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Tempus fugit irreparabile(?)

Tempus fugit irreparabile(?)

(Divers - PLC 2012 - 25/10/2012)

Lionel s’affala avec gratitude sur le banc en plastique marron dur comme un roc, stabilité bienvenue dans un monde tournoyant et flou. Grognant, il accueillit avec délectation la froideur de la vitre de l’abribus contre sa joue.
Ses tempes semblaient battre sourdement en rythme avec les bruits écoeurants de bétonnière provenant d’Alexis qui vomissait dans une poubelle non loin. Le bruit lui fit brièvement monter le coeur au bord des lèvres, mais il parvint à contenir le renvoi en écrasant son visage contre l’accueillante et rafraîchissante surface glacée.
Il faut dire qu’il avait déjà donné et fait fuir leur taxi, les condamnant à une marche incertaine et à un long, très long trajet de retour dans la caravane des bourrés et paumés qui tentent de regagner leur pénates à moindre frais : le Noctibus.
Bordel, il devenait trop vieux pour ces conneries. Sa trentaine (déjà) entamée lui rappelait qu’il n’avait plus l’endurance et la folie de ses vingt ans. Son estomac barbouillé et son crâne douloureux (déjà la gueule de bois, tu vieillis Lion, tu vieillis) le torturait : plus jamais de mélanges, plus jamais d’alcools bizarres (bon sang, c’est plus illégal l’absinthe ?) ou de trucs louches distillés par des moines (C’est pas interdit par la Bible ? Serait-ce une vengeance contre les fêtards ou bien un moyen justement d’égailler un peu leur existence cloîtrée ?), plus jamais de fêtes (comme il se le promettait à chaque fois).
Plissant les yeux, Lionel décrypta l’horaire informatisé, encore un peu visible malgré les tags. Il soupira lourdement, polluant l’atmosphère des nuits parisiennes d’un peu plus d’éthanol, avant de grommeler quelques propos incohérents contre la RATP (et qui ne correspondaient pas du tout aux idées du bulletin qu’il glissait dans l’urne) à Alexis qui s’était lourdement avachi contre lui.
Ils restèrent ainsi un petit moment, partageant la chaleur des mâles alcoolisés refaisant le monde (le pauvre Lion n’était plus le mâle alpha de sa jeunesse... Des crins blancs apparaissaient, l’alcool frappait trop vite, trop fort, et les gazelles avaient fui, ce qui entraîna plus d’alcool encore, cercle vicieux).
Lionel s’ébroua, chassant sa déprime d’ivrogne. Vraiment, il ne se sentait pas bien. Son mal de crâne empirait, tout comme la sensation de flotter, de se détacher de tout (la fatigue, sans doute). Ses yeux et ses mains picotaient. Il était presque sûr d’avoir dit oui à un tour de chicha et les dieux seuls savaient ce que les amis bobos d’Alex avaient pu fourrer là dedans... Putain, vraiment il fallait qu’il se calme. Qu’il bouffe des légumes, se mette au sport, arrête la clope et le vin, trouve une femme, fonde un foyer... Qu’il devienne enfin un peu adulte, bon sens !
Il leva les yeux vers l’affichage numérique souillé d’un pénis verdâtre et de lettrages tarabiscotés. Encore quarante minutes... Il n’était pas rentré. Fichu banlieue ! Mais bon, au moins il n’avait pas fait l’erreur de venir en bagnole.
Son regard douloureux se perdit sur la route déserte, éclaboussée des feux oranges des lampadaires alors qu’au loin résonnaient les sirènes de police et les hurlements d’un autre amateur de beuverie. Un brouillard étrange semblait se lever, tentacules de brume ou de vapeur iridescente, gommant les contours des immeubles, paraissant se couler sous les porches, s’accrocher aux fenêtres, tel un prédateur cherchant à pénétrer l’intimité de ses anonyme concitoyens.
Les lampadaires créaient des ombres étranges, fascinantes et mobiles, la chaude clarté du sodium contrastant avec les lueurs froides et bleutés des écrans plats filtrant de quelques rares fenêtres. Les formes et les couleurs semblaient se mélanger sous ses yeux, comme une peinture pastel qui aurait pris l’eau... Rêvait-il ? Non, il semblait conscient. Ouf. Ce serait con de rater le bus en s’endormant comme un vieux sac à vin... Bon, il restait 35 minutes... Marrant ça, avec sa gueule de bois et ses restes de tabac (et plus si affinité) venus d’orient, les graffitis lui apparaissaient maintenant comme un bas-relief elfique tout droit tiré d’un Tolkien... Dîtes RATP et rentrez chez vous, Compagnons.
Soudain Lionel sursauta : un mouvement entre ses jambes. Il laissa échapper un cri de fillette avant de se ressaisir, scrutant la nuit et le dessous du banc. Un rat ? Un chat ? Un chien de clochard ? Le tentacule d’un Guetteur de l’Eau vivant dans les égouts ?
Rien, évidemment.
Pourtant, il était (presque) sûr d’avoir entendu (rêver) une sorte de (cri de surprise) couinement et un bruit de cavalcade.
"Tu délires, mon pote, c’est pas bon, pas bon..." maugréa-t-il, chassant d’un haussement d’épaule cette (hallucination) histoire déplaisante. Alexis acquiesça d’un grognement bougon. Ou alors c’était juste une manifestation de déplaisir pour s’être fait secouer d’un coup d’épaule.
Des phares éblouissants coupèrent court aux réflexions de Lionel.
"Eh ! Le bus ! Yooo !" lança Alex en se remettant (plus ou moins) sur pieds et en faisant de grands signes au chauffeur.
"Déjà ? C’pas p’têt’ pas l’bon, il reste..."
Une minute.
Ah, finalement ce n’était bien qu’un rêve...

Lionel se réveilla en sursaut, ce qui entraîna une douloureuse mise en relation ente son crâne et la cuvette des toilettes. Jurant et grommelant, il maudit l’appareil qui l’avait si brutalement arraché des bras de Morphée (ou plutôt de sa cousine dépravée aimant s’accoquiner avec Dionysos).
Consterné, il éteignit le plus coûteux réveil accessible au bon peuple : son iPhone, qui ne lui servait qu’à ça, à (espionner) consulter la vie (identique) passionnante de ses rares amis et à se faire harceler par son patron ou à jouer à des jeux à la con dans les transports bondés, histoire de ne pas croiser le regard d’autrui et surtout pas celui du mendiant du trajet.
La machine affichait joyeusement une heure beaucoup trop matinale... Beurré comme un coin, il avait dû avoir le malheureux réflexe d’en programmer la sonnerie, comme s’il allait au travail. Son cerveau fatigué fit tout de même de pénibles mathématiques calendaires, au cas où... _ Ouf, non, c’était bon, on était encore bien samedi, et il allait pouvoir (glander) se ressourcer toute la journée.
Lionel se redressa péniblement, courbaturé par une nuit impromptue dans son étroite salle de bain qui pour l’occasion sentait la vinasse. Quelques souvenirs brumeux remontèrent à la surface, aussi agréables que ce qui flottait dans la cuvette des toilettes... Visiblement les cocktails et la délicatesse du conducteur d’autobus n’avaient pas fait bon ménage et c’est en courant qu’il avait dû faire les derniers étages vers son logis et sa faïence salvatrice. Génial. Au moins, il n’avait pas dégueulassé la cage d’escalier, ce qui lui éviterait d’affronter les remontrances de la mégère du premier... Non, même pas, à tous les coups elle allait l’engueuler pour avoir gravit nuitamment et en toute hâte l’escalier commun (car évidemment l’ascenseur cacochyme du vieil immeuble était encore en panne).
Bon. Il était encore fort tôt. Un homme plus motivé, moins fourbu et visiblement encore vaguement gris aurait pu joyeusement se faire un café, puis ouvrir les volets et essayer d’avoir une journée vaguement productive (le parquet nécessiterait un bon coup de serpillière, ne parlons pas de la salle de bain). Lionel se motiva. Essaya. Lutta... Oh, bien quatre minutes. Le temps de tituber jusqu’à sa chambre/bureau/salle à manger/salle de loisir/foutoir.
Dans un grognement sourd, il se laissa tomber sur le lit, accueillant avec joie la bienveillante mollesse du matelas Ikea et l’étreinte (froide, mais si douce) des draps froissés et toujours défaits. Il s’enroula dans sa caverne de tissu (made in China), se replongeant dans le sommeil...
Enfin, il essaya.
Là encore, son corps ne semblait pas être d’accord avec lui-même. Sa tête était affreusement douloureuse. Ses yeux le piquaient toujours, comme s’il était encore dans quelque bar enfumé ou à un concert où l’on abusait des fumigènes. D’ailleurs, l’ambiance boite de nuit/rave-party se trouvait renforcée par d’étranges acouphènes. Il entendait des sons d’instruments qu’il ne pouvait nommer, tout comme il sentait des parfums qu’il ne saurait décrire. Incapable même de dire si c’était agréable ou désagréable... Puis cela cessait, le replongeant dans le noir et le silence (tout relatif, les rues de la banlieue de la capitale ne chômaient guère, même le week-end). Et ça reprenait.
Après quelques retournements et soupirs agacés, Lionel hésita. La colère le gagnait. Contre son corps, contre sa fatigue, conte son âge, contre les soirées débiles et alcoolisés d’amis noceurs, contre sa fainéantise. Allez, on se lève, on retrousse ses manches, on fait la vaisselle, on avale quelques bidules contre la gueule de bois qui doivent traîner dans la pharmacie amplement fournie de la salle de bain.
L’hésitation s’éternisait, comme toujours quand on est au lit un samedi matin sans réelle obligation de se lever. Soudain, il se figea. Ses hallucinations vestiges de bamboche s’étaient d’elles-mêmes reléguées au second plan, fuyant sa motivation. Mais là, il entendait un bruit léger, différents des précédents. Comme... Un gros moustique ? Non, plus sourd...
Dans la pénombre de sa chambre, les yeux plissés, n’osant plus bouger à cause d’une peur inconnue, il cru desceller un mouvement.
Rapide, vif, tranchant.
Lumineux.
Incohérent.
Le regard en alerte, la respiration bloquée, il fouillait les ombres et les formes de son intérieur bordélique, propice à toutes les cachettes pour intrus/voleur/tueur en série.
Ridicule.
Il allait se lever, allumer la lumière ou ouvrir les volets. Oui. La lueur du jour chasserait les cauchemars. Il se sentait déjà honteux : allons, un trentenaire vaguement malade/bourré qui s’affolait tout seul dans son appart’ parce qu’il avait cru entendre un bruit. Stupide ! Il habitait un immeuble ancien aux murs en carton ! Les bruits bizarres, c’était son quotidien !
Lionel commença à contracter ses muscles, enfin décidé à jaillir d’un bon dynamique et à commencer cette journée du bon pied.
Cela recommença.
Un mouvement imperceptible ou presque. Un bruit d’insecte ou un truc du style, mi-battement d’ailes, mi-stridulation. Un flou... coloré ? Comment une ombre mouvante pouvait-elle être colorée dans le noir ?
Son cerveau pédalait, sa peur revenait, tout comme sa colère et sa honte. Mélange de pensées, de sentiments, de malaise et de... déjà vu ? Et comme s’il en avait marre des hésitations, coupant court entre tous les débats, le corps de Lionel décida qu’il était finalement temps de s’endormir.

Il se réveilla, encore vaguement nauséeux, les souvenirs flous, la bouche pâteuse. S’il avait été plus en forme, il aurait éclaté de rire. S’assoupir comme ça, d’un coup, alors que son coeur battait à cent à l’heure !
Avec la mémoire revint l’angoisse et il jeta un coup d’oeil nerveux alentours. Sa raison était déjà plus saine : il ne devait pas y avoir d’intrus. C’était impossible. L’immeuble avait un digicode et la porte de l’appart’ deux verrous. Il devait avoir vu un insecte. Une grosse blatte ou un hanneton. Y’avait-il des hannetons à Paris ?
Vaguement coupable, il songea aux piles de vêtements sales éparpillés au hasard dans la piole, aux restes de pizzas mangées à même le carton devant la télé, aux inévitables canettes de bière qui les accompagnaient, aux restes de chips et d’apéro de la pré-soirée et à la poubelle qu’il n’avait évidemment pas descendue. Les joies de la vie d’un célibataire adulescent. Voilà, mon coco, c’est de ta faute, tu payes tes péchés...
Bon, maintenant, où était passé cette bestiole ? Sans être un phobique, Lionel n’aimait guère la gent insectoïde ou arachnéennes. Des légendes d’internet sur des cafards pondant dans les oreilles, se glissant dans la gorge d’un dormeur lui revinrent en mémoire.
Grotesque !
Il se faisait des films. Encore un vestige de cette soirée, l’ultime leçon : il devait arrêter les mélanges (et la fumette).
De toute manière, il n’avait fermé les yeux que quelques instants... Parfois, vous avez l’impression que la réalité vous en veut, à vous, personnellement. C’était une de ces fois là.
Un mouvement de tête lui fit découvrir son erreur en chiffres sanglants et électroniques. Le radio-réveil annonçait avec sa froide indifférence de machine que la journée n’était déjà plus qu’une demi-journée.
Le corps de Lionel, toujours aussi contrariant, confirma l’heure tardive d’un grondement d’estomac et d’une envie pressante.
Soupirant, il se décida enfin à se lever à contre-coeur. Retomba suite à quelques vertiges, puis finit par se traîner vers la Très Sainte Cafetière afin de démarrer enfin sa (demi-)journée du bon pied.
Le liquide noir et astringent finit par chasser son désagréable rêve de blatte géante et anthropophage. Il sourit en sortant le balai et la serpillière du placard : cela pourrait sans nul doute faire une amusante note sur son blog-BD (cinquante-trois abonnés, le début de la gloire !).

Le lendemain, Lionel contemplait son appartement, amplis d’un sentiment d’étrangeté, voir d’irréalité.
Sa gueule de bois était pourtant passée... En grande partie. Il continuait à avoir des acouphènes et des céphalées, sans parler de ses yeux qui le démangeaient sans cesse et lui montraient parfois des brumes colorées serpentant au milieu de nulle part. Avait-il forcé sur les détergents ? Encore un reste de la soirée de vendredi ? En tous cas, au moins il n’avait pas revu le cafard fantôme.
Pourtant, il se sentait... Bien. Enfin, neutre. Tous ces petits dérangeants restaient comme en arrière-plan. Comme des parasites occasionnels sur un vieux poste télé (où sur un neuf, quand on download comme un porc tout en matant un film en HD sur la box).
Mais le plus étrange et le plus effrayant restait le chiffre affiché sur la pendule. Il l’avait vérifié sur l’iPhone et sur le Mac. Et il avait cherché sur le net : et non, il n’y avait pas eu de changement d’heure. Onze heures quarante trois. Un dimanche. Incroyable. Et la vaisselle était faite, la machine à laver venait d’être lancée, le sol était propre, la poubelle descendue (y compris le verre). Le frigo était rempli de course qu’il avait fait en de temps trois mouvements, il avait même du pain frais. Et pour la première fois depuis des mois, il avait même fait le lit.
Peut être qu’il devrait consulter, finalement.
Une phase d’hyperactivité ? Ce serait bien la première fois ! Et il ne se sentait pas plus énergique ou motivé que d’habitude. Les tâches ménagères s’étaient juste enchainées les unes après les autres, entrecoupées pourtant de longues pauses d’hésitation et d’indécision (et de glande sur le net). Et il ne s’était pourtant pas levé aux aurores, loin de là !
"J’ai juste était super-efficace..." se murmura-t-il en relaçant la console de jeu. "Cool ! Plein de temps pour glander du coup !"
Bizarrement, c’était comme s’il tentait de se rassurer.

Plus tard, Lionel venait d’attaquer un nouveau donjon quand il entendit à nouveau, en bruit de fond étrange, le crépitement insectoïde. Nerveux, il se détourna du jeu une fraction de seconde (ce qui, merci Murphy, suffit bien évidemment à entraîner la mort de son avatar numérique).
Lâchant un tombereau d’injures, il mit la pause et se leva pour asperger une fois de plus l’intégralité de son appart’ de Baygon vert.
Évidement, il dû presque aussitôt ouvrir en grand les fenêtres pour ne pas lui aussi succomber à l’insecticide. Du coup, il en vint à douter de la méthode.
"Pas grave, j’irai acheter un piège demain. Je t’aurai, mon salaud !"
Et il faudrait qu’il arrête de se parler tout seul. Mauvais, à son âge. D’un oeil distrait, il regarda l’heure. Il croyait avoir joué des heures et... Bon, ok, il avait joué des heures. Une bonne journée, la fin du jeu se rapprochait à grand pas... Bordel ! Et dire qu’il avait acheté ce truc à peine le week-end dernier ! Les jeux devenaient de plus en plus casual...
Pourtant, il ressentit à nouveau cet étrange malaise devant son effroyable efficacité. Il était allé bien loin, bien vite, alors qu’il n’avait pas négligé les quêtes annexes... Et il avait encore le temps de se faire un petit apéro avant le diner devant la télé. Un film ou deux, à moins qu’il ne se laisse tenter par quelques épisodes de séries illicitement apparues sur son disque-dur.
Et il aurait tout de même le temps de se coucher (relativement) tôt. La vie est belle !
Chantonnant (faux), il se décapsula une bière (la repentance et la tempérance n’étaient décidément pas de ses qualités), chassant de son esprit la Blatte Immortelle. D’un air distrait il attrapa sa dispendieuse palette graphique.
Chiche qu’il terminait sa note de blog avant qu’il fasse nuit ! Comme il disait dans sa jeunesse, avec un humour bien pourri : ne sous-estimez pas le Lion !

Ce qu’il y a de bien avec la vie c’est qu’elle n’est que changement, imprévus et surprise.
Le lendemain (enfin...), Lionel qui se levait aux hurlements déchirants de son réveil, n’aurait peut-être pas employé le terme de bien. _ Finalement ses habitudes (malsaines) l’avaient rattrapé : il n’avait pas fini son dessin et le "juste un dernier épisode avant d’aller dormir" l’avait emporté jusqu’à tard dans la nuit (qui a ce stade s’appelait la matinée, la traîtresse).
Résultat : une fois de plus, le réveil aux aurores pour se rendre au boulot s’avérait douloureux. Entassé, concassé dans le métro qui gagnait le coeur de la capitale, à demi-réveillé au milieu des autres zombies à la grise mine éclairée par leur écran Rétina™, il se demandait s’il devait consulter. Son mal de crâne n’était toujours pas passé. Combien de temps était sensée durer une gueule de bois ?
Et la brume scintillante, argentée ou de couleurs plus étranges qu’il voyait parfois s’enroulait autours des trottoirs humides... Etait-ce juste un temps d’automne normal ou bien l’imaginait-il ? Les couloirs du métro devaient sentir la sueur, le souffre, le confiné et l’urine, pas une indéfinissable odeur pas forcement désagréable. Où alors c’était juste cette station qui s’était dotée d’un système de parfum pour masquer celui de la marrée humaine ?
Et ces mouvements qu’il percevait parfois du coin de l’oeil, dans les ombres, entre les pieds des gens... était-ce son imagination ? Des animaux de compagnie ou des rats que ses yeux fatigués n’arrivaient pas à suivre dans la foule et la pénombre ?
Lionel soupira, secouant la tête, essayant d’ignorer les murmures malsains de son propre esprit qui lui susurraient de rassurantes pensées comme "les tumeurs au cerveau provoquent parfois des hallucinations". Bon sang ! Il était encore jeune ! Se faire faire un petit checkup lui semblait être un pas de plus vers la vieillesse et la décrépitude. Néanmoins, il enregistra dans son portable l’adresse d’un ou deux spécialistes. On ne sait jamais.

"En retard, comme d’habitude." lui souffla Alexis depuis le box d’à coté. _ Sa voix moqueuse était joyeuse, saine, pleinement réveillée. Lionel eut soudain l’envie pressante de lui coller son poing sur gueule. Ce qu’il ne fit pas, évidemment.
"Ouais, ouais... Ce week-end m’a crevé." maugréa-t-il en lançant sa station de travail, s’attirant des quolibets sur son âge et sa vie décousue. Il regarda son planning et lu ses emails pros. Ah ouais, une bonne semaine en perspective. Un gros problème sur une des dix bannières de la campagne internet pour une nouvelle appli’ Smartphone. La baseline fournie, "Une nouveauté explosive", ne cadrait pas avec un des visuels, une jeune femme dynamique. Le souci venait, que vous voyez monsieur, elle avait visiblement... des origines. Il ne faudrait pas que le message soit mal interprété, vous comprenez...
Oui, Lionel comprenait. Et pourtant ce visuel avait été validé, exigé même pour "la diversité" (alors que mystérieusement le quadra noir’ n’avait pas été retenu). Bon, très bien, au boulot, esclave-graphiste. Quelle photo parmi celles déjà achetées (car le client ne voulait pas payer encore, évidemment) cadrerait avec la composition, tout en étant dans "la diversité", sachant qu’évidemment il n’avait pas droits aux vieux (les possesseurs de Smartphones sont forcément jeunes, c’est connu), aux laids (et forcement beaux), aux gros, aux noirs et visiblement aux "d’origines maghrébines". La solution était évidente, mais le teint de la femme asiatique BCBG ne cadrait pas avec le reste du graphisme...
Des bruits de talons lui firent lever la tête de son écran, pour, comme tous ces collègues mâles de l’entreprise, admirer la splendide Mademoiselle Tatië, qui traversait l’open-space d’un air conquérant. L’assistante de direction lançait des coups d’oeil impérieux et analytiques à chaque box, notant sans doute mentalement les absents/retardataires/non-productifs et saluant les présents. C’était une belle femme, ou plutôt un requin déguisé en bombe sexuelle. Son regard autoritaire vous donnait envie de l’imaginer en tenue de cuir, un fouet à la main et de dire "Encore maîtresse ! Punissez-moi encore !".
Comme d’habitude, elle se fendit d’un mot poli pour saluer Lionel, qui le lui rendit obséquieusement (tous savaient où se trouvait le pouvoir). _ La plupart de ses collègues la vénéraient, rêvant de quelque relation impossible avec la sculpturale jeune femme. Lionel avait l’oeil et était l’un des plus anciens de la boîte (enfin, celui qui avait le record de CDD renouvelés). Il était graphiste. Il savait reconnaître un sourire corporate. Il lisait dans ce visage parfait le réel mépris du maître envers l’esclave, du superbement beau envers le "juste normal", du riche envers le pauvre.
Tiens, par contre, elle aurait parfaitement convenu pour la campagne de pub, coté diversité. Lionel était incapable de donner la moindre origine à la splendide Naimi Tatië. Ses yeux en amandes, d’un vert émeraude. Son teint parfait, légèrement bronzé, sa cascade de cheveux de miel (un cliché, mais tellement justifié et beau à regarder) parfaitement coiffés, sa silhouette gracieuse et effilée, tranchante mais pourtant étonnamment dotée en... formes.
"Bon sang, mais pourquoi personne n’a encore photoshopé à poil cette femme..." murmura Alexis, penchée pour mater la paires de fesses divinement moulée dans un tailleur strict et hors de prix. La question arracha Lionel à ses rêveries honteuses. Même lui, n’était pas capable de s’affranchir de l’influence de cette femme fatale. Facile de deviner comment elle avait réussit.
Mais la remarque de Lionel le perturba plus que d’habitude. Mentalement, au lieu de la déshabiller, il réfléchit à sa silhouette. L’analysa avec son oeil de nervi des publicitaires et chargé de com’. Photoshopé... Oui, c’était ça. L’apparence et la silhouette de Naimi n’était pas celle d’une femme normale. Ni même d’une femme "possible". Souriant, il s’auto-congratula. Il venait de percer le secret de l’assistante de direction. Stupide qu’il n’y ait pas pensé avant... Sans doute que l’effet hypnotique de sa présence, ce charisme glacial l’avait empêché d’oser formuler la vérité.
La chirurgie, bien sûr. Sculpture faciale, gonflement des seins et des fessiers, sans doute un anneau gastrique pour ne pas prendre un gramme et d’autres retouches dont il n’avait sans doute pas idée. C’était bien le genre de femme à avoir modelé son apparence pour sa carrière.
Pourtant, malgré tout, Lionel ne pouvait s’empêcher de ressentir un frisson derrière la nuque en songeant à elle. Peur et attirance. Eros et Thanatos.
"Bon, on va prendre un café ?" lança alors Alex, brisant ses réflexions.
"Déjà ? Bordel, il est si tard que ça ! J’ai pas avancé !"
"Fallait se pointer à l’heure mon coco !"

Après la pause déjeuner (comprenez l’engloutissage d’un sandwich hors de prix et d’un Coca Zéro devant son écran), Lionel avala deux aspirines de plus. Il s’approchait lentement de la limite autorisée (enfin, ce qu’il supposait l’être).
La matinée s’était lentement transformée en calvaire. Pas à cause du boulot, des emails incendiaires et des retours incessants et contradictoires entre clients et chefs de projets : ça, il avait l’habitude, c’était son job et il se flattait de bien gérer le stress (parfois avec l’aide illégale de quelques herbes à fumer exotique).
Non, c’était ses "hallucinations" qui empiraient. Il n’osait pas encore s’absenter pour aller voir le docteur, pas en pleine "crise" : le renouvellement de son contrat approchait et déjà de jeunes loups à peine sortis d’écoles hors de prix attendaient de se faire castrer dans le bureau de la DRH pour prendre sa place.
Du coin de l’oeil, il n’avait pas arrêté de voir d’inexplicables vapeurs colorées s’élever des box pourtant non-fumeurs, ainsi que d’étranges éclairs iridescents, bien différents des clignotements actiniques des néons et d’entendre des sons étranges en sourdine.
La panique montait peu à peu en lui, tout comme son mal de crâne. Puis disparaissait mystérieusement, le laissant pantelant.
Tumeur ? Burn-out ? Bad trip prolongé... En tout cas, il sentait venir le congé maladie.
Il se frotta les yeux et se replongea dans son boulot. Il aviserait en fin de journée.
Le crépitement des claviers et des souris fut bientôt interrompu par les bruits péremptoires des talons de Mlle Tatië, qui venait faire son second tour de contrôle, vérifiant en bon maton (de façon bien sûr non-officielle), si personne ne prenait de pause-déjeuner trop étendue. Bien évidemment, le tout était entre-coupé de politesses d’usage. Plongé dans la refonte de sa maquette et dans sa migraine, Lionel se contenta d’un coup d’oeil rapide et d’une réponse en automatique. Puis, il se figea, paniqué. Imitant le pervers Alexis, il se pencha hors du box et suivit bouche-bée la silhouette gracieuse qui s’éloignait.
Voilà. La limite était franchie. Il avait basculé dans la folie la plus totale. Il s’étonnait de ne pas être tombé raide mort en bavant, terrassé par un anévrisme cérébral.
Passe encore qu’il croit voir une brume purpurine s’écouler de chaque bureau de l’open-space et s’enrouler autour de l’assistante de direction.
Cela devenait limite de croire qu’elle portait désormais une espèce d’encensoir aux sculptures d’argent et aux dorures baroques à la place de son sobre PDA, qui semblait absorber l’impossible fumée pourpre. Ne parlons pas des ceintures de cuir ouvragées garnies de fioles aux liquides fluorescents.
Ni des signes cabalistiques et dérangeants qui ornaient sa robe (d’où avait-elle une robe désormais, d’ailleurs ?) richement dotée en fanfreluches.
Par contre, l’imaginer en elfe, aux oreilles pointues et à la tiare impériale, à la peau et aux cheveux qui luisaient d’une douce lueur dorée, cela dépassait les bornes.
Rêvait-il ? Etait-il encore plongé dans ses fantasmes ou dans ses jeux-vidéos ? Les médias avaient-ils finalement raison et ceux-ci pouvaient-ils corrompre l’esprit ?
Titubant presque sous les regards suspicieux de ses collègues, Lionel gagna les toilettes. L’eau froide et une respiration digne d’une femme enceinte en plein travail réussirent à le calmer un peu.
Bon. Pas de panique. A part le mal de crâne, les bruits bizarres et les lueurs suspectes, il se sentait plutôt bien. Peut-être juste un accès de fièvre. Il allait prendre son courage à deux mains, prendre sa journée et se trouver un médecin. Là, il serait fixé. On ne pouvait pas le lui refuser ni lui en vouloir ou retenir contre lui un problème de santé. C’était contre la loi.
Doucement, il entrebâilla la porte et jeta un oeil dans le couloir.
C’était encore là.
L’elfe Naimi déambulait paisiblement dans l’open space, sans que rien ni personne ne remarque quoi que ce soit. D’ailleurs elle ne saluait plus personne et cela faisait déjà trois fois qu’elle faisait le tour des bureaux sans que quiconque ne semble la remarquer.
Pas de panique, pas de panique ! Le stress ou quelques cellules folles te font voir n’importe quoi. Calme-toi, le Lion. Va voir ton chef, pose un congé, rues-toi à l’hôpital. Tout va bien se passer.
Il prit son courage à deux mains et sortit des toilettes, essayant de ne pas trop trembler.
"Un problème, M. Anderssen ?" demanda soudain une douce et mélodieuse voix derrière lui. Une voix à damner un saint, à s’élancer à l’assaut des remparts de Troie. Une voix capable de vous faire croire que tout va bien tout en vous poignardant.
Après un petit cri de surprise fort peu digne d’un mâle, Lionel se retourna, une sueur glacée inondant son dos.
"M...Mademoiselle Tatië... Vous m’avez fait peur." balbutia-t-il en se retournant.
Et ça continuait. Il aurait juré qu’elle était à l’autre bout des bureaux. _ De près, l’illusion était encore plus forte. Elle dégageait un aura impériale : Lionel n’avait qu’une envie, se mettre à genoux et lui jurer une éternelle fidélité. Un parfum épicé, exotique flottait autour d’elle, et même la lumière semblait se courber autour d’elle, la vénérer.
"Je... Je ne me sens pas très bien... Je... Je crois que je vais partir tôt aujourd’hui." réussit-il à se justifier, évitant le contact oculaire malgré son blasphème. Un seul regard à ces yeux d’émeraude scintillants et il serait perdu à jamais dans leur profondeur.
"Oh ? Quel dommage... Nous avons tellement besoin de vous sur le projet. Mais il est vrai que vous êtes très pâle. Et vous savez que la santé et le bien-être de nos employés est une priorité pour nous."
Il se mordit l’intérieur des joues instinctivement. La douleur et le gout métallique du sang lui permirent de s’arracher au magnétisme effroyable de l’Elfe. Ses doutes habituels revinrent et se superposèrent aux traits sans défauts de Tatië. Oui, il reconnaissait ce discours artificiel, dont elle ne pensait pas un mot. Ce faux-sourire charmeur. Ce regard royal, où se dissimulait une étincelle de froid mépris : elle n’avait pas plus d’intérêts pour lui que pour un insecte ou que pour le rouage d’une horloge.
Maintenant qu’il avait repris ses esprits (ironique, dans sa folie), il voyait le dédain sous la beauté, le dégoût derrière les paroles réconfortantes.
Il fuit le plus rapidement possible vers le bureau de son supérieurs à l’aide de banalités et d’excuses, sans la quitter des yeux. Cette femme, cette Elfe, cette mante-religieuse était dangereuse. Bien plus qu’il ne l’avait jamais pensé et pas que pour sa carrière.
Vu son état, il ne lui fut pas difficile de contraindre son chef à le libérer au plus tôt. Sans même prendre ses affaires, Lionel déguerpit la peur au ventre.
Une nouvelle peur, d’ailleurs. Pas celle concernant sa santé.
Une nouvelle interrogation : et si ce qu’il voyait était la réalité ?

Il faisait nuit noire quand Lionel sortit de l’hôpital.
Il avait cru sortir du bureau fort tôt, mais en fait l’après-midi s’était avérer déjà bien entamé. Par chance, il avait trouvé aux urgences un jeune médecin polonais compatissant qu’il avait réussit à inquiéter suffisamment pour griller un maximum de patients et se faire examiner.
Les hallucinations auditives, olfactives et visuelles avaient fait impression et il avait eu droit à la totale. Bon, il avait benoîtement passé sous silence le fait qu’il prenait une supérieure pour une Elfe. Propre sur lui, les pupilles normales et présentant bien, il avait été crédible et la machine médicale s’était mise en marche.
Peu à peu, la peur refluait. Les examens n’avaient rien donné pour l’instant et finalement on l’avait autorisé (fortement conseillé) à rentrer chez lui en attendant qu’arrivent les résultats des analyses (là, il pria pour qu’on n’y descelle pas ce qu’il avait consommé ce week-end).
Lionel se sentait un peu coupable d’avoir affolé les médecins pour rien. Il y avait fort à parier, s’il en croyait le regard du chef de service qui l’avait renvoyé chez lui, que le jeune altruiste qui l’avait reçu et examiné allait se prendre un beau savon, surtout si on trouvait du cannabis dans ses analyses de sang.
En tous cas, une tumeur semblait exclue pour l’instant (ils ne l’auraient pas libéré sinon, hein ?).
Soupirant, Lionel s’engouffra dans les étouffants et sales transports en commun pour rentrer chez lui. Les visions allaient et venaient mais cette fois, il essayait de ne pas en tenir compte. Ou mieux encore, de s’en amuser ou d’en profiter.
"Après tout, tout le monde n’a pas la chance de voir le monde sous LSD" ricana-t-il à demi-mot, s’attirant des regards hostiles de la part des autres passagers.
Il cru desceller d’autres bizarreries, à part la brume, la lumière et les sons discordants venus d’ailleurs. Il aurait presque pu jurer qu’un des mouvements rapides et flous dans la foule appartenait à une espèce de gobelin ou de kobold.
Au moins, sa folie était amusante.
A la sortie de la station, il jeta un coup d’oeil machinal à son portable pour avoir l’heure, vaguement étonné. Un sourire lui vint aux lèvres. Vraiment, la journée s’avérait riche en impossibilité : il avait réalisé un temps de trajet parfait, identique à celui annonçait sur le site de la RATP. Cela ne lui était jamais arrivé.
Du coup, il décida de marcher un peu jusqu’à chez lui, plutôt que d’attendre le bus. L’air frais lui faisait du bien et calmait sa fièvre, et le quartier était relativement sûr malgré un éclairage public clairsemé. Bien évidemment, à peine avait-il pensé cela et s’était éloigné de la gare qu’il avisa une ruelle où se tenaient deux silhouettes suspectes.
Il en reconnu vaguement une : un des SDF qui mendiait habituellement devant la gare, un jeune pseudo-punk sale et aux vêtements crasseux. Lionel et moult autres ne lui accordait d’habitude pas plus qu’un regard méprisant et un peu inquiet (pour eux-mêmes, évidemment).
Il semblait en pleine discutions avec un gars gigantesque et hirsute, à la voix grondante.
"C’est bien ma chance, faut que je tombe sur un deal ou une embrouille entre clodos." maugréa Lionel. Il commença à s’éloigner en catimini, les deux rebuts de la société ne l’ayant pas encore remarqué (et il tenait à ce que ça soit le cas).
Mais quelque-chose l’arrêta. Le géant fit un geste étrange, alors que le jeune se mettait à genoux devant lui. Les hallucinations de Lionel revinrent en force : un tourbillon de nébulosités argentés se dégagea du clochard, pour s’enrouler autour du colosse. Oui, celui-ci semblait encore plus grand, plus sombre, plus menaçant et sauvage.
Apeuré, Lionel s’éloigna au plus vite. Et bien évidemment, pour sombrer dans un bon vieux cliché, dans sa précipitation il se cogna dans une bouteille de bière abandonné sur la chaussée, l’envoyant tintinnabulait sur le trottoir.
Jurant, il se retourna brièvement pour jeter un oeil derrière son épaule. Rien. Il adopta un pas rapide et déterminé, style "je rentre tard du boulot, je fonce chez moi, j’ai rien vu, rien étendu".
Une ombre le recouvrit. Une odeur puissante de musc envahit ses narines. Il s’arrêta. Déglutit malgré sa bouche sèche, n’osant se retourner.
"T’es qui, toi ? T’es quoi ?" demanda une voix de basse grondante, juste derrière lui.
Lionel se retourna à contre-coeur. L’autre était trop prêt pour fuir, de toute manière. Il détailla le géant, hésitant entre le rire paniqué et larmes de frayeurs. Sa folie prenait des proportions dantesques.
"Je... Je pourrais vous retourner la question." déclara-t-il d’un ton neutre, cachant un plongeon total dans la démence.
Un loup-garou.
Ce type était un putain de loup-garou.
Deux mètres-cinquante au moins, alors qu’il se tenait vaguement voûté. Une carrure que s’arracherait n’importe quelle équipe de rugby. Une veste et un pantalon en jean usagées, trouées et crasseux, couvert d’attrapes-rêves, de colifichets faits de crâne d’oiseaux (espérons) et de plumes qui ne contenaient qu’à grand peine une musculature impossible et poilue.
Un sourire carnassier, inquiétant, barra la gueule du monstre. Ses yeux jaunes et fendus dévisagèrent Lionel avec un intérêt soudain.
"On dirait que tu me vois. Que tu me vois vraiment."
Dans l’esprit de Lionel (son corps figé par la peur ne servant à rien pour l’instant), deux petites voix s’affrontaient :
"C’est réel ! C’est réel !"
"Tu rêves, tu cauchemardes, t’as viré cinglé !"
"Il l’a confirmé ! On parle à un loup-garou !"
Coupant-court à ces discussions, le corps de Lionel décida d’embrasser pleinement la folie. Il hocha la tête, répondant à la question de l’impossible fauve. C’était ça ou perdre le contrôle de sa vessie.
"Faut qu’on discute. T’habites dans le coin ?" gronda la Bête.
Et encore une fois, nonobstant la peur, la logique et le bon sens, Lionel acquiesça en silence.

"J’ai un loup-garou dans mon appartement." songeait un peu plus tard Lionel, oscillant entre la panique et une sorte d’euphorie malsaine. Personne n’avait rien noté, les rares passants qu’ils avaient croisés n’avaient rien remarqué. Juste quelques regards de mépris/peur, mais pas plus que ceux qu’ils auraient lancés en croisant un gros SDF alcoolique bien balèze. Personne n’avait crié au loup.
Et pour l’instant, celui-ci était en train d’écumer son frigo à la recherche de bières. Il en saisit deux, s’affala sur le canapé qui gémit de protestation et les décapsula d’un coup de griffe noire, dure et tranchante comme un silex taillé.
"Une mousse ?" demanda la créature de sa voix de basse grondante. _ Il ne semblait pas le moins du monde agressif. Juste intrigué, peut-être autant que Lionel.
"Volontiers, je crois que j’en ai bien besoin." s’entendit répondre, acceptant la bouteille tendue par le monstre. "Tu as un nom ?"
"Ouais, évidemment. Robert."
Lionel éclata d’un rire nerveux, incontrôlable.
"Un...Un l-loup-garou... Qui s’appelle...Robert !"
"Eh ! C’est un prénom comme un autre. Et nous préférons le terme de Lycanthrope."
Le nom inattendu et la sympathie apparente du colosse poilu firent que milles et une question se bousculèrent aux lèvres de Lionel, la première étant bien sûr "Alors, je ne suis pas fou ?" (ou bien était-ce "C’est quoi ce bordel ? Qu’est-ce qui se passe ?").
Mais avant qu’il n’ait pu en poser une seule, le loup-garou lui fit soudain signe de se taire. Il obéit, évidemment, on obéit toujours aux personnes qui peuvent vous broyer le crâne d’une main.
Lionel entendit alors le bourdonnement du cafard fantôme qui l’avait traumatisé ce week-end.
Brutalement, Robert jaillit à une vitesse inhumaine, gagnant d’un bond ou presque un recoin sombre de l’appartement. Un craquement dégoûtant retentit, suivit d’un "Merde..." désolé.
Penaud, le loup-garou revint, lâchant sur la table un petit corps féminin ailé et broyé.
"Désolé, t’avais une Fée..." s’excusa-t-il vaguement contrit. "Jamais plus blairer ces connasses, mais j’voulais pas la buter... J’espère que ça va pas me causer des ennuis..."
"Une fée. Chez moi." ânonna Lionel. "Après l’elfe et le loup-garou, c’est presque logique. Bon sang ! Mais qu’est-ce qu’elle faisait chez moi ? Qu’est-ce qui se passe enfin ?!"
Robert le loup vida d’un trait sa bière avant de répondre.
"Elle te suçait ton Temps, évidemment."
L’air interloqué de Lionel lui apprit que la nuit allait être longue.
"Bon, apparemment, t’es pas encore au courant de ça..."

"Imagine un monde d’énergie, d’individualité non physique. Oui, je sais, c’est pas facile à comprendre pour quelqu’un qui est de ton coté du voile de la réalité.
Tout allait bien, tranquillement, chacun vivait dans son coin. L’Eden. Puis, allait savoir pourquoi, l’Univers Matériel est arrivé. Certains parlent d’expérience raté, de forces magiques chaotiques soudainement relâchées ou encore d’intervention de mystérieux êtres supérieurs, de Dieux inconnus. Passons. Le fait est que désormais, il existait un pendant physique à notre monde.
Et avec lui, est arrivé le Temps.
Au début, on ne s’est pas trop affolés. C’était une nouveauté plaisante à observer. Certains ont commencé à jouer avec le réel et avec le temps, tout comme ils l’avaient fait avec d’autres forces. On s’aperçut avec une vague inquiétude que le Temps pouvait s’avérer mortel. Mais il ne nous touchait pas directement, il pouvait être manié, exploité. Nous en avions plein à notre disposition. Inépuisable et séparé de notre être. Il était peut-être la clef vers un nouvel âge d’or et nous allions de surprise en surprise. Et pour des êtres de pure pensée et immortels, la surprise est un met divin."
"Attends, attends..." l’interrompit Lionel. "Vous voyez le temps comme une ressource naturelle ? Un truc que vous pouvez utiliser comme nous le pétrole et l’uranium ? C’est impossible !"
Le loup-garou se fendit d’un sourire. Le nombre de dents était un exemple criant de ce que Lionel considérer jusque-là comme impossible.
"L’analogie est bonne, bien que cela ne soit pas exactement ça. Vous voyez le temps comme un tout inaltérable, comme une flèche pointant du passé vers le futur, comme un écoulement inexorable. L’écoulement, l’eau est aussi une bonne analogie. Imagine un fleuve torrentiel, que nous regardions depuis la rive. Nous avons commencé à exploiter ces méandres, sa puissance. Nous pouvions bâtir des barrages, des canaux d’irrigation, faire tourner des turbines, le geler, le vaporiser. C’était notre nouveau jouet, plus intéressant que le pauvre monde physique qu’il entraînait avec lui, tel du sable ou de la boue."
"Ce n’est pas très clair..."
"Tais-toi et écoute, humain. C’est assez dur à expliquer dans ton langage barbare et imprécis. Vous n’avez juste pas les concepts et donc vous ne pouvez pas les exprimer complètement. Bon. Reprenons. On s’était donc découvert un nouveau jouet amusant. Tout allait bien jusqu’à que vous arriviez. Là encore, nul n’est aujourd’hui capable de vous expliquer. Peu d’entre-nous s’inquiétaient du monde physique et la vie qui s’y développait n’était au mieux qu’un spectacle distrayant. Et soudain vous avez été là, avec deux nouveaux pouvoirs totalement incompréhensibles pour nous."
"Lesquels ?"
"L’emprisonnement de réalité et la non-perception temporelle, comme les ont nommés nos sages."
"Hein ?"
"Le second, je te l’ai déjà expliqué : c’est votre faculté, votre aveuglement à voir le Temps comme un sens unique, une ligne. Vous avez transformé notre fleuve d’abondance en un étroit canal balisé, au débit rigide. Et ça nous a... asséchés. D’un coup, ces inconnus du monde réel, ces incompréhensibles existences du monde physique nous ont dépouillés d’une ressource précieuse, que l’on en était devenus à juger vitale."
Il désigna un moustique qui s’escrimait à essayer de s’introduire dans l’appartement illuminé malgré la vitre.
"Imagine que l’on de ces moustiques, un truc négligeable, dont tu ne comprends pas les motivations, avec qui tu ne peux discuter (d’ailleurs tu n’en as pas l’envie) vienne te voler, te piller, mettons par exemple votre pétrole. Et tout ça pour rien en faire ou des oeuvres d’art ou je ne sais quoi d’inutile. Comment penses-tu que tu réagirais ?"
"Et bien..."
"Pure question rhétorique. Vous leur auriez cassé la gueule. C’est donc ce que nous avons essayé de vous faire. Pas facile, alors que nous ne pouvions interagir avec le monde physique à l’époque. Nous avons tout lancé contre vous. Nos meilleurs sortilèges, nos sciences les plus avancées, nos philosophies les plus abouties, nos plus belles idées et même notre maîtrise des miettes de Temps que vous nous laissiez dans vote exploitation égoïste et inconsciente. Et on s’est fait rouler dessus. Notamment à cause de votre autre pouvoir, que nous ne connaissions pas à l’époque."
"Comment tu as dit déjà... L’emprisonnement de réalité ?"
"Précisément. Pour vous affronter, nous avons dû nous incarner dans le monde physique... Et là, votre imagination nous a emprisonné dans des formes qui ont donné lieu à vos mythes et légendes : dieux, esprits, elfes, farfadets, dragons, le petit peuple, tout ça..."
"Donc, nos légendes ont un fond de vérité ! C’est dingue !"
"Pas tant que ça. Au début aussi, nous avions jubilé, même si nous ne comprenions pas alors le phénomène. Mais nous avons vite déchanté. A ton avis, que se passe-t-il si tu occis ceux qui croient en toi, ceux qui t’ont donné ta forme, ton essence ? Et bien la réponse et simple : tu t’affaiblis peu à peu, tu te dilues, t’effaces, tu meurs et puis tu disparais de manière définitive."
"Ah."
"Oui, ah ! Vous nous avez transformés en mythe, en légende. Et les mythes s’effacent, deviennent brumeux ou cèdent la place à d’autres mythes. Mais ce n’est pas tout ! En nous figeant dans des apparences issus de votre folklore ou de vos fantasmes, vous nous avez donné des limitations et des faiblesses, à nous qui étions tout puissants ! Combien de Trolls avez-vous condamnés à rester sous un pont ? Combien de points faibles nous avez-vous créés pour nous faire occire par vos héros ? Par exemple, à cause de vous j’ai cette apparence bestiale, cette envie de viande crue, de massacres auxquels je peine à résister. Et pour tuer la bête, vous m’avez rendu vulnérable à un métal aussi trivial que l’argent ! N’est-ce pas risible, moi qui ai été pendant des éons incalculables une entité de pur esprit ? Et il s’agit d’une vraie mort, d’une disparition totale, irréversible. Il s’agit de vote troisième pouvoir, la sommes des deux autres : vous avez inventé la Mort."
Le loup-garou se tue un moment, engloutissant d’un geste rageur les réserves de bière du graphiste parisien.
Celui-ci n’osait bouger, ni faire le moindre commentaire devant la moue boudeuse de la colossale créature. Si on suivait la logique du monstre, il était en fait plus fort que lui, douté de pouvoirs pouvant le renvoyer au néant.
Curieusement, Lionel n’avait pas envie de tester ça.
Il réfléchit à ce que lui avait dit le lycanthrope. C’était fou. Mais ne vivait-il pas depuis quelque-temps dans la démence ?
L’odeur de musc et de chien mouillé qui se dégageait du géant poilu maintenant en train de se bâfrer de pizza froide semblait bien réelle et cohérente. Toute comme le corps brisé de la Fée sur la table de son salon.
"Tu as dit qu’elle venait me sucer mon Temps..." commença-t-il, sa curiosité lui donnant du courage. Autant boire la coupe de la folie jusqu’à la lie.

"J’y viens, humain impatient..." grogna le monstre. "Bon. Nous avons donc été piégés, en partie par notre faute et notre arrogance. Vous nous avez donné des formes, des rôles et des faiblesses et nous avez apporté la mort. Cela a bien évidemment causé la panique. On s’est débattus, on a lutté, on a perdu. Relégués bien vite à quelques rôles folkloriques, à des histoires à dormir debout, des contes, des croyances populaires plus coutumes que vraie foi, des anecdotes charmantes dans votre histoire. Nous avons donc été grandement affaiblis. Mais nous ne sommes pas tous morts. Il est resté une sorte de rayonnement de base, de croyances populaires, de mythes partagés dans votre inconscient collectif. Nous avons donc survécu à votre génocide inconscient, diminués mais présents. Nous avons vécu longtemps cachés, endossant les rôles et les limitations que vous nous aviez donnés. Nous avons tenté de comprendre. Nous avons étudié. Et puis finalement, nous avons trouvé une solution : le Vol de Temps."
"Hein ?"
"Nous avons compris que pour être indépendant de vous et de vos fantasmes, de vos croyances, il nous fallait notre propre temps. Ainsi nous pourrions nous maintenir de manière éternelle et nous n’aurions qu’à attendre que vous disparaissiez tous seuls, nous libérant de la prison de cette réalité. Être présent dans le flux temporel, c’est exister dans ce monde physique. Comme vous avez endigué le temps pour votre propre et inconscient usage, nous devions vous en voler."
"Comment peut-on voler du temps ?" s’étonna Lionel.
"Tu penses encore avec ta manière linéaire. Bon. Une démonstration vaut mieux qu’un long discours. Regarde l’horloge."
L’humain se tourna vers la pendule murale. Rien de spécial. Il était tout juste une heure du matin. Marrant ça, il avait l’impression d’avoir parlé des heures.
"Bien. Maintenant, regarde ça." enchaîna le loup-garou en lui montrant un de ces nombreux attrapes-rêves.
Lionel vit soudain alors une étrange brume argenté s’élever, ondoyer et se condenser sur les fils du grigri. Elle forma de petites gouttelettes, que la créature fit délicatement tomber dans une fiole de cristal.
"C’est quoi ?"
"Du Temps perdu." ricana le fauve une fois la fiole remplis. "Regarde l’horloge."
Sceptique, Lionel se retourna à nouveau.
Une heure avait passée.
"Impossible !"
"Pas vraiment, non, la preuve. Tu as cru que ma petite démonstration n’avait pris que quelques minutes, hein ? Et bien c’est vrai. Le reste est dans la fiole."
Lionel en resta coi.
"Cela veut dire que je suis resté immobile pendant presque une heure ?" demanda-t-il.
"Non, pas exactement. Les quelques minutes de mon petit tour ont été étiré. Tu n’as jamais eu l’impression de perdre ton temps ? De ne jamais avoir le temps de faire tout ce que tu veux alors qu’en théorie c’est possible ? Te rappelles-tu les journées interminables de ta jeunesse alors que maintenant tu n’as plus le temps de rien ?"
"Bien sûr, mais..."
"Non, ce n’est pas que des impressions. C’est du vol. Et au contraire, n’as-tu jamais eu l’impression que le temps se traînait, que la journée, l’heure n’en finissait plus ? C’est aussi l’effet de nos larcins. C’est notre revanche. Nous vous volons votre temps, ce qui nous donne l’éternité."
"Incroyable... Mais quand le temps se traîne, c’est vous qui nous en rajoutez ?"
"Oh non ! Il s’agit d’un autre type de vol, c’est tout. C’est votre perception de celui-ci, qui diffère. Chacun d’entre nous a ses méthodes, ses manies. Nous faisons ça depuis des siècles maintenant, selon votre perception. Et nous avons développé des... goûts. Certains aiment le temps gaspillé par vos adolescents sur des jeux-vidéos ou des séries. D’autres aiment le temps pimenté des cadres surchargés par le travail et le stress. Le temps enfui lors d’une fugue alcoolique m’est personnellement délectable. Certains aiment l’amer temps perdu au fond d’un lit à cause d’une maladie..."
"C’est... répugnant !"
Le loup-garou haussa les épaules.
"Vous tondez bien la laine de pauvres bestioles, vous vous délectez du vomi d’abeilles, vous bouffez mille et une autres formes de vie, alors niveau répugnance, je crois pas que vous ayez de leçon à donner. Et rien n’indique que le vol de temps vous est néfaste. Ok, vous pourriez chacun accomplir bien plus de choses au cours de votre vie. Cool, tu pourrais mater la télé plus longtemps, lire plus de manga, travailler plus, profiter plus de ton temps libre (ah, ah)... Mais au prix pour nous d’une existence d’ombres cachées, de vestiges folkloriques en marge de vote civilisation. Désolé, mais le marché n’est pas équitable."
Lionel se tut, réfléchissant. Le loup-garou n’avait pas vraiment tort, même si ça le répugnait de le dire. Pourtant, ce vol, ce pillage du temps, cette exploitation de l’humanité le dégouttait et le mettait mal à l’aise. Mais que pouvait-il y faire ?
Il n’était pas un héros. Juste un trentenaire célibataire qui survivait dans cette jungle de béton, renfermé dans sa petite vie égoïste, ne s’intéressant qu’à ses propres amis et ses loisirs. Soyons honnêtes : il ne se souciait déjà pas d’autres humains à part de ceux du cercle de connaissances ou de sa famille. S’il avait croisé Robert sous forme humaine dans le métro, pas sûr qu’il lui aurait donné une pièce pour manger. Lionel votait à gauche ou écolo, mais plus par habitude que par conviction ou engagement. Avec honte, il se rendit compte qu’il était incapable de se souvenir d’un acte purement altruiste qu’il aurait accomplit.
Il était un anonyme, ni un salaud, ni un héros. Il ne se voyait pas se dresser soudain contre l’exploiteur, le parasite non-humain. D’ailleurs, on le prendrait pour un fou ! Qui croirait pareille histoire ?
"Ah !" réalisa-t-il, dédiant un sourire canaille au lycanthrope. "Je me demandais pourquoi tu me disais tout ça, pourquoi tu me révélais les secrets de l’univers et de votre existence... C’est parce que ça ne change rien. Que pourrais-je bien en faire sans passer pour un cinglé ?"
Curieusement, le loup-garou eut l’air rassuré et amusé.
"Ouaip. Mais c’est aussi parce que je fais partie d’une minorité parmi mes semblables. Je vous aime bien, malgré tout. Vous êtes distrayants avec vos veines agitations, vos querelles, votre arrogance devant l’univers. Je me suis fait à cette existence. J’étais curieux aussi : je voulais savoir si tu étais un sorcier, vu que tu arrives à nous voir et à percevoir le temps et nos manipulations..."
Il se tut soudain, comme gêné.
"Un sorcier ?" demanda Lionel, intrigué.
"Rien, rien, le terme consacré pour les gens comme toi." répondit le fauve, balayant toutes questions d’un geste agacé de sa mains griffues.
Lionel hésita. Il flairait l’hésitation, le mensonge. Robert ne lui disait surement pas tout. Oui. Évidemment. Même si on le trouve sympathique, on ne discute pas avec l’ennemi. Il tenta donc une diversion, pour changer de sujet.
"Et tu faisais quoi exactement, au clochard ?"
"Ah, tu n’as pas deviné ? Je lui piquais du temps, évidemment. Une de mes petites faiblesses ! Imagine, toutes ces heures passées dans le froid, l’humidité et la crasse... Et si elle ne semblait être que quelques minutes ? Pourquoi ne pas les voir s’écouler en un éclair. Tu vois, notre... parasitisme peut aussi avoir de bon coté."
Mon dieu, mais c’est qu’il était sérieux en plus ! Un vrai bon samaritain, ou alors un commercial doué pour placer son produit, aussi ignoble soit-il...
Cette réflexion ramena à l’esprit de Lionel l’elfe qui hantait ses bureaux. Il s’en ouvrit au loup-garou qui éclata d’un rire tonitruant qui apporterait sans nul doute des plaintes pour tapage nocturne.
"Oui, je la connais ! Pire que les fées mesquines, y’a les elfes. Je ne sais pas si c’est vous qui les avez fait comme ça, mais niveau salopard sans coeur, y’a pas mieux. Tu sais par exemple que les vampires ont fini par se suicider à cause de ce que vous avez fait d’eux ? Et bien les elfes, non. Toujours à se croire supérieurs. Ce sont eux, d’ailleurs qui ont inventé le vol de temps. Un conseil : ne t’y frottes pas. Ils n’aiment d’ailleurs pas les sorciers."
Le loup-garou se tut, une fois de plus.
Ils discutèrent encore un moment, de sujets plus... normaux. Puis la conversation finit par mourir dans une gêne de deux personnes ne se connaissant pas et n’appartenant pas à la même culture.
Maladroitement, Lionel fit comprendre au lycanthrope qu’il fallait quand même qu’il dorme. Robert insista une dernière fois sur le fait de ne pas faire de vague, de ne pas se frotter à l’elfe avant de prendre congé.
"Bon, et bien, à la revoyure."
"Fais pas trop de bruit en sortant, la concierge est une mégère."
"T’inquiète, j’y vais à pas de loup !" rigola le fauve après un signe d’adieu. "Je veillerai sur toi ! A la revoyure !"
Oui. Il veillera sur moi, songea Lionel en fermant enfin la porte. Il me surveillera. Il se méfiera. Je l’inquiète. Pourquoi ?
Bon... Je crois que le service de mariage de mes parents a des couverts en argent... Mais d’abord, il avait d’autres choses à faire. D’autres choses à examiner, à tester.
Le loup-garou avait oublié quelque-chose et c’était une erreur.
Désormais, Lionel se fichait comme une guigne d’être crevé au boulot : il avait mieux à faire. Sur la table basse se trouvait encore le cadavre d’une fée et tout son matériel pour voler du temps...

Deux mois plus tard, souriant jusqu’aux oreilles, Lionel n’arrivait pas à quitter des yeux son nouveau contrat.
Un CDI ! Il n’aurait plus à photoshoper ses dossiers de demande de logement. Et le passage au statut de cadre, allant avec son nouveau poste de Directeur Artistique et une belle augmentation ! Et ne parlons pas de la prime "pour son efficacité et sa productivité".
Il éclata de rire, ce qui renforça sa migraine. Mais qu’importe ! La vie était belle !
Il regagna son box en sifflant, sous le regard désapprobateur et suspicieux de Naimi Tatië.
L’elfe se doutait peut-être de quelque-chose, mais n’avait encore rien dit, ni rien fait. Il lui laissait voler son temps, comme à tous ces collègues, afin qu’elle ne remarque rien. Mais il compensait par celui qui remplissait les fioles cachées dans sa veste et sa sacoche.
Quel pouvoir incroyable ! Il disposait de la ressource ultime, encore plus puissante et plus utile que l’argent : du temps, du temps à foison !
Une fois qu’il s’était débarrassé de Robert, tout s’était enchaîné. Il n’avait rien vu venir, le pauvre bougre. Lionel regrettait presque, tellement le loup-garou lui avait apprit et s’était montré sympathique. Une invitation à dîner, une bague en argent dans une part de gâteau au chocolat puis un coup de couteau du service de maman pendant qu’il s’étranglait. Cela n’avait couté qu’un canapé, déchiqueté par ses convulsions. Quand au corps, heureusement de retour sous forme humaine, il n’avait fait l’objet que d’un entrefilet dans le journal : des SDF qui se surinent entre eux, ça arrive et ils ne manquent à personne.
Ensuite, il avait commencé à voler le temps ses concitoyens à l’aide du matériel du loup-garou et de la fée. Ce n’était pas si compliqué, une fois que l’on comprenait ce qu’était la réalité et le temps.
Lionel était pleinement devenu ce que Robert avait appelé un sorcier.
Il avait commencé doucement, grignotement des minutes et des heures à son profil. Spoliant ses amis, ses collègues, puis des inconnus. Devenant lui aussi un parasite temporel tout comme ces vestiges du passée et ces légendes qu’étaient les elfes, les fées et les gobelins. D’ailleurs, dès qu’il en voyait un isolé, il s’en débarrassait si possible. Pas de concurrence. Ces... créatures avaient asservi l’humanité pour leur propre usage, lui volant son destin. Il n’y avait pas de pitié à avoir.
Maintenant, il trônait sur une réserve appréciable de temps en bouteille et découvrait chaque jour un peu plus sur son usage. Déjà, il devinait que le fantasme suprême de l’humanité était à sa portée : l’immortalité ! Où du moins, une existence si étirée dans le temps que cela reviendrait au même.
Un doute le tenaillait : devait-il révéler au monde ce qu’il savait ? Partager sa nouvelle sapience ? C’était possible. Il pouvait désormais prouver ses dires. Secouer le joug des créatures magiques, libérer l’humanité de ses parasites dont elle n’avait pas conscience était envisageable.
Il serait un héros adulés. Un prophète ! Un roi !
Mais il remettait sans cesse cela au lendemain. Il devait encore expérimenter. Et puis il avait bien mérité quelques vacances, non ? Après tout, pour lui désormais, le temps ne comptait plus. Il pouvait donc bien se faire plaisir un petit peu et profiter de ses nouveaux pouvoirs.
Joyeusement, il se remit au travail. Il allait boucler ça vite, à la grande rage de ses collègues.
La vie était belle.
Tout souriant, il salua Naimi Tatië d’un clin d’oeil. Qui sait, son nouveau statut de winner pourrait peut-être lui attirer les faveurs de l’ex-être éthérée ?
En tout cas, pour l’instant elle restait toujours aussi faussement amicale et intérieurement méprisante. Et elle adorait apparemment lui confier les dossiers les plus pourris.
Il allait lui montrer, leur montrer à tous qu’il ne fallait pas sous-estimer le Lion.

Il se réveilla, hagard, la tête affreusement douloureuse et la bouche pâteuse. Plus que d’habitude. Une belle gueule de bois.
Les souvenirs commencèrent à affluer.
Il avait été invité à une soirée par les grands patrons en personne pour fêter un contrat quelconque.
Les "exécutants" comme lui n’étaient en généralement pas conviés à ce genre de petite sauterie, réservées aux cadres supérieurs, dirigeants et commerciaux d’élite. Flatté, il y avait vu la reconnaissance de ses efforts et de son dynamisme, certes boostés par une productivité "temporellement aidée".
La soirée s’était merveilleusement passée, riche en vins fins, champagnes servis par de sculpturales potiches, discussions boursières auxquelles il ne comprenait rien, rumeurs et flagorneries variées. Il avait ainsi compris à demi-mot qu’il était pressentit pour prendre la direction du pôle publicité-web de la boite. Encore une belle promotion, à peine un an après avoir signé son CDI.
Et ce n’était sans doute que le début.
Il ne savait pas trop quand la soirée avait commencé à déraper, mais l’alcool coulait à flot et entouré de mâles-alpha, il devait se montrer à la hauteur et prouver qu’il tenait la picole avec bon goût. Cela aurait dû être facile, notamment pour quelqu’un qui pouvait pendant quelques minutes faire une pause de plusieurs heures.
Alors, où cela avait-il dérapé ?
Mais plus important : pourquoi était-il attaché à une chaise, nu, seul dans ce bureau luxueux ?
Lionel entendit la porte s’ouvrir et se démonta presque le cou pour voir ce qui arrivait. Ce qui était somme toute assez stupide : ses visiteurs (et incidemment propriétaires des lieux) vinrent tranquillement s’installer derrière le bureau.
Il s’agissait de ses patrons : M. Sabelli et M. Fronsac. Les dirigeants suprêmes, que l’on n’entrevoyait qu’une fois l’an, au mieux. Et qui le regardait d’un air consterné. Mlle. Tatië était également du lot, portant le café et divers documents avant de prendre congé sans un regard pour lui.
"Je suppose qu’il y a une explication..." commença péniblement Lionel.
"Ah, M. Anderssen. Elle est simple, aussi simple que ça." coupa sèchement M. Fronsac en faisant claquer une bouteille de cristal pleine d’un liquide opalescent.
"Vous ne croyez toute de même pas être le seul ? Ou bien, dieu nous en préserve, le premier ?" ricana M. Sabelli de sa douce voix moqueuse.
Lionel se figea. Il avait finalement compris. Des sorciers. Ses patrons étaient eux aussi des sorciers. Et apparemment, comme tous bons hommes d’affaires ils n’aimaient visiblement pas la concurrence. Il était mal !
Bien sûr ! Il aurait y penser. Si Robert le loup-garou des poubelles connaissait l’existence des Sorciers, c’est qu’il devait y en avoir d’autres ! Mais jamais il n’aurait cru les trouver si près de lui...
"Et quel amateurisme. Aucune discrétion, aucun tact." continua l’autre patron. "Ces artistes ! Aucune notion des chiffres ! Vous auriez dû vous montrer plus réaliste sur le nombre de tâches impossibles à réaliser, mon garçon..."
Lionel se maudit. Il avait voulu trop en faire, trop briller aux yeux de cette chienne de Tatië. Pour lui rabattre son clapet, il avait joué à l’employé modèle, parfait et avait résolu tous les problèmes juste à temps... Sauf qu’il avait été trop bon, trop souvent : elle avait dû alerter ces patrons et maintenant...
"Je lis dans vos yeux affolés que nous nous comprenons. Hélas un peu tard. Et ne blâmez pas ainsi notre loyale Naimi : elle n’y est pour rien et n’a fait que suive les ordres. Ne prenez pas cet air étonné : non, je ne lis pas dans vos pensées. Juste dans vos expression et votre coup d’oeil rageur sur le coté, à défaut de la porte que vous ne pouvez atteindre. Avec l’âge, on apprend ce genre de petits talents..."
"Vous vous demandez sans doute comment nous nous en sommes rendus compte." poursuivit son compère."Vous devriez mieux relire vos contrat d’embauche : nous sommes autorisés, évidemment pour des raisons de sécurité et en souscrivant à tout un tas d’imbécillités sur la confidentialité, à filmer les lieux de travail de nos employés."
"Et, dans les strictes limites de la loi, à espionn... surveiller l’utilisation de leurs postes de travail."
"Bien sûr, il faut ajouter à ça que pour des gens comme nous, les limites de la loi tiennent plus de l’aimable conseil que de l’obligation à strictement parler..."
Lionel donna un coup rageur dans ses liens, ce qui eut juste pour effet de le faire tomber sur la moquette avec la chaise. M. Sibelli le redressa d’un air guilleret. Ce geste donna un espoir à Lionel. Peut-être qu’ils pouvaient juste négocier, après tout et couper cours à ce cinéma de pseudo-mafiosi.
"Puis-je vous poser une question ?"
"Bien sûr. Nous ne sommes pas pressés. Ah ah ah !"
"Pourquoi une Elfe travaille avec vous ? Elle sait qui vous êtes, non ?"
"En partie. Mais voyez-vous, de tous les... êtres mystiques, ce sont les elfes qui sont les plus proches de nous. Des accords, des compréhensions mutuelles peuvent être conclus. Curieusement, le Beau Peuple a un coeur aussi laid et pragmatique que le notre."
"Il faut bien comprendre qu’ils ont déjà été vaincus. Leur adaptation, ce si beau parasitisme temporel... Il n’a pas fallut longtemps pour que l’un de nous le découvre. Notre race a pour elle la curiosité et l’imagination. Eux ne sont que... de pâles reflets de nos fantasmes."
"Et une fois le secret éventé par quelques-uns, ils ont préféré traiter avec ceux-ci que de prendre le risque qu’il ne se répande et de devoir affronter l’humanité dans son ensemble."
"De toute manière, l’exploitation du temps ne peut être que l’affaire d’une élite : il faut bien en prendre quelque-part, à quelqu’un."
"Ce qui rend les gens comme vous, les non-affiliés, les imprévisibles, les inhabituels qui héritent par chance du Don, fort gênants. Par chance, votre égoïsme et votre amateurisme ont évité de grosses bévues..."
"Ecoutez..." commença Lionel. "Je suis tombé dans tout ça par hasard... Je pense qu’avec des maîtres comme vous pour me guider..."
"Oh, c’est qu’il en devient ambitieux. Mais hélas, désolé, le cercle est complet."
"Comprenez que l’immortalité consomme beaucoup et n’est pas pour le premier venu. Des habitudes naissent, la nouveauté et l’inconnu font peur. Des pactes précis ont été passés."
"Tous nos regrets."
"Et donc... qu’allez-vous faire." balbutia Lionel, la bouche sèche, le coeur battant à cent à l’heure. Surtout quand M. Sabelli passa derrière lui après avoir sorti d’un tiroir un rouleau sac en plastique noir.
"Nous allons prendre des mesures." annonça-t-il en étalant du plastique au sol avant de bâillonner Lionel à l’aide d’un morceau de scotch.
"L’une d’elle étant de contacter Mme. Rosa, du service de nettoyage."
"Oui, les Ogres sont tout de même pratique. Quel appétit ! Et peu regardant sur la provenance de la viande."
"Adieu, apprenti-sorcier." lança M. Fronsac avant de le poignarder en plein coeur.
Lionel s’abattit en plein sur le plastique, convulsa quelques instants, puis ce fut fini.
"Armand, je crois que tu y prends plaisir... En tout cas, un coup magnifique et pas une goutte sur la moquette."
"Oh, pas plus que d’habitude. Regarde cet air d’incompréhension outrée qu’il a sur le visage. Je me demande si ce qu’on dit est vrai : que l’on voit défiler toute sa vie devant ses yeux avant de mourir..."
"Aucune idée et je ne suis pas pressé d’essayer. En tout cas, si cela nous arrive, cela va nous occuper un long moment."
"Oui, un très long moment..."

Appuyé contre le mur d’un bâtiment haussmannien, Lionel vomissait avec l’impression de mourir. Il avait même l’impression voir défiler sa vie devant ses yeux !
Putain de soirée !
"Désolé les gars, je ne peux pas vous prendre. La banquette, vous comprenez. Et j’veux pas d’ennuis avec les flics, vous puez la beuh et l’alcool !" lança le taxi arrêté à coté avant de redémarrer.
L’estomac vide mais toujours tendu et ballonné, les yeux pleins de larmes douloureuses, Lionel vit Alexis lui faire un bras d’honneur avant de s’effondrer sur la chaussé. Ça le fit marrer, provoquant d’autres renvois.
"Viens, vieux..." fini-t-il par dire en relevant son amis dans un état aussi pitoyable que lui. "Y’a encore des Noctibus, j’crois..."
Ensemble, tanguant, ils se mirent en quête d’un abribus.
Lionel avait l’impression d’oublier un truc. Un truc auquel il avait pensé pendant qu’il... se vidangeait.
Quelque-chose d’important. Une rivière ? Des... méandres ? Enroulement/Déroulement...
Il secoua les épaules, agacé et troublé, et gagna un banc salvateur. Il y réfléchirait quand il aurait décuvé.
Il se laissa tombé avec délectation dans l’abribus, une seule pensée brutale, vengeresse, totalement hors de propos embrasant brièvement son esprit avant de s’effilocher dans une brume alcoolique.
Ne sous-estimez pas le Lion.

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