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Noir Parallèle

Noir Parallèle

(Divers - SF - PLC 2014 - 4/01/2015)

Le sas se déverrouilla lentement, en cliquetant et grinçant, comme il se devait. L’air s’engouffra, rafraichissant la cabine où la nouvelle équipe s’entassait. Il sentait l’humidité, la marée, la rouille, la graisse de machine et ce pourquoi tous étaient là au fin fond des abysses : le pétrole. L’équipe franchit la porte blindée en suivant Eliott Juarez, le nouveau superviseur-système. Dans la pièce suivante, l’inévitable fête préparée par l’équipage précédent, rassemblée quasi au complet malgré l’exiguïté de la station. Et comme toujours, les russes, ah pardon, les alaskiens-dont-on-va-pas-trop-regarder-les-papiers avaient monté un alambic quelque-part et versaient un liquide translucide qu’on devait boire vite avant qu’il n’ait bouffé le verre en plastique. Eliott sourit : il était de retour à la maison. Son regard se posa sur ceux qui allaient partager son exil volontaire au fin fond de l’océan noir et glacial. Et ça le fit sourire à nouveau. Où ailleurs verrait-on rassemblés une telle bande d’opposés ? Deux "types" se détachaient aisément : d’un côté les malabars musculeux, comme Piotr et Allan. Des vétérans burinés par la mer, capables d’enchainer sans coup férir douze ou quinze heures de travail harassant au milieu des machines, du bruit et de la saleté. Des types qui avaient survécu à l’assèchement des dernières plateformes de forage en haute mer et qui suivaient l’or noir dans les recoins les plus reculés du globe. On avait beau être à l’ère des robots, du contrôle à distance, des manipulations par satellite, il fallait toujours à un moment ou à un autre un être humain pour balancer un coup de pied au cul de la ferraille et un coup de clef à molette dans ses entrailles pour la faire filer droit. Il était bien placé pour le savoir, c’est ça qui lui valait indirectement sa petite célébrité.

On aurait d’ailleurs tort de croire que ces géants aux mâchoires carrées et aux mains couturées de cicatrices n’étaient que des brutes, des ouvriers. Le moindre d’entre eux était bardé de diplômes d’ingénierie. Qu’est-ce qui pouvait motiver pareils hommes (et femmes) à venir se geler les miches six kilomètres sous la surface de l’océan, dans cet endroit abandonné par le soleil et les dieux ? L’appât du gain ? C’est vrai que le job payait plutôt bien, en vrais pétrodollars et parts dans la Compagnie. Ne parlons pas de la petite prime officieuse, le sésame vert qui ferait de certains d’officiels citoyens des Etats-Unis... Mais c’était cher payé : le job était dur, salissant, épuisant tant physiquement que mentalement. Honnêtement, un bon job d’ingénieur ou professeur dans une université de la Grande Russie Réunifiée palperait moins, mais pour une tranquillité et un confort bien supérieurs. Le bras en partie métallique d’Allan était là pour prouver que les accidents, ça arrive...

Le regard d’Eliott se posa sur les autres. Dont il faisait partie jusqu’à il y peu. Les petits, les enrobés, les pâlichons (bon, pas lui de par ses origines hispaniques, ni Ryan avec ses yeux bridés). Ceux qui étaient mal à l’aise à la fête, à toutes les fêtes d’ailleurs, qui jetaient des regards suspicieux, qui essayaient discrètement de se débarrasser de la vodka de l’amitié ou qui étaient déjà bourrés rien qu’aux effluves de la boisson. Tous ceux qui n’avaient qu’une envie : fuir les gens, fuir cet endroit et se tapir dans leur cellule, rassurés par la chaleur des processeurs et le ronronnement des ventilateurs. Les Conducteurs, les maîtres des robots, ceux qui allaient à l’extérieur dans ces ténèbres abyssales, forer et bâtir, pilotant à distance d’étranges et puissantes machines, grignotant peu à peu le sol de l’océan, tissant une toile de tuyaux et de foreuses, agrandissant la station tel une tumeur rampant dans la boue glaciale du fond de l’océan arctique, reliant des oléoducs transocéaniques pour nourrir la mère-patrie. Geek, No-life, Nerd, on n’avait pas manqué de termes pour déprécier et se moquer de leur génération ne pouvant pas survivre plus de cinq minutes sans un écran. Et voilà qu’ils sauvaient le monde. Pas en tuant des zombies, mais en réalisant un de leur fantasme : piloter des robots géants, certes pas contre des extra-terrestres en tenue moulante, mais pour découvrir et trouver un moyen de pomper le sang de la civilisation occidentale : le pétrole. Seul l’endroit le plus ténébreux, le plus isolé (au point que même la lumière renonçait) contenait encore quelques gouttes du précieux liquide.

Eliott ne se souvenait plus de qui avait eu l’idée des stations sous-marines et d’employer des geeks pour en piloter les ouvriers robotiques. Sûrement des japonais, avec leur population d’Hikikomori. Les stations entièrement automatisées avaient été un échec (cuisant et faisant ressurgir l’ombre des éco-terroristes suite à quelques marées noires). On le savait depuis : il fallait un humain pour prendre des décisions (quitte à le balancer aux loups des médias si ça merdait), un esprit souple, aventureux, prêt à parier beaucoup pour gagner énormément ou se vautrer lamentablement en essayant. Sinon, ce n’était pas rentable. L’univers était trop chaotique, trop imprévisible et absurde pour la délicate intelligence robotique se berçant des illusions de la froide logique. Il fallait être un humain, un parieur, un gamer pour autodétruire un puits de forage et un robot à plusieurs millions de dollars pour colmater une brèche et éviter de déverser le précieux or noir dans l’océan. Et il fallait réagir vite. Pas le temps d’attendre qu’un satellite se mette en position, que la liaison se fasse, que la bande-passante soit libérée après analyse des paquets par la NSA, par le firewall de la Compagnie, par le sniffer des espions chinois et en concurrence avec le download massif de porno en provenance de l’Est des ouvriers sur site. D’ailleurs, ils ne supportaient pas le moindre lag. Du coup, on logeait les "conducteurs d’engin" sur place, dans cet amas glacé et puant de métal et de testostérone. Étrange alchimie. Mais ça marchait.

Eliott, tout comme Eléonore, la médecin/psychologue/comptable (la Compagnie aimait les multi-profils : ils étaient chers, mais un gros salaire vaut mieux que trois petits ; et puis, il y avait également une froide logique de limitation des pertes derrière) étaient les intrus, les impuretés dans cette splendide équation. Ils n’appartenaient pas vraiment à l’un des deux groupes, et si la présence d’Eléonore se justifiait aisément aux yeux des autres, la sienne était toujours, toujours, moins bien perçue. Il était le nouveau superviseur (et également sys-admin, vous savez, celui qui vous bloque les sites licencieux). L’administratif, le costard (bien qu’il n’en ait jamais porté), l’oeil de Sauron de la Compagnie, le chien des patrons. Le type qui parlait productivité et rentabilité. Le gars qui, comme bientôt, allait siffler la fin de la fête et le début du travail. Le gars qui regardait (même par écran interposé) par-dessus votre épaule et, qui sait, fouillait vos emails ou écoutait vos conversations privées. Bref, da boss. Et c’était sa première fois. Avant, lui aussi il avait fait mumuse avec les robots. Mais ça, c’était oublié désormais : il n’était plus un collègue, un partenaire mais un supérieur hiérarchique auquel on devait donner du monsieur. Rien que d’y penser, EJ en avait des aigreurs d’estomac. Sans parler de ce à quoi il devait sa promotion rapide, cette célébrité dont il était à la fois fier et embarrassé. Ah, voilà : il le lisait dans leurs yeux, son équipe racontant à ceux qui remontaient à la surface. Oui, c’était bien lui... Il était le frère de... Yeux qui s’égarent sur lui, murmures pas assez discrets. Népotisme. Favoritisme. L’odeur alléchante et répugnante des privilèges, rien de tel pour souder une équipe contre lui. Alors ce cher vieux Eliott va faire appel aux bonnes vieilles techniques managériales, allait faire son sociable. Paraître sûr de lui, brillant mais accessible. Plaisanter avec eux. Être paternaliste sans être méprisant et sans juger (ah, ah, comme si c’était possible). Tout sourire, il répondait aux questions en essayant de ne pas trop grincer des dents. Oui, oui, c’était bien lui. Oui, c’était bien sa grande sœur, l’héroïne de l’Amérique latino, le porte-drapeau d’une nouvelle génération confiante dans l’avenir qui allait relever le plus grand défi de notre temps. Oui, il était le frère de Elanna Susan Juarez, colonel de l’Air Force et seconde du Ényo IV, premier vaisseau habité en transit vers Mars.

La petite fête se poursuivit bien évidemment trop tard, au-delà des stricts horaires de "passation et transmission des savoirs entre équipes". Royalement, Eliott et le superviseur qu’il allait remplacer désactivèrent les pointeuses et les caméras de la salle de repos, de plus en plus bruyante. Marrant ça, autant lors de la descente, personne ou presque ne pipait mots, autant là, la nouvelle équipe se liait et fanfaronnait avec les anciens. Etait-ce l’alcool ? Etait-ce parce que même dans ce cercueil de métal exigu qui puait la marée, ils étaient désormais chez eux, à l’aise ? Puis ce furent les ultimes embrassades, les plaisanteries d’adieu et les claques dans le dos, les bonnes chances et rendez-vous au soleil. L’équipe partante pris place dans le module de remontée et s’en fut vers d’autres cieux. Voilà. Six mois, un an pour certains, à voir les mêmes têtes, à vivre dans cette promiscuité froide et humide au fin fond de l’océan. Se raclant la gorge et convaincu de s’attirer les inimités de certains (alors que tous étaient déjà bien trop fatigués), Eliott sonna la fin de la récréation. On pesta, on tenta de faire durer, on se récria (ou on s’esquiva discrètement) pour aider à ranger et on finit par gagner les minuscules cellules pompeusement appelé cabine de repos de leur sombre prison dorée.

Privilège du grade, Eliott avait la sienne pour lui seul, qui faisait également office de bureau et qui était équipée du dernier cri de la technologie d’il y a cinq ans. Comme le voulait la tradition, demain il rédigerait une énième note de service mendiant une mise à niveau des équipements de la station, notamment informatiques. Ça finirait par arriver un jour et avec un rictus Eliott se demanda si l’équipe d’alors érigerait une statue au Superviseur chanceux qui verrait sa demande acceptée. Déjà, il imaginait sa journée de demain, où les conducteurs d’engins se plaindraient de leurs bécanes, pestant contre leur obsolescence, maugréant devant les customisations de l’équipe précédente tout en se précipitant pour installer les leurs. Déjà, il imaginait son serveur email interne exploser sous les récriminations, les demandes obtuses, incompréhensibles, trop techniques ou trop vagues, n’obéissant à aucun cadre prédéfini par la Compagnie. Il était bien placé pour le savoir : lui et ses collègues d’antan l’avaient tous fait. Et à un moment dans la journée, quand un peu de calme semblerait enfin poindre, le scientifique de service (il y en avait toujours un dans le tas, vague caution scientifique pour la Compagnie, vous savez, le même genre de caution scientifique qu’à bord des baleiniers japonais) ferait immanquablement sauter les plombs d’une partie de la station en branchant un bidulotron pas calibré pour le vieux réseau électrique. Par Dieu, espérons au moins qu’il échappe à un blessé : la paperasse serait alors vertigineuse, autant ouvrir un sas et se noyer d’office.

A propos d’ouvrir... Eliott s’assit dans le fauteuil de pseudo-cuir (très confortable, vraiment y’avait quand même deux-trois trucs de bien dans cette soudaine montée en grade) et sur une impulsion, ouvrit le rideau métallique qui masquait le hublot. Oui, autre privilège insigne : son bureau avait un hublot, d’un verre-plastifié plus dur que le béton, apparemment coulé dans la masse de la paroi. Qui avait pu concevoir ce truc ? C’était splendidement inutile, d’une futilité ironique. La petite fenêtre vers l’extérieur ne s’ouvrait que sur le noir infini des abysses. D’un geste sur le panneau de contrôle en Réalité Augmenté, Eliott activa quelques LED à l’extérieur de la station, violant les ténèbres de leur lumière cru... Ou pas. Il n’y avait rien, rien à voir. Peut-être discernait-il un vague sol grisâtre, plus ombre furtive qu’autre chose. Il l’imaginait sans doute. Le reste n’était qu’une obscurité impénétrable, immobile et éternelle. Comme s’il flottait dans le néant de l’espace... Et c’était un milieu aussi mortel, aussi hostile à l’Homme. Le parallèle le fit sourire et penser à sa sœur, là-haut, en route vers la planète rouge. Elle aussi enfermée dans une boite de métal au milieu du rien, défiant les ténèbres grâce à la science et à la détermination humaine.

On frappa à la porte, le tirant de ses rêveries. D’un geste vif et un rien agacé, il commanda l’ouverture de son bureau. La grande Eléonore rentra alors en se baissant, marmonnant une excuse polie. Elle était souple comme une liane, finement musclée et se déplaçant comme une tigresse en chasse. Et belle à se damner, malgré son visage trop dur, affichant un bouclier de cynisme, marquée par sa profession où elle en avait trop vu. Elle portait des cheveux courts, coupés en brosse et teint en une sorte de blanc-violet pâle qui tranchait comme un couperet sur sa peau d’ébène. Une sorte de fantasme d’infirmière dominatrice, à mille lieux de ce que pourrait oser draguer un petit grassouillet qui commençait à perdre ses cheveux bouclés, à suer et souffler dès qu’il faisait un effort comme Eliott. Oh, avec la promiscuité, il aurait fini par oser. Toute l’équipe aurait fini par oser d’ailleurs, du colosse slave au nain rachitique couvert d’acné qui jouait toute la journée avec des manettes. Mais Eléonore portait à son poignet gauche un vestige des sorties en boite de la dernière décennie, un bracelet qui annonçait à l’initié (ou à celui qui avait des lentilles ou implant de Réalité Augmenté) : lesbienne - en couple - pas intéressée. Eliott se demandait d’ailleurs si c’était bien vrai ou si c’était juste un moyen de protection pour éviter de subir pendant six mois les assauts constant d’une équipe majoritairement masculine. Le lien Facebook inclut amenait sur un profil bien verrouillé, avec peu de détails privés, mais en fouillant bien il avait dégotté deux trois photos avec commentaires qui laisseraient entendre qu’elle avait une fille. Et comme les USA n’avaient pas autorisé la PMA pour les couples homos... Il chassa pour l’instant ces pensées, évitant de trop regarder le tissu de l’uniforme de la station trop tendue par la poitrine opulente de sa médecin de bord et afficha son sourire le plus commercial.

"Eléonore, que me vaut le plaisir ?" demanda-t-il, suave mais laissant tout de même échapper un soupir de fatigue et de résignation mêlée. "Surtout ne me dîtes pas que quelqu’un de bourré s’est déjà blessé. Laissez-moi au moins quatre ou cinq heures de sommeil..." La psychologue sourit en répondant, éclairant avec splendeur son visage finement ciselé, ce qui suffit à amener un peu de bonheur dans le cœur d’Eliott et à le faire se redresser (et rentrer la bedaine) dans son siège.
"Non, rassurez-vous, pas déjà. Ce sont tout de même des professionnels et j’ai veillé au grain durant la soirée... J’ai juste entendu s’ouvrir les volets métalliques pendant que je faisais mon footing dans le corridor. J’avoue que ça a attisé ma curiosité." Mon dieu. Après une fête arrosé à la vodka frelatée, après une longue et pénible descente au fin fond des abysses, après avoir survécu aux plaisanteries grivoises des quelques boutonneux conducteurs de robots et aux œillades explicites des übermensch slaves, elle faisait du jogging. Certaines personnes avaient réellement le don de vous faire sentir comme une larve immonde et adipeuse. Sa sœur était pareille.

"D’habitude, rares sont les Superviseurs qui ouvrent les volets aussi vite." poursuivit-elle.
"Trop fatiguée après les petites sauteries de changement d’équipe ?" plaisanta Eliott.
"Non, bien que ça joue un rôle, un rôle de procrastination. Disons que la plupart sont issus comme vous d’un background en programmation ou en administration système. Être enfermés dans une pièce leur convient et on peut afficher de bien plus belles vues en Réalité Augmenté, si on veut lutter contre la claustrophobie."
"Pas faux." marmonna -t-il. Lui-même jouissait de la belle vue que représentait la splendide médecin-psychiatre et devait faire moult efforts pour ne pas lorgner trop sur certaines parties de son anatomie. Il se baissa, farfouillant dans les casiers autour du bureau. Lors de sa formation/récompense pour la célébrité soudaine de sa sœur, quelques vieux débonnaires de la Compagnie, ceux qui étaient allés sur le terrain (ou plutôt sous les flots), l’avaient instruit des sombres secrets et traditions de son job. Il la trouva dans un vieux classeur de comptabilité (qui utilisait encore ça à l’ère numérique) : une bouteille de bon whisky (hélas entamée) et des verres. Sortant triomphalement sa trouvaille, il la posa sur son bureau avec deux verres (du vrai verre, pas du plastique, ah les privilèges hiérarchiques). D’un geste il proposa une rasade de liquide ambrée à la psychologue. Qu’elle refusa poliment, y préférant un thé(évidement, fichu parangon de vertus), amusée mais apparemment pas choquée par la trouvaille. Bon, au moins il avait réussi à ne pas (trop) passer pour un alcoolique. Peut-être. Grandiloquent, il porta un toast en direction de la fenêtre.
"Aux ténèbres abyssales ! Puissent-elles nous apporter l’or noir et la richesse." Cela la fit sourire. Eliott hésita à enchainer sur un compliment fleurit sur sa peau d’un ébène délicat, mais heureusement la partie saine et professionnelle de son cerveau lui souffla qu’il s’agissait d’une idée d’alcoolique et il se retint. Ils restèrent donc un long moment, de plus en plus gênant pour l’admin-sys, à contempler l’ouverture obscure.

"Y’a vraiment rien, là dehors..." grogna-t-il après un raclement de gorge, essayant de relancer la conversation.
"C’est ce rien qui est fascinant." répondit la psychologue, pensive. "Ça absorbe le regard, nous renvoie à nos peur, à notre insignifiance. Ça fait travailler l’imagination."
"Une sorte de test de Rorschach offert par Mère Nature ?" Sa saillie fit rire la psychologue. Un doux rire cristallin, vivant, l’antithèse parfaite de cette noirceur extérieure, de cette station glaciale de métal et de verre blindé.
"Et vous, qu’y voyez-vous ?" lui lança-t-elle alors. Il réfléchit, laissant son regard s’abimer dans l’obscurité de cet environnement mortel et désolé.
"Humm... Un parallèle."
"Votre sœur. L’espace." déduit immédiatement Eléonore. Il haussa les épaules. Ce n’était pas faux, mais il n’avait pas envie de trop s’appesantir là-dessus, surtout avec une psy, surtout avec une femme.
"En effet..." concéda-t-il tout de même avant d’enchainer. "Mais j’y vois aussi un défi. Le succès de la volonté humaine."
"Et de son avidité."
"Évidemment, qui viendrait ici pour les vacances ? Non, ne répondez pas. Connaissant l’humanité, y’a surement des gens qui adoreraient ça. Marrant que la Compagnie n’ait pas dédié deux-trois cabines au tourisme de l’extrême..."
Une fois de plus elle le gratifia de son rire joyeux. Et femme qui rit...
"Vous avez le sens de l’humour et de la répartie, je crois qu’on va bien s’entendre pendant ces longs mois de cohabitation forcée. Cela me changera du vieux pète-sec quasi-militaire de la dernière fois."
Il lui dédia un sourire approbateur et, porté sur les ailes de l’alcool et du désir, osa LA question.
"Cela veut dire que j’ai une chance ?" lança-t-il avec un mouvement de menton vers le bracelet, le regrettant immédiatement.
"Pas la moindre." Mais la rebuffade était accompagnée d’un sourire charmeur lui signifiant qu’elle ne lui en voulait pas d’avoir essayé. Et merde, c’était encore plus frustrant. Friendzoned, à tous les coups, l’éternel destin du petit gros sympa et bourré d’humour et/ou de cynisme.

Après un soupir accompagné d’un sourire d’excuse contrit signifiant "fallait bien que j’essaie", Eliott se remit à contempler le vide de l’océan. Aller, une bestiole bizarre attirée par la lumière, un courant qui ferait flotter un peu de poussière, une soudaine faille volcanique, n’importe quoi pour détourner l’attention et dissiper la gêne... Rien, évidemment. L’Univers n’était pas connu pour être super-coopératif. Ils finirent par reprendre la conversation un moment, échangeant des banalités sur l’équipe et tout, mais Eléonore fini par briser ce moment magique (ou pitoyable, selon le point de vue) en annonçant qu’elle allait se coucher, afin d’être en forme demain. La voix de la raison. Masquant sa déception et faisant comme si rien de particulier ne c’était passé, Eliott lui souhaita bonne nuit, avant de se retourner à nouveau vers le hublot et sa vue noir d’encre. Le voyant faire en franchissant la porte, la psychologue lui lança un dernier avertissement.
"Ne tardez pas trop et ne vous perdez pas en vaine contemplation : quand tu regardes l’abîme, l’abîme regarde aussi en toi... Il y a tant d’autres choses qui requièrent votre attention à ses profondeurs."
"Nietzsche." répondit-il, la surprenant à nouveau. "Ne vous inquiétez pas, je ne vais pas rester éternellement à regarder le noir en cuvant du whisky tout en méditant sur le monde et les ténèbres. J’ai jamais eu de phase emo."
Elle rit à nouveau et lui fit un geste d’au-revoir de la main. La porte métallique claqua durement, le laissant seul dans sa cabine, face au noir abyssal. Ma foi, tout compte fait, s’il en croyait ce sourire cela ne c’était pas trop mal passé au final... Qui sait, tout n’était peut-être pas perdu. En tout cas, cette visite lui avait coupé l’envie de somnoler. Il reboucha soigneusement la bouteille d’alcool et la remit précautionneusement en place. Il fallait faire durer les bonnes choses. _ Un jour peut-être, ils porteraient un toast ensemble.

Bon, maintenant qu’il avait le pouvoir et la tranquillité, pourquoi ne pas risquer de tout perdre ? Avec un sourire amusé, Eliott se dit que vraiment il était bien au milieu de cette équipage de risques-tout-pour-l’argent. Au moins, lui, c’était pour une cause plus noble. C’était pour la famille. Bon, et aussi la vantardise. Passer au-dessus de la censure de la compagnie, esquiver les regards insistant de l’Oncle Sam, balayer les protocoles de sécurité de la NASA... Qui n’aimerait pas ça ? Il fit craquer ses doigts boudinés au-dessus d’un clavier virtuel et lança le téléversement de nombreux fichiers de son Cloud personnel vers le serveur de la station. Tout le monde faisait ça, il n’y a pas un admin-sys ou de pilote de Mecha sous-marin qui n’aie son petit programme perso mitonné aux petits oignons. Eliott avait soigneusement choisi son timing : tout le monde était plus ou moins remis de la soirée d’accueil et s’affairait donc à configurer son poste de travail avec ses propres modules. Du coup, ses manipulations passeraient plus aisément inaperçues... L’admin-sys parvint à isoler une portion du réseau, se donnant un accès à l’antenne à faisceau étroit.
Ce dispositif était généralement inutilisé : c’était une sécurité couteuse et réservée aux cas d’urgence. Les communications passaient habituellement via le Réseau et les câbles blindés transocéaniques dont des dérivations courraient jusqu’à leur abyssal trou paumé. Employer des geeks était à ce prix. Et qui accepterait de nos jours de se passer du Réseau ? Mais là, ce n’était pas une communication avec le reste du monde que souhaitait Eliott... L’antenne à faisceau étroit utilisait une couteuse technologie qu’il ne comprenait guère mais qui permettait de franchir l’incroyable voute d’eau salée qui leur coupait même la lumière, puis de fendre l’atmosphère jusqu’à un satellite de communication de la Compagnie... Ou un autre. Il y a quelques années, Eliott avait gagné lors d’une partie de poker en réseau contre un Russe. Ruiné, l’autre informaticien lui avait échangé son secret familial contre l’oubli de ses dettes. Arrière-petit-fils d’un général russe, il avait encore les accès top-secrets (voire oubliés) à un vieux satellite d’espionnage et de communication. Un truc qui était conçu pour écouter les américains et rebalancer des liaisons satellitaires pour à l’inverse ne pas se faire intercepter. Une sorte de relai pour espion. Un jouet solide, qui tournait lentement loin autour du globe et doté d’un panel de fonctions de communications remarquable. Eliott se connecta au satellite géostationnaire de la Compagnie via l’antenne d’urgence, dont les logs d’usage disparaitraient mystérieusement, avant de rerouter le flux de données vers son petit jouet moscovite. Miracle, la connexion se fit ! Tout marchait pour l’instant.

Eliott reconfigura les contrôle du satellite russe, réorienta les antennes émettrices et ouvrit une communication vers le lointain espace, envoyant une vidéo balbutiante d’une qualité déplorable prise par sa webcam... Plus qu’à attendre. C’est là qu’on mesurait vraiment les distances effroyables qui séparaient les astres. Même la lumière se trainait... Et même si tout allait bien, pas question d’utiliser en retour l’émetteur spécial : il n’était conçu que pour envoyer, pas pour recevoir. L’éventuelle réponse devrait se frayer un chemin dans le vide jusqu’au satellite russe, qui la redispatecherait vers le Réseau de manière standard.

Eliott passa le temps en configurant un buffer pour la communication et en donnant quelques directives, histoire de prouver qu’il ne glandait pas tout seul dans son bureau. Absorbé par diverses chicaneries et querelles de chapelles sur l’usage de telle ou telle configuration, il ne vit pas le temps passer. Étonnant comme les tâches barbantes et répétitives, le travail quotidien, enterraient vos rêves et espoirs sous une grise couche de confortable banalité... Eliott fut presque surpris lorsque qu’un avertissement se fraya un chemin au travers du système. Un simple message, lui annonçant qu’une vidéo avait été récupérée dans sous Cloud personnel. Fébrile, il laissa tomber toutes les tâches en cours et lança la décompression du flux. Sous ses yeux ébahis, dans une qualité exécrable et plein de statique, le visage souriant et chaleureux de sa sœur apparut. L’amusement se disputait à la surprise.

"Décidément, tu ne peux pas te passer de moi, frérot...Moi qui croyais être assez loin pour avoir la paix..." ricana-t-elle sur l’écran.
"Eh ! On connait tous l’attachement à la famille des latino..." coupa la voix d’un autre astronaute.
"C’est raciste !"
"Ou alors c’est pour ton corps de bimbo... C’est vraiment ton frère ou t’as un boy-friend sacrément doué et en manque ?" intervint un autre membre d’équipage.
Enfermé dans leur boite de métal, seuls à des millions de kilomètres de la Terre, leur promiscuité était encore pire que celle d’Eliott et des gars de la station sous-marine. Mais même en sachant cela, l’administrateur-système fut un rien agacé de ne pas pouvoir avoir une conversation privée avec sa sœur. Enfin, si on pouvait parler de conversation, avec le délai effroyable qui séparait les deux explorateurs du néant. La vidéo se poursuivait, chacun vint présenter ses félicitations, témoigner de sa surprise et jurer le secret. Visiblement, le fait de disposer d’un canal illégal et discret vers la Terre, non-surveillé par les pontes de la NASA, les psychologues de vol en espace profond ou les marketeux des médias séduisaient les astronautes.

Eliott répondit à leurs questions en une nouvelle vidéo explicative, exprimant parfois son regret de ne pas pouvoir faire suivre de messages aux amis et à la famille de certains (difficile à expliquer et susceptible de l’obliger à fermer le canal, sans parler du renvoi, de l’amende et les dieux savaient quelle peine de prison les paranos de la NASA et du gouvernement pourraient inventer). Une fois son enregistrement à destination de l’espace envoyé, Eliott ne put se résoudre à retourner au travail. Ses collègues, si proches, à peine à quelques cloisons de métal de lui, ne l’intéressaient soudain plus. Il patienta en s’envoyant une (quelques) petite(s) gorgée(s) de whisky en contemplant le vide sombre du fin fond de l’océan à travers son hublot, s’imaginant être là-haut, en compagnie de sa sœur, en route vers une nouvelle planète. Aventures, mystères et Science. Une épopée digne des grand héros de l’humanité, le premier pas vers un nouveau futur... Alors que lui restait dans son complexe froid et humide qui puait la marée, à envoyer des jouets de grands gosses suçoter la boue et vampiriser encore plus la planète pour que ses concitoyens pas fichus de placer l’océan arctique sur une carte continuent de rouler en SUV et d’avoir des gobelets en plastique... Mais voilà : il avait beau être futé, il ne l’était pas assez. Et niveau sportivité et bien... il savait qu’il y avait une minuscule salle de sport quelque-part dans le complexe, mais il lui faudrait un plan en RA pour la trouver. Il avait toujours préféré écran et fauteuil en salle climatisé à la course et à la sueur. Sans parler de son hygiène de vie : même s’il était raisonnable et assez riche pour manger bio quand il était sur le continent, sa bedaine lui soufflait que peu à peu il glissait vers le surpoids...

Comme pour appuyer ses pensées moroses, la vidéo de réponse de l’équipage martien s’ouvrit. Comme sa sœur, ils étaient tous jeunes (enfin, plus vraiment, mais allez savoir pourquoi ils le paraissaient, merci sport, hygiène de vie, tout ça), beaux et musclés. La fine fleur de l’humanité. Et ils paraissaient si complices, agissant de concert en apesanteur, se faisant confiance, plaisantant, finissant les phrases des uns les autres. Songeant à sa fine équipe, Eliott grogna. Agacé, il enregistra juste un message leur signifiant qu’il devait bosser et qu’il les recontacterait plus tard. Bon, allons essayer d’évacuer la jalousie en faisant plus connaissance avec les gens de son entourage, ses subordonnés. Pour voir s’il pouvait mettre en place un ersatz de cette compétence et de cette complicité enthousiaste des astronautes. Connaissant la bande d’égoïstes mesquins, lui compris, qui le considéraient comme un arriviste issu d’un coup marketing de la Compagnie, ce n’était pas gagné.

Finalement, ce n’était pas si terrible, les responsabilités, l’organisation et être l’étrange hybride entre le bureau des pleurs et le tyran directorial. Eliott s’y faisait, un peu comme son large fessier creusait sa marque dans le luxueux (pour la station) fauteuil de son bureau de patron. Une fois qu’il eut prouvé que malgré le népotisme évident il était somme toute plutôt compétent et pas trop chiant, l’équipe l’avait accepté. Les journées s’écoulaient donc, entre l’ennui routinier de la bureaucratie, le pic d’adrénaline quand une alarme résonnait ou qu’un forage était tendu et les bouffées d’espoir fou quand une carotte exploratrice laissait sous-entendre que peut-être pas loin se trouvait quelque nouveau réservoir d’or noir. Le tout saupoudré de nuits pas assez longues (entre le travail et les discutions transplanétaires avec sa sœur) et les chinoiseries entre les gens de l’équipe. Heureusement, les discutions interplanétaires avec sa sœur et l’équipage du Ényo suffisaient à le ressourcer et à lui redonner courage et exemple.

Eliott était d’ailleurs en train d’arbitrer un chipotage sur un diamètre de foret ou un truc du style (il n’écoutait que vaguement, de toute manière il savait que tant qu’ils n’avaient rien cassé, ils allaient faire ce qu’ils voulaient). Soudain, sa vision périphérique se mit à clignoter. Message prioritaire de la Compagnie. Voilà qui était curieux : tant que le pétrole coulait à flot et qu’il n’y avait pas mort d’homme, c’était d’habitude le grand silence. Troublant. Il commençait à avoir une drôle de sensation au creux de l’estomac, une appréhension. Mais pour l’instant, il se contenta de mettre le plus rapidement possible terme à la discussion de manière polie. Pas question de mettre à bas la relation de confiance et d’expertise si péniblement construite dès que ses maîtres sifflaient. Il regarderait ça tranquillement dans l’environnement sécurisé de son bureau...
Ou pas.
Eliott sentit ou plutôt ressentit le léger ralentissement de la Réalité Augmenté, un léger flou dû à une surcharge du Réseau. En bon parano, des fenêtres d’alertes issues de ses propres programmes de surveillance se mirent à clignoter en périphérie de sa vision. Difficile de se concentrer. Il balbutia une excuse et de quelques gestes appela ses programmes de monitoring. La station étaient-elle cyber-attaquée ? Peu probable, vu comment la Compagnie se protégeait contre les intrusions, d’autant plus qu’elle était officieusement soutenue et protégée par son plus gros client : l’état (ah, le libéralisme et la concurrence non-faussée, quelle belle idée).

Non, ce n’était pas une attaque, les packets semblaient bien venir de la Compagnie et avaient tous les codes d’accès nécessaires. C’était... Un vrai monitoring de tout le réseau qui se mettait en place, sans réel but précis. Avaient-ils détecté ses programmes illégaux et son petit jeu avec le satellite ? Un autre message coupa à nouveau les réflexions d’Eliott. Un mail d’Eléonore, mais doublé d’un code urgent/prioritaire et envoyé en son titre de psychologue et non de sa boite personnelle. Des sueurs froides coulèrent le long de la nuque et dans le dos d’Eliott. Tremblant, il fit le geste pour enfin ouvrir le message prioritaire de la Compagnie, au moment où la médecin surgissait d’un couloir, essoufflée et affolée.
"Eliott ! La mission... Le Ényo ..." balbutia-t-elle, les yeux larmoyants. _ A son teint gris, elle comprit que le superviseur savait. Les yeux dans le vague, louchant sans y croire sur le message flottant en Réalité Augmenté que lui seul pouvait voir. Accident grave. Explosion. État de l’équipage et du vaisseau inconnu.

Eliott n’eut pas vraiment de souvenirs des heures qui suivirent. Il se laissa conduire par Eléonore à sa cabine et, amorphe, répondre de manière robotique aux emails et aux messages de soutien et d’encouragement. Le whisky fut mis à contribution, à un moment ou à un autre. Le Superviseur finit par sortir de ce nuage cotonneux de douleur et d’angoisse. Ce fut par la haine et la colère : exaspération contre toutes les sollicitudes bredouillées par ses collègues, agacement à cause de l’inébranlable prévenance d’Eléonore et surtout fureur contre le silence de la NASA. Les communiqués officiels étaient vides. Du vent. De "l’état inconnu", du "nous attendons d’avoir tous les éléments". Bref, de la langue de bois.
Le vaisseau avait-il totalement explosé ? Etaient-ils tous morts ? Ou bien se préparait-il un glorieux remake d’Apollo 13 ? Ou bien encore, peut-être que ce n’était qu’une explosion anecdotique d’un sous-système non-vital. Le Ényo était le fleuron de la technologie américaine et malgré le budget sans cesse réduit de l’agence spatiale, il était amplement pourvu en redondances et en systèmes de sécurité... Ne pas savoir le tuait. L’espoir le tuait. Rageur, le Superviseur signifia qu’il s’était remis du choc et qu’en attendant des nouvelles, tout le monde retournait au boulot fissa ! Malgré le regard lourd de désapprobation d’Eléonore, il s’enferma dans son bureau après s’être fait arraché la promesse de venir la voir sous peu pour "parler de tout ça". Mais Eliott avait d’autres priorités. Si la NASA ne l’informait pas, il prendrait les infos directement à la source. C’est avec un rire malsain qu’il lança son programme de communication illégal, bien conscient que sa tentative serait peut-être vaine et qu’elle risquait en plus de se remarquer, maintenant que ses patrons et d’autres avaient mis le Réseau de la base sur écoute. Mais il s’en fichait. Et puis il était un Juarez, un malin, un génie comme sa sœur. Secrètement, il envoya une vidéo anxieuse vers l’espace, priant tous les dieux et démons qu’il connaissait.

Rien.
Silence absolu.
Nerveux, Eliott marchait en rond dans son bureau, un poids de plus en plus lourd sur le cœur à mesure que le temps de réponse normal s’écoulait. Etait dépassé. Deux, trois fois. Après plusieurs heures de silence, il s’abattit dans son fauteuil trop confortable, en pleurs. Voilà, il avait sa réponse. Sa non-réponse. Pas de nouvelles, bonne nouvelles ? Mon cul ! Les morts ne répondaient pas. Il resta seul, hoquetant et en colère contre l’injustice de l’univers. Désormais, il était le dernier de la famille. Dieu avait rappelé à lui la meilleure femme du monde, qui voulait percer les secrets de l’univers, et laissait le loser pathétique rampant au fond des mers... Engloutissant la fin de la bouteille de whisky en un coup, le moral à zéro, il se laissa tomber dans sa couchette, dans le noir, seul.

Le réveil fut dur, quelques heures plus tard, mais il fut accueilli par un ange inquiet : Eléonore. Évidemment. De par ses attributions, elle avait un passe de sécurité lui permettant de déverrouiller toutes les cabines. Agacé, il constata qu’elle avait en plus usé de ses droits de médecin pour monitorer ses fonctions vitales via le Réseau et la RA. De quoi se mêlait-elle ? Comment pouvait-elle prétendre comprendre son état ? Et qu’elle était la part de professionnalisme et la part d’amitié dans son comportement invasif ? La colère lui permit de se reprendre un peu, comme un feu sourd qui alimentait sa chaudière interne, chassant le froid et le chagrin. Grognant, il se leva et la salua. Puis il endura les éternelles questions. Allait-il bien ? Évidemment non, mais il tiendrait le coup. Et encore du blabla psycho-médical, sur la nécessité d’extérioriser, qu’elle comprenait, sur l’acceptation du deuil. Un instant. Pourquoi était-elle certaine que l’équipage était décédé ? Lui avait vérifié, avec son installation illégale, mais elle ? Envisageait-elle juste le pire... ou bien...

"La NASA a confirmé ?" souffla-t-il soudain, vrillant un regard glacial sur la psychologue.
Cette dernière se mordit la lèvre, mal à l’aise, signe évident de culpabilité et d’hésitation.
"Pendant que vous cuvi... dormiez." répondit-elle dans un murmure. "J’ai pris la liberté de... bloquer le message de la Compagnie avec mes droits spéciaux. Dans votre état..."
"Ça va !" tonna-t-il. "Je ne suis pas en sucre ! J’avais le droit de savoir !"
"Je sais, je sais... J’ai juste eut peur."
"Peur non-justifiée. Ouais, j’ai fait une crise. Compréhensible, non ?"
"Vous vous êtes enfermé seul. Dans le noir. Bloquant les appels. Et vous envoyant trop d’alcool. Comprenez que j’étais inquiète... Je n’ai pas voulu..."
"Ok, ok, vous faîtes votre job, doc." grogna-t-il, mécontent mais surtout parce qu’il ne supportait plus sa sollicitude et ses actions bien-pensantes. Il n’était plus un bébé. "Je ne suis pas un suicidaire. J’ai... Encaissé le coup. Salement. Mais j’tiendrais. Rendez-moi l’accès à mes messages. Je dois... affronter la réalité."
"Très bien. Si vous le dites, patron... Contente de vous revoir prêt à mordre."
Il lui rendit un sourire encore un peu pâle et tremblant.
Le flux de messages arriva.
En prioritaire, le communiqué officiel de la NASA. Court-circuit d’origine inconnu affectant le système de refroidissement du réacteur nucléaire, doublé d’un problème avec les alarmes qui n’avaient pas signalés l’incident avant que la fonte du réacteur ne deviennent évidente et inarrêtable. L’équipage avait tenté de le stopper tout de même puis de l’expulser en urgence hors du vaisseau. Mais pas assez vite. Explosion de proximité, le vaisseau avait volé en éclat sous le choc. Pas de survivants.

Ils n’avaient pas souffert, tout s’était fini en un instant, prétendait le message. Qu’en savaient-ils ? Une enquête était en cours chez les fournisseurs et assembleurs du module et du réacteur, ainsi qu’un passage en revue du code de monitoring des alertes. Des têtes allaient tomber. Pour le bien que ça lui faisait... Le Réseau était en ébullition. D’après les sondages Twitter et Facebook, 83% des gens considéraient désormais l’utilisation de vaisseaux à propulsion nucléaire comme "à bannir". Des centaines de Youtubers dénonçaient à présent la mission vers Mars qui avait avant soulevé tant d’enthousiasme et d’espoir, désormais vue comme un "coup de poker foireux", un "détournement de fonds public et de l’attention". Pour divers analystes, c’était la fin de la NASA. Pour tous en tout cas, c’était la fin de l’exploration humaine du cosmos. Non-rentable, sans intérêt et trop dangereuse. Laissez ça aux robots. Les Cloud personnel et professionnel d’Eliott étaient submergés par les messages de soutien, des plus touchant aux plus bizarres, sans parler de ceux qui à demi-mot voulaient exploiter l’histoire dans les médias, mendiant interview et droits d’adaptation. De rage, il créa un filtre pour balancer tout ce qui venait de l’extérieur à la poubelle.

Et puis il fallut faire bonne figure devant l’équipage. Ne pas passer pour le cinglé dépressif qui avait les codes d’ouvertures des sas externes. Accepter les condoléances et les encouragements maladroits. Il dut se plier à une visioconférence avec Eléonore et divers pontes de la Compagnie. Pour décider de son avenir et pour enregistrer un message à l’attention du monde qui réclamait, cette bande voyeurs, une réaction (éplorée évidement) de sa part. Un texte avait déjà été préparé et écrit par les meilleurs show-runners de la Compagnie, s’il n’y voyait pas d’inconvénient... Il accepta, désormais se foutant de ces manœuvres commerciales écœurantes. Comme ça, le Net lui lâcherait peut-être la grappe. A mot couvert, on parla de prime, de "soutien". On évoqua même un rapatriement d’urgence, une possibilité de congé gracieux. Il accepta aussi.

Mais apparemment, cela n’allait pas être pour tout de suite : une super-cellule de tempête était en préparation, merci le réchauffement climatique et la Compagnie n’osait affréter un transporteur. Se sentait-il capable de poursuivre son travail encore quelques semaines, peut-être un mois ? Pas plus de deux, sans doute... Et secondé par Eléonore, bien sûr. Eliott lança un regard dérobé à la sculpturale médecin quand ils posèrent la question. Sous surveillance, hein ? Elle était donc les yeux et les oreilles de la Compagnie. Logique. Encore une fois, il accepta, assurant qu’il allait bien (faux, si faux) et tiendrait le coup. Après l’interview officielle où il débita son texte préparé, il put enfin fuir vers sa cabine, réussissant à lâcher Eléonore la garde-chiourme.

A nouveau, il ouvrit les volets vers les abysses. Le noir avait dévoré sa chère sœur, la fierté de la famille. Oh, il connaissait les risques, tout comme elle. L’Espace était un milieu aussi inhospitalier que le fond des océans, mais ce n’était pas le genre de choses qui arrêtait un Juarez. Ils s’étaient hissés vers le sommet (pour elle) ou les tréfonds (pour lui) en partant de rien. Maintenant, il était seul et il découvrait un nouvel abîme de noirceur : le chagrin et la colère contre un monde injuste. Et il allait l’affronter, une fois de plus. Seul, désormais. Soupirant, Eliott allait se coucher quand un message se fraya un chemin à travers ses filtres. Seuls ceux de l’équipage ou de la Compagnie auraient dû pouvoir faire ça. Ahurit, il prit conscience que c’était un message en provenance de son programme illégal. C’était impossible ! Se pouvait-il... Tremblant, il dû s’y reprendre à plusieurs fois pour faire le geste amorçant la lecture de la vidéo jointe.

"Hello, p’tit frère..." souffla l’image hachurée de sa sœur, sale et fatiguée. Blessée. Le fond n’était plus celui d’un vaisseau net et rangé aux angles luisant et au matériel soigneusement rangé. C’était un chaos enfumé, des débris non-identifiables flottant au loin, des traces noires de suie maculaient les murs. Plus d’équipage joyeux : des silhouettes en arrière-plan ou attachées dans des travois de fortune, certaines gémissantes, d’autres aux yeux hagards, comme ceux de sa sœur.
"C’est la merde, mais tu dois d’jà le savoir." continua Elanna. "Un problème avec le.. système de refroidissement a entrainé... la fonte du réacteur. On a réussi à le balancer juste à temps..." Elle fit une pause, se passant la langue sur ses lèvres craquelées, puis continua d’une voix hachée trahissant sa douleur et son épuisement.

"Mais... La situation reste critique. Le vaisseau est foutu et l’onde de choc a... bousillé pas mal de matos et grillé des circuits... On a perdu pas mal de vivres et d’eau. Là, on est tous réfugiés dans le module de descente qui marche encore à peu près. On... espère que son bouclier nous a protégés des radiations. Le Ényo se rit des tempêtes solaires normalement, mais une explosion nucléaire si prêt... Et on a été... bien secoués... Et y’a eu des incendies... J’te cache pas que c’est pas la forme. On attend les instructions de la NASA... Un crâne d’œuf trouvera bien le moyen de nous sortir de là... Ils ont dit qu’ils te contacteraient...On garde espoir. Je t’aime... Elanna, terminé."
Impossible. Il vérifia et revérifia l’heure du message. Décortiqua la vidéo, cherchant le fake. Eliott désactiva même tous ses filtres d’emails : pas de message de la NASA. Et la vidéo avait été enregistrée bien après l’annonce officielle du "pas de survivants" de l’agence spatiale américaine. Mais que se passait-il ? Suspicieux, il se fendit d’une communication vers le centre de mission, demandant des précisions sur la mission, s’ils étaient vraiment sûrs qu’il n’y avait pas de survivants... La réponse fut lente à arriver et laconique. Et puait le baratin administratif. La NASA présentait ses sincères condoléances et maintenait sa version, avec tous ses regrets : explosion du vaisseau. Ils se tenaient bien sûr à son entière disposition et avait même en ligne s’il le souhaitait une cellule de spécialistes et de psychologues prêts à l’écouter et à l’aider. Eliott déclina, troublé.

Après quelques hésitations et renfort de ses protocoles de sécurité, une boule au ventre, il enregistra une nouvelle vidéo à destination de l’espace, mentionnant entre autre le communiqué officiel de la NASA. Ensuite, il dût s’acquitter de ses tâches, en mode pilote-automatique. Sa froideur et son inintérêt se remarquèrent, mais furent mit sur le compte du deuil et personne n’osa faire de remarque. La réponse n’arrivait pas. Avait-il parlé avec un fantôme ? L’avait-il imaginé ? Non... Le fichier était là et bien là. Un cafouillage dans les dates, une diffusion retardée ? Avait-il assisté aux derniers instants de l’équipage ? Mais ça ne cadrait pas, pas exactement, avec la version officielle... Et puis soudain, l’annonce de la réception d’une nouvelle vidéo. Fébrile, Eliott s’isola à nouveau dans sa cabine, laissant en plan son travail.
"Ton message est... troublant." balbutia sa soeur. Elle avait toujours l’air aussi mal en point et le vaisseau semblait encore plus sombre et enfumé qu’avant. Il remarqua au fond un sac fermé d’une forme trop humanoïde et il manquait un des astronautes de l’arrière-plan... "On a essayé de contacter la NASA... Pour savoir ce qu’on devait faire et si on pouvait parler à nos famille. Ils nous ont fait enregistrer des messages, mais impossible d’avoir un contact direct. Ça... pue... Et pas d’ordre ou de solution à mettre en œuvre. Des spécialistes sont à pied d’œuvre, il parait..."
Un des autres survivants, visiblement furieux, la coupa soudain.
"Conneries ! Y’a pas de solution, Elanna, tu ne le vois donc pas ! On n’a plus assez d’air ni de vivres ! On n’atteindra jamais Mars ! On n’est même pas sûrs que ce tas de ferraille vole encore dans la bonne direction ! On a perdu Mackroff et tu sais comme moi que c’est à cause de la douche de radiation. On est perdus... Ils nous ont abandonnés ! T’as entendu le communiqué transmis par ton frère ! Ils ne veulent pas que la Nation nous regarde crever de faim et de soif ou de cancer dans notre cercueil de métal ! Disparaitre dans une explosion, c’est plus... propre."
L’astronaute se prit une gifle de la part d’Elanna.
"Pas question d’abandonner ! Même si la NASA ne peut ou ne veut pas nous aider, on va s’en sortir. On est parmi les plus brillants esprits de la Terre ! Si on arrive à se mettre en orbite de Mars et à avoir un rendez-vous avec le vaisseau de ravitaillement qui nous y attend..."
"Seul le nôtre a un propulseur nucléaire, Elanna ! Avait d’ailleurs ! Ok, on aurait de l’eau et de la bouffe... Mais comment on s’arrachera de l’orbite ? Et même si on y arrive, sans la propulsion atomique, il va nous falloir des mois, voire des années selon la conjonction planétaire pour revenir..."
"Mais c’est possible ! On va y arriver ! Eliott, je te laisse pour l’instant, faut qu’on s’y mette sans tarder, maintenant qu’on sait que la NASA... nous a trahit."
"Et toi, le frérot !" apostropha l’astronaute colérique. "Fait le buzz ! Préviens nos familles ! Fais-les se bouger le cul ! J’veux pas crever ici !"

Après avoir visionné la vidéo confirmant le complot (et surtout, joie, ô joie, la survie de sa soeur) Eliott resta silencieux, longuement, le regard s’abimant dans la noirceur au-delà du hublot. Que faire ?
Contacter la NASA et faire un scandale ? Prévenir les familles et amis des astronautes ? Mauvaise idée. Tout ce qu’il y gagnerait, ce serait perdre son accès à l’émetteur et à se faire traiter de fou complotiste pas fichu de faire son deuil. Il n’avait qu’une priorité : sortir sa sœur de là. Eliott commença par poster anonymement sur certains forums de théorie du complot, justement. Pas trop, pour ne pas attirer l’attention, mais juste assez pour faire évaluer certaines des données transmises par l’équipage du Ényo IV. Il trouva bien quelques geeks pour faire des simulations et jouer au what-if avec lui. Et ça s’annonçait mal. Il commençait à comprendre les raisons de la NASA : avec ce qui leur restait d’air et de vivres, c’était fichu d’avance. Tout conduisait à une longue agonie dans le silence de l’espace. Personne n’avait de solution réaliste à proposer. Lui, il commençait à en voir une. Une sombre. Et qu’il allait falloir tester.

Mais pour cela, il lui fallait sécuriser son accès à l’émetteur. Trouver ce genre de matériel en dehors de la station sous-marine serait particulièrement difficile, voire impossible. Pas le genre de jouet qu’un civil honnête pouvait se procurer. Bien. Cela voulait dire qu’il devait rester ici. Eliott se remit donc au travail, déambulant dans la base abyssale, saluant ses équipes, monitorant le Réseau interne, transmettant les prospectives d’exploitation à la Compagnie, déjeunant avec les ouvriers, dragouillant Eléonore. Bref, son job. Et il le faisait avec ardeur et enthousiasme, bien qu’affichant un chagrin de bon aloi quand on amenait le sujet de sa sœur sur le tapis. Le parfait "gars qui a pris un rude coup mais qui va pas se laisser abattre". La médecin-psychologue était à la fois ravie, mais aussi un rien suspicieuse (il le voyait à ses yeux). Eliott broda une pseudo-explication de "se donner à fond dans le travail, c’est ce qu’elle aurait voulu" qui sembla toutefois la convaincre et il parvint à lui faire soutenir sa demande de maintien en place. Plus question d’évacuation et de mise au placard/vacances. Il enregistra un témoignage poignant pour les obsèques, dans lequel il saluait le courage et la détermination de sa sœur, glissant qu’il s’inspirait d’elle et resterait à son poste contre vent et marée. Il y en auraient bien pour critiquer son absence et le traiter de vendu sans cœur, mais tant pis. Ensuite, il calcula et recalcula et mit son plan à exécution, commençant par une vidéo à destination des prisonniers mourants du Ényo. Ou plutôt, à destination de sa sœur.

"Intolérable." répondit cette dernière en retour, à voix basse. "Comment as-tu pu imaginer pareille horreur..."
"Avec la logique. Avec le courage et la détermination qui ont fait que toi et moi nous nous sommes sortis des quartiers pauvres, que nous avons abattu tous les obstacles de la vie." répondit-il à mi-voix, sachant que bien évidemment, elle ne l’entendrait pas. Il se parlait de plus en plus tout seul, surtout dans le noir de son antre.
"Je sais que ça te bouleverse, mais jamais je ne ferai ça..." continuait-t-elle sur l’écran. "Heureusement que les autres n’ont pas vu ça... Oh, j’viens de piger pourquoi l’heure de transmission était différente. Tu as synchronisé ça sur nos horaires de sommeil, vicieux petit bâtard. Tu savais que j’aurais une alerte RA et que la curiosité me pousserait à regarder avant de prévenir les autres... Pfff. Franchement, va voir un psy. Ce plan est inhumain... On va... on va trouver autre chose. La NASA a promis que des spécialistes planchaient sur quelque chose..."
Oh ? Pas si on en croyait le Réseau. C’était plutôt excuses et décapitation générale. Ce serait bien beau si l’agence spatiale conservait le droit de juste envoyer des satellites, avec la cabale des médias et du public qui réclamaient des comptes. Mais il était dans une impasse : comment convaincre sa sœur du bien-fondé de son plan moralement douteux ?

Eliott n’en eut pas besoin. Pour une fois, l’univers se montra coopératif. Quelques jours plus tard, en pleine nuit, il reçut une nouvelle vidéo de sa sœur en pleurs.
"Cassandra Clover est morte à son tour... Radiation, comme Markoff. C’est eux qui nous ont sauvés en balançant le réacteur... Ses reins étaient endommagées et on n’avait rien pour l’opérer et quasi-plus des médicaments... Du coup Georges... ils étaient amis, voir un peu plus, toujours ensembles dans les missions... Il ne l’a pas supporté. Il s’est enfermé dans un sas et... l’a ouvert sur le vide. Plutôt ça que de crever de soif, il a dit. Depuis, Baley est catatonique... Il semble avoir abandonné tout espoir. Il ne reste plus que moi et Scott pour trouver une solution... Et Scott semble prêt à abandonner aussi. Il pique parfois des colères sans nom en maudissant la NASA et la mission... Il me fait... un peu peur."
Le gosier sec, Eliott enregistra une vidéo de réponse. Il dut s’y reprendre à trois fois, pour trouver les mots, redonner de l’espoir à sa sœur. Et subrepticement, lui susurrait à nouveau des rappels à son plan. Il n’y eut pas de communication pendant plusieurs jours, à la grande angoisse d’Eliott. Sa sœur avait-elle trop été outrée par ses sous-entendus ? Elle et sa damnée fierté, son impossible droiture. L’équipage s’était-il finalement donné la mort comme le gars du sas, pour éviter une lente et horrible agonie ? Bon sang, il espérait que non. Il avait confiance en l’instinct de survie d’Elanna, mais par contre, celui des autres, comme cette larve qui restait prostrée... Ah, pourquoi n’était-il pas là-haut à partager cette épreuve avec sa famille ! Ce serait mieux que ces incompétents d’astronautes !

Eliott essaya de se calmer en vain. Il savait que son comportement devenait de plus en plus instable. Il était trop irascible. Il défoulait sa colère sur les membres de son propre équipage. Plusieurs fois, Eléonore l’avait abordé et lui demandait de passer la voir pour des conseils sur la gestion du stress. Il allait devoir le faire, même si désormais la médecin l’exaspérait. Il avait d’autres priorités que de bichonner son équipe et faire le beau devant la chienne de garde de la Compagnie. Il fallait qu’Elanna accepte son plan et réponde ! La vidéo tant attendue finit par arriver. Elle n’était pas gaie.
"Il... il m’a frappé lors une de ses crises de colères, quand je lui ai transmis le nouveau plan de rationnement d’eau." balbutiait Elanna, le nez en sang, un œil au beurre noir. "Et ensuite...ensuite... Oh mon dieu, comment a-t-il pu faire ça, tomber si bas... Il... Il s’est jeté sur moi. Il m’a tabassé. Il a... arraché ma combinaison. Il...Il a essayé de me violer, criant qu’il m’avait toujours aimé... il était complètement incohérent, la bave aux lèvres... Mais si fort... Je n’osais pas bouger alors qu’il me... pelotait. Puis il m’a plaquée contre un mur et j’ai senti voler tout près un extincteur vide... Je l’ai saisi et...Je l’ai frappé, frappé et encore et encore, pour qu’il arrête. Je crois que je l’ai tué... Je ne suis pas sûre... Oh, que dois-je faire ?"
Le salaud.
La colère envahissait Eliott en vagues alternant entre fureur glacée et bouillonnement de rage. Sa sœur, sa délicate sœur, si forte, si parfaite, à la merci d’un pauvre dégénéré ! Il aurait voulu être là. Il aurait voulu le faire souffrir. Il prit sa respiration et une fois de plus, avec des mots durs et froids, sans pitié, il expliqua à sa sœur ce qu’elle devait faire, chiffres à l’appui.

Cette fois, elle répondit assez vite. Et il devina la réponse à l’air déterminé qui brillait dans l’œil valide de sa sœur, à son visage dur et ses lèvres pincées. Le calcul était simple. Il n’y avait pas assez d’air tout le monde. Pas assez de nourriture pour tout le monde. Par contre, pour une personne... Surtout avec un surplus de...viande... c’était jouable. Difficile, à la limite de l’impossible, sachant qu’en plus Elanna devrait effectuer le rendez-vous en orbite martienne seule, mais... faisable. Il en était convaincu. Mais il n’allait pas la laisser affronter cette épreuve seule. Il n’allait pas la laisser jeter aux orties son humanité toute seule. C’était le devoir d’un frère de l’accompagner dans les abysses de la folie. De plus, il fallait effectuer une simulation en parallèle. C’était mieux d’avoir plus de données. D’un geste, Eliott fit apparaître en vision augmentée tous les programmes qu’il contrôlait en tant qu’administrateur de la station sous-marine. Un autre endroit isolé de tout, cerné par les ténèbres et le silence. D’un geste, il provoqua une surcharge dans le section 17 et 18-A. La lumière vacilla, puis passa aux lueurs rouge sang de l’éclairage de secours. Un autre geste envoya un de ses programmes renforcer le firewall. Plus de communications sortantes ou entrantes à part les siennes. Ouverture des sas 8 à 12 et verrouillage des portes blindées afférentes. Dommage pour les ouvriers qui bossaient là. Mais il y avait trop de monde dans la station et il devait y avoir moins de... viande disponible, pour pas qu’il cède à la tentation de tricher. Son calvaire devait être le plus identique possible, sinon la simulation ne serait pas concluante. Des cris et des appels inquiets commençaient à résonner dans les coursives de métal. En Réalité Augmenté, il voyait les efforts pathétiques de l’équipe pour comprendre ce qui se passait. Et ceux d’Eléonore, dont les privilèges luttaient contre les siens dans le cyber-monde.

Elle était un obstacle. Dommage, il l’aimait bien. Mais il devait rester seul maître à bord. Avant de demeurer seul tout court. Il fit un nouveau geste déclenchant une série de courts circuits qui provoquerait immanquablement des incendies. Le vaisseau était enfumé. Ça occuperait les conducteurs d’engins un moment, le temps qu’il... règle la question d’Eléonore. Les alarmes anti-feu se déclenchèrent, lui ouvrant accès à du matériel dans le couloir, notamment une hache d’incendie. C’était un peu triché, mais il n’avait pas le physique d’Elanna et son équipage n’était pas, pas encore, agonisant. Lentement, il se mit en route vers le cabinet médical, hache au poing.

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