce match, déchaînant un courroux bien visible (et un peu malséant, mais qui oserait en faire la remarque au Fils du Ciel) sur l’étranger.
Son fils avait quant à lui magnifiquement joué au dire de tous : ne profitant pas trop de la vendetta de son père ni de la faiblesse évidente de leur brouillon adversaire, il avait engrangé un bon capital de point, finissant second que par politesse.

"Toujours rien ?" demanda l’ambassadeur à son collègue, qui gisait vautré sur un tatami depuis près d’une heure.
"Non, je ne vois pas comment le poison est administré."
"Si c’est du poison."
"Fatigue apparente, visiblement des douleurs musculaires, oeil légèrement rouge et pupilles un peu dilatées, pouls rapide, peau trop pâle et transpiration abondante. Quelques tremblement involontaires et une certaine raideur dans les extrémités : il faisait un effort visible pour manier les baguettes sans trop trembler à la fin, alors qu’il a fait ça toute sa vie. Et il est resté trop longuement se... rafraîchir aux commodités durant la pause réglementaire, même si les juges ont fait semblant de rien."
"Ai-je oublié de préciser que l’on avait à faire à un vieil homme ?" se récria l’ambassadeur, agacé par sa suffisance. "Et même, avec tant de symptômes, les médecins royaux auraient fait quelque-chose, sans parlé de la sécurité impériale. Ils ne badinent pas avec les tentatives de régicides, ici. D’ailleurs j’insiste sur le terme de tentative. Bien peu ont réussi."
"J’ai lu les archives moi aussi, c’est vrai qu’ils ont de l’entraînement niveau coups fourrés et complots. Mais pour ce que nous en savons ils font peut être quelque chose."
"D’après les rapports, moult commandes d’herbe médicinale ont été passées. Certaines fort loin dans l’Empire. Renouvellement des stocks, parait-il. Huit nouveaux médecins ont été embauchés, 3 débauchés presque aussitôt. Officiellement : mise à niveau des formations de l’académie impériale. Je n’ose creuser plus auprès de mes contacts : en ces temps, se soucier de trop près de la santé du Fils du Ciel serait malvenu."
"Je suis désormais certain que c’est un poison. Sûrement administré à petite dose, quotidiennement, et profitant de l’effet de la canicule... J’ai l’impression d’avoir la solution sous les yeux, c’est agaçant !"
"Hum... Je connais trop ta passion pour ce genre d’énigme. Néanmoins, j’ai fait envoyé quelques présents au Prince, pour le féliciter de sa brillante prestation..."
"Tu abandonnes déjà ? Je croyais que toi non plus tu ne pouvais pas supporter ce connard arrogant."
"Dis par un autre connard arrogant, ça ne manque pas de sel. Mais les nécessité de la diplomatie... Weï Lié a de grandes chances d’être le futur Empereur. Nous nous devons d’être dans ses bonnes grâces et le respecter, du moins en apparence."
"Je le soupçonne d’être raciste et assoiffé de pouvoir. Je parie qu’à peine les fesses sur le trône qu’il nous expulsera avec perte et fracas. C’est aussi un jouisseur qui n’a que peu d’intérêt pour son peuple. Sans parler du fait qu’il n’aime guère l’indépendance des temples... Ah ! Ai-je précisé qu’en plus il se fait mener par le bout de sa queue via la plus vieille forme de manipulation du monde ?"
"Tu noircis le tableau : il est intelligent, même si ses progrès fulgurants au Jian sont suspect. Il pourrait faire un bon dirigeant. Un peu rigide avec l’étranger, certes, mais la bourgeoisie et la noblesse s’arrache nos produits, si exotiques. Et tu le sais bien : rien ne va contre l’argent."
"Tout dépend de ta folie."
"Pour l’instant, il est loin d’être fou et se comporte fort honorablement."
"Comme tous les sujets impériaux en public... Non, je ne l’aime pas. L’instinct me souffle que c’est lui l’empoisonneur."
"Grave accusation, sans preuve. Et il faut déjà prouver qu’empoisonnement il y a."
"Je vais donc prendre quelques risques demain. Outre l’empoisonnement et ce complot, quelque chose d’autre me dérange. Je ne sais pas ce que sait, juste mon intuition qui me titille... Hâtons les choses, secouons un peu tout ça et voyons ce que ça donne."
"J’ai un mauvais pressentiment... Que vas-tu faire ?" "Jouer sérieusement. De toute manière, c’est la suite logique."

La troisième partie de la ronde débuta cette fois-ci en retard. Le Prince Weï Lié avait en effet dû recevoir un de ses vieux professeurs de Jian, venant d’une lointaine province et qui avait été retardé. L’excuse étant honorable, le début de la rencontre avait été reporté à la fin de la mâtinée. Cela inspirait des sentiments mitigés à Mu Liao, le chambellan. Ce retard lui avait permit de forcer l’Empereur à se reposer plus longtemps (ce qui n’avait été étonnamment pas difficile : le fils du Ciel devait être particulièrement fatigué). Cependant, il lui faudrait affronté la pleine chaleur de l’après-midi. Encore une fois les Dieux les bénissait (ou maudissait) d’une journée ensoleillée.
La salle était étouffante mais pourtant remplie : personne ne voulait manquait ce match qui s’annonçait décisif : soit l’Empereur, soit le Prince prendrait un avantage certain aujourd’hui. Nul n’imaginait une victoire de l’étranger, même si son style imprévisible alimentait moult murmures et spéculations. Comme aux parties précédente, l’Ambassadeur laissa la place à son champion. Le sort le désigna par ailleurs pour commencer.
"Champion, devant le Trône de Jade, les Juges des hommes et les Dieux, quel parti désirez-vous défendre ?"
"Je prendrais l’Empire." annonça outrageusement l’Espion. _ Instantanément, le silence se fit et les yeux s’écarquillèrent. Jamais au grand jamais un joueur ne prenait l’Empire dans une partie de Jian où participait un membre de la famille royale ! C’était une impardonnable faute de goût, à la limite du blasphème. L’Ambassadeur se cacha les yeux, las. Bien évidemment son ami ne lui avait pas fait part de ce petit détail... Ce n’était pas à proprement contre dans les règles. Théoriquement, il en avait le droit. Mais c’était une coutume !
"Euh... Veuillez me pardonnez, je crains qu’à mon âge l’audition commence à décliner." balbutia le Juge sous les regards affolés de ses collègues. "_ Je choisis l’Empire." répondit à nouveau l’étranger, un sourire féroce aux lèvres. Et d’office, il pris le bol contenant les pions de jade et alla s’installer.
Weï Lié était aussi bouche-bée que les autres. Il faillit ne pas entendre les juges lui poser la même question. Cela n’était pas dans le plan ! Normalement, il avait prévu de jouer le Peuple, pour montrer à tous qu’il pouvait battre l’Empereur avec et faire un appel discret à la bourgeoisie... Mais la rage l’envahit : il voulait rosser cet impie. Il choisit donc le camp qu’il maîtrisait le mieux : la Foi.
Le Fils du Ciel dédia un long regard appuyé à l’émissaire, qui ne lui retourna qu’un sourire taquin et un air malicieux. Visiblement, il poursuivait ses plans chaotiques.
L’Empereur avait affronté moult adversaires roués au cours des décennies de son règne. Certain utilisait ce genre de tactiques psychologiques (jamais contre lui, bien entendu). Cela marchait : son fils avait déjà du mal à maintenir une face de marbre. Et un ennemi énervé, choqué au plus profond de lui même commettait bien souvent des erreurs.
Croyait-il pouvoir le déstabiliser aussi simplement ? Pensait-il qu’un simple changement de camp suffirait à l’ébranler ? Cela en était presque insultant.
Le monarque respira profondément pour apaiser son esprit et son corps. Son cœur battait trop vite, ses tempes était déjà douloureuse. Le poison progressait, l’affaiblissant malgré les stimulant et la diète prescrite par les médecins. Voilà où était la vraie menace pour son jeu.

La partie débuta au gong.
Le Prince adopta une position défensive, se méfiant de l’Espion : il voulait voir quel style celui-ci allait adopter. Prudent ou bien follement agressifs.
Il fut surpris par son propre Père, qui débuta contre eux deux une campagne féroce. Des assauts puissants et méthodiques qu’il eut du mal à repousser. Le vieux était en forme aujourd’hui. De son coté, l’émissaire profitait de la guerre en cours pour s’étendre, grappillant des places fortes sur le plateau, menant quelques attaques contre des deux camps au gré de sa fantaisie. Mais la position fortifié qu’il avait mis en place lui permit de repousser l’assaut : la suite s’annonçait bien et il allait pouvoir contre-attaquer. C’est alors que l’enfer se déchaîna. Les territoires avancés et les petites attaques apparemment aléatoires du Maître de Jeu étranger se transformèrent en une tête de pont solide chez lui, tout en prenant à revers l’Empereur. Il était partout, encerclant les territoires faibles, brisant les offensives trop audacieuses, portant des assauts dévastateurs aussitôt soutenu et rattaché à ces territoires grandissant. Weï Lié pâlie et se souvint trop tard des avertissements de Zhu Wang. Le génie stratégique du barbare était enfin révélé. Lui et son Père se replièrent sur leurs positions et firent le bilan de cette première passe d’arme. Pour la première fois l’étranger était devant. Son jeu était solide, inventif, incisif. Pourtant, le Prince n’avait pas trop souffert : la Foi était bonne en défense et sa fortification initiale lui avait permis de ne pas perdre trop de territoire ni trop de pion. L’Empereur avait plus perdu, surtout niveau pion, mais il pourrait compenser sur la durée, c’était un des points fort du Peuple. Weï Lié hésita : s’il menait un assaut combiné avec l’étranger, il pourrait mettre en déroute l’armée de son Père et s’attaquer à ses territoires. Mais comment faire comprendre cela au barbare ? Et surtout, comment lui faire exécuter cette alliance contre-nature discrètement et avec tact ? Non, impossible. Il ne coopérerait pas avec un sauvage, même si l’occasion était tentante. Le Prince réaffecta ses troupes et déploya une ligne de front pour contenir l’assaut des pierres de jade. Ceci, le protégeant, ralentirait également tout assaut sur son Père.
"Le vieux va le voir. Il va détester que je l’aide. Tant mieux, la colère fouette le sang, à ce qu’on dit." songea-t-il.
De fait, la partie se posa. Du moins en apparence. Les coups joués étaient suprêmement raffinés, les fourberies s’enchaînaient, tout comme les assauts brutaux et ravageurs. Le plateau était comme une mer où des vagues de bois, de jade et de roc s’écrasaient les unes sur les autres, sans que jamais l’un prédomine.
Le Prince se félicita de ne pas avoir agressé l’Empereur : premièrement parce que cela faisait durer la partie et ensuite parce que l’apparence faiblesse de son Père n’était qu’un subtil leurre qui engloutit un mouvement trop téméraire de l’étranger et lui coûta moult pions. Toutefois il déchanta bien vite : le petit territoire où avait dû fuir l’étranger se transforma en camp de guérilla qui asticotait l’un de ses flancs et le forçait lui et son Père à diviser leurs forces. Petit à petit la température montait mais Weï Lié sentait la partie lui échapper. Il se faisait lentement mais sûrement éroder. Trop de feintes, contre-feintes, alliances d’un instant et retournements de situation.

"Comment vais-je m’en sortir ?" demanda-il à Zhu Wang, lors de sa dernière pause autorisée. "Aucun des deux ne me laisse en paix !"
"Ta stratégie initiale se retourne contre toi : ta position est trop défensive pour porter un coup décisif. Tu te fais grignoter peu à peu du territoire et te redéployer à ce stade du jeu prendrait trop de temps ou t’exposerait à une attaque combinée."
"C’est perdu ? Comment cela ce peut-il ?" tempêta-t-il. "Je ne peux m’incliner face à un vieillard malade et un barbare étranger pour qui le Jian devrait être inconnu !"
"Ce barbare a un niveau qui te dépasse de loin, mon Prince. Il est dangereux. Le pire, c’est qu’il nous l’a montré... J’aurais du le prévoir. La première partie rigide à l’extrême, défensive, montrant une connaissance absolue mais stérile des règles. La seconde, torrent d’improvisation, d’agressions sans retenue et de violence sauvage détectant et se délectant de la moindre faiblesse... Et aujourd’hui, la combinaison des deux."
"Est-il meilleur que Père ?"
"Dans son état, oui. Le fils du Ciel à souffert autant que toi de ses assauts et de son talent. Pour l’instant il l’a mieux repousser, usant de toutes ses ruses et de son expérience. Mais il fatigue. Regarde-le."
Weï Lié lança un coup d’oeil discret à son Père. Ce dernier était plongé dans l’observation du plateau, se triturant nerveusement la barbe, signe qu’il était stressé. Ses mains tremblaient légèrement et la sueur perlait sur son front, malgré les diligentes servante qui l’essuyaient et l’éventaient. Il avait la bouche légèrement entrouverte, comme s’il avait du mal à respirer. Seuls ses yeux semblaient encore vifs. Et encore : il les essuya nerveusement plusieurs fois, comme pour chasser un voile inexistant.
"N’oublie pas que... le jeu n’est qu’une partie du jeu." roucoula sa maîtresse d’une voie démoniaque. "Au final, nous ne pouvons pas perdre. Si l’étranger continue à pressurer l’Empereur, tu risques de te retrouver sur le trône plus vite que prévus. Si ton Père survit à cette partie, qu’il va avoir bien du mal à gagner, une triple égalité forcera encore un match épuisant, dans cette salle en plus."
"Oui...Je vois. Je dois donc faire durer le jeu. Mais dois-je vraiment aider le sauvage à gagner ? Si je m’allie discrètement à Père, nous pouvons le renverser, j’en suis convaincus."
"Ne fait pas l’enfant ! Je t’ai expliqué le plan. Même si cela est détestable, il vaut mieux que l’étranger gagne. Aide le plutôt !"

Pendant ce temps, l’Espion ne quittait pas des yeux le vieil Empereur suant et grommelant. Il avait chassé son chambellan d’un air agacé, n’ayant pas besoin de ses conseils à la modération. Seul restait les servantes et sa garde du corps.
Le vieux était concentré sur le jeu, marmonnant dans sa barbe. Etait-il possible qu’il fasse passer le jeu avant sa santé ? Clac. Un pièce de plus venait de se mettre en place dans l’esprit acéré de l’espion. Une supposition, une idée extrêmement tordue. Bien. A tester. Mais où était ce putain de poison ? La dégradation physique du Fils du Ciel s’accélérait visiblement d’heure en heure, sous ses yeux et durant la partie. Le thé ou les entremets ? Non, il y avait des goûteurs. Un dard discrètement propulsé par un assassin caché dans le public ? Les gardes s’en serait aperçu et l’effet n’aurait pas été aussi étalé dans le temps. Une aiguille empoisonnée dans les vêtements ? Ils étaient lavés et changés tous les jours. Et sûrement minutieusement inspectés. Tout comme le corps de l’Empereur : ses médecins aux abois auraient descellé la moindre trace de piqûre suspecte...
La pièce était désormais étouffante et moite. L’encens sacré utilisé par les prêtres pour bénir la partie en devenait irritant et écœurant. Un poison dans l’encens ? Dans les bougies votives devant les statues des divinités gardiennes ? Non, nous serions tous affectés... La partie reprit, toujours aussi tendue alors que l’Espion passait en revenu ces macabres stratagèmes.
A chaque coup, l’Empereur semblait moins vif, plus perdu. Son fils continua à jouer défensif, ne sortant de ses territoires inexpugnables que pour le harceler ou grappiller discrètement des territoires à son Père. Peu à peu, Weï Lié remontait la pente, s’octroyant lentement la place de second en marchant sur les ruines des possessions de son père.
"Il m’aide..." songea le Maître de Jeu. "A contrecœur, discrètement, lâchement, mais il m’aide. Il n’a fait aucune ouverture d’alliance avec son père digne de ce nom."
L’Empereur pourtant tactiquement brillant, voyait la partie lui échapper, vaincus par sa fatigue.
Le monarque triturait nerveusement sa longue barbe blanche, saccageant son lustre, tout en réfléchissant à son prochain coup. Un arbitre n’allait pas tarder à devoir, avec une grand gêne, lui indiquer que son temps de réflexion était écoulé.
Ce fut l’épiphanie pour l’Espion.

"On dit que le Jian ti Mian est le reflet de l’âme." déclara soudain l’étranger, faisant se braquer tous les regards sur lui. On ne parlait jamais durant une partie, hors des pauses chuchoté et officielle.
Le Prince lui jeta un regard courroucé et méprisant. L’Empereur ne put que lever vaguement la tête, trop las pour répondre. Mais ces yeux semblaient autant intéressés que troublés par l’intrusion. Un sycophante du public osa un "Chut !" discret, mais bien à contretemps.
Imperturbable malgré les tremblement à présent bien apparent de ses mains, le souverain joua son coup. Une manœuvre brillante, mettant un échec l’un des assauts de l’étranger tout en ne sacrifiant pas trop de territoire vers son fils.
"Ce ne sont bien sûre que pure sottise et superstition." poursuivit le Maître de Jeu barbare, arrachant cette fois un hoquet outré à l’assistance. "L’âme d’un homme n’est pas reflétée dans quelque amusant jeu de guerre, aussi complexe soit-il."
Sous les yeux choqué de l’assistance, il plongea ses baguettes dans le bol contenant ses pions de jade.
"Elle est plutôt reflétée par ses actions." finit-il.
D’un geste soudain, l’espion s’empara non d’une pierre mais du bol entier, qu’il propulsa brutalement vers la garde du corps de l’Empereur. La femme masquée dégaina à une vitesse ahurissante et trancha le bol en deux en vol, par réflexe. Une pluie de pierre de jade s’abattit sur elle, la distrayant quelques millisecondes.
Se fut à peine suffisant : l’espion s’était élancé immédiatement après avoir jeté le bol, négligeant la douleur de ses muscles endoloris après des heures passées assis sur un coussin. D’un mouvement vif, il saisit le poignet de la protectrice, dirigeant son katana.
Les deux adversaires était enlacé, chutant ensemble sur l’Empereur abasourdis. En trois gestes vif d’un incroyable précision, l’Espion dirigea le katana et trancha la barbe et les moustaches de l’Empereur.
Il s’écrasa au sol, la garde du corps lui broyant le bras et lui arrachant l’épée. D’autres gardes se jetèrent sur lui, le plaquant douloureusement sur le sol boisé.
"La barbe ! Le poison est dans sa barbe" éructa-t-il. Puis on l’assomma.

La partie fut bien évidemment ajournée.
L’Ambassadeur monta rapidement au créneau pour sauver son collègue, alors que Weï Lié et la majorité des fonctionnaires impériaux réclamait sa tête.
Il avait levé la main sur le Fils du Ciel ! Nul étranger au palais ne pouvait ne serait-ce qu’y songer !"
"Mais il ne l’a pas touché directement... Maitresse Xun Nan avait encore le sabre en main..." balbutiait le diplomate, à cours d’arguments et voyant s’approcher de plus en plus de gardes avec des chaînes. Qui le regardaient.
Choqué, haletant, l’Empereur se redressa et chassa d’une mains colériques ses médecins. Il n’avait que quelques égratignures, hormis la perte honteuse de ses longues moustaches et de sa barbe de vieux sage.
Sous les yeux ébahis des gardes, il fit signe de relâcher l’étranger. Seule sa garde du corps eut le courage de ne pas le faire pointant son épée sur le corps étendu au sol, sans toutefois frapper. Lentement, le souverain se baissa, ce qui lui arracha une grimace de douleur. Il ramassa sa longue barbe désormais pitoyablement tranchée et l’examina pensivement. Puis il se dirigea sous les yeux médusé de l’assistance vers une petite bougie votive dans une alcôve. Il la prit et donna aux flammes ses longs poils. Il y eut un grésillement et la flamme pris, après un instant, une lueur bleuâtre maladive. L’odeur qui s’en éleva n’était pas celle habituelle du poil grillé, mais une odeur plus douce et prenante.
"Vérifiez" ordonna le souverain aux médecins et à ses gardes. "Jetez-les aux geôles en attendant."

L’enquête ne fut pas longue.
On retrouva quelques heures plus tard le corps d’un serviteur des bains impériaux. Il s’était apparemment suicidé en ingurgitant toutes les réserves personnelles de cire à barbe de l’Empereur. Chose qui d’après les médecins, pouvait difficilement occire quelqu’un aussi vite. Quelques-uns remarquèrent quelques traces et rougeurs suspecte qui indiquerait qu’il avait peut être été forcé à engloutir tout cela, mais sans preuve réelle. Un résidu avait échappé au serviteur, décédé trop tôt dans son festin mortuaire. Les sages et alchimistes du palais se mirent en devoir de l’analyser le plus rapidement et finement possible.
L’Ambassadeur fut autorisé à contacter ses gens et à faire parvenir au palais quelques ouvrages sur la flore toxique et les poisons de son continent.
Il s’avéra que l’Espion avait bel et bien raison. La cire qu’utilisait l’Empereur pour lisser et cirer sa barbe et ses moustaches avait été empoisonnée. Le poison restait prisonnier des poils, jusqu’à ce que la chaleur et la sueur le fasse fondre. Là, il libérait quelque humeur empoisonnée que respirait le monarque ou qui s’infiltrait doucement dans sa peau. L’action était lente, débilitante et parfaitement calibrée : le souverain n’aurait sûrement pas survécus à l’été. Nul ne sut jamais pourquoi le serviteur avait fait ça. Quelques jours plus tard, on apprit que sa famille s’était "suicidée" par la lame dans son village natal.
On libéra le Maître de Jeu étranger et on lui présenta à contrecœur des excuses, non sans l’avoir vertement tensé sur son action sacrilège. L’Ambassadeur ne fut pas en reste pour sermonner son amis.
"Toi et ta passion pour les actions d’éclats stupides..." termina-t-il en grommelant.

L’Empereur, rasé de près, les reçut dans une salle annexe du Palais. Bien que richement sculptée de tigres et dragons de bois et ornementé de panneau délicatement peints et dorés à l’or fin, l’antichambre semblait bien plus modeste et intime que les halls colossaux qui servaient au Jeu ou aux audiences impériales. On était loin de la pompe habituelle et l’Ambassadeur et son champion furent poliment conduit par un serviteur qui s’éclipsa ensuite à s’installer sur deux coussins de soie brodée, face à face avec le Fils du Ciel en personne.
Et lui seul. C’était sans précédent, choquant. Seule restait à portée d’épée, sa garde du corps au masque de porcelaine. Les fentes anonymes et vaguement menaçante derrière lesquelles brillait des yeux gris semblaient fixer l’âme même des visiteurs. Il était clair que le moindre mouvement suspect se solderait par un éclair d’acier, un geyser de sang et une mort probablement trop rapide pour être douloureuse...
Bien sûr, les deux visiteurs avait été scrupuleusement fouillés, reniflés, lavés, interrogés et refouillé avant d’être admis à contrecœur dans ce saint des saints. Pourtant, le vieillard, chef suprême et incontesté (pour l’instant) d’une des plus arrogantes puissance du monde était là, à deux pas, même pas, songeait l’Ambassadeur. Un geste prompt, un coup puissant asséné à ce cou gracile de vautour desséché et il plongerait le royaume dans un marasme sans nom et probablement dans une guerre infernale. Il s’en savait capable, à cette distance il pourrait sans nul doute devancer l’unique guerrière masquée qui protégeait le tyran. Si proche ! Nul à part les concubines soigneusement sélectionné et cloîtré dans le harem sacrée n’avait jamais eu cet honneur, cette chance. Cela en valait-il la peine ? Ba Xang dirigeait depuis près d’un siècle son Empire d’une main de fer. Dans cette petite pièce, à quoi lui servirait ses innombrables ressources naturelles, le talent de ses armuriers, ses légions de combattants disciplinés, ses complots, ses assassins. L’Ambassadeur eut un frisson : il pouvait changer la destinée du monde en un souffle.
Il n’en fit rien. Laissant échapper un soupir qui lui attira un sourire amusé de la part de son condisciple et un coup d’œil approbateur. Après tout, ils avaient déjà fait tenu entre leur main, indirectement, le sort de Ba Xang et de son royaume. Après tant d’efforts et de tergiversations, ils avaient choisis leur camps. Amusant, il pariait sur l’avenir en choisissant le passé. Cela devait choquer son compagnon, si progressiste...

"Ainsi, vous avez décidez de ne pas me tuer." attaqua alors l’Empereur. _ Sa garde du corps se raidit, l’Ambassadeur blêmit. Mais l’Empereur ne s’adressait pas à lui.
"Si fait. Cela aurait été bien malséant et un peu idiot après vous avoir sauver la vie." rétorqua l’étranger, rictus au lèvres, les yeux rieurs et plein de morgue. "De plus, de cet angle, cela m’obligerait probablement à salir ce splendide paravent. L’œuvre et la laque sont splendides. Un Zhou Wenju, je présume..."
Pas la moindre décence et aucun sens des convenances, comme d’habitude. L’Ambassadeur soupira.
"Je vois que vous avez l’œil." répondit l’Empereur après un moment de silence gênant. "Il fera un parfait cadeau pour votre ambassade, en regard des services rendus... Bien que je me doute bien que notre amis négociateur n’hésitera pas à jouer sur notre infinie reconnaissance pour faire avaler à mes ministres moult traités abusivement avantageux." Les trois hommes se sourirent mutuellement, chacun à ses pensées, essayant d’imaginer où cette alliance implicite allait conduire. Le souverain décida de poursuivre.
"Il me fallait poser la question, au vue de votre diabolique intelligence, Maître de Jeu : il s’agissait peut être d’un coups en deux temps. Une feinte m’amenant à baissé ma garde pour vous placer à ma merci." L’Espion ricana en retour.
"Voilà qui serait un paris bien risqué : cet honneur est bien imprévus. Il aurait été tellement plus probable que vous nous receviez dans une salle d’audience ou au pied du Trône de Jade, au milieu de courtisans serviles, de fantassins aguerris et de maîtres espions à la prompte dague."
"Voilà pourquoi je ne l’ai pas fait. Puis-je vous poser la question qui a motivé cet entretien, l’énigme qui a meublé mes pensées de convalescent ?"
"Faite."
"Pourquoi être intervenu ? Que gagnez-vous à me maintenir quelques années de plus sur le trône ? Êtes-vous uniquement en quête de faveurs ? Sachez que je ne braderais pas mon Empire, même aux nations de mes sauveurs."
Le Maître de Jeu étranger prit une gorgée de thé, laissant son regard divaguer sur les décorations de la salle. L’Ambassadeur était suspendu à ces lèvres. Lui aussi s’interrogeait et même s’ils avaient travaillé longuement ensemble, il n’arrivait pas toujours à suivre les raisonnements de son ami et soupçonnait de n’être qu’un pion consentant dans son jeu.
"Disons que j’ai préféré affronter le vieux maître plutôt que le jeune freluquet."
"Le Jian ti mian vous fascine-t-il donc tant, étranger ?" tonna le vieillard. "Tout ceci n’est donc qu’un jeu pour vous ?"
"Oh non, non. Le Jian est plutôt barbant en fait..."
Un silence de plomb s’abattit soudain. La température de la pièce chuta brutalement d’au moins une dizaine de dégrée. Des nuages de colères dansaient dans les yeux furibond de la Lumière du Ciel. Sa servante martiale avait déjà empoignée la garde de son arme, attendant l’ordre d’exécution.
"... mais il faudra tout de même que je vous y affronte, une fois pleinement rétablis." poursuivit l’Espion, négligeant complètement l’atmosphère. "J’aimerais bien voir vos capacités réelles. Elles doivent être proprement terrifiante, au vue du test tordu que vous nous avez fait passer."
La colère de semblait se retirer instantanément du visage de Ba Xang. Il rendit son sourire de requin au Maître de Jeu étranger.
"Que..." commença l’Ambassadeur.
"Allons, mon ami... Croyez-vous vraiment que le vénéré fils du Ciel ici présent, après plus de quatre-vingt huit ans de règne, trois frères et deux généraux mystérieusement suicidés, deux concubines retirées dans les ordres, pourrait se laisser si facilement empoisonner par sa cire à barbe, qu’il doit probablement utiliser depuis des décennies ? Odeur, consistance, je suis prêt à parier que cet homme roué, disposant de discrets assassins, alchimistes et empoisonneurs pourrait en détecter la moindre modification..."
L’Empereur, les yeux luisant d’amusement, souriait maintenant franchement. Par contre, les mains de sa garde du corps tremblait légèrement. Intéressant, elle n’était donc pas au courant...
"Il s’est...volontairement laissé empoisonner ? Pourquoi !?!"
"Probablement pour voir si nous étions digne de devenir ses alliés. Pour découvrir qui allait se porter à son secours. Son fils, à la chance insolente et à la curieuse progression ? Ses généraux ou ses magistrats, soucieux de l’Empire avant tout ? Des étrangers aux buts obscurs et à la culture inconnue ? Ou bien tout simplement personne, chacun souhaitant voir le tyran mort et l’apparition d’une nouvelle génération au pouvoir ?"
"Vous êtes encore plus surprenant que prévus." s’amusa Ba Xang. "Et vous m’avez percé à jour avec brio. Oui, je me suis laissé souiller par ce poison étranger. L’occasion de découvrir des... alliés potentiels était trop belle. J’avoue ignorer encore qui est derrière cette intéressante tentative d’assassinat, mais j’ai saisit l’occasion au vol. Nul ne doit refuser les cadeaux de la destinée, fussent-ils les plus étranges ou les plus dangereux... Je me demande dans quelle catégorie vous placer à présent."
"Et vous, vous êtes bien plus intéressant que prévus. Voilà pourquoi nous vous avons sauvé, pourquoi nous avons pris parti. J’ai aimé votre paris fou et plein d’orgueil, votre stratagème brillant et imbécile à la fois... Qu’un homme de votre âge et pétri de tradition comme vous puisse oser un tel... mouvement. Voilà qui s’annonçait passionnant. Voilà pourquoi je suis intervenu."
"Tout ça pour un partenaire potentiel au Jian ?" ricana jaune l’Ambassadeur.
"Oh non, l’Empereur et moi trouvons ce jeu un peu ennuyeux, même s’il s’avère parfois amusant. Nous préférons jouer avec d’autres pions, moins prévisible..."

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