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Tantale

Tantale

(Divers - PLC 2008 - SF - 11/01/2009)

Eric Swazotchi jetait un coup d’œil nerveux à ses collègues, échangeant quelques regards gênés, nerveux, alors que les médecins s’affairaient autour de leur patiente, l’air grave. Quatre. Seulement quatre journalistes. Dont un local, en plus. Certes, cela faisait un rien charognard d’attendre ainsi que le sujet du reportage meure, mais il se serait attendu à une plus grande couverture médiatique. La petite grand-mère noire qui agonisait là avait tout de même sauvé cette planète ! Inspiré, Eric activa son enregistreur subvocal et commença à dicter silencieusement une diatribe enflammée. Voilà un point de vue qui ferait prendre quelques googlerank à son article. Il mit ses lunettes noires pour accéder au Réseau afin d’agrémenter son pamphlet de quelques sources bien poignantes. Jetant un œil distrait à ses collègues, il remarqua avec amusement une lueur de jalousie dans leur regard. Et oui, les mecs, c’était ça un journaliste international, l’inspiration même aux portes de la mort ! Alors voyons, une petite biographie pour commencer cette future nécrologie...

Nyambura Jawaad, une légende vivante qui, par son invention des nanopurificateurs, avait sauvé la planète de la pollution et des désastres écologiques engendrés par la surexploitation et l’industrialisation à outrance. Ces merveilleuses machines retraitaient les hydrocarbures marins, convertissaient le CO2, digéraient les métaux lourds et autres toxines polluantes. Personne ne comprenait encore la finesse de la programmation de ces micro-écologistes, ni leur merveilleuse conception. De plus, ils étaient auto-réplicateurs, auto-assembleurs, et parfaitement inoffensifs. Invisibles, travaillant seuls, en silence, ils avaient conduit l’humanité dans un nouvel Age d’Or. Eric interrompit son enregistrement : les médecins s’affolaient. La fin était arrivée. Il se leva, enclenchant toutes ses mini-caméras. Un ordre subvocal lui permit d’acheter un temps Réseau pour diffuser en direct la mort de la bienfaitrice de l’humanité sur le net. Bien sûr, cela avait déjà était fait maintes fois, et c’était toujours fermement condamné par les biens pensants. Quoi qu’il en soit, cela avait toujours fait autant d’audience. Nyambura gémissait sur son lit d’hôpital, rassemblant visiblement ses forces pour atteindre un clavier sans-fil à son chevet. Auto-Euthanasie ? Non, elle tapait une liste de commandes d’accès au Réseau. Un de ces couteux nano-écrans flottant se matérialisa à coté d’elle. Génial ! Un ultime message, un testament sûrement préenregistré ! La Grande Dame avait sûrement bien prévu les choses. Et en plus via l’une des dernières applications de sa nanotechnologie. Ce serait parfait pour l’audience ! Eric braqua ses caméras et ses enregistreurs sur l’écran de lumière ondoyant. L’instant était sans doute historique, source immanquable d’un Pulitzer. Le programme prenait visiblement du temps à se lancer, ce qui était bizarre en ces temps d’information instantanée. Des chiffres, des codes traversaient la fenêtre fantomatique, tels des trombes d’eau. Ou une masse de fourmis grouillantes. Eric vérifia que Nyambura n’avait pas expiré. Non, sa frêle poitrine se soulevait et s’abaissait encore faiblement. Yeux fermés, elle semblait souffrir milles morts, mais ses traits étaient crispés de détermination.

Finalement, l’affichage se stabilisa. Noirci. Puis un texte se mit enfin à défiler.
"Je vous ai donné de quoi soigner la planète."
"Vous me l’avez pris. Je ne demandais rien de plus que vous aider et vous m’avez spoliée." Eric frémit de bonheur. Une accusation venue direct de la tombe ! Il est vrai que les gouvernements et les multinationales de l’époque n’avaient pas été tendres avec l’invention de Nyambura. Aucun brevet, aucun contrat n’avait tenu face à leurs besoins et à leurs exigences. Une petite compensation financière (enfin, très importante, mais une goutte d’eau dans l’océan face aux sommes que rapporta la nanotechnologie), deux Nobel, un petit tour du monde pour faire des conférences, une médiatisation intense mais brève et puis c’est tout : retournez donc à vos labos et à l’oubli Madame Jawaad. Quelle idée elle avait eu aussi, de faire ces nanopurificateurs auto-réplicatifs ? Mais le testament se poursuivait.
"Cela ne fait rien. Je vous pardonne. Votre avidité et votre détermination a sauvé la planète." Génial ! L’héroïne bafouée au grand cœur, faisant passer sa vie, son intérêt personnel après ceux de la Terre ! Ce n’était plus un Pulitzer, c’était matière à un livre, un futur best-seller, voire à un film ! Il fallait qu’il possède les droits...
"Pour un temps."
"Mes nanopurificateurs n’étaient qu’un pansement, un remède nécessaire pour notre survie. J’espérais que nous apprendrions. Nous ne sommes pas passés loin de l’extermination."
"Je pensais que vous comprendriez, que l’Humanité deviendrait raisonnable. Mais non."
"Voilà maintenant dix ans que je n’ai plus entendu parler d’écologie. Quelques scientifiques tentent bien de temps en temps de tirer la sirène d’alarme. Mais nul ne les écoute."
"Pourquoi le faire, alors qu’il suffit d’accroître la proportion de nano ? C’est une citation quasi-directe du dernier candidat à la Maison Blanche."
"Vous avez choisi la solution de facilité. C’est inacceptable."
"Maintes fois j’ai tenté de rencontrer les dirigeants de ce monde consumériste. Nul n’a voulu me rencontrer ou tenir compte de mes propos."
"Pour un temps, on m’a appelée la Mère Salvatrice de la Terre. Parfois, une mère doit sévir. J’ai trop retardé l’inévitable. L’Homme ne mérite pas d’être sauvé."
"Voici donc venu le temps de votre punition. Que Dieu me pardonne."
"Adieu tous."

Dans son lit, Nyambura Jawaad soupira une dernière fois. Son choix, si dur soit-il, avait été arrêté. Elle mourut l’esprit plein de remords et de doutes, mais déterminée. Elle n’entendit pas les hurlements d’alarmes des complexes machines qui la maintenaient en vie depuis des années. Elle ne vit pas les journalistes connectés au Réseau vaciller sous le choc de la houle numérique qu’avait déclenché son programme vengeur. Comme tout ce qu’elle avait construit, il était à la fois merveilleusement élégant et simple. Il disparu du globe et du Réseau aussi vite qu’il l’avait envahit. Mais durant ce bref intervalle de temps, il transmit les ultimes instructions prioritaires de Nyambura Jawaad à ces milliards de milliards de nanopurificateurs Ces instructions pourraient être résumées en un mot : inversion.

Chakib s’acharna sur le levier de commande, mais rien à faire. Son monstrueux véhicule à six roues refusait d’escalader plus avant. Il faut dire que malgré la faible gravité, c’était un pari un rien optimiste. Tant pis, il marcherait. Le jeune homme revêtit son scaphandre, pestant contre l’inévitable poussière rougeâtre qui s’infiltrait partout. Il pressa la commande qui ouvrait le sas et la soute du camion. Le soleil se hâtait vers l’horizon. Il devait se dépêcher avant qu’il ne fasse nuit noire. Surtout qu’à ces latitudes boréales, il n’allait pas le revoir avant un bon moment. Chakib souleva avec difficulté les caisses de matériel. La température était déjà glaciale, son scaphandre gémissait de protestation. Et ce serait pire bientôt... Une fois encore le jeune homme se demanda pourquoi il mettait autant d’acharnement dans son hobby, son plaisir coupable. Haletant, surchargé par divers caissons d’équipements fragiles, il gravit avec peine l’énorme et incongru rocher qu’il avait repéré sur une vieille carte de Pathfinder. Surgissant au beau milieu d’une plaine d’alluvion, il se dressait fièrement, antique résidu d’un glacier issu du pôle. Son sommet était vaguement plat, poli par le temps. Un parfait point d’observation, une splendide curiosité géologique. Contemplant la planète rougeâtre, inhospitalière et parsemée de sable et de cailloux couleurs de sang, Chakib, épuisé, ressentit mystérieusement la présence d’Allah. Le soleil jetait ses derniers feux sur la plaine martienne. Une vague de froid frappa l’explorateur, arrachant de nouvelles protestations à son scaphandre thermo-régulé. Le jeune homme sortit de sa rêverie et entreprit de déployer son matériel. D’abord le vieux générateur, puis la tente à oxygène, le chauffage... Plus de temps pour la contemplation mystique, place à la science ! Mais la religion se rappela à lui quand l’alarme de sa montre se mit à hurler, bruit strident dans le silence de son absolue solitude. Chakib laissa échapper un juron. C’était l’heure de la prière al-maghrib. Comment avait-il pu oublier une chose pareille, lui fils d’un Mufti ! Il ouvrir la poche dorsale que comportait tout scaphandre musulman et sorti son tapis de prière, tressé avec amour par sa mère et ses sœurs. Chakid n’avait pas fait ses ablutions rituelles, mais il n’avait pas le courage de retourner au camion pour cela. Allah comprendrait sûrement. Et puis, comment pouvait-on se prétendre pur après plusieurs jours d’errance dans le désert martien, à vivre en autarcie ? La pureté était essentiellement une histoire mentale pour Chakib. Astronome passionné, il s’orienta d’instinct vers la minuscule lueur qu’était la Terre. Il fit ses trois rakah traditionnels avant de changer de position pour s’orienter vers la Nouvelle-Mecque et recommencer. L’Exode avait complexifié la Religion.

Une fois ses dévotions terminées, le jeune finit d’installer son matériel. Il déballa son magnifique télescope avec amour, et lança l’ordinateur de contrôle. Observer l’univers était sa passion, son ouverture sur un monde plus grand que la petite colonie d’Acidalia. A coté du télescope, il déploya un antenne-satellite. Théoriquement pour se brancher sur le maigre Réseau martien et pour transmettre ses données aux quelques vieux fossiles qui peuplaient l’Université du Sauveur de la colonie d’Utopia. Curieusement, ceux-ci avaient oublié de signaler aux mollahs que le satellite de liaison permettait aussi de joindre le Réseau bien plus performant des colonies japonaises et de l’université d’Agyre. Et de là, de se brancher vers les quelques antennes qui communiquaient encore avec le Réseau de l’espace Terre-Lune. Chakib lança un logiciel de communication pirate et commença à configurer son télescope pour les observations de ce soir. Il avait prévu de camper là deux jours. Trois de plus lui permettraient d’aller récolter quelques carottes de glace polaire et de remplir la mission qui lui avait été assignée. Puis ce serait le retour, à la limite de ses réserves d’oxygènes. Il soupira. Son passe-temps l’amenait à prendre des risques et à bâcler son travail de plus en plus souvent... Ce n’est pas comme ça qu’il gagnerait l’approbation du père de Dayena... Déjà qu’il voyait mal qu’un rêveur à la foi islamique médiocre tourne autour de sa fille. Chassant ses pensées chagrines, il se plongea dans la contemplation des merveilles de l’univers.

Un bip sonore l’informa que sa correspondante était en ligne. Yumna lui envoyait les salutations d’usage, ainsi qu’une flopée de nouveaux programmes pour son télescope et quelques nouvelles de cet autre monde si lointain. Apparemment, la pilote avait embauché un nouveau membre d’équipage, et avait mis à contribution son ingénieur de bord pour lui fournir ces nouveaux programmes informatiques. D’après le message, cet ingénieur était un vrai Terrien. La planète-mère comptait donc encore quelques habitants ? De plus, l’homme qu’elle venait d’engager était un Lunien et il avait apparemment apporté dans ses bagages un peu de science et de matériel des État-Unis Lunaires. Chakib s’empressa donc de rédiger un message de remerciement. Une vingtaine de minutes plus tard, celui-ci aurait gagné l’orbite terrestre. Pendant ce temps, il installa les nouveaux logiciels, admirant la nouvelle interface intuitive et le nouveau système de recherche d’objets célestes. En quelques instants, il localisa Phobos, Deimos, la Terre, la Lune. Il essaya avec délectation de mettre la machine en défaut en cherchant des étoiles aux noms composés uniquement de chiffres et de lettres ou invisibles dans cet hémisphère. La machine s’exécuta docilement, l’informant en cas d’impossibilité, suggérant même des latitudes et longitudes minimales pour observer les étoiles inaccessibles. Chakib passa la soirée à obtenir de splendides clichés de la voute céleste et à papoter avec ses lointains amis. Tard dans la nuit, son scaphandre lui intima bruyamment l’ordre d’aller se retirer dans la tente à oxygène chauffé. Machinalement, le jeune homme lança un des nouveaux programmes informatiques et laissa tourner le télescope. Cela avait était une nuit magnifique ! Dommage que l’astronomie ne soit pas un métier en vogue sur Mars... Il fit ses ablutions, puis la prière du soir (qu’il avait beaucoup trop repoussée). Levant les yeux vers la Terre, il songea à Yumna et son équipage, et à leur étrange vie là-bas. Le prix de l’eau qu’il venait de gaspiller pour son rituel aurait pu faire vivre Yumna pendant des semaines... De même que ses programmes informatiques auraient sans doute intéressé les ingénieurs du Réseau informatique musulman de Mars. Enfin, il était cependant douteux qu’ils acceptent des systèmes venus de l’étranger...

Méditant sur les incompréhensibles rapports entre les peuples, Chakib s’endormit.

Après la prière du matin (même si le soleil n’était pas encore prêt de se lever dans ces régions nordiques, sa montre lui indiquait immanquablement l’heure à laquelle effectuer ses dévotions), l’astronome amateur reprit ses observations. Un bouton clignotait ostensiblement sur la nouvelle interface. Il y avait apparemment un problème sur les logs de l’observation de cette nuit. Chakib grogna, encore peu réveillé et tenta de se dépatouiller de la documentation en anglais. Alors... Une anomalie dans... Quelques instants plus tard, il était pleinement réveillé. Ce n’était pas une anomalie. Ce n’était pas un message d’erreur. Le programme de recherche automatique d’objets célestes avait trouvé quelque-chose. Un "élément non-répertorié". Il braqua le télescope et activa toute une série de programmes d’analyses et de diagnostic, comme lui recommandait la documentation. En quelques minutes, il obtint une confirmation visuelle. Là, dans un cadran désert de l’espace, un point minuscule bougeait. Fébrile, il se connecta au Réseau et contacta Yumna. Elle pourrait confirmer sa découverte et le conseiller.

Récapitulatif de Déclaration de Découverte (extrait) - IAU (Interplanetary Astronomical Union - Washington-Base - Lunar United States).
ID OBJECT : C2367Q1
OBJECT NAME : C/2367 Q1 (formal) - Darwich-Jugh-DaSilva (discoverers’ names) - Perle de Dayena (custom name).
OBJECT TYPE : Comet

Le Mycop gémissait et tremblotait, souffrant de devoir se maintenir sur une orbite aussi basse, à l’extrême limite de l’atmosphère terrestre. Le petit vaisseau avait grossièrement la forme d’une vis : une tête bombée abritant le poste de pilotage et les quartiers de l’équipage, suivi d’un corps cylindrique servant de soute et d’atelier. Les quatre paires de bras articulés qui la flanquaient étaient pour l’instant sagement repliés, au repos. Le vieil appareil se terminait par une grappe de propulseurs et de réservoirs formants un bourrelet au bout de sa "queue". Une nouvelle correction de trajectoire engendra secousses et grognements de l’équipage. Cette orbite était une folie, une idée lumineuse de leur capitaine pour éviter la plupart des débris de la Ceinture Déchiqueté. La capitaine Yumna Jugh grogna en pesant de toute sa force sur un levier de propulsion. Le Mycop n’était plus de première jeunesse et elle n’avait que trop tardé à lui faire subir une petite cure de jouvence en cale de radoub. Une fois de plus, le navire vrombit de protestation. Quelques gouttes de sueurs s’échappèrent du front café au lait de la capitaine, formant de gênantes petites gouttelettes flottant dans le cockpit. Elle les chassa d’un geste nerveux, détachant au passage quelques tresses afro de sa coiffure qui se mirent à ondoyer comme des serpents. Yumna lâcha un juron qui fit même rougir plusieurs des rudes baroudeurs de son équipage. Toujours pestant, elle lança un regard noir à son copilote qui prit les commandes de sa console le temps qu’elle rattache sa coiffure. La commandante en profita pour jeter un œil à son équipage. Dmitry, chauve, bedonnant l’avait remplacée au pilotage, marmonnant en russe milles imprécations sur les idées novatrices de sa capitaine. Ses yeux gris concentrés sur une dizaine d’écrans et de voyants clignotants trahissaient sa vive intelligence et sa détermination, bien éloigné de son physique de poussah béat. Da Silva se tenait derrière lui, jonglant entre plusieurs claviers avec son air constamment paniqué. L’ingénieur système terrien faisait la liaison entre la cabine de pilotage et les divers autres postes du vaisseau. L’orbite dangereuse allumait moult signaux d’alarme et procédures d’urgence qu’il devait shunter ou modifier à la volée, tout en transmettant des données d’avaries et de modifications aux ingénieurs mécaniciens Robba et Sukulov, qui flottaient d’un bout à l’autre du vaisseau pour maintenir le Mycop en vie. A coté de lui, Raphaël se tenait figé, le teint blême, essayant d’avoir l’air imperturbable. Il n’avait cependant pas l’air prêt à craquer. Tant mieux. Le jeune homme n’était que vaguement utile à l’équipage, mais il était d’une compagnie agréable. Sentant l’étrange regard vert de la capitaine métisse se poser sur lui, Raphaël s’élança après une brève hésitation. Un mouchoir à la propreté douteuse absorba la sueur de la capitaine. Il lui attacha ensuite correctement les cheveux.
"Merci." marmotta la commandante en reprenant les commandes. Dmitry lui lança un regard goguenard. Avec les petits soins de Raphaël et son insistance pour l’embaucher, il allait y avoir pas mal de ragots et de plaisanteries salaces après cette mission !

"Messieurs, on se prépare pour la phase d’approche finale" lança le commandant Yumna Jugh. "Désorbitation dans 45s si la check-list est bonne." Raphaël commença à ânonner les vérifications de la check-list et à répéter les go, no-go à sa capitaine. C’était son rôle. Enfin, c’était celui qu’on lui avait trouvé. Le jeune homme ne se sentait pas encore intégré à l’équipage du Mycop. Il était, d’après le reste de l’équipage, un des nombreux "chiens perdus sans collier" que la capitaine ramenait souvent à bord et il n’avait donc pas de poste fixe. Des hommes qu’elle séduisait ou juste qu’elle embrigadait dans son équipage pour une raison connue d’elle seule. Bien peu d’entre eux restaient dans les "permanents" du vaisseau. Personne n’osait s’opposer à la capitaine sur ses choix de recrues. Mais Raphaël sentait sur lui les regards méprisants ou goguenards des permanents. Tous laisser à deviner comment et pourquoi il avait été recruté. Jeune. Châtain, la peau pâle, les yeux gris-verdâtres, fin et longiligne mais bien proportionné comme seuls les Luniens peuvent l’être. Une sorte d’Elfe, de Spacien. Sûrement un séducteur hédoniste des États-Unis Lunaires qui voulait vivre une grande aventure et qui avait pour cela séduit la capitaine d’un vaisseau-éboueur. Raphaël n’avait pas le courage de les démentir. De plus, il aurait alors fallut expliquer pourquoi il avait quitté les tours d’ivoires des colonies lunaires américaines. Malgré la froideur de l’équipage, il se sentait chez lui dans ce minuscule vaisseau. Il avait en plus de quoi s’occuper l’esprit et ne plus penser à la Lune et à son passé. Il aimait déjà ces hommes et femmes bourrus, cosmopolites. Dans ce cercueil volant, s’ouvrait devant lui un horizon plus vaste que celui des clinquants et policés Dômes Lunaires. Il acheva la longue litanie de la check-list et laissa la capitaine donner le feu vert final.
"Sangles-toi, le bleu." ordonna la capitaine. "On va avoir droit à une jolie manœuvre d’approche..." Raphaël obéit, un rien vexé. Cela faisait tout de même un mois qu’il naviguait avec eux, et il avait déjà participé à deux missions de récupération ! Son mal de l’espace était passé et il n’avait jamais vomi (ce qui, au vue de l’apesanteur qui régnait en permanence sur le vaisseau, était un point fort apprécié par l’équipage). Certes, il avait toujours un peu la trouille quand l’antique vaisseau russe manœuvrait, mais... L’ouverture des panneaux avant et l’allumage des écrans de navigation interrompirent le cours de ces pensées. Au dessous d’eux, la Terre ouvrait un spectacle fantastique dans sa splendide dégénérescence. Une vision incroyable pour un Lunien à cette distance. Des nuages grisâtres s’enroulaient paresseusement autour des continents stériles, baignés par des mers marronnâtres, viciées et mortelles. La planète bleue n’était plus depuis plus de deux siècles déjà. La plus grande richesse de la planète, l’eau courante, n’étaient plus qu’un amer souvenir. La Nano-Peste prenait un malsain plaisir à convertir la moindre eau potable en un gel gluant à la toxicité rare. De l’Humanité de la planète originelle, il ne subsistait que quelques enclaves, comme l’Arche de Sao Paolo, d’où provenait l’ingénieur en système informatique Jochue Da Silva. Raphaël n’avait pu cacher sa surprise en rencontrant un vrai Terrien. Petit, râblé, musculeux, avec sa peau mate et ses origines latines, on aurait dit un fossile vivant. Par contre, Raphaël avait réussi tant bien que mal à cacher son dégout du Terrien, dégout inculqué par des années d’éducation religieuse et élitiste des WASP de la Lune. Malgré sa formation vaguement scientifique et ses facultés d’adaptation, Raphaël ne pouvait s’empêcher de frissonner en pensant à Da Silva. Dieu sait quelles maladies, quelles tares génétiques dues à la pollution et aux radiations des guerres du Pétrole et de l’Eau le Terrien avait pu hériter. Et il restait toujours la probabilité non-négligeable qu’il fut porteur de la Peste Nanotech. Soudain Raphaël prit conscience de l’effroyable difficulté que Da Silva avait du avoir pour décrocher un billet pour l’espace. Combien de décontaminations humiliantes, de quarantaines et de traitements prophylactiques et anti-nano l’ingénieur avait-il dû subir ? Comment supportait-il les regards inquiets, méfiants des autres ? Etait-il jugé responsable de l’état pitoyable de la Planète Mère ? Il prit la décision de se montrer plus courtois envers l’ingénieur.

Celui-ci avait fini de connecter les systèmes d’affichages têtes hautes du capitaine aux capteurs du vaisseau. Trajectoires et informations flottaient sur les écrans et sur la splendide baie du cockpit avant. Raphaël aurait été bien incapable de comprendre tous ces glyphes scintillants, ces courbes de trajectoires probables des différents objets flottant alentours.
"En route pour la cible !" cria joyeusement la capitaine, abattant ses larges mains brunes sur des claviers et des consoles de pilotage. Le vaisseau fit une soudaine embarquée quand les propulseurs l’arrachèrent de sa trajectoire orbitale. L’estomac de Raphaël protesta, mais il sut se tenir, fier et droit. Yumna exultait, donnant des ordres, jouant avec leviers et propulseurs pour diriger d’une main experte le Mycop. Le vaisseau prenait de la vitesse, s’écartant de la terre pour plonger dans l’enfer de la Ceinture de débris. Objectif : les ruines d’une station Europa. Leur orbite basse leur avait permis d’éviter un maximum les débris jusqu’à présent. C’est maintenant que la vrai mission débutait.
"Houlà, c’est une vrai tempête de neige, ce secteur !" lança Da Silva en jetant un œil aux relevés radars. Yumna grogna et corrigea le cap du vaisseau pour éviter les plus gros débris.
"Si c’était facile d’accès, il ne resterait plus rien à piller..." se justifia la commandante. "On l’a déjà fait, on va le refaire. Réduction de la vitesse de 30%, basculez l’énergie sur les capteurs." Encore une fois inutile, Raphaël scrutait l’espace, dans le vain espoir de déceler les micro-débris qui pourraient transformer le Mycop en passoire. Il n’avait pas la formation suffisante pour interpréter les multiples diagrammes colorés qui se superposaient au noir de l’espace. Une fois de plus, sa vie allait être mise entre les mains d’autrui. D’une certaine manière cela choquait le Lunien, issu d’une culture prônant l’individualisme, la responsabilité et l’investissement personnel. Il se sentait... parasite.
"Je vois quelque chose..." marmonna-t-il. Des reflets blancs sur l’éternel fond noir.
"C’est la ’patate" d’Europa." répondit Dmitry. Le second se piquait d’être un bon historien et il aimait transmettre son savoir. Se la jouer, d’après les autres membres de l’équipage, qu’il faisait périr d’ennui.
"Lors du Grand Exode Orbitale, les nations européennes disposaient d’une technologie spatiale avancée. Ils mirent donc aisément en orbite plusieurs milliers de ’modules’. Ces ’modules’ étaient chacun destinés à un pays particulier de l’Union. Le nombre et l’équipement de ceux-ci étaient au prorata de l’importance du pays-membres dans l’Union Européenne... Ils pouvaient s’interconnecter pour former de véritable nations flottantes, un peu comme notre gigantesque L5-Kordylewski, mais en plus petit, en plus individualiste." L’historien fit une pause dramatique, mais Raphaël avait déjà deviné la suite. Un classique de l’époque post-Exode.
"Evidemment, ils avaient comme tout le monde sous-estimé la difficulté à se débarrasser des nanos. Notamment dans l’eau. Quand cette denrée vitale vint à manquer, quand l’approvisionnement terrestre devint trop difficile, les ’modules’ regroupés en Nation lorgnèrent sur les réserves des voisins. Les pauvres amas hâtivement montés en orbite par des pays isolés ou par la trop tardive Union Africaine furent abordés et pillés sans vergogne, sous des prétextes fallacieux de protectorat et autre billevesée. La Lune condamna mais n’intervint pas, trop occupée à survivre et à... aheum..." Raphaël détourna le regard, honteux de son ancienne patrie. Personne ne pouvait le prouver mais tous savaient. La population Lunienne était actuellement bien trop... uniforme... pour le nombre de génotypes qui avaient initialement colonisé le satellite. Raphaël n’avait jamais vu de noirs ou d’hispaniques avant de gagner l’Orbite Terrestre.
"Faire fonctionner les gigantesques stations L5-Kordylewski et L4-Kordylewski occupa la Grand Russie pendant ce temps... Avec un succès tout relatif. L4 fut définitivement perdu lors d’émeutes et L5 est encore de nos jours en réparation constante... Toujours est-il que cela s’est fini comme d’habitude pour les ’modules’ Europa : ils se firent la guerre, et finirent par s’exterminer mutuellement. Les guerres et les accidents post-Exode formèrent cette damné ceinture de débris. Avec des zones particulièrement denses, comme ce délicieux champ de ruines vers laquelle nous conduit le capitaine." La capitaine Jugh grogna. "On fait sa chochotte, Dmitry ?".
"Non capitaine, bien sûr. J’aime aller au devant de la mort avec vous..." ricana le second. "Mais le jeu en vaut-il la chandelle ? Je suis quasiment sûr que les Européens ont utilisé toutes leurs ressources avant de joyeusement s’auto-immoler dans leurs guerres internes..."
"On ne peut pas savoir si on n’y va pas ! C’est pas en sirotant de la vodka frelatée en L5 qu’on deviendra riche !" Et comme pour appuyer l’aphorisme du capitaine, un crissement tonitruant se fit entendre, en même temps qu’un choc ébranlé le Mycop.
"Impact !" hurla Da Silva. "Merde, j’ai rien vu sur les scanners..."
"Situation !?! Intégrité ?" beugla la capitaine en s’acharnant sur les commandes pour stabiliser l’appareil, aidée par Dmitry.
"L’intégrité du vaisseau est bonne, on a une petite fuite au niveau de la section C6 de la cale, mais la mousse l’a scellée de manière automatique. On a été secoué et les systèmes de diagnostic clignotent comme un sapin de noël, mais on est entiers. Pas de perte d’énergie, ni d’air, ni d’eau. On a perdu un capteur et quelques morceaux de coque en C6".
"Impact oblique, petit aérolite. Du verre de hublot ou de la pisse d’astronaute congelée." grommela une voix à la radio. Robba, la chef mécanicienne, toujours maussade. "Rien de bien grave."

La capitaine soupira et remit le vaisseau sur les rails de sa trajectoire pendant que Da Silva coupait les alarmes.
"Bon, il nous fallait bien un petit incident histoire de nous mettre un coup d’fouet à l’adrénaline. On se concentre, on respire un grand coup. Les choses sérieuses commencent maintenant.... Raphaël, va nous chercher quelques capsules de café !" Le jeune homme acquiesça, reconnaissant de pouvoir quitter un moment le poste de pilotage. Au travers du hublot, cette fois c’était sûr, il voyait l’élégant et mortel ballet des fragments déchiquetés des modules Europa. Et pour chaque débris visible qui flottait devant eux, combien d’invisibles, minuscules et sournois ? En plus du café, il prit un sac anti-vomi, on ne sait jamais.

"Ce n’était pas si dur que ça, finalement..." gloussa la capitaine.
"Certes, ce n’était rien..." grogna Da Silva. "On a juste perdu un moteur, on a un réservoir qui fuit et balance de l’oxygène liquide partout à l’arrière, on s’est fait trouer de part en part deux fois au niveau de la cale. Deux piles à combustibles grillées, le blindage avant perforé sur dix centimètres, le système de climatisation fait un drôle de bruit, quatre programmes majeurs sont bloqués pensant qu’on est mort... Ah, j’allais oublier le magnifique impact direct sur le hublot central du cockpit. Si la tête d’épingle qui nous a heurté avait été quelques millimètres plus grosse..."
"Eternel optimiste ! Regarde Raphaël, il ne s’est même pas évanoui !" "Il n’a pas bougé depuis une heure alors qu’on est amarrés... Si Wollen a fini de soigner la main congelée de Robba, il devrait venir lui faire une piqure !"
"Je... je... vais bien." marmotta le bleu. "J’attends... juste... qu’on soit... sta-stabilisés."
"Ça tangue toujours un peu, Dmitry a un peu de mal avec les bras articulés. Tu peux faire un checkup là-dessus aussi, Da Silva ?"
"A vos ordre cap’tain..." répondit l’ingénieur en soupirant.

Le vaisseau s’était changé en araignée, de long bras mécaniques graciles se dépliant autour de lui, chargeant une prise solide. Ces bras disposaient de tout un tas de ’mains’ utilitaires interchangeables. Pince coupante pour arracher des fragments de métal, pinces souples pour capturer des morceaux de panneaux solaires ou d’autres objets fragiles, chalumeau, perceuse, visseuse, etc. Ce n’était pas aussi polyvalent et précis qu’une sortie humaine, mais cela permettait de rester bien au chaud dans son fauteuil. Actuellement, les bras étaient équipés d’une sorte de ventouse, afin d’amarrer le vaisseau à la station orbitale déchiquetée. Cela faisait prêt d’une demi-heure que Dmitry s’acharnait pour positionner correctement les sas l’un en face de l’autre, étrange accouplement en apesanteur.
"Ok, pas mieux." abandonna finalement le second. "J’ai encore un différentiel de quelques centimètres, pas moyen d’avoir l’étanchéité. Je suis sûr que leur sas idiot répond à je ne sais quelle ’norme européenne’ incompatible avec le notre..."
"On fera avec, je vais demander à Suk’ de sortir et de voir ce qu’il peut faire. Il va devoir le faire de toute manière : d’après Robba, il va falloir piquer un peu de tôle au mausolée pour rafistoler notre cale..." La commandante désigna ensuite ceux qui sortiraient et ceux qui resteraient à réparer le vaisseau. En temps que capitaine, Yumna tenait à être de toutes les sorties. De fait, Dmitry restait quasiment toujours à bord, prenant le commandement. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, son embonpoint ne facilitant pas les déplacements en scaphandre. Raphaël eut la joie d’être choisi pour explorer la station abandonnée. Il espérait juste que les autres membres de l’équipage ne lui en voudraient pas trop... En fait Yumna l’avait choisi parce qu’il ne servait pas à grand chose à l’intérieur... Da Silva eut aussi la surprise d’être nommé pour sortir. L’ingénieur informatique se récria, arguant moult tâches de maintenance à effectuer.

"C’est soudé de l’intérieur." affirma Ivverich Sukulov en frappant négligemment le sas de la station Europa de la lourde main ganté de son scaphandre. "Je vais devoir vous découper ça. Va encore me mettre en retard."
"Hummm... on ne pourra pas se glisser à l’intérieur par une brèche ?" proposa Raphaël.
"Pas si nous n’y sommes pas obligé" répondit la capitaine. "Par essence, une brèche dans une coque, c’est chaotique, coupant et on ne sait jamais sur quoi ça donne et sur quelle saloperie à la limite de l’explosion peut nous y attendre. Evitons donc ne nous y balader en scaphandre. Découpe, Suk’ !" Le mécanicien soupira et haussa les épaules, rabattant dans le même mouvement un appareil à l’aspect peu engageant.
"Vous devriez rabattre les visières." lança-t-il, presque au moment où il activait son chalumeau. Grognant, suant, pestant dans son scaphandre alourdi par des ceintures et baudriers chargés de matériel encombrant, Sukulov finit par découper la porte du sas.
"Pas de dépression, pas d’échappement d’air. C’est pressurisé derrière." D’un geste la capitaine Jugh lui ordonna de poursuivre. Le mécanicien fit levier et la porte s’ouvrit dans un grincement déchirant. Preuve supplémentaire de la présence d’air. Aucune lumière. Une petite pièce nue où l’on devinait l’ombre de quelques rangements et porte-scaphandre on ne peut plus classiques.
"Allumez vos lampes." ordonna Yumna. "Je passe devant, Raphaël tu fermes la marche. Suk’, tu retournes nous réparer la poubelle." Raphaël fut à la fois déçu et inquiet, flottant derrière la capitaine et Da Silva. L’annonce du mécanicien sur la présence d’air l’avait empli d’un étrange espoir, celui qui avait dû animer les explorateurs des temps anciens qui découvraient d’antiques cités mayas ou aztèques. L’espoir de survivants, d’une culture différentes et avancée. Et d’un trésor. Tous les pilleurs d’épaves, Raphaël y comprit rêvaient toujours de trésors. Il était également inquiet de la fébrilité apparente du capitaine. Lunien, il venait d’une culture patriarcale qui glorifiait l’héroïsme masculin. Voir la capitaine passer devant et se mettre potentiellement en danger l’ennuyait. D’autant plus qu’un lointain sentiment de jalousie montait en lui : il aurait aimé être le premier à pénétrer dans ce mausolée flottant. Perdu dans ses pensées, il faillit heurter Da Silva et la capitaine qui stationnaient devant le sas interne. Concentré sur les systèmes d’ouvertures, ses deux compagnons ne remarquèrent pas la petite danse ridicule qu’il dû faire pour se stabiliser. Encore heureux, sinon ça aurait gloser sur son inexpérience en apesanteur. Da Silva et Yumna étaient plongés dans une conversation technique, l’ingénieur système semblant avoir du mal à trouver comment ouvrir la porte du sas interne.
"En tout cas, y’a encore du jus..." annonça-t-il en arrachant un panneau de commande.
"Ouverture... Ouverture... C’est du français ça, non ? Pas étonnant qu’y’ait encore de l’électricité. Je suis sûr qu’y’a une pile nucléaire quelque-part. Les français étaient assez fous pour en monter en orbite !"
"Comme les chinois. Joli feu d’artifice, à ce qu’il paraît... Aaaah ! Trouvé !" L’ingénieur shunta quelques commandes et la porte s’ouvrit, cette fois en silence. Ou du moins, s’entrouvrit. Elle avait visiblement était verrouillée avec des objets de fortunes.

Le contraste avec le sas lisse était saisissant. La porte était plus ou moins barrée par des débris de meubles et de ferrailles. L’éclairage de la station fonctionnait encore, mais la plupart des lumières étaient cassées ou endommagées, clignotantes comme dans un film d’horreur de série Z. Des petits débris, des boules de poussières et d’autres choses moins identifiables flottaient dans les airs. La plupart des écrans et cadrans semblaient détruits. Même la tôle des murs présentait des coups et renfoncements, témoins d’un acharnement brutal et d’une incommensurable violence. Ces mêmes murs étaient couverts d’inquiétantes tâches brunes. Certaines étaient des empreintes parfaitement reconnaissables. Pour parachever ce sinistre tableau, l’élément majeur qui bloquait la porte du sas était un squelette momifié, en scaphandre crasseux. Empalé. D’un coup d’épaule rageur, Yumna força la résistance de la porte et avança dans la station dévastée.
"On respire un bon coup et on se calme. On a déjà vu ça, c’est pas la première fois." lança la capitaine à ses troupes figées. Bon, pas Raphaël. Et Da Silva ne sortait du vaisseau que sur ordre. Mais le terrien avait déjà vu des massacres dans les cryptes flottantes que le navire avait pillées.
"On garde nos scaphandres." continua Yumna, les obligeant à ses concentrer sur la procédure et la mission. "Même si y’a de l’air, je veux pas savoir quelle odeur il y a, et quelle saloperie bactérienne a pu se développer et muter. Décontamination complète au retour."
"Bien capitaine... Quels sont les objectifs ?" balbutia Raphaël, blanc comme un linge, mais se reprenant. Ce n’était pas le premier mort ni la première fois qu’il voyait du sang, ni une telle barbarie.
"Da Silva, trouve-nous le terminal central et essaie de voir ce que contiennent leurs archives. J’suis plus intéressé par leur technologie ou d’éventuels secrets monnayables que par ce qui est arrivé à ces pauvres diables. Mais si tu trouves un journal intime ou le journal de bord, ça intéressera Dmitry et peut-être quelques historiens. Y’a encore des gens qui se revendiquent français, sur L5-Kordylewski ?"
"Pas à ma connaissance, mais Dmitry en sait peut-être plus..."
"Raphaël, mission d’exploration classique : tu nous trouves l’eau, s’il en reste. En objectif secondaire, comme d’hab’, tout ce qu’on peut récupérer en carburant ou matériel. Et bien sûr, le coffre de diamants !" La blague du capitaine ne détendit pas vraiment l’atmosphère, mais les ordres clairs empêchèrent les deux hommes de trop penser à ce qui les entourait.

Les corps étaient curieusement peu nombreux. Yumna était récupératrice d’épaves depuis assez longtemps pour avoir plusieurs hypothèses sur ce qu’il c’était passé ici. Les deux causes les plus courantes de ce genre de sinistre tableau était soit un abordage de pillards, soit des émeutes dues au manque d’eau. Vu le nombre d’équipements encore présents dans la station (notamment les scaphandres des quelques cadavres qui flottaient ça et là), on pouvait écarter la thèse du pillage. De plus, cette station faisait partie du conglomérat Européen, et donc théoriquement membre d’un pacte qui la protégeait des agressions. Ils étaient plutôt les agresseurs, en fait. Restait le manque d’eau. Etonnant, vu la "Nation" impliquée. Les Européens étaient connus pour s’être joyeusement appropriés pas mal de ressources d’autres stations... Et cela n’expliquait pas le faible nombre de cadavres, bien inférieur à l’effectif normal d’une station. Elle examina le cadavre empalé près du sas avec plus d’attention... Oui, une de ses plus sombres hypothèses se confirmait. Visiblement, ce gars essayait de fuir, ou de se mettre à l’abri dans le sas. On l’avait frappé dans le dos, le transperçant à l’aide d’un long tube de métal minutieusement aiguisé. On l’avait ensuite attaché à la porte. Pourquoi ? Elle croyait hélas connaître la réponse. Elle inspecta le scaphandre. Oui, c’était bien ça. Il avait été ouvert au niveau des jambes. Son casque avait été ôté, son crâne découpé et non défoncé. Même sur la momie, elle pouvait constater qu’il manquait pas mal de... parties de son anatomie. Elle cru même reconnaître une trace de morsure. Yumna se prit à espérer que ce gars soit mort avant que ses ex-collègues ne le dépècent.

La capitaine lâcha un juron et s’élança pour rattraper Raphaël. Pas facile en apesanteur, malgré toute son expérience. Elle avait stupidement envoyé le jeune homme fragile et inexpérimenté chercher de l’eau. Et le premier endroit à vérifier était les cuisines. Un cri suivit de jurons à la radio lui indiqua qu’elle arrivait trop tard. La cuisine communautaire en elle-même n’était qu’une pièce en ruines de plus. Des tables brisées, des couverts et des plateaux flottants. Du sang et des débris d’origine douteuse. C’était quand Raphaël avait ouvert les chambres froides et la zone de préparation qu’il avait hurlé. A l’intérieur voltigeaient doucement des restes macabres de corps dépecé. Os et restes immangeables avaient été pudiquement entassés dans ces réduits.
"Emeutes de la faim. Tu tiens le coup, mon garçon ?"
"Oui... Oui... La surprise..."
"Pas la peine de jouer au dur. Essaye de ne pas vomir, si possible, c’est pas agréable en scaphandre, malgré les recycleurs."
"Pas... Pas de problème. J’ai déjà vu du sang et des massacres." grogna Raphaël. La capitaine croisa son regard, dur, mélangeant passé et avenir. Elle supputa que le jeune homme ne lui avait pas tout dit sur ses raisons de fuir la Lune...

L’équipage passa plusieurs jour à dépecer la station, récupérant le matériel encore utilisable ou revendable. Les rarissimes réserves d’eau de la station furent chargées dans les réservoirs du vaisseau. A elles seules, elles suffiraient à rembourser cette expédition si risquée, avec même un substantiel bonus. De son coté Da Silva pillait le système informatique, à la recherche de connaissances technologiques et historiques perdues. Ils avaient surmonté leur répugnance, aidé pour certains par l’habitude des explorations de ces mausolées spatiaux, et offert un semblant de sépulture aux anciens occupants. Une capsule d’évacuation avait été réparée et reconditionnée. Ejectée, elle s’était frayée brutalement un chemin au travers du nuage de débris avant de foncer vers la planète Mère pour un dernier embrasement. La routine, rassurante, s’était installée.
"Tout va bien ?" lança Yumna en pénétrant dans la salle informatique de la station désertée.
"Oui. J’ai quasiment terminé tous les transferts. Sacrée technologie, ces européens. Même avec mes proce’ Lunien, j’ai mis une plombe à casser les derniers codes-maîtres. Mais j’ai réussi."
"Bien. On va pouvoir rentrer à la maison : le Mycop est plein à craquer."
"Ce sera pas de refus, ça fout la gerbe ici... Pas que le spectacle d’ailleurs. Les archives sont pleines d’atrocités camouflées sous du jargon. Pillards, menteurs, voleurs, ils ont quasiment survécu jusqu’à la toute fin des stations Europa, s’alliant et trahissant tout le monde..."
"Que s’est-il passé au final ?"
"Malgré leur... diplomatie, ils ont fini par être attaqués. Ils se sont bien défendus, ils avaient de jolies saloperies en réserve, y compris du nucléaire. Ils ont apparemment gagné, mais la station s’est pris quelques impacts. Des débris des autres stations orbitales. Ils ont perdu tout le coté sud, là où se trouvaient les serres hydroponiques et des hangars de stockage. De plus, il y a eu une explosion atomique non-loin de la station. Impossible de savoir si c’était une de leur arme ou celles d’une autre station, mais ça a grillé pas mal de composants, notamment tous les systèmes de communication et d’évacuation d’urgence."
"Donc, ils se sont retrouvés seuls, flottant au milieu d’un nuage de débris plus ou moins radio-actif, bloqués en orbite, sans nourriture et sans moyen de communication."
"Au milieu de débris de gens détestés par tous, qui plus est." rajouta Da Silva. "Ils ont essayé plusieurs méthodes pour avertir les autres stations et la Terre. Personne n’est venu."
"On les plaindrait presque."
"Presque... C’était quand même un beau ramassis d’égoïstes sans la moindre moralité."
"On croirait entendre un recruteur communiste de Kordylewski !" ricana la capitaine, plus pour détendre l’atmosphère que par conviction. Ils échangèrent un sourire entendu, puis un long silence pensif, méditant sur le sort de ces anciens spationautes. Da Silva lança un regard étrange à sa capitaine. Un regard méfiant, inquisiteur, où brillait l’intelligence aiguë de l’ingénieur informaticien.
"Que cherchez-vous, capitaine ?" osa-t-il demander. "Je sais que avez regardé chaque fichier que je vous ai fourni. Avec une attention exagérée." Yumna ouvrit la bouche pour commencer à se récrier, mais elle la referma aussitôt. Da Silva était bien trop malin pour se laisser embobiner.
"Toutes nos expéditions... Cela fait plusieurs années que nous pillons les épaves ensembles..." poursuivit-il. "Et sauf contrats particuliers, vous nous avez conduit sur des ruines d’anciennes nations très avancées technologiquement. Particulièrement dans le domaine de l’exploration spatiale." Yumna sourit. Le petit terrien était vraiment observateur. De toute manière, elle aurait besoin de lui.
"Je cherche de la technologie..."
"Tout le monde en cherche, nous avons beaucoup perdu depuis l’Exode. Mais..."
"Je cherche des technologie bien particulières, pour un projet bien particulier. Avez-vous accès à mes dossiers privés depuis cette console."
"Et bien actuellement, le réseau du Mycop et de la station ne font qu’un et..."
"Bien. Je me doute que vous avez farfouillé un peu partout. Ouvrez donc le dossier Rosetta. Le mot de passe est snowball+C2367Q1." L’ingénieur s’exécuta. Il avait reconnu le matricule dans le mot de passe. Sa petite heure de gloire, sa petite marque anecdotique dans la longue histoire de l’espace. Il ouvrit les fichiers et Yumna commença à parler. Ce fut à la fois long et beaucoup trop court. A la fin, Da Silva était bouche bée, d’admiration et de terreur. Sa capitaine était folle. Ou géniale.
"Vous en êtes ?"
"L’espace a toujours été mon rêve. Fuir cette planète mourante où des fous s’obstinent à lutter contre l’inévitable... Mais ça, c’est... au delà de tout."
"Au moins comme consultant ? Pour vérifier mes calculs et mes simulations ?"
"Non ! Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je viens. Ce truc est à moi aussi !"

Le Mycop avait finalement regagné L5-Kordylewski. Cela ne lui avait couté qu’un réservoir et deux nouveaux trous dans la coque à peine réparée. Le voyage retour avait dû se faire en scaphandre à la fin, suite à une fuite et une défaillance du système de survie. L’équipage festoyait depuis plusieurs jours déjà dans un bar douteux, repaire de tous les "récupérateurs" de la station Russe. Les bénéfices avaient été bien plus que corrects. Quatre personnes manquaient à l’appel : Yumna, Raphaël, Da Silva et Dmitry se trouvaient depuis des jours dans les niveaux supérieurs de la station. L’idée farfelue de Yumna avait semé le chaos chez les dirigeants de la station. En présence de tous les dirigeant de L5-Kordylewski, la capitaine en était à sa troisième heure de vidéoconférence avec divers responsables des Lunar United States et des Stations Orbitales Indépendantes. Elle commençait à perdre patience.
"Ecoutez, on va pas reprendre ça encore une fois !" explosa-t-elle, désignant rageusement une des multiples simulations flottant sur les écrans. "Vous avez mes chiffres, mes modèles et ils sont bons !"
"Nous avons des experts qui..."
"Des experts ! Moi aussi, j’ai des experts ! Cela fait plus de cinq ans que j’ai eu l’idée de ce projet ! Vous avez eu le temps de vérifier tous mes chiffres !"
"Madame..."
"Non, laissez-moi terminer !" fulminait la capitaine. "Nous perdons du temps ! Je vous dis qu’il y a 580 km3 de glace qui se baladent à notre porté ! Cela fait 500 000 000 000 000 litres d’eau qui n’attendent que nous ! Et vos tergiversations risquent de nous faire rater les meilleures trajectoires que j’ai passé des années à peaufiner !" Cela cloua le bec des représentants Luniens un instant. Mais bien vite, ils reprirent leurs querelles de chapelles. Dégoûtée, Yumna se rassit en compagnie de Dmitry, alors que Da Silva tentait une fois de plus de défendre le projet.
"Alors, tu en penses quoi ?" demanda-t-elle à son fidèle second, tout en suivant d’une oreille distraite les débats.
"Les Russes sont derrières nous. Ce genre de projet titanesque et fou, ça leur plaît. L’ennui c’est que la maintenance de L5-Kordylewski absorbe toutes leurs équipes et leur temps. La plus grandiose station spatiale de l’Humanité. La plus primitive et faite de bric et de broc, aussi." La capitaine grogna, découragée.
"Les autres stations sont négligeables, du point de vue des moyens... Et les Luniens sont contre, d’abord par frilosité et ensuite pour s’opposer aux Lagrangiens Russes. Par tradition, pourrait-on dire."
"Et y’a le problème du... moteur. Personne n’a jamais construit le propulseur nucléaire dont tu as exhumé la technologie. Et je pense que personne n’est chaud pour essayer..." Yumna soupira. Que soit maudite la frilosité de tous ces bureaucrates et ces soi-disant savants ! Bon. Elle avait encore un atout à jouer. Elle ne l’aimait guère, surtout depuis que Raphaël lui avait avoué les vrais raisons de sa fuite. C’était risqué. Mais mieux valait tenter le tout pour le tout. Quitte à échouer, autant que ça soit retentissant.
"Raphaël ? Tu as pu boucler ton discours ?"
"Je croyais que... qu’il était destiné à la presse ? Pour quand la mission serait acceptée..."
"Je sais, je sais..." continua la capitaine. Elle avait menti. "Tu pourrais nous le remanier et essayer d’en faire un argumentaire pour convaincre ces vieux barbons ?" Dmitry lui lança un regard bizarre. Son second, pourtant féru d’histoire, n’avait donc pas encore compris pourquoi elle avait inclus Raphaël dans la mission. Etonnant. Le jeune Lunien jeta un regard en biais aux portraits vidéo de ses ex-compatriotes. Et dire qu’il avait soigneusement évité de se faire remarquer...
"Bon, très bien." soupira-t-il. "Autant me rendre utile, hein ? En tout cas, j’espère que Da Silva va asséner assez de chiffres pour les faire changer d’avis, ou au moins me gagner un peu de temps. Je doute être capable de les faire revenir sur leur décision s’ils décident d’abandonner le projet..." La capitaine lui lança un regard perçant.
"Tu trouveras les mots, j’en suis sûr." assura-t-elle, l’œil malicieux. "Tu es doué pour ça. Et pour le discours, je suis sûr que tu sais où chercher l’inspiration." Cette remarque sibylline le glaça. Elle savait. Néanmoins, il ne pouvait plus se défiler. Lui aussi avait été conquis pour le projet fou et grandiose de sa capitaine. Et pour la première fois de son existence, il était important pour quelqu’un.

"Messieurs, cela peut paraître fou. Cela peut paraître impossible. Mais gagner l’orbite, conquérir l’espace et la Lune, cela paraissait tout aussi fou et impossible à nos ancêtres. Pourtant nous sommes là, derniers espoirs d’une Humanité dévastée par ses propres erreurs. Malgré notre Science et notre technologie, nous sommes entrés dans une ère de déclin, ne le cachons pas." Raphaël parlait depuis prêt de trente-minutes. Seul au milieu du cercle réel ou virtuel des puissants de l’Orbite et de la Lune. Sa voix claire, forte était d’une précision sans faille. Sa timidité s’était envolée aussi vite que les conversations s’étaient tues. Il captivait son auditoire malgré son jeune âge et son inexpérience.
"Malgré nos efforts, l’eau est de plus en plus rare à trouver ou à synthétiser. Nous devenons de plus en plus dépendants des trop rares commerçants martiens ou des récupérateurs de l’orbite. Mais même cette manne n’est pas inépuisable : les réserves ancestrales de l’Orbite se font rares. Les courageux Terriens ont de plus en plus de mal à lutter efficacement contre la Nanopeste. L’eau de Mars est aux mains d’isolationnistes farouches ou de religieux qui nous considèrent comme des ennemis. Nous nous replions sur nous-mêmes, chacun trop fier de sa culture et de son indépendance pour coopérer." Il fit une pause pour laisser l’auditoire prendre la pleine mesure de ses propos. En quelques phrases, il venait de les mettre face à l’inéluctable réalité : l’Humanité de la banlieue de la Terre était condamnée à plus ou moins long terme. C’était un fait dont tout le monde se doutait, que tous feignaient d’ignorer. Un sujet tabou, frustrant.
"Mais nous avons devant nous une voix de salut. Le premier pas d’un projet grandiose qui nous rendra la maîtrise de l’espace. Non pas un conflit avec Mars, comme le souhaitent certains faucons de guerre, non pas une fuite impossible vers Europe ou d’autres mondes gelés, mais un exploit scientifique et humain !" Nouvelle pause. Il bu lentement la minuscule pochette contenant les quelques centilitres d’eau qui lui avaient été alloués, luxe suprême dans cette haute sphère.
"Si nous joignons ensemble notre volonté, nos efforts et nos savoir-faire, nous pouvons réaliser ce qui n’a jamais été tenté avant. Ensembles, nous pouvons rattraper la comète découverte par le commandant Jugh et le lieutenant-ingénieur Da Silva. Si nous surmontons nos peurs et maîtrisons la technologie du moteur nucléaire de nos ancêtres, nous pouvons en altérer la course et la ramener en orbite ! L’eau qu’elle contient sera peut-être dérisoire pour nos peuples, mais elle aura été obtenue par nous seul, de manière indépendante. Et ce qui aura été fait déchiffrera un chemin pour le futur. D’autres comètes pourront être capturées. L’étude des propulseurs nucléaires nous ouvrira les portes des mondes lointains et de leur eau !" Il était temps de conclure, Raphaël planta son regard perçant dans les yeux de chacun de ces interlocuteurs.
"Alors oublions nos divergences et tentons l’impossible. Ensembles, nous pouvons concrétiser le projet du commandant Yumna Jugh. Ensembles et avec l’aide de Dieu, nous pouvons nous aventurer sur un nouveau chemin, rempli de danger mais aussi d’espoir et de gloire." Raphaël conclut par quelques remerciements, inaudibles sous les applaudissements. Le jeune homme était tout sourire, grisé.

"Comment… comment il a fait ça ?" balbutia Dmitry, applaudissant instinctivement. "Il est jeune, sans expérience. Il n’a aucune crédibilité scientifique..."
"Oh ? Tu n’as toujours pas compris ?" ricana Yumna. Son second lui lança un regard perplexe.
"C’est, au sens propre du terme, un manipulateur né. Il plait au gens. Il est jeune, beau, respirant l’assurance. Il pourrait leur vendre n’importe quoi ou presque. Je suis étonnée que tu ne l’ai pas reconnu, toi qui te prends pour un historien." Ne pouvant résister, elle farfouilla dans ses poches pour en retirer une relique : une pièce argenté, qu’elle fit flotter jusqu’à son vieux compère.
"Un souvenir que j’ai trouvé lors d’une récupération." commenta-t-elle. _ "J’ai fait des recherches pour savoir ce que c’était... C’est une pièce d’un demi-dollar des anciens États-Unis d’Amérique. Tu remarques quelque-chose ? C’est pas évident, mais avec une photo à coté..." Dmitry était blême, son regard allant sans cesse de la pièce à Raphaël.
"Il fallait bien qu’ils maintiennent leur diversité génétique, surtout après leur pogrom ethnique..." continua la capitaine. "Ils ont toujours aimé leurs héros. Et ils avaient visiblement en réserve quelques sympathiques biotechnologies."
"Raphaël est... est..."
"Un clone, apparemment. J’ai d’abord pensé à un sosie, mais il me l’a confirmé."
"Ils ont cloné Kennedy !?!"
"Oui, mais comme toutes créatures issus de savants fous, il leur a échappé. Maintenant, c’est mon officier de liaison. Ça le fait, hein ?"

Grâce aux efforts de Raphaël, le projet fut adopté et une coopération historique dans l’Orbite Terrestre commença. Conformément aux plans de Yumna, la construction d’un titanesque vaisseau débuta dans les docks orbitaux de L5-Kordylewski. Quelques ingénieurs venus de la Lune gagnèrent la station afin de concevoir les systèmes de gestion de l’environnement qui allaient abriter les astronautes durant un long, très long voyage. La Terre envoya quelques expéditions récupérer du combustible nucléaire dans les ruines de l’ancienne civilisation. Le propulseur nucléaire était le défi majeur. Bien que le principe fut connu et que moult sondes (et quelques véhicules expérimentaux ou militaires) aient utilisé des réacteurs nucléaires pour obtenir de l’électricité, pareil système n’avait jamais été utilisé pour la propulsion. Surtout pas à cette échelle. Alors que le vaisseau n’était pas encore baptisé, les ingénieurs Luniens appelaient avec humour cette partie la "Lance de Longinus". En effet, ce propulseur nucléaire n’était pas conçu pour être utilisé sur le vaisseau. Il était là pour "poignarder" la comète. Ensuite, il s’allumerait et dévierait lentement, inexorablement, le bolide gelé vers l’Orbite Terrestre. D’un commun accord, les ingénieurs et mécaniciens jugeaient le projet complètement fou et dangereux. Pourtant, théoriquement, cela marcherait. Yumna et Da Silva inspectaient le vaisseau proprement dit. Il avait été relativement aisé à réaliser : ce n’était qu’un bâtiment marchand racheté à un négociant qui faisait le trajet Mars-Lune. La reconfiguration du navire avait été brève et les techniciens configuraient ses systèmes sous l’inspection de Da Silva. Il avait fallu toute l’obstination de Yumna et le charisme de Raphaël pour maintenir le projet dans les mains de ses instigateurs. Les gouvernements qui en façade coopéraient, essayaient évidemment de tirer la couverture à eux et d’imposer un équipage choisi par leurs soins. Un consensus s’était toutefois dégagé. Yumna restait la capitaine, indéboulonnable de par son statut de découvreuse de la comète et d’instigatrice de l’expédition. Elle avait réussi à imposer Da Silva, du fait de son expérience. De plus, sa présence flattait les Terriens. Hélas, Dmitry ne serait pas du voyage. Jugé trop vieux et trop... corpulent pour les équipements standards. De plus, il ne le regrettait qu’à moitié : il devenait de plus en plus casanier et les risques insensés que prenaient Yumna étaient mauvais pour son cœur. Enfin, il savait que Yumna aurait besoin de quelqu’un qui la connaissait bien au poste de contrôle-mission ici, sur L5-Kordylewski. Raphaël avait lui aussi réussi à obtenir sa place à bord, on ne sait comment. Par contre, aucun autre membre du Mycop n’avait été autorisé à se joindre à l’expédition. La Lune avait également imposé deux autres membres d’équipage. Le colonel William T. Young et son assistant le premier-lieutenant Mitchell Windler. Les deux hommes faisaient froid dans le dos à Raphaël, qui faisait tout pour les éviter. Malaise partagé par ces ex-compatriotes. Le colonel en particulier, le regardait d’une manière glaciale. Visiblement, celui-ci savait tout du passé du jeune homme... Les deux Luniens étaient ajoutés à l’équipage comme pilotes, au grand dam de Yumna. Mais avec leur grade, leur maintien, leur rigidité, ils puaient les services militaires. L5-Kordylewski fournissait aussi deux autres membres d’équipage : Irwin Kortoff et Silena Terechkova, des techniciens chargés des systèmes de survie et de la propulsion. Diverses stations orbitales mineures de l’Orbite Terrestre qui contribuaient de manière marginale au projet avaient réussi à imposer le Docteur Wi Saho, un scientifique de renom, légendaire pour ses connaissances en exogéologie et en biologie hydroponique. Il serait l’officier scientifique de la mission.

"Grrrr... ça va être juste, très juste." pesta Yumna, en recommençant pour la centième fois une simulation de trajet. "Cinq ans que je cherche de quoi aller jusqu’à notre comète et je le trouve trop tard de quelques mois !"
"Nous ne pouvons pas l’attraper ailleurs ?" demanda Da Silva.
"Non. Pour avoir la bonne vitesse pour nous caler sur la comète, nous devons utiliser la Lune comme fronde orbitale pour gagner Mars. Là, nous pourrons utiliser la gravité locale pour accélérer encore et corriger notre cap... L’ennui c’est que le vaisseau ne va pas être terminé à temps et je ne trouve pas de trajectoire aussi bonne... ça risque d’allonger de plusieurs mois le voyage, ce qui va nécessiter encore plus d’oxygène, d’eau et de vivres à charger... Et on a déjà explosé le budget." L’ingénieur informatique se plongea dans les calculs. La navigation n’était pas son point fort, mais comme tout était prêt au niveau du système, il n’avait rien à faire avant le départ. Il refit quelques simulations, modifia quelques paramètres.
"Yumna, le but c’est d’arriver à temps sur Mars pour se catapulter correctement sur la comète ?"
"Oui... J’ai essayé un trajet par Venus, mais on perd des mois et des mois..."
"Comme ça, ça n’irait pas ?" demanda timidement l’ingénieur et montrant une simulation. La capitaine soupira.
"Si, bien sûr. Ta simulation est bonne. Mais jamais nous n’atteindrons pareille vitesse en partant de la Lune. Même avec l’effet de fronde gravitationnelle..."
"Hummm... Le problème c’est donc la propulsion initiale..." L’ingénieur re-essaya quelques orbites initiales afin de gagner la vitesse manquante... Sans succès. Il trouva une solution, déjà explorée par Yumna, mais le trajet nécessitait d’utiliser la Terre dans une manœuvre de fronde gravitationnelle... Impossible vu la densité des débris en orbite autour de la planète mère. Da Silva se laissa flotter, épuisé, bercé par les jurons étouffés de Yumna. Une ombre passa devant l’un des hublots du poste de pilotage. Un des manœuvres qui finissait l’énorme propulseur nucléaire...
"Eh ! Yumna... Le truc géant pour dévier là comète... ça pourrait pas faire un réacteur d’appoint pour le vaisseau ?" La capitaine lui lança un regard noir.
"Ce truc balance des bombes à fusion ! L’accélération nous tuerait !"
"Même en réduisant la puissance de la première charge ?" La capitaine allait protester. Mais elle s’arrêta et reconsidéra l’idée.
"Va me cherche Irwin, Silena et les responsables du chantier. Je veux faire quelques simulations..."

Un mois plus tard, le navire et la "Lance" étaient prêts. Celle-ci était de fait le plus grand appareil spatial jamais conçu par l’Homme : près de neuf-cent mètres de long. En comparaison, le vaisseau habitable était ridiculement petit, un rémora collé à la gigantesque structure nucléaire. L’expédition allait partir à la poursuite de sa glaciale chimère, accrochée à ce Léviathan.
"Bienvenue à bord du Tantale !" lança joyeusement Yumna en accueillant tous les membres de l’équipage pour le briefing final.
"Qui a choisi le nom ?" grogna Saho Wi, qui connaissait ses classiques. _ "Vous voulez nous porter la guigne."
"Bah, les Luniens ont bien baptisé le propulseur d’après une arme qui a empalé leur sauveur..." ricana Iwrin en sortant un flasque de vodka, s’attirant les regards outrés du colonel Young. Raphaël essayait de se faire tout petit, évitant les regards de ses ex-compatriotes. Peine perdue, il attirait naturellement la sympathie des autres membres de l’équipe et donc l’attention. Le briefing tourna vite à la fête sous l’impulsion des deux techniciens Russes.
"Commandant, il nous faut impérativement instaurer plus de discipline." tonna Young, fusillant du regard les autres membres de l’équipage.
"Oh, laissons-les... C’est la dernière fois que nous avons l’occasion de nous amuser et de faire la fête avant notre longue plongée dans la froideur de l’espace..." Le militaire renifla d’un air méprisant. Visiblement, il n’aimait pas non plus la capitaine Yumna, trop relâchée à son goût. Et il n’avait pas l’habitude d’obéir à une civile, une femme en plus ! Vexé de ne pas avoir de soutien de l’autorité suprême à bord, il claqua les talons (une gageure en apesanteur) et annonça à la cantonade qu’il allait vérifier les paramètres de vols. Son assistant quant à lui semblait moins coincé et plus enclin à se mêler à l’équipage, se laissant dérider par les pitreries des ingénieurs. Yumna contempla un instant son équipage. Le voyage allait être long et mouvementé. Pourraient-ils vivre ensembles dans ce minuscule cercueil de métal pendant des mois ?

Le départ du Tantale avait été à la fois extrêmement médiatisé et à la fois fort discret sur la trajectoire qu’il emprunterait. Après tout, ils allaient allumer un réacteur nucléaire au dessus de la Lune. Depuis quelques heures, le vaisseau était en orbite lunaire, se préparant pour la désorbitation avec effet-catapulte. Adieu esprit de fête et tension entre membres de l’équipage : tout le monde était professionnellement concentré sur ses tâches.
"Orbite finale."
"Propulsion standard activée."
"Désorbitation programmée." Yumna confirma que tout était bon. D’un signe de tête elle demanda à Da Silva d’activer le programme automatique qui allait maintenant piloter le vaisseau.
"Tous est bon, on y va." annonça-t-elle à la cantonade. "Tous le monde à la piscine, accélération finale dans trente-cinq minutes." L’équipage obéit, exécutant les ordres de nombreuses fois simulés. C’est à regret que Yumna et le colonel Young s’arrachèrent à leurs sièges de pilotage. Aucun des deux n’aimait confier le pilotage à une machine... Mais aucun humain ne serait en mesure de survivre à l’accélération dans le cockpit. L’activation de l’immense réacteur nucléaire allait provoquer une poussée et une accélération brutale pendant environ 100s. Pour survivre, l’équipage devait gagner un module spécialement conçu et amarré à leur navire. Ce n’était qu’un cylindre sur vérins, capitonné et avec d’étranges couchettes ressemblant bien trop à des cercueils aux yeux de l’équipage. Ils s’y installèrent à toute allure, trimant pour quitter leurs scaphandres et enfiler les vêtements anti-G. Mais le pire restait à venir.
"Tous le monde est bien installé ?" demanda Da Silva.
"C’est si confortable que c’en est presque indécent." ricana Irwin. Les autres confirmèrent qu’ils étaient correctement sanglés dans leurs boîtes.
"Allez, envoie la confiture..." L’ingénieur obéit et appuya sur un bouton. Le vrombissement des pompes retentit dans la pièce exigüe. Un liquide rosâtre et gluant commença à remplir la pièce, collant aux parois, flottant.
"Beurk, c’est toujours aussi répugnant..."
"Cela pourrait être pire, ça pourrait avoir du goût."
"Evitez de parler et préparez-vous ! Ça arrive !" Le liquide gélatineux finit par envahir toute la cabine, chassant l’air. Tous les membres d’équipage se forcèrent à l’aspirer, l’avaler, le respirer. Ils ne pouvaient plus bouger. Respirer le fluide respiratoire était extrêmement pénible. L’impression de se noyer était particulièrement dérangeante et s’ils n’avaient pas étés confortablement sanglés, nombreux sont ceux qui se seraient débattus. Impossible de communiquer, également. Les sons étaient en plus transmis bizarrement dans l’environnement gélatineux. Les pompes finirent par s’arrêter. Tous les astronautes sentirent des piqures, quand des systèmes médicaux automatiques leurs injectèrent des tranquillisants et des antidouleurs. Puis l’attente, dans cet univers flou, cotonneux et étouffant. Obéissant à son programme, le Tantale termina sa désorbitation à l’heure dite et envoya une instruction à la Lance de Longinus. Une micropastille de Deuterium-Tritium fut injectée dans le système propulsif. Un système de laser déclencha alors la fusion. L’explosion fut terrifiante, mais les blindages et les champs magnétiques avaient été conçus expressément pour renvoyer le souffle dans un seul sens. Le vaisseau bondit vers les étoiles.

Le réveil fut rude. Tout le monde avait perdu connaissance lors de l’accélération nucléaire. Le fluide respiratoire suroxygéné et anti-G avait rempli son office et tout l’équipage était en vie... Ce qui n’empêchait pas celui-ci de le maudire en vomissant les infâmes filaments gluants coincés dans leur gorge. Le Dr. Wi Saho faisait office de médecin de bord et il dû soigner moult bleus, foulures et escarres dus à l’accélération. Silena Terechkova eu la désagréable et douloureuse surprise de voir son genou droit complètement disloqué. Impossible cependant de faire demi-tour. Guidée par radio, le Dr. Saho lui fit subir une intervention chirurgicale pour installer des attelles latérales et pour empêcher l’aggravation de la blessure. La mécanicienne allait cependant souffrir tout le reste du voyage. Par chance, cette blessure était moins gênante en apesanteur.
"Nous avons réussi..." lança Yumna après une rude journée passée à vérifier le vaisseau et sa trajectoire. "Nous sommes dans les rails, et dans les temps."
"Arrivé prévu sur Mars dans 88 jours." confirma Da Silva. "Ça va en surprendre plus d’un !"
"Oui, avec ce nouveau propulseur, l’espace lointain s’ouvre à nous. Même si nous n’arrivons pas à dévier la comète, nous avons offert à l’humanité une nouvelle manière de voyager. Qui sait, on finira peut-être par enfin coloniser Europe !"
"Voyager comme ça ? Plus jamais !" protesta Raphaël. "Ce fluide est une horreur et j’ai l’impression de m’être fait tabasser ou piétiner !"
"Chochotte !" ricana Da Silva. Yumna capta alors l’éclat de pure rage de son copilote, le froid colonel Young. Oui, il connaissait bien Raphaël...

Une semaine passa. Puis deux. Même en vérifiant et revérifiant le vaisseau et le propulseur, l’équipage finissait par être désœuvré. Leur effroyable système de propulsion avait beau avoir énormément réduit la durée du trajet, l’ennui s’installait. L’inactivité pesante causait inévitablement des conflits entre les membres d’équipage. Des groupes s’étaient formés, ou plutôt se renforçaient. Le noyau des membres du Mycop, les Luniens et le Dr. Saho et les ingénieurs Russes. Yumna ne passait pas une heure sans fulminer contre les crises d’autorité et les pinaillages du colonel Young. Celui-ci tuait manifestement le temps en inspectant tout et tout le monde. Da Silva vérifiait et re-contrôlait sans cesse les trajectoires, s’isolant dans des univers virtuels et des chiffres. Le premier-lieutenant Windler entretenait quant à lui son physique et passait son temps à la salle de sport du vaisseau. Le grincement des machines conçues pour aider à lutter contre les effets délétères de l’apesanteur portait sur les nerfs de tout le monde. Ou presque : Irwin Kortoff avait plus ou moins relevé Silena Terechkova des inspections de routines de la machinerie, par gentillesse ou machisme. La mécanicienne blessée trainait donc souvent dans le compartiment sportif, admirant le corps splendide du premier-lieutenant au travail. Ajoutons à cela le Dr. Saho qui poursuivait quelques mystérieuses expériences en hydroponique et saoulait tout le monde de propos abscons et effroyablement techniques lors des rares repas pris en commun. Bref, tout le monde était sur les nerfs, malgré les efforts de Raphaël pour maintenir l’équipage soudé. Les psychiatres en liaison radio sur L5-Kordylewski s’arrachaient les cheveux et fulminaient à propos de cet équipage choisi pour des raisons politiques. Mais malgré tout, il s’agissait d’astronautes professionnels. Malgré les disputes, les bouderies et les détestations, le navire avançait sans faille vers son objectif : l’orbite martienne. Certes, le voyage ne fut pas agréable, mais tous souhaitaient "réussir la mission malgré ces incapables !". Au final, aussi mal fichu que fut l’équipage, il fonctionna, chacun cherchant à démontrer son professionnalisme. Au fil du temps, un nouveau groupe émergea, Raphaël, Mitchell et Silena s’entendant relativement bien et surtout n’ayant de grief à priori contre personne. Ils furent le liant qui maintint les inimitiés au plus bas. Ce fut cependant avec un grand soulagement que l’annonce de l’arrivée à proximité de Mars fut accueillie.

"Bien joué tout le monde." annonça Yumna lors d’une petite fête impromptue pour remonter le moral à tout le monde et ressouder l’équipage.
"Il faudra tout de même faire quelques corrections de cap." coupa le colonel Young, s’attirant un regard noir de la part de la capitaine. "Je m’en chargerai, bien sûr..."
"Faîtes donc, je ne voudrais pas que vous rouillez. Qui sait, l’étrange plat du Dr. Saho pourrait très bien me clouer au lit..." Raphaël soupira. Décidément ces deux là... Le scientifique se récria évidemment, arguant la qualité nutritive de sa tambouille. Tout le monde remarqua l’absence d’argumentation sur les qualités gustatives de la chose. Mais personne ne contredit le Dr. Saho : il avait fait un bel effort en ce jour de fête, en rajoutant une sauce particulièrement épicée qui masquait à merveille la fadeur des autres aliments.
"Quel dommage que nous allions si vite..." lança Da Silva. "Sinon, nous aurions pu embarquer Chakib... Je suis sûr que cela lui aurait plus."
"Chakib ?"
"Chakib Darwich, l’autre découvreur de la comète. C’est d’ailleurs lui qui l’a nommée la Perle de Dayena, en cadeau à la fille qu’il courtisait. Franchement, ça c’est de la méthode de drague !"
"Jamais mon gouvernement n’aurait accepté que ce fanatique religieux martien monte à bord !" tonna le colonel Young. "Ces barbares nous interdisent déjà l’accès à l’eau vitale de Mars... Alors qu’ils peinent à l’exploiter eux-mêmes !"
"Ces fanatiques religieux, comme vous dîtes, ont pris un risque effroyable lors de l’Exode, comme les japonais." grinça Yumna. "Un risque qui a payé. Au lieu de se contenter de monter en orbite ou de coloniser la Lune si proche, ils se sont courageusement élancés dans l’espace et ont réalisé l’un des plus grands rêves de l’Humanité."
"Ils pourraient tout de même partager leur succès." intervint Mitchell, volant à la rescousse de son chef. "Ils pourraient partager leurs ressources ou du moins en faciliter le commerce..."
"N’oubliez pas que ces colons descendent soit de religieux persécutés soit d’une culture isolationniste et repliée sur elle-même. Et les survivants de l’Orbite Terrestre descente tous de cultures dîtes occidentales. Il est normal qu’ils ne nous aiment pas et qu’il n’aient aucune confiance en nous..." Tous méditèrent en silence ces paroles.
"En tout cas, nous avons obtenu tous les sauf-conduits pour utiliser Mars comme tremplin gravitationnel et... pivot pour notre expéditions. Grâce à Chakib."
"Hummm... Je préférerais quand même être aux commandes et vérifier tout ça." grommela Young. "Non pas que je n’ai pas confiance en votre ami, mais j’ai peur des excités de la gâchette d’en bas. Je n’ai pas envie de me prendre un laser japonais ou un missile musulman à cause de l’erreur d’un officier local..."
"Comme vous voulez, mais pour l’amour de Dieu ne fâchez pas nos hôtes, même si nous ne faisons que passer dans le voisinage !"

L’arrivée à proximité de la planète rouge donna un coup de fouet à l’équipage, après ces longs mois d’inactivité. Tout le monde était stressé et vérifiait mille et une fois les appareillages et les trajectoires. Le colonel Young en particulier simulait quelques trajectoires d’approche, pour le cas où un changement de cap brutal serait nécessaire. Il inspecta également les codes de Da Silva, notamment les émissions radio cryptées à destination de Mars, qui identifiaient le vaisseau. La Lune avait déjà officiellement perdu quelques vaisseau-marchand un peu trop aventureux. Et officieusement, le colonel savait que quelques expéditions militaires dîtes "pré-colonisatrice" n’étaient jamais revenues.
"Tout me semble en ordre." lança-t-il. "Commandant Jugh, je vous laisse les commandes et la passerelle. J’aimerais me détendre et me reposer avant la manœuvre de fronde orbitale." Yumna acquiesça, ravie d’avoir un peu de tranquillité dans son poste de pilotage.

Le colonel frissonna de plaisir anticipé. Sa gloire serait éternelle. Il se rendit dans les quartiers de l’équipage, s’emparant d’une trousse de toilette à l’aspect anodin. Son contenu semblait lui aussi banal. A part que le dentifrice aurait empoisonné le malheureux qui aurait essayé d’y goûter : il s’agissait d’une pâte explosive. Quant à ce qui semblait être une bombe de gel à raser... Il s’agissait tout simplement de la plus terrible arme de l’humanité. Le militaire gagna ensuite la zone réserve, déserte vu les occupations de l’équipage. Là, il rejoignit le premier-lieutenant Mitchell près d’un sas.
"Vous avez modifié les systèmes d’alarme du sas ?"
"Oui, colonel. L’ouvrir ne sera pas enregistré dans le livre de bord non plus." Le jeune homme hésita. Il avait accomplit sa tâche, comme l’avaient ordonné ses supérieurs sur la Lune. Il n’avait normalement plus aucun rôle à jouer et n’était au courant de rien sur la suite de la mission secrète. Mais il avait eu amplement le temps de réfléchir et de sonder son supérieur. Et ses hypothèses lui déplaisaient.
"Colonel... qu’allez-vous faire exactement ?" osa-t-il demander à son supérieur qui enfilait un scaphandre de sortie.
"Cela ne vous regarde pas." tonna son supérieur. "Sachez juste que l’intégrité du vaisseau ne sera normalement pas rompue. Nous pourrons peut-être même finir cette mission débile avec la comète !"
"Euh... Tant mieux colonel. C’est une mission héroïque et grandiose, non ?"
"Peuh ! Une chimère, une lubie d’intellectuels et de pilleurs d’épaves à moitié fous ! Pour nous, c’est juste une opération de communication, cette coopération de façade ! Et l’occasion de frapper ces enfoirés de martiens un grand coup !" Le premier lieutenant Mitchell sentit la boule dans son estomac se faire encore plus lourde. Il avait bien saisi la personnalité de son chef.
"Sauf votre respect, mon colonel, nous sommes en paix avec Mars et..."
"Et ils persistent à ne pas nous laisser nous poser sur leur sale cailloux rougeâtre ! Bon dieu, mais vous avez vu ces calottes de glaces qui n’attendent que nous !"
"Euh..."
"Et bien, ils vont regretter de ne pas avoir cédé ! S’ils nous interdisent l’accès à leur eau, on va leur interdire aussi !" Cette fois, Mitchell savait. Sa pire hypothèse. Le colonel et les militaires Luniens voulaient porter un coup fatal à Mars. Pourtant, le vaisseau ne semblait pas emporter d’armes. Même la Lance de Longinus ne pourrait provoquer qu’un désastre local. L’humanité n’avait conçut qu’une seule chose capable d’anéantir la vie sur une planète et qui était aisément, trop aisément transportable.
"Colonel... Avez-vous des éléments de la Nanopeste ?" Ce fut l’ultime erreur de Mitchell. Choqué par le comportement de son supérieur, par le plan effroyable de sa Nation, il croyait pouvoir raisonner, s’expliquer avec le colonel. Et si ça échouait, il s’interposerait : il était plus jeune, plus rapide, plus fort. Le colonel ne lui en laissa pas le temps. D’un mouvement vif, il sortit de sa trousse ce qui semblait être un rasoir électrique. C’était bien électrique : Mitchell sentit la morsure des aiguilles d’un taser avant d’être assommé par l’engin. Young dû traîner et arrimer dans le sas le corps animé de convulsions de son ex-camarade. Il devait hélas faire disparaître le jeune homme. Voilà qui n’était pas prévu et posait un problème. Par chance, l’Espace était un merveilleux dissimulateur de corps... Il activa le sas et traîna le premier lieutenant à l’extérieur. Celui-ci se débattit. A l’intérieur de l’appareil, il ne portait pas de scaphandre, sauf durant les manœuvres. Dommage pour lui, elles n’avaient pas encore réellement commencé. Le jeune homme agonisa avec violence. Ce ne fut pas beau à voir, les différences de pression causant d’affreuses lésions au corps, notamment aux yeux. Surmontant son dégout, le colonel empoigna le corps. Après quelques pas, il trouva la cible : un réservoir qui avait contenu de l’eau lors du voyage. Il était quasi-vide, donc non-vital pour le vaisseau. Le colonel y amarra le cadavre. Ainsi que sa petite surprise pour Mars : un tube scellé, contenant un échantillon parfaitement fonctionnel de nano machines terrestres. La terrible nano-peste qui avait détruit les ressources de la Terre allait s’abattre sur Mars. Si la Lune ne pouvait pas avoir leur eau, personne ne l’aurait, surtout pas ces fanatiques musulmans. Il répandit sa pâte explosive comme lui avait indiqué les ingénieurs des services-secrets et plaça un détonateur contrôlé à distance. Déclencher l’explosion arracherait le réservoir, qui tomberait rapidement vers l’atmosphère martienne. Un regrettable accident. Le tube de nano machines était conçu pour résister à une rentrée atmosphérique, se pelant comme un oignon au cours de la chute. L’impact briserait son noyau final, répandant un gel de nano machines ultra-concentré. Ensuite, le programme autoréplicatif et la virulence des nanos feraient le reste. Peu à peu, elles transformeraient Mars en un autre Enfer, détruisant les réserves d’eau de la planète, les transformant en poison. Le colonel Young ne verrait sans doute pas la transformation fatale de Mars de son vivant. Mais il laisserait à ses enfants un univers purgé de la menace de ces fanatiques égoïstes. La Lune n’importait qu’un minimum d’eau de la planète rouge. Elle saurait sans nul doute s’en passer. Il eu soudain un doute : le poids imprévu de son second allait-il changer le plan soigneusement calculé ? Sûrement pas, mais autant ne pas prendre de risque. Il rajouta un peu plus d’explosif pour être sûr de bien faire s’éjecter le réservoir. Quelques minutes plus tard, il était de retour à bord. Maintenant, il lui faudrait un moyen d’expliquer la disparition de Mitchell. Il plaça le restant de son explosif dans le sas, un peu sur chaque porte. Voilà un futur incident de décompression. Un mince sourire illumina son visage en lame de couteau.

Le Tantale se glissa doucement dans l’orbite martienne, ils allaient frôler la planète rouge et utiliser sa gravité pour changer leur cap et gagner un peu plus de vitesse.
"On est en bonne voie." déclara Yumna, presque couchée sur les commandes.
"J’ai le contact radio avec Mars." annonça Da Silva.
"Je m’en suis rendu compte." confirma le colonel Young. "Nous sommes suivis par radar et par laser du ciblage. J’espère que vous avez les bons codes d’identification, monsieur Da Silva."
"Evidemment." grogna l’informaticien en pressant une touche d’un geste théâtral. Il ne se passa rien de visible, mais l’équipage poussa intérieurement un soupir de soulagement. Le vaisseau bascula, activa ses propulseurs et s’engagea sur son cap d’approche finale. Le colonel Young égrainait mentalement les secondes. La mise à feu des explosifs était particulièrement vicieuse. Le détonateur radio était conçut pour s’enclencher en recevant les codes de demande d’autorisation d’insertion orbitale. En un sens, c’était Da Silva qui venait de détruire Mars en activant un compte à rebours. Trois minutes quarante quatre plus tard, au moment où le vaisseau était au plus proche de Mars et où le réservoir assassin était dans l’axe idéal, les explosifs se déclenchèrent.

L’explosion ébranla brutalement le vaisseau. Des alarmes se mirent à mugir, des voyants à clignoter. Des chocs secouèrent l’appareil. La trajectoire parfaitement maîtrisée vira au chaos. L’équipage était brinquebalé dans tous les sens, d’étranges mouvements de tangage et de roulis secouant le vaisseau.
"Explosion au niveau des réservoirs !" hurla Da Silva. "Décompression dans la soute des entrepôts ! On perd de l’air !"
"On vrille ! Colonel, j’aurais besoin d’un coup de mains, là !" tonna Yumna en s’escrimant sur les commandes.
"Je compense le tangage." grogna le militaire. Même lui avait été surpris. L’explosion avait été beaucoup plus forte. Et son faux accident de décompression déstabilisait trop l’appareil. Il avait dû avoir la main lourde.
"Il s’est passé quoi ?" cria Raphaël en déboulant sur la passerelle.
"On verra plus tard ! Il faut à tout prix nous réaligner avec la trajectoire. Sinon, on risque d’heurter Mars !"
"Ou de se faire éjecter n’importe où..." pesta Young. "Da Silva, coupez-moi ces alarmes, on ne s’entend plus penser !"
"Ici Irwin !" crépita soudain la radio. "Nous sommes au niveau des entrepôts. On a perdu un sas. Les deux portes arrachées. On isole le secteur pour pas perdre tout l’air !"
"Merci ! Grouillez-vous ! La fuite d’air nous déstabilise." Grâce aux efforts conjugués des pilotes et des mécaniciens, le roulis s’atténua. Peu à peu, l’équipage reprenait le contrôle du vaisseau. Sous eux, Mars paraissait dangereusement proche. Il y eu encore quelques vibrations, principalement dues aux corrections brutales de cap effectuées par les pilotes. Puis les voyants d’alarme cessèrent leurs clignotements frénétiques.
"Retour à trajectoire initiale." annonça Yumna dans un soupir. "On est vivants et la mission peut se poursuivre."
"Nous avons perdu 1.3% de notre vitesse, mais on est encore dans la marge." confirma Young.
"Irwin ! Silena ! Au rapport !"
"Section D-4 à D-6 endommagées, commandant. Dégâts exacts inconnus mais nous avons un trou béant à la place du sas en D-5." crépita la radio. "Nous les avons scellés et nous avons coupé tous les circuits non-vitaux afin d’éviter un feu électrique." Apparemment, il allait falloir un peu de temps pour avoir un compte-rendu détaillé des dégâts.
"Da Silva, une idée sur ce qui a pu se produire ?" demanda la commandante.
"Un missile ou un laser martien ?" supposa le colonel Young.
"Non, nos codes ont été acceptés. J’ai d’ailleurs le contrôle orbital de Mars en liaison. Visiblement ils ont vu que nous avions des problèmes."
"J’ai aussi deux fois plus de ciblages lasers et de radars verrouillés sur nous..." annonça Young.
"Bordel ! J’espère qu’ils n’ont pas cru qu’on lançait une bombe ou je ne sais quoi !" pesta la commandante. "Da Silva ! Mettez Raphaël en liaison avec eux et rassurez-moi tout ce beau monde. Pas la peine de donner raison au colonel et de se manger un missile en plus."
"Je vais voir si je trouve la cause de cette explosion." annonça Young en activant une console. Une parfaite occasion de peaufiner son alibi. La radio s’alluma une nouvelle fois.
"Commandant ! On a... un grave problème." annonça Irwin d’une voix pleine d’angoisse. "Je crois... Je crois qu’on a perdu le premier-lieutenant Mitchell..."
"Quoi !" s’écrièrent en cœur tous les occupants de la passerelle.
"Nous ne le trouvons nulle part... Et son planning indique qu’il devait justement vérifier les réservoirs d’eau D-5H6 et D-5H7..."
"Je... vois." déglutit la commandante. "Il aurait été... aspiré par la décompression du à l’explosion ?"
"C’est ce que je pense. Je n’ai aucune preuve, mais... Silena fouille et refouille le vaisseau. Il n’est pas si grand. Nous l’aurions trouvé." Une chape de plomb s’abattit sur le poste de pilotage.

Faute d’une explication plus cohérente, les membres de l’équipage conclurent à une collision avec une météorite non-détectée. Événement fort improbable, mais le seul pouvant expliquer l’explosion. Le corps de Mitchell ne fut jamais retrouvé. Irwin ressouda tant bien que mal la coque éventrée au niveau du sas. Silena ne pût l’aider : la mécanicienne était complètement effondrée depuis la disparition du premier-lieutenant. Visiblement leurs liens étaient beaucoup plus forts que ne le pensait le reste de l’équipage. Pendant ce temps, un tas de débris, jugés inoffensifs par les contrôleurs spatiaux martiens, s’abimèrent dans l’atmosphère de la planète rouge. La plupart s’y désintégrèrent rapidement. Mais comme prévu, l’un d’eux traversa la mince atmosphère martienne et heurta brutalement le sol. Il creusa un petit cratère, faisant fondre au passage le permafrost du sol rougeâtre. Il s’agissait d’une petite sphère crevassée, même pas grosse comme le point. Elle se fendilla en refroidissant sur le sol de la planète gelé. Comme prévu par les ingénieurs qui l’avaient conçue. Un mince filet gélatineux noirâtre, métallique, commença à s’écouler des fissures. La plus ingénieuse et la plus mortelle création de l’homme venait de se poser sur Mars.

Malgré l’incident, le Tantale se maintint dans un alignement correct. Le vaisseau vibrait et grognait un peu, mais la trajectoire fût confirmée correcte par tous les ordinateurs et toutes les mesures. Quelques coups de propulseur pour ajuster le cap firent vrombir le navire, mais aucun voyant critique ne s’alluma. Utilisant Mars comme tremplin, le vaisseau prit son essor et bondit hors du plan de l’écliptique, se plaçant sur sa trajectoire finale : l’interception de la comète. Le voyage allait durer un peu moins d’un mois. Une fois le trajet verrouillé, l’équipage s’attela à l’inspection du bâtiment blessé.
"Je n’aime vraiment pas ça..." murmura Irwin. "Ces grincements, ces vibrations... Ce n’est pas normal. Pourtant, je n’ai aucune alarme, aucun voyant. Da Silva, tu pourras vérifier les programmes de diagnostic ?"
"Oui, je dois avouer que j’ai pas mal de bugs en suspens..." avoua l’ingénieur. "L’accident plus le fait d’avoir coupé les circuits en urgence ont pas mal secoué le système et la configuration."
"Da Silva, passe ça en prioritaire. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des systèmes de diagnostic à moitié fiables."
"J’ai encore une mauvaise nouvelle..." intervint Raphaël. "J’ai fait un diagnostic des systèmes de communications. C’est mon boulot, après tout... Et j’ai constaté que nous sommes sur auxiliaire, et à puissance minimum, encore..."
"Quoi !?!" s’exclama l’équipage.
"L’explosion ou un débris a arraché l’antenne principale et désaligné l’antenne secondaire. Et pour couronner le tout, je perds du jus, je ne sais pas où."
"Ce qui veut dire..."
"Plus de contact avec l’Orbite Terrestre. J’ai encore Mars dans ma ligne de mire, mais vu notre trajectoire, ce n’est qu’une question d’heures avant que je perde le contact... A moins qu’Irwin sorte me donner quelques coups de marteau dans l’antenne." Un silence pesant s’abattit dans la cabine.
"Bon. Calmons-nous." fit par déclarer Yumna. "Pour la communication, ce n’est pas si grave, nous pouvons nous passer du contrôle mission. Transmets juste un message via Mars annonçant que nous sommes en vie et qu’on continue. Nous réparerons ça plus tard. La priorité va au diagnostic de la coque et des circuits électriques. Et au débuggage des systèmes de diagnostics."
"Oui, commandant !" s’écrièrent en cœur tous les membres d’équipage. Des ordres. Des tâches éreintantes. Voilà qui leur éviterait de penser au sort du malheureux Mitchell.

Young avait offert d’aider Da Silva avec le système informatique. Bien que non-spécialiste, il venait de la Lune, célèbre pour sa technologie avancée. Le vieux militaire se débrouillait : ses classes sur la guerre numérique se révélaient utile pour relancer les systèmes du vaisseau. Et surtout pour couvrir ses traces. De plus, sa mission terminée, le colonel n’avait rien contre rentrer chez lui en un seul morceau. La comète pourrait faire un joli bonus. Il constata avec aigreur que les problèmes causés aux systèmes de diagnostics étaient en grande partie de sa faute. Il les avait trop bien sabotés pour couvrir sa mission et faire croire à un accident. En tous cas, ça occupait l’ingénieur informaticien, le concentrant sur la résolution des problèmes plutôt que sur leur cause. Mais il y avait un autre souci. Young avait eu la main lourde, et pas qu’en informatique. Les dégâts subis par le vaisseau indiquaient qu’il avait un peu forcé sur la dose d’explosifs. Le colonel appréhendait la sortie extravéhiculaire d’Irwin et ce que pourrait découvrir l’ingénieur. Il ne pouvait hélas pas se démultiplier pour... encadrer le mécanicien. De plus, un autre "accident" aurait l’air effroyablement suspect. Plus qu’à espérer que l’ingénieur-mécanicien se contente lui aussi de réparer plutôt que d’analyser.

Irwin contemplait l’immensité de l’espace, priant silencieusement une vague divinité de prendre soin de l’âme du Lunien décédé. Mars n’était déjà plus qu’un petit disque rouge dans le lointain. En scaphandre, surchargé d’outils et d’appareils de diagnostic, il ressemblait à une étrange araignée métallique progressant sur la coque qu’il remontait en direction des avaries. Levant la tête, il constata que la Lance de Longinus était apparemment intacte et toujours reliée au vaisseau. Tant mieux. Sans elle, plus de mission. Plus de vaisseau aussi, si jamais il y avait un problème sérieux là-bas. Progressant avec peine, il finit par gagner la partie dévastée du navire. Il grogna. La zone autour de l’ex-sas avait été complètement arrachée. La soute s’ouvrait sur le vide. Il aurait presque gagné du temps à passer par là... Mais ce n’était pas le seul endroit touché. Plusieurs réservoirs, accrochés à la coque semblaient être en piteux état. Il les compta et grimaça à nouveau. Il en manquait même un. Et la coque alentour était gondolée et noircie. Etrange.
"Da Silva, tu me reçois ?" lança-t-il dans sa radio. "Tu peux me faire un checkup des réservoirs d’eau et d’oxygène D-4 à D-6 ?"
"Bien reçu... Je te liste ça." L’ingénieur informaticien commença à lire les données affichées par son écran. Quand il eut fini, Irwin poussa un soupir.
"Ok, mais y’a manifestement une erreur. T’as des lectures sur H20D5-17 ?"
"Vide."
"Mais il est plus que vide ! Il a carrément été arraché on dirait. C’est normal que t’ais encore des mesures là dessus ?"
"Je vérifie, mais tu as raison, c’est bizarre. Tu pourras regarder les capteurs ? Y’a peut être un court-jus."
"Super, encore plus de boulot. Tant qu’à faire, je vais mesurer en direct sur chacun des réservoirs, histoire qu’on soit sûrs." Le mécanicien spatial s’avança au milieu du chaos. Vraiment, la coque avait un aspect bizarre. Comment une météorite aurait pu faire ce genre de dégât ? Soudain, il avisa un trou qui lâchait un gaz par intermittence. Un débris s’était fiché dans un réservoir d’oxygène.
"J’ai une fuite d’oxygène sur le réservoir 02D6-04. Je colmate ça d’abord."
"Ok. " Le mécanicien se pencha sur la fuite et commença ses réparations. Il étala une pâte collante et étanche sur la zone sinistrée, puis sortit ses outils. Une fois sa réparation de fortune effectuée, il s’avança parmi les lignes de réservoirs. Son œil fut attiré par un reflet étrange. Pas facile de bien voir avec le casque et l’ombre des réservoirs. Il s’avança et... perdit soudain le contrôle de ses mouvements. Il chut brutalement et commença à glisser, puis à flotter. Ses semelles magnétiques ne l’avaient pas maintenu au sol ! Irwin heurta douloureusement un réservoir abîme, qui gémit sous le choc. Le cœur palpitant, Irwin utilisa ses gants grappins et ses bottes pour s’amarrer à nouveau au réservoir et donc au vaisseau.
"Bordel !" hurla-t-il. "On doit avoir une fuite d’eau quelque-part."
"Quoi ? Mes instruments n’indiquent rien d’anormal."
"Ouais, et bien je viens de déraper sur une plaque de verglas ! Je vais vérifier ça." Echaudé, le cosmonaute se rapprocha de la coque du vaisseau. Fixée sur le réservoir, celle-ci était désormais perpendiculaire à lui, un mur d’acier défoncé parsemé de glace. Coup de bol, la glace semblait sortir du réservoir où il s’était posé. De sa base. Il se mit à genoux et commença à inspecter la base de la coque. Ça avait l’air moche. Très moche. Un impact avait à moitié arraché ce réservoir. Il ne s’était pas rompu... Pas à l’extérieur. C’était apparemment les canalisations le reliant au navire qui avait cédé... à l’intérieur de la coque.
"Génial, ça va être rigolo à réparer." grommela Irwin. Il bascula sur sa radio avant de poursuivre. "Je vais devoir dessouder un morceau de coque sous un réservoir. On a une fuite d’eau et une jolie, intra-coque apparemment."
"Ok. T’as une idée de ce qu’on a perdu comme eau et de combien on peut en récupérer ?"
"Je te dit ça dès que j’ai vu l’étendue des dégâts." Pestant, il sortit un chalumeau. Il aurait bien eu besoin de l’aide de Silena... Mais la jeune femme était encore sous le choc, prostrée, incapable de sortir sur les lieux du drame. D’après Raphaël, il y avait de grandes chances qu’elle soit devenue l’amante de Mitchell. Un pinceau de jalousie l’effleura. Silena travaillait avec lui depuis des années et même avant, il avait été à la même école de cosmonautes sur L5-Kordylewski... Mais elle l’avait toujours considéré comme un grand frère. Les minces tentatives et allusions d’Irwin étaient toujours rabrouées sur le ton de la plaisanterie. Mais il avait pourtant espéré qu’un jour... Perdu dans ses pensées, exténué par le travail qu’il avait déjà accompli aujourd’hui, Irwin ne réalisa que bien trop tard son erreur. Son chalumeau lui avait certes permis de découper le métal, mais il l’avait chauffé... Réchauffant et dégelant par la même occasion l’eau sous la coque. Juste un peu, sur une petite partie. A la base du réservoir. Là où elle faisait bouchon. Quand le mécanicien souleva la portion de coque découpée, un craquement sinistre se fit entendre. Un jet d’eau et de glace sous pression jaillit, frappant le cosmonaute à la poitrine, l’assommant pour le compte. Et le propulsant vers le vide intersidéral.

Le Tantale fut secoué par un violent cahot.
"C’est quoi ça encore !" beugla Yumna. Le vaisseau se mit à vibrer et à tanguer en émettant de sinistres craquements.
"Ça vient des sections D-4, D-5, D-6 et D-7 !" hurla Da Silva, son pupitre s’éclairant comme un sapin de Noël. "Avaries en cascade ! J’ai des ruptures d’intégrité de la coque externe un peu partout et j’ai des circuits qui tombent en rade partout !"
"Irwin !" appela Raphaël dans la radio. "Irwin, que se passe-t-il !"
"La trajectoire dévie !" annonça la capitaine. "On doit perdre de l’air ou de l’eau. Violemment."
"J’essaye de compenser." déclara froidement le colonel Young. _ "Visiblement, on dirait une aggravation des dégâts qu’on a subis sur Mars..." Il fallut une demi-heure à l’équipage pour reprendre le contrôle du vaisseau. Une demi-heure d’angoisse et de stress, rythmé par d’étranges et inquiétants bruits métalliques. Des bruits de déchirements. Et au bout de tout ce temps, toujours aucune nouvelle d’Irwin Kortoff.

Le cosmonaute s’était réveillé, la poitrine douloureuse. Il était un pur produit d’une société vivant en apesanteur. Malgré les exercices et la solidité de son scaphandre, le jet d’eau sous pression avait été trop brutal et lui avait brisé quelques côtes.

Irwin tourbillonnait dans le néant. Il ne s’était pas encordé, pleinement confiant en ses semelles magnétiques, ses grappins et ses micropropulseurs. L’Espace ne tolérait aucune erreur et il en avait trop accumulé... Fin du voyage. Il songea un instant à lancer un appel désespéré à la radio. Ou un testament. Il était peu probable que le Tantale puisse le capter, et encore moins qu’il puisse inverser sa trajectoire et le secourir. Ou même ne serait-ce que le trouver dans cette infinité. Et puis, il ne sentait pas l’âme d’un de ces héros qui ont le courage de dire adieu à leur équipage et leur ordonner de continuer la mission. Et puis, Silena serait sans doute dévastée d’entendre sa voix, le sachant condamné. Il éteint donc la radio. Ça serait trop douloureux s’il captait un message affolé du Tantale... Irwin espéra que le navire avait survécut. L’univers serait bien cruel s’il avait détruit le vaisseau et se retrouvait par erreur le dernier survivant... pour un temps. Le cosmonaute s’amusa à calculer combien de temps il pourrait tenir en coupant tous les systèmes inutiles et en réduisant la consommation d’oxygène. Pas assez pour quoi que ce soit, même un miracle. Trop longtemps tout de même. Une longue agonie dans cet éternel et noir silence. Portant une main à sa ceinture, il amena un petit réservoir contre son casque, dans une fente prévue à cet effet. Une petite collation, pour reprendre des forces lors des longues manœuvres extravéhiculaires. Chaque astronaute en avait deux dans la combinaison. Pour ceux originaires de L5, l’un d’eux ne contenait pas la traditionnelle et minuscule ration d’eau sucrée, mais quelque chose de plus corsé. Irwin but sa vodka cul-sec, désactiva toutes les sécurités, salua l’univers une dernière fois puis ouvrit son casque.

D’une voix lasse et chargée de chagrin, Silena rapportait les conclusions de son inspection. Ce n’était pas brillant.
"Le premier incident avait fragilisé un large pan de la coque externe et des systèmes alentour, notamment la tuyauterie des systèmes de stockage d’eau et d’oxygène. L’eau d’un réservoir s’est introduite dans cet espace, entre la coque externe et la coque interne. Et elle y a gelé, fragilisant la coque. Irwin a... enfin, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, mais un incident a dû se produire quand il a découvert la fuite. Celle-ci s’est rouverte et le choc a secoué la coque externe et des tuyauteries déjà endommagées. La coque externe s’est littéralement arrachée." Da Silva prit ensuite la parole. Il avait une mine lugubre.
"Aux dégâts purement mécaniques et électriques s’ajoutent un autre problème. Bien plus grave." Il prit une profonde inspiration. "J’ai finit par purger les programmes de diagnostics qui affichaient des résultats erronées en raison de la glace dans les canalisations. Après cet incident, quatre réservoirs d’eau sur les six ne... répondent plus." Silence consterné.
"Je vois..." murmura doucement Yumna.
"Ce n’est pas tout... Sur les deux restants, l’un est... vide. L’autre est au bord de la zone sinistrée et son intégrité est sujette à caution. Je soupçonne une fuite légère, j’aurais confirmation d’ici une douzaine de minutes..."
"Cela veut dire..." murmura le docteur Saho.
"Oui. Nous n’avons quasiment plus d’eau potable. Et même nous avons également perdu deux réservoirs d’oxygène. Ceux qui nous restent sont heureusement pleins et si nous maintenons le planning et utilisons les réserves des combinaisons, nous pourrons survivre."
"A part qu’on sera tous morts de soif d’ici là..." grogna le colonel Young.
"Pas de défaitisme." lança la commandante après une minute de réflexion. "Nous avons encore une chance. La comète : elle nous apportera toute l’eau nécessaire !"
"Sans vouloir être pessimistes, il faut déjà que nous survivions jusque-là !" railla le militaire. "Et que le vaisseau reste entier."
"De toute manière, nous ne pouvons pas inverser notre trajectoire... J’ai fait les calculs : le seul moyen serait d’utiliser la Lance de Longinus et de viser Mars. Mais l’accélération nous tuerait à coup sûr, même dans la piscine."
"Je vérifierai ces calculs."
"Si vous aimez perdre votre temps..." grogna Yumna. "Docteur, vous êtes notre spécialiste en hydroponique et en biologie. Des idées pour faire durer l’eau ?"
"Déjà, je vais de ce pas suspendre la production de nourriture consommant trop d’eau. Pour le reste, je vais doper un maximum les bactéries de recyclage des eaux usées. Je ne vous le cache pas, cela va être dur. Nous avons hélas consommé beaucoup de nos réserves de vivres en attendant que ma serre soit productive... Et là, je vais devoir la suspendre."
"Donc, un beau régime en perspective."
"Sans compter qu’il y aura d’autres désagréments." poursuivit le scientifique. "Je vais devoir pousser les recycleurs à fond et ils ne sont pas... inodores."
"Super. Surtout que nous allons restreindre l’utilisation des douches." ajouta la commandante. "Silena, en première priorité, tu répares tout ce qui menace l’intégrité du vaisseau et des systèmes, mais nous allons condamner un maximum de secteurs : il faut économiser l’air et récupérer un maximum de l’humidité ambiante. Da Silva, tu nous pousses tous les systèmes de recyclage d’air et d’eau en suivant les instructions du Dr. Saho. Je veux un environnement où l’on transpire un minimum."
"Alors nous continuons ?"
"Nous n’avons pas le choix. Nous le devons, pour nous et pour ceux qui ont disparu pour cette mission."

Deux semaines. L’équipage était exténué et passait de longues heures d’inactivité à se morfondre ou à se plaindre. Plus d’exercice : cela faisait trop transpirer. De plus, sous-alimentés et assoiffés, ils n’en avaient plus la force. C’est tout juste si Yumna et Young continuaient à s’engueuler tellement ils étaient épuisés. Gagnés par la mélancolie et la soif, les tâches routinières étaient peu à peu délaissées. Seul le minimum vital était assuré. La crasse et les odeurs nauséabondes avaient envahies les rares sections non-condamnées de l’appareil. Raphaël passait son temps à tenter de réconforter Silena. La mécanicienne avait peu à peu sombré dans une dépression. Elle passait de l’apathie à l’hystérie, sans raison apparente, avant de s’effondrer en pleurs. Des pleurs sans larmes en raison de leur corps à la limite de la déshydratation. Da Silva ne quittait plus son poste, plongé dans son univers virtuel fait de chiffres et d’optimisation forcenée des systèmes de survie. Yumna et le colonel Young essayaient de maintenir une vague discipline dans l’appareil, motivée par leur opposition. Le docteur Saho s’isolait autant que Da Silva, ayant de plus en plus l’air d’un savant fou concoctant d’étranges cocktails bactériens pour booster le système de recyclage ou pour extraire de l’eau par d’étranges moyens. Récemment, il avait réussi à décomposer le gel anti-G pour en tirer quelques litres d’eau si délectables malgré un fort goût chimique. Hélas, cette manœuvre les privait de l’usage de la Lance de Longinus comme propulseur. De toute manière, il n’est pas dit que leurs organismes affaiblis aient survécu à une accélération pareille, même avec le gel. C’était désormais une course, un pari d’endurance.

Young se glissa dans le cockpit, occupé seulement par l’ingénieur informaticien à cette heure.
"Da Silva... J’aimerais vous parler." murmura-t-il, la gorge affreusement sèche et râpeuse. L’intéressé tourna la tête, surpris, mais n’ayant guère envie de se montrer sociable.
"Quoi ?"
"J’ai fait les calculs. Vous avez dû les faire aussi..." poursuivit le militaire. "Nous n’y arriverons pas. Nous allons tomber à court d’eau d’ici quelques jours." L’informaticien grogna. Le militaire avait hélas raison.
"J’essaye de trouver un moyen et Saho aussi."
"Il en existe un." fit le colonel d’un air de conspirateur. "Un que vous n’avez sûrement pas dû envisager." L’air intrigué, se demandant ce que son intelligence bien supérieure à celle du rude militaire avait pu manquer, Da Silva lui fit signe de poursuivre.
"Ce que je vais vous dire va sûrement vous paraître choquant au premier abord..." continua Young. "Mais je suis un ancien soldat, habitué à envisager des solutions, toutes les solutions." Un frisson parcourut la nuque de l’informaticien. Il commençait à deviner là où le colonel voulait en venir.
"Si... si nous étions moins nombreux, nous utiliserions moins d’eau. Et nous aurions peut-être une chance de parvenir à la comète avant de mourir de soif..." Da Silva lança un regard dur au militaire. Il avait deviné juste.
"Et comment pourrions-nous être moins ?" persifla l’ingénieur.
"Je ne le dis pas de gaieté de cœur, mais l’un d’entre-nous pourrait se... sacrifier pour le bien de l’équipage."
"Je doute que vous trouviez un volontaire ? Vous-même, peut-être ?"
"La commandante Yumna devrait prendre ses responsabilité. C’est elle la chef et l’instigatrice de la mission... Mais je doute que sa morale lui permette d’accepter ce genre de solution. Quant à moi, je suis le dernier garant de l’ordre et de la compétence de cette mission."
"Comme c’est pratique..."
"Nous avons aussi absolument besoin de vous pour gérer l’informatique de bord. De même pour le Docteur Saho, qui maîtrise l’hydroponique et les systèmes de survie. Silena, aussi déprimée soit-elle, reste notre spécialiste en ingénierie et en mécanique..."
"Je vois..."
"Oui... Notre expédition si mal en point a-t-elle besoin d’un officier de communication ?"
"Vous voulez demander à Raphaël de se sacrifier... Il serait peut-être assez noble pour accepter, le bougre !"
"Oui... Et s’il refusait... Nous pourrions prendre des mesures." Da Silva essaya de garder un masque d’impassibilité. Ce fou venait carrément de lui avouer qu’il liquiderait Raphaël pour un peu plus d’eau !
"Euh... c’est un peu..." balbutia-t-il.
"Je sais. Je suis prêt à prendre mes responsabilités et à... m’en charger."
"Raphaël est unanimement apprécié par l’équipage. A part par vous."
"Le connaissez-vous vraiment ? Savez-vous ce qu’il est ?"
"Un clone ? Et alors ? Et c’est un de vos clones... Vous ne pouvez pas vous en débarrasser quand vous le souhaitez !"
"Je ne parlais pas de cette nature là." Le colonel avait les yeux brillants, d’un fanatisme et d’une perversion insoupçonnés. Da Silva n’osait pas le contredire trop. Ce type était fou à lier. Pourquoi détestait-il donc tant le doux Raphaël ?
"C’est à dire ?" s’enquit l’ingénieur, voulant tirer tout ça au clair.
"Raphaël a fuit la Lune. C’est un criminel, un déviant. La honte du programme de recherche qui l’a créé. C’est un pervers. Il est homosexuel." Da Silva resta un instant bouche-bée, non pas devant la révélation du colonel, mais devant l’effroyable malveillance qu’elle mettait à jour. Le visage du militaire n’était qu’une grimace de haine. La Lune étant une nation fortement religieuse de par ses origines, il était possible que l’homosexualité y soit illicite. En faire un crime paraissait pourtant un bien grand mot. Dans le reste de l’Orbite Terrestre, elle était fort bien tolérée. Presque normale, avec ces missions interminables et ces stations confinées et peu peuplées. La Terre n’avait quant à elle pas d’avis officiel sur la question : elle avait d’autre chat à fouetter.
"N’est-ce pas un peu fort, comme jugement ? Même si la Lune n’approuv..."
"Ne défendez pas cet être abject et ses pratiques contre-nature !" tonna le colonel, rouge de colère. "Je n’ai pas fini. Cette... créature, comme tous les Luniens, faisait partie du programme d’amélioration et de diversification de la race. Une compagne lui avait donc était choisie. Il a regimbé, repoussé l’échéance et tergiverserait tant qu’il pouvait. Mais il n’avait pas le droit. Et le jour où nous l’avons contraint, il a frappé sa future épouse ! A mort !" Da Silva en resta interdit. Voilà donc le secret du jeune homme. C’était impossible ! Lui qui semblait si calme...
"Je vous laisse méditer ça. Ensuite nous offrirons une dernière chance au meurtrier. Ou nous appliqueront un juste châtiment." Le colonel Young sortit de la cabine, l’air martial, vibrant de détermination haineuse. Da Silva resta un moment silencieux, perdu dans ses pensées. Comme les autres, il n’avait plus de larmes pour pleurer. Il appuya sur un bouton, allumant une radio.
"Yumna... On a un problème." souffla-t-il.

Le simili-procès eu lieu dans la "pièce à vivre". Le passé de Raphaël fut révélé à tous par le colonel. Et l’air déconfit, honteux de l’intéressé, il fut évident que le militaire n’avait pas mentit. Celui-ci se lança dans une diatribe accusatrice, offrant au final une fatale rédemption au jeune homme.
"Non." lança alors Yumna. "On ne sacrifiera aucun membre de mon équipage. Nous avons déjà perdu assez de monde comme ça !".
"Nous ne pouvons pas abriter un meurtrier parmi nous..." argumenta le colonel. "Surtout, pardonnez ma franchise, qu’il n’a pas un grand rôle dans l’équipe..."
"Ce n’est pas possible, pas possible..." sanglota Silena. "Raphaël est si gentil, toujours aimable, toujours serviable... Il était ami avec Irwin et Mitchell..."
"Un serpent, qui sait s’y prendre pour séduire !" tonna le militaire.
"Non... Je ne suis pas comme ça..." fini par se défendre le clone. "Sur... sur la Lune, j’ai paniqué. J’ai repoussé Helena, j’étais en colère qu’on m’ait forcé et j’avais peur... Elle a heurté la table. Tout ce sang... Je ne voulais pas... Je ne pensais pas qu’on pouvait saigner autant d’une si petite blessure. J’ai paniqué... J’ai... j’ai fuit en l’abandonnant, mais je ne pensais pas..."
"C’était donc un accident !" déclara fermement Yumna. La capitaine avait confiance à son jugement sur les gens. Raphaël ne lui avait fait l’effet d’un meurtrier psychopathe. Le colonel, par contre...
"Nous n’avons que sa parole !" tonna le militaire. "Et s’il a été recherché sur toute la Lune et s’est enfui, ce n’est pas pour rien !" Young et la commandante continuèrent à se disputer et à camper sur leur position. Le docteur Saho, n’ayant guère connu Raphaël, semblait pencher en faveur du militaire, même si ses méthodes heurtaient ses convictions. C’est à ce moment que Da Silva nota une disparition.
"Eh ! Où est passée Silena ?" Tous s’entre-regardèrent, un peu bêtement : il était évident que la jeune femme n’était pas dans la minuscule pièce avec eux. Un mauvais pressentiment envahit l’ingénieur. Il pressa le bouton d’une radio qu’il portait toujours sur lui.
"Silena ?" Des sanglots lui répondirent.
"Raphaël... Raphaël n’a rien fait de mal..." sanglota la voix heurtée de la mécanicienne. "Laissez... Laissez-le tranquille."
"Oui, oui, on ne fait que discuter." répondit doucement l’ingénieur. "Où es-tu ?"
"... Si... si vous voulez absolument tuer quelqu’un... autant que ça soit moi ! La vie n’a plus de sens sans Irwin et sans Mitchell... Je... Je n’en peux plus..."
"Silena ! Ne dis pas n’importe quoi !"
"Où es-tu, Silena ? On vient !"
"Personne ne va mourir !"
"... Adieu...Pardon..." Un bruissement se fit entendre. Blême, Da Silva se rua vers un panneau de contrôle.
"Le sas n°3... est ouvert." annonça-t-il d’une voix brisée.

Une nouvelle semaine s’écoula, morose. Plus personne ne parla du passé de Raphaël ou de la sordide "idée" du colonel Young. Plus personne n’évoqua les disparus. Tous se laissaient vivre, épuisés tant moralement que physiquement. Dans le lointain, le télescope de bord avait détecté la comète. L’objet de tous les espoirs et de tous les désirs était projeté en permanence sur les écrans, afin de guetter le moindre grossissement.
"Approche finale confirmée." lança Yumna d’une voix métallique. "Young, fignolez la trajectoire."
"Affirmatif."
"Da Silva, lancez le programme d’ajustement des vitesses." L’informaticien hocha la tête, le gosier trop sec pour parler. Peu à peu, le vaisseau se rapprocha, se plaçant parallèlement à la comète en ajustant sa vitesse avec celle-ci. Le spectacle était grandiose, majestueux.
"Il nous faut impérativement éviter les trois queues. Branchez la radiométrie pour afficher la queue d’hydrogène et rapprochez-nous." Le navire gémit, des propulseurs depuis longtemps au repos étant tirés de leur torpeur.
"En approche. Légère ionisation de la coque. Nous sommes dans la chevelure."
"Activez les déflecteurs magnétiques et branchez tous les radars : je ne veux pas qu’un morceau de neige sale nous heurte."
"Ça se présente bien. Nous approchons des zones cibles." A présent, la comète tant convoitée emplissait tous les écrans. Vue de près, elle était bizarrement moins impressionnante. Une sorte d’astéroïde patatoïde grisâtre, rendu flou par un voile de gaz.
"Sacré morceau..." siffla Da Silva. "Plus de dix-sept kilomètres de diamètre."
"Ok, nous passons au-dessus recon-01. Enclenchez le tir." Sur l’ordre de Yumna, une sonde-missile s’alluma, quittant le vaisseau dans un jet de lumière. Elle s’abattit sur la comète, causant une effroyable explosion et un nuage de débris vite chassé par les vents solaires.

"Analyse en court. Bingo sur la composition, du standard : 83% de glace, de la glace carbonique, un peu de méthane et des traces d’autres éléments. J’enregistre la composition."
"Ok, on refait trois passages et on commence l’opération."

Après avoir analysé la comète sous toutes les coutures et confirmé sa composition et sa densité, le vaisseau pivota sur lui-même, pour présenter la Lance de Longinus face à sa zone cible. Il fallait être très précis et ficher le monstrueux réacteur nucléaire selon le bon angle afin de pouvoir propulser la comète sur l’orbite voulu.
"On s’accroche les gars, tout se joue maintenant." annonça la commandante Yumna. "Da Silva, libération de la Lance."
"Crampon en cours de déverrouillage. Lance stabilisée. Je bascule en mode de pilotage à distance. Raphaël, ça va pour la liaison ?"
"Quatre antennes de communication avec Longinus sur cinq opérationnelles." annonça le jeune homme. "La cinquième est en sale état, sûrement à cause des... incidents."
"Quatre sur cinq, c’est amplement suffisant. Il m’en suffit d’une, vu la distance. Lance prête, Yumna." Ils retinrent leur souffle. Tous revérifièrent les calculs et prièrent.
"Activation du propulseur auxiliaire de la Lance de Longinus." ordonna Yumna. "Plantez-moi notre drapeau, Da Silva." Un réacteur s’alluma. Non nucléaire, il ne fournissait pas une poussée extraordinaire à la Lance. Ce n’était pas le but. L’impact devait être mesuré et précis. Trop violent, il causerait la destruction de la Lance, avec une potentielle explosion thermonucléaire catastrophique. Trop léger et le propulseur géant ne s’enfoncerait pas assez dans la comète, rendant la déviation de l’orbite trop aléatoire ou trop difficile.

La tête de la Lance était en alliage d’hyper-carbone, un des nano-métal les plus solides qui existent, quasiment indéformable et capable de résister à des températures et des pressions effroyables. Effilé, il s’enfoncerait profondément dans la comète. Suivait ensuite des étages dit "de compression", qui s’écraseraient aisément à l’impact, absorbant la formidable énergie du choc, s’aplatissant et fondant, formant au final une mare de métal chaud et mou, dans laquelle viendrait se ficher la partie propulsante. Elle était composée d’un cœur de réacteur lourdement blindé et entouré d’hyper-carbone. Ce bijou de technologie comprenait de fragiles instruments, notamment les faisceaux lasers et les miroirs de confinement inertiel et l’injecteur de pastille deutérium-tritium. Au dessus du cœur se trouvait les réservoirs d’hydrogène, ainsi que les tuyères magnétiques d’éjection du plasma fusionné. Ces structures plus fragiles étaient bardées de mousse antichoc et de métal déformable pour absorber l’impact. Enfin venait l’empennage. Il s’agissait d’un cône creux en hyper-alliage magnétisé. C’était là que le plasma nucléaire s’échappait, des injecteurs de pastilles de fusion secondaires permettant d’accroître encore la propulsion en créant de nouvelles réactions atomiques. En bref, ce bijou de technologie avait été conçu pour s’enfoncer profondément dans la comète tout en protégeant au mieux son cœur nucléaire.

"Impact dans dix secondes. Allumage des réacteurs de contre-poussée." déclara Da Silva. "Tous les paramètres me semblent corrects."
"Nous allons passer derrière l’horizon de la comète, la Lance va continuer en automatique." ajouta Yumna. Comme ça, s’il y avait un problème et que le propulseur nucléaire se crashait, le vaisseau serait protégé par la masse de glace.
"Impact. Enfin, normalement." annonça Da Silva. "J’ai perdu le contact quelques millisecondes avant."
"Nous verrons bien après notre giration. Retour sur site dans sept minutes."
"J’ai cru voir des convulsions et des jets de gaz." affirma Raphaël.
"Peut-être... A cette distance, impossible de rater notre cible !" ricana Young. "Mais reste à voir dans quel état va être notre projectile..." Le Tantale effectua en douceur son tour autour de la comète. Tous les senseurs étaient en alerte : l’impact de la Lance de Longinus avait sûrement provoqué l’envolée de débris et de morceaux de glace potentiellement mortels.
"Mon dieu, regardez-moi ce cratère..." murmura Yumna quand ils furent à nouveau en vue de la zone-cible. "Da Silva, état de la Lance ? Je vois un pilier de métal, il me semble..."
"C’est ça. Je fais un diagnostic. Le système informatique du réacteur me répond ! Génial, j’y crois pas, ça a marché ! Lance opérationnelle !" L’équipage exulta, oubliant un instant les tragédies passées. Tout le monde se congratulait et lançait des hourras, y compris le colonel Young. Da Silva se replongea dans les chiffres transmis par sa console. Il leur fallait un bilan plus complet avant de crier victoire.
"Bon, j’ai perdu tous les capteurs extérieurs, mais ce n’est pas très étonnant." annonça-t-il, toujours joyeux. "Le réacteur nucléaire va bien, ainsi que les systèmes de contrôle de la poussée. Par contre, l’angle de la Lance est loin d’être parfait : elle s’est légèrement affaissée. Il va donc falloir revoir les calculs à partir de cet angle. Il y a également une des quatre tuyères d’éjection qui est HS... Ce qui n’est pas très grave, ces systèmes étaient en double. J’ai un laser qui refuse de me répondre au niveau de la chambre confinement..."
"Grave ? L’injection de DT est toujours possible ?"
"Après une reconfiguration des autres lasers, oui : le cas avait été envisagé. Par contre, j’ai une fuite dans le liquide de refroidissement de la cuve du réacteur alimentant les tuyères magnétiques et la chambre d’induction. Elle semble minime, mais une réparation sur place est obligatoire... Sinon, on va avoir un joli champignon."
"De toute manière, nous n’allons pas rester à nous tourner les pouces en orbite. Young, calculez-nous une trajectoire d’approche : on y va !"

Bien évidemment, impossible de descendre se poser avec le Tantale : le vaisseau était trop massif, trop endommagé et incapable de manœuvrer avec assez de précision pour ça. Il n’avait pas été conçu pour ça : atterrir sur la comète n’était idéalement pas nécessaire. Cela ne constituait qu’une cerise sur le gâteau, aussi le navire disposait d’un petit module capable de faire la navette entre le Tantale et la surface. Ce module avait pour but d’amener une équipe technique limitée pour reconfigurer la Lance de Longinus en cas de problème réparable. C’était le cas. Il comportait aussi un espace pour apporter sondes et appareils scientifiques, afin de profiter de l’aubaine d’un éventuel atterrissage. Tout cet équipement fut bazardé et remplacé par des pompes et des réservoirs hâtivement démontés et bricolés. Le Docteur Saho poussa de haut cris, mais comme tout le monde, il mourrait trop de soif pour réellement s’opposer à cela. Au mépris de toutes les règles de sécurité, c’est tout l’équipage qui embarqua dans le module, laissant le Tantale aux mains des ordinateurs et du pilotage à distance de Da Silva. Il allait en effet avoir besoin des mains de tous le monde pour se réapprovisionner en eau. Choisir un site d’atterrissage fut aussi fort long : la surface cométaire n’était pas de tout repos, avec des jets de gaz et des zones instables. Le Dr. Saho, expert en titre, finit par se décider pour une zone qui avait l’air relativement calme, à la fois suffisamment proche pour que la Lance soit atteignable à pieds, mais suffisamment éloignée. En effet, l’impact du réacteur nucléaire avait sûrement fragilisé la structure de la comète. Le colonel Young conduisit le module jusqu’à la zone d’atterrissage d’une main de maître : d’eux tous, c’était lui qui avait le plus d’expérience en décollage et atterrissage. Le module était d’ailleurs de conception Lunienne.
"Nous y voilà. Le troisième corps céleste foulé par le pied de l’Homme." déclara Yumna, émue.
"Pas tout à fait." la contredit le Dr Saho. "Le capitaine Yumiho a posé un module sur Deimos, il y a près de vingt ans. Et il existe une légende datant de l’Exode comme quoi un des navires de la flotte chinoise aurait survécu jusqu’à Europe, au moins le temps de s’y poser."
"Oh, ne gâchez pas ce moment historique !"
"Loin de moi cette idée, commandante. Passez donc devant, j’ai activé la caméra."
"Bon, vous l’ouvrez, ce sas, on est coincé comme dans une boite de sardine !" grogna alors Da Silva.
"Sans compter que j’aimerais bien prendre un petit rafraîchissement cométaire." ajouta Raphaël. La sortie fut donc une belle cacophonie et Yumna dut remettre à plus tard son discours historique. Après avoir pioché quelques blocs de glace sale, l’équipage retourna bien vite dans le module. Là, le Dr. Saho fut promu Maître-Coq et les fit longuement patienter, le temps qu’il teste et distille l’eau obtenu à partir des glaçons. Il finit par revenir, tout sourire, avec quelques pochettes d’eau. De l’eau, enfin. L’équipage se rua dessus dans un bel ensemble, sirotant le précieux liquide, véritable ambroisie malgré son goût chimique fort prononcé.
"Le plus rigolo a été l’acide cyanhydrique." informait le Dr. Saho. "J’ai également dû ajouter quelques composés, histoire d’être sûr d’avoir un pH consommable et d’éviter toute éventuelle contagion. Car saviez-vous que les comètes pourraient être à l’origine de la Vie ? Cette hypothèse de la panspermie cométaire..." Evidemment, personne ne l’écoutait, tous concentré sur leur dégustation de l’eau tant attendue.

Grognant et maugréant Da Silva et Raphaël quittèrent le module chargés comme des mules afin d’aller réparer et reconfigurer la Lance de Longinus. Pendant ce temps, Yumna et Saho découpaient, fondaient, traitaient l’eau de la comète, remplissant les réservoirs de fortune du module. Le colonel Young les aidaient un bon moment, avant de se remettre au poste de pilotage et de remonter jusqu’au Tantale avec le scientifique. Là ils déchargeaient leur précieuse cargaison avant de recommencer. Durant un instant, le colonel songea à neutraliser le Dr. Saho, puis à abandonner les autres sur la comète. Comme ça, plus le moindre risque, plus le moindre témoin. Cependant, il ne le fit pas : revenir à bon port nécessiterait sans doute l’aide de pas mal d’entre eux, notamment Da Silva. Et puis le voyage de retour allait prendre un bon bout de temps. Le faire seul ne serait pas particulièrement joyeux. Le militaire eut cependant une petite surprise lors de leur cinquième voyage. Il faisait une pause en orbite du Tantale, en profitant pour se sustenter un peu. Avec le retour de l’eau, la serre allait pouvoir re-fonctionner à plein régime et donc ils firent bombance avec leurs réserves. Alors que la commandante avait gagné le poste de pilotage pour entrer en liaison avec Da Silva et Raphaël, toujours en bas à travailler sur la Lance, le scientifique s’approcha de lui, l’air mal à l’aise.
"Colonel, puis-je vous parler un moment... Discrètement ?"
"Bien évidemment. Que puis-je pour vous ?" Si cet intello avait découvert quoi que ce soit sur sa mission, il allait devoir l’éliminer... ce qui voudrait sûrement dire aussi qu’il faudrait préparer un accident pour Yumna, chose qui n’était pas pour lui déplaire.
"Vous savez que je suis également le médecin de bord..." annonça-t-il. _ "Afin de pouvoir remplir mon devoir au mieux, j’ai...hummm... téléchargé les dossiers médicaux de tout le monde avant le départ."
"Bonne initiative, vu que nous avons été coupés de tout contact avec l’Orbite Terrestre."
"Normalement, je ne suis pas sensé vous donner des informations confidentielles sur l’équipage, mais les circonstances..."
"Tout ceci restera entre-nous, évidemment. Vous avez découvert une anomalie chez l’un d’entre nous ?"
"Pas vraiment. Rien de médical... Mais les dossiers étaient très complets, notamment concernant l’ascendance de l’équipage..."
"Oui ?" encouragea le militaire, qui avait envie de placer un couteau sous la gorge du docteur pour lui faire enfin craché le morceau.
"J’ai découvert que... La capitaine Yumna... Et bien... Il se trouve qu’elle est la descendante directe de l’Empoisonneuse."
"Hein ? Vous voulez dire que..."
"Oui, elle est la descendante de Nyambura Jawaad..." Le colonel écarquilla les yeux. Intérieurement, il exultait. Voilà de quoi la reléguer à fond de cale au besoin. Et lui couper tout espoir de vie professionnelle au retour. Joie.
"Vous êtes sûr ? Bien des gens, surtout Da Silva, qui est Terrien, pourrait réagir... abruptement. Un vrai lynchage, oui !
"Tout a fait sûr... Et je vous avertis à cause de la mission."
"La mission ?"
"Oui. Yumna voit peut-être ça comme une forme de rédemption, un moyen de faire pardonner les crimes de sa famille en offrant de l’eau aux survivants de l’Orbite Terrestre... Noble idéal, n’est-ce pas... Mais nous ne pouvons pas en être certains. Je suppose qu’en tant que militaire, vous savez déjà ce que représente désormais cette comète."
"Euh... Je crains hélas de ne pas vous suivre..."
"Voyons, colonel ! Nous avons équipé cette comète d’un propulseur nucléaire pulsé ! Dès que Da Silva l’aura réparé, nous pourrons le déclencher et ainsi dévier la trajectoire de ce bolide ! Imaginez quelle arme effroyable cela pourrait être si quelqu’un changeait légèrement les paramètres ! Au lieu de se placer gentiment en orbite, la comète pourrait heurter la Terre ou la Lune ! Et y annihiler toute forme de vie ou de civilisation !" Young resta un moment silencieux, atterré. Et dire qu’aucun général Lunien n’avait vu cette possibilité ! Ils auraient même pu utiliser la comète pour en finir avec Mars, sans prendre ces risques fous avec les immondes nanomachines terriennes ! En tous cas, le scientifique avait levé un sacré lièvre ! Et il lui fallait maintenant l’exploiter au maximum. C’était son devoir.
"Vous craignez que la commandante ait en réalité de sombres dessins ? Qu’elle veuille terminer l’anéantissement de l’Humanité commencé par Nyambura Jawaad ?"
"C’est en effet une hypothèse... Songez à son insistance, à son obsession pour la comète et pour cette mission. Elle a toujours refusé d’abandonner, malgré nos pertes tragiques..."
"C’est vrai." acquiesça le colonel d’un air volontairement sombre. Il omit de préciser que techniquement, poursuivre la mission avait été moins risqué.
"Vous pensez peut-être que je m’affole pour rien ou que j’exagère..." poursuivit le scientifique à la plus grande joie du colonel. "Mais je trouve que les tragiques... accidents qui ont émaillés notre parcours sont hautement suspects."
"C’est à dire ?" s’enquit le militaire, se raidissant légèrement.
"J’ai un peu... fouillé les archives informatiques. Et j’ai trouvé des anomalies : je suis par exemple quasiment certain que le planning du premier-lieutenant Mitchell a été modifié le jour du drame... Quand à Irwin Kortoff, n’est-il pas étonnant qu’un ingénieur-mécanicien aussi expérimenté succombe ainsi ? Je sais que tout le monde n’est pas à l’abri d’une erreur, mais tout de même..."
"Je dois avouer que vous me faîte douter..." déclara le colonel, abondant dans le sens des peurs de Saho. Intérieurement, il bouillonnait : et dire qu’il avait enterré Da Silva sous les tâches et les problèmes afin de détourner son attention des fichiers du planning ! Et c’était finalement un autre fouinard qui découvrait le pot aux roses !
"Et il y a ce que vous nous avez révélé sur Raphaël... Malgré ses explications, il est un meurtrir sanguinaire. Comment a-t-il peut embarquer sur ce navire ? Je sais qu’il a été membre de l’équipage de la commandante Yumna avant... Et elle faisait soit disant de la récupération, un métier un peu..."
"Un peu à la limite du pillage, voir de la piraterie. Rien de très reluisant..." compléta le colonel. "Je vois. Et je comprends vos inquiétudes. Vous soupçonnez un complot."
"Le mot est peut être un peu fort. Disons que j’ai en tête quelques hypothèses déplaisantes..."
"Oui. En tout cas, vous avez bien fait de m’en parler. Si vos... hypothèses se révélaient fondées, comptez sur moi pour agir. J’aurais peut-être besoin de vous si tout les ex-membres d’équipage du Mycop sont impliqués dans un coup foireux..."
"Vous avez toute ma confiance, colonel. Merci."

Le colonel décida de passer à l’action le lendemain. Tout l’équipage était rentré et passait la nuit sur le Tantale. D’après Da Silva, la Lance de Longinus était fin prête. Le logiciel de gestion de propulsion et des trajectoires était désormais configuré, la comète était donc normalement soumise à leur volonté. La journée serait donc uniquement consacrée au ravitaillement et à la préparation du retour vers l’Orbite Terre. Young avait décidé de provoquer la crise sur la comète, lors du dernier ravitaillement. Ainsi, si tout tournait mal, il n’aurait qu’à abandonner tout le monde sur l’astre gelé. Idéalement, il souhaitait faire le voyage retour avec Saho, qui était désormais à sa botte et Da Silva, dont les connaissances informatiques compléteraient ses talents de pilotage. Et pour parer à tout, il avait bricolé une petite surprise. Son taser ne pouvait en effet que tirer une seule fois... En fin de journée, alors que tous travaillaient encore à l’extérieur à extraire le plus de glace possible, il envoya Da Silva effectuer une vérification à l’intérieur de l’appareil sous un faux prétexte. Une fois l’informaticien rentré dans le module, Young actionna une télécommande verrouillant celui-ci et coupant la radio de l’appareil. Voilà l’ingénieur isolé. Ensuite, le colonel et le docteur s’avancèrent vers Yumna et Raphaël.
"Yumna, pouvons-nous parler ? Je pense que nous avons assez de glace..."
"Déjà ? Bien, alors on va pouvoir décoller."
"Avant ça, j’aimerais que tu me donnes tous tes codes de commandement prioritaire."
"Hein ? Pourquoi ? Encore un de vos délires sécuritaires ?"
"Désolé, Yumna, le Dr. Saho a porté à ma connaissance certains éléments inquiétants et... Je vais devoir vous mettre aux arrêts."
"C’est quoi ces conneries !?!" beugla la commandante. "Saho ! Qu’est-ce que ça veut dire ?"
"Désolé, commandante, mais j’applique le principe de précaution. J’ai découvert que vous étiez la descendante de Nyambura Jawaad." Silence. Même Raphaël, qui s’était spontanément rapproché de Yumna dès le début de la conversion, se mit à la dévisager, muet d’horreur.
"Et alors ?" fini par répondre Yumna, la voix glaciale, rageuse.
"Vous comprenez donc que nous ne pouvons pas vous laissez dirigez une comète. Vous pourriez très bien... terminer l’anéantissement du genre humain débuté par votre ancêtre." Yumna éructa de rage et manqua de se jeter sur le scientifique. Seul la poigne de Raphaël la retint et prévint le drame.
"Attention, Yumna. Le colonel a une arme." déclara-t-il d’une voix blême. Le jeune homme avait noté un tressaillement révélateur dans un bras d’apparence négligemment maintenu derrière le dos du colonel. Il se doutait que le militaire n’attendait qu’un geste menaçant pour s’en prendre à la commandante. Young, cachant sa déception, dégaina tranquillement son bricolage. Il avait transformé un lance-piolet en véritable arbalète à répétition. Il s’agissait d’un matériel de secours, destiné à permettre l’escalade de crevasses ou de pics de glace sur la comète.
"Qu’est-ce que cela signifie, colonel ?" s’insurgea le docteur Saho. "Il n’était pas question de violence !"
"Ce n’est qu’une garantie, cher docteur... Je suis sûr que la commandante va se montrer coopérative, ainsi que Raphaël qui est visiblement de son coté..."
"Ecoutez, Saho, je ne nie pas que j’ai quelques gènes communs avec la folle qui a détruit la Terre. Mais cela ne fait pas de moi une psychopathe ! Je n’ai aucune intention de transformer cette comète en engin de mort. Bon sang, j’essaye de sauver la vie des gens de l’Orbite Terrestre !" Le scientifique hésita. Il balbutia quelques accusations mollassonnes, des insinuations sur les tragiques événements de la traversée. Yumna se récria, hurlant qu’il insultait les morts et qu’il méprisait le courage des survivants. Le colonel était de plus en plus nerveux : il voyait bien que le docteur perdait pied et doutait face aux démenties cinglantes de la commandante. Devait-il agir immédiatement ? Un accident de plus pouvait-il être provoqué ? Il pourrait accuser son bricolage puis faire semblant de se morfondre de honte... Ou bien devait-il laisser couler ? Il ne fallait surtout pas que tout ça donne des idées à Yumna et Raphaël : ils pourraient s’intéresser d’un peu trop prêt au planning de Mitchell et à d’autres fichiers qu’il avait maquillés...

Soudain, alors qu’il réfléchissait, un événement inattendu précipita les choses.
"Bien essayé, colonel Young." intervint brutalement une voix colérique à la radio. Da Silva. "Vous êtes plus doué que je l’aurais cru avec les systèmes informatiques, mais vous n’êtes pas encore assez fort."
"Da Silva, taisez-vous !" beugla le colonel.
"Cela intéressera peut-être tout le monde de savoir que notre cher militaire a verrouillé le module et a tenté de me couper la radio... Dommage, il n’a pas pensé que je pouvais me connecter au Tantale et m’en servir comme relais."
"Ce... c’était pour votre propre sécurité !" se récria le colonel. "Je ne savais pas comment cela allait tourner ici..."
"Oh, j’ai entendu votre baratin et celui du bon docteur..." ricana l’ingénieur. "Et pendant ce temps là, j’ai aussi fait ce que j’aurais du faire il y a des lustres. J’ai trouvé pas mal de manipulation dans les fichiers de surveillance et dans le planning de Mitchell... Des modifications programmées depuis votre console, aucun doute là-dessus... Oh, mais que vois-je, vous avez aussi reçu un petit e-mail fort discret de votre oncle juste avant l’insertion orbitale martienne... Rien que de très banales nouvelles de la Lune. Mais avec un bon algorithme, le message change du tout au tout... C’est quoi, l’ordre T765 ?" Plus le temps de réfléchir, ils en savaient trop. Le militaire mit en joue Yumna et pressa la détente de son arme bricolée, visant la tête du scaphandre. Le piolet partit, mais manqua la fragile visière de Yumna. Il faut dire que le docteur Saho, dans un revirement héroïque, avait fauché les jambes du colonel au dernier instant. Ce ne fut toutefois pas suffisant pour lui faire manquer complètement son coup : le projectile se ficha dans l’épaule de la commandante, qui hurla en s’effondrant dans les bras de Raphaël. Le colonel se débarrassa sans mal du courageux docteur, qui n’avait hélas aucune formation militaire. De rage, Young pointa son arme sur le scientifique. A cette distance, il ne le rata pas et le docteur Saho finit un piolet dans la gorge. Raphaël se jeta à son tour sur le militaire, mais il fut promptement repoussé : lui non plus n’avait aucune connaissance en combat. Le colonel se rua vers le sas, qu’il enclencha avec sa télécommande. Il n’avait prévu que deux piolets. Son entrée dépressurisa le module, surprenant Raphaël qui accourait à la rescousse. La porte extérieure se referma, les bloquant Raphaël et Yumna au dehors. Le militaire s’avança à pas lourds, l’air menaçant, vers Da Silva. Il commença par lui envoyer son arme devenu inutile à la figure. Cela surprit l’informaticien, qui leva les mains par réflexe, se bloquant hélas la vue. Un instant plus tard, le colonel fut sur lui, le frappant par surprise avec une bobonne d’oxygène. La visière de Da Silva explosa et Young continua de le frapper à la tête, encore et encore, l’assommant pour le compte.

Le militaire put enfin souffler et réfléchir. Il prit le pouls de Da Silva. Parfait, il était encore vivant, malgré sa tête méchamment ensanglantée. Une fois qu’il aurait rejoint le Tantale, il trouverait bien un moyen de forcer l’ingénieur à coopérer... Young se fraya un chemin jusqu’au poste de pilotage, ignorant les suppliques de Raphaël à la radio. Le météore serait leur tombeau. Yumna balbutiait des propos incohérents sur la mission, combien elle comptait pour elle, pour l’Orbite Terrestre. Elle semblait à l’agonie, il avait tout de même dû la toucher sévèrement. Le colonel coupa la radio et s’installa aux commandes du module, lançant le décollage.
"Adieu..." souffla-t-il dans la cabine, seul, alors que l’appareil s’élevait. Il n’avait pas osé brancher la radio pour entendre leurs cris... Cette mission allait lui donner bien des ulcères, mais il la finirait. Concentré sur le pilotage, il ne vit pas une silhouette titubante s’approcher dans son dos. Le militaire avait négligé le fait que Da Silva était un Terrien, et que malgré l’affaiblissement dû à la mission et à sa vie en apesanteur, il restait bien plus solide et résistant que la majorité des personnes élevées en faible gravité. L’ingénieur était pourtant dans un état pitoyable, Young s’étant acharné sur lui. Le visage défiguré par les coups, le nez brisé, un œil crevé par les éclats de sa visière, c’était un miracle qu’il soit encore en vie. Il n’était plus que colère et vengeance, incapable de réfléchir. Dans une rage aveugle, il se précipita sur le colonel, brandissant la bobonne d’oxygène ensanglanté qui l’avait défiguré. Ce n’était pas une chose à faire lors de l’approche d’amarrage, mais Da Silva était au delà de toute réflexion.

Sur la comète, Raphaël faisait de son mieux pour aider Yumna, lui murmurant des paroles rassurantes. Il espérait que Da Silva pourrait maîtriser le colonel et revenir au plus vite ici... La blessure de la commandante était grave, le piolet avait traversé le scaphandre et l’épaule. Visiblement, il avait touché une veine importante : Yumna perdait beaucoup de sang, qui maculait peu à peu son scaphandre malgré les efforts des systèmes de secours. De plus, celui-ci perdait de l’air. Normalement, le scaphandre pouvait se sceller en cas d’accrocs, mais les dégâts étaient trop importants. Raphaël avait enduit la zone de mousse auto-coagulante, mais il n’était pas sûr d’avoir arrêté la fuite.
"Yumna... courage. Da Silva va revenir. Il ne se laissera pas avoir par ce fou..."
"Je... je ne crois pas... Il est... pas... entrainé... pour ça..."
"Ne parle pas. Economise ton air. Je vais voir si je trouve un moyen de me brancher son ton système d’arrivé d’air. Mes réserves sont encore pleines, je venais de me recharger... Et je suis sûr que le vaisseau sera bientôt là." L’éblouissante explosion du Tantale, heurté de plein fouet par le module ascensionnel, leur offrit une superbe démentie. Ils restèrent un long moment silencieux, sur cet astre gelé.
"Fini..." murmura Yumna. "On pourra... dire... qu’elle a bien... merdé... cette mission..." Raphaël soupira.
"On fait quoi ?" demanda-t-il. Il était prêt à accompagner Yumna dans la mort. Ouvrir les scaphandres, une fin rapide... Il fallait l’espérer.
"Comb... combien d... d’air ?" balbutia-t-elle, de plus en plus faible.
"Pour toi... vingt minutes environ. Moi, j’en ai encore pour cinq ou six heures."
"B...bien. Ecoute bien." Elle se mit à débiter d’une voix tremblante toute une série de codes et de chiffres.
"Qu’est-ce que..." demanda le jeune homme une fois qu’elle eut fini.
"Code... code de programmation de la Lance... Vas-y, t’as l’temps... finis... finis la..." Sur ce dernier ordre, la commandante Yumna Jugh rendit l’âme.

Raphaël, dernier survivant du Tantale, prit le temps de creuser une tombe dans la glace de cette comète qui avait couté tant de vies. C’était facile, avec tout le matériel d’extraction abandonné. Il fabriqua une vague croix pour marquer l’emplacement. Il n’avait aucune idée de la religion de sa commandante, ni même si elle en avait une, mais lui, avait été élevé dans la foi chrétienne. Elle ne lui en voudrait sûrement pas. Après une dernière prière, il se mit en route, récitant les codes de programmations de la Lance de Longinus comme un mantra. Il maudit mille et une fois cet astre glacé qui lui avait pris ses amis. Même l’eau qu’il en avait tirée fut l’objet de sa vindicte silencieuse : réhydraté, il pouvait à nouveau pleurer. Il finit par atteindre l’incroyable pilier de métal fiché dans la comète. Un monolithe silencieux, d’aspect cabossé et brulé, trompeusement inoffensif. Le jeune homme escalada la face du réacteur nucléaire. Malgré la faible gravité, ce n’était pas évident. Son scaphandre lui hurlait l’épuisement prochain de l’oxygène. Par chance, Da Silva avait laissé des filins ancrés dans la paroi. Il atteignit finalement une petite trappe qui donnait sur une pièce près du cœur du réacteur. Là, au creux d’une masse de mousse antichoc protectrice se nichait un terminal primitif mais à toutes épreuves. Il entra les codes de Yumna et la machine lui répondit en émettant des trilles joyeux, insensible à sa douleur. Le programme de configuration se lança. Il était merveilleusement simple d’usage, fort ressemblant aux systèmes de guidage du Tantale que Raphaël avait vus tant et tant de fois. Un merveilleux travail de Da Silva. Il n’avait qu’à dessiner une trajectoire, entrer quelques paramètres orbitaux et les machines feraient le reste, calculant les poussées qui dévieraient la comète jusqu’à son orbite de garage. Ou ailleurs. Fébrile, rageur, Raphaël fut tenté. L’Humanité de l’Orbite Terrestre méritait-elle ce présent qui avait couté tant de vies ? En quelques touches, Raphaël modifia la trajectoire. Voilà, comme ça il pourrait se venger de la Lune. Cette nation l’avait toujours méprisé, avait fait de lui un meurtrier, avait engendré des monstres tels que Young... Il hésita, modifia à nouveau les paramètres. Et s’il frappait plutôt la Terre ? Il achèverait ainsi cet astre que les hommes avaient détruit. Il finirait le travail, cela servirait peut-être d’avertissement pour les survivants de l’orbite terrestre. Et il se vengerait de Da Silva qui s’était finalement avéré incapable de les sauver. Ou encore... Et s’il frappait Mars ? Plus difficile, plus long... Mais bientôt, il ne serait plus pressé. Après tout, c’était un cinglé d’astronome martien qui avait découvert cette fichue comète ! Il modifia encore et encore les trajectoires, ne sachant pas quoi faire. Judas ou Sauveur ? Le hurlement d’une alarme retentit. Plus d’air. Soupirant, Raphaël rentra sa trajectoire finale : il avait pris sa décision. Pour Yumna et pour tous ceux qui s’étaient sacrifiés. Dans une explosion tonitruante, la Lance se mit en marche, poussant l’astre gelé sur sa nouvelle et dernière orbite. La comète était en route.

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