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L'Ultime prédateur

L’Ultime prédateur

(Divers - PLC 2006 - 16/10/2006)

Test.
Test.
Cela semble fonctionner. Début de l’enregistrement.

Fascinant, ce petit gadget militaire... Un enregistreur subvocal, on n’arrête pas le progrès. La doc dit que c’est presque comme enregistrer ses pensés. Les appâts vont me prendre pour une folle, à marmonner comme ça, dans le vide, faisant les cents pas dans cette salle obscure puant le sang (il fallait bien que j’en exécute un, pour prouver que j’étais sérieuse ; visiblement les explosions dans la ville n’ont pas suffit). Bah, c’est déjà le cas. Ils ne comprendront pas, même si je laisse cette trace, en cas d’un probable échec. Je zappe sur les télés empilées dans la pièce. Folle. Psychopathe. Serial Killer. Terroriste. Le jugement est sans appel. J’hésite entre le flatté et l’outré qu’on me compare à si bas... Mais j’espère que parmi les loups qui rodent en lisière du troupeau, il y en ait qui me comprendront. Certainement. Evidemment, si je réussi, beaucoup me comprendront. Me pardonner, c’est moins sûr.

Tiens, ils viennent de me couper le câble, deux écrans deviennent aveugles. Ils ferment mes yeux et mes oreilles, la conclusion est proche. Mais ils sont lents, si lents ! Combien de temps encore avant qu’ils ne réussissent à brouiller les ondes hertziennes ? Et qu’un génie se rendent compte que le Wifi ça existe ? Hum... Une heure, je dirais. Ils doivent se renvoyer la balle entre services et départements... Je regrette presque de ne pas être à la tête du camp adversaire... Ah ! Quel plaisir se serait de me traquer moi-même. Impossible hélas. Je dois donc attendre que quelqu’un de compétent prenne les commandes. Mais ils finiront par composer une équipe susceptible de m’abattre. J’attends ça avec une certaine impatience teintée d’appréhension. Et ce temps, je vais me faire un plaisir de le leur donner... Je chasse à l’affût, pourrait-on dire. Il faut que ma proie sente l’intérêt de l’endroit, rode autour. Soit leurrée par mes appâts...

Le téléphone sonne. Encore leur négociateur. Je décroche machinalement et débitent mes exigences irréalisables... Il me sonde, pose des questions évidentes. Je lui donne des réponses contradictoires, puisant dans mes études de profiler. Malgré son professionnalisme, je le sens paniqué. Mon comportement lunatique le dérange, mon absence de but évident le met mal à l’aise. C’est voulu, il doit s’en douter et se demander pourquoi. Je n’entre visiblement pas dans les cases de la formation de l’école de police... Et mes démonstrations de force lui ont prouvé que je ne plaisantais pas. Je consens aimablement à libérer un otage. D’un coup de couteau, je tranche les liens d’une fillette replète. Si jeune, déjà sur la voie de l’obésité... Et pourtant cette école regroupe que des gens de classes sociales élevés... Ils ont les moyens d’avoir des nutritionnistes, des coachs sportifs, des aliments frais... Je les méprise. Je n’aime pas ceux qui ne prennent pas soin de leurs corps. Cela pue l’inefficacité, le laissé aller. Cette gamine va faire un magnifique veau sacrificiel. J’ordonne aux flics de reculer. Ils le font, ces benêts, alors que c’est là que je suis vulnérable, entrouvrant ma tanière, désactivant mes pièges...

J’attends derrière l’œilleton que j’ai percé dans les volets métalliques recouvrant les fenêtres. Je compte, évaluant la cavalcade de la fillette apeurée. Un peu lourde, elle va ralentir. Elle doit arriver dans le hall. Elle voit la lumière filtrant à travers la porte. Elle se croit sauvée. Un bip d’un de mes dispositifs m’avertit que la porte de l’école est ouverte. Elle se rue vers les grilles, sous les cris d’encouragement des flics. Je presse la détente de mon fusil. Avec un silencieux, un réflexe. Cri d’horreur, de haine. Le téléphone sonne, strident, affolé. Deuxième balle, pour sa seconde jambe. Oui, je ne suis pas un monstre, je lui laisse une chance, à la gamine. Les autres balles du chargeur cueillent les quelques flics qui ont imprudemment franchi les grilles pour l’aider. Bizarre, ça. Y’a toujours des gens pour sacrifier leur vie au profil des autres. Est-ce une anomalie génétique ? Une perversion du comportement ? Un problème psychique ? Aucune idée. Ce n’est pas humain. Il suffit de brancher la télé, ouvrir un journal ou se promener dans la rue pour constater ça. Êtres humains, c’est être un salopard égoïste qui tente d’abuser des autres au maximum pour son profil (d’abord) et celui de ses proches (ensuite). On se demande comment nous pouvons vivre en société... Je me détourne de la scène, nettoyant puis rangeant mon fusil, indifférente aux pleurs des otages restant, aux hurlements du téléphone. Si la fillette rampe jusqu’aux flics, elle est sauvée. Si elle n’a pas perdue tout son sang... Mais je pense qu’elle va y arriver. Un animal blessé a une force de volonté incroyable.

Tiens, les télés restantes ont fini par mettre la main sur mon identité. Enfin presque. Les présentateurs sont nerveux. Une femme qui laisse une traînée de sang, de massacre et de fumée dans leur calme routine, ça les perturbe. La prise d’otage, à la rigueur, ils auraient pu comprendre, si j’avais fait l’effort de trouver une justification crédible. Mais une meurtrière de sang froid, une terroriste qui manie fusil et bombe...ça les choque. Celle qui donne la vie n’a donc pas le droit de la reprendre ? Mal doit être synonyme de mâle ? Si possible barbu et bronzé... Le chasseur doit-il obligatoirement être un homme ? Cela semble traditionnel. L’Homme nourrit sa famille en allant chasser. Imaginez la préhistoire. Vous voyez ? Celui avec les lances, le gourdin. Voilà, vous n’avez pas imaginé une femme. Vous oubliez les lionnes, mes amis...

Je regarde avec amusement mon portrait. Pas de beauté glaciale ou d’hommasse renfrogné. Une femme comme tant d’autre. Je pourrais être votre voisine, votre employée. Peut être même votre femme... Hum... Je suis peut être un peu plus musclée que la moyenne, sans être bodybuildée. Si j’ai besoin de muscles, j’ai toujours les médicaments. Je ne compte pas vivre vieille et je n’ai pas à me soucier de contrôle anti-dopage. La femme me ressemblant et portant un faux nom se fait décortiquer par de prétendus experts sur diverses chaînes. Je me demande si l’un d’eux va arriver à une conclusion décente ? Sûrement pas. Les vrais experts ne vont pas à la télé. C’est le gouvernement ou les puissants qui les gardent.

La vérité est simple. Je suis une chasseuse. Solitaire, en plus. J’aime la traque, d’abord sa lente préparation mentale, puis son adrénaline quand on passe à l’assaut. Et enfin, le plaisir de la mise à mort finale qui prouve ma supériorité sur la proie. La chasse est ma vie. Je ne fais qu’appliquer pleinement le programme génétique de notre race, celui qui nous à fait le prédateur (presque) ultime, celui qui nous a placé au sommet de la chaîne alimentaire. Bizarre pour une femme ? Peut être... Peut être est-ce un détournement pervers de l’instinct de protection maternel ? Je n’ai pas d’enfant et je n’en aurais jamais (un coup de corne lors d’une corrida illégale au Brésil). Mon père (le vrai, pas celui qu’ils tentent de retrouver dans la jungle de mes pseudonymes et faux passeports) était chasseur. N’ayant pas de fils... Classique, classique.

Mais bien vite, traquer les pauvres bestioles qui se terrent dans ce qu’on nomme pompeusement "forêts"... Aucun challenge dans nos pays civilisés, ou quasiment. J’ai eu vite fait le tour. J’étais douée. Dès que j’ai été adulte, je me suis tournée vers des dangers plus sauvages. Ours pour commencer, puis fauves, éléphants, lion, etc. De plaisantes expéditions, des voyages palpitant vers des contrées lointaines. De vrais défis, quand même l’environnement et le temps s’allient pour essayer de faire échouer votre traque. Des animaux sauvages, maîtres chez eux, n’hésitant pas à se dresser contre l’Homme (ou dans mon cas, la Femme). J’ai écumé l’Afrique, l’Asie et les jungles équatoriales. Généralement en compagnie d’hommes riches, puissants et blasés. Dont beaucoup ne comprenaient pas grand chose au plaisir de la chasse. Ils faisaient ça par ennuie, pour se distraire hors de leur environnement aseptisé, contrôlé et sans danger. Leurs guides étaient généralement bien plus fréquentables.

Bien vite j’ai abandonné les réceptions ou dîners où l’on se vante des trophées obtenus le plus souvent sans risque pour aller discuter en pleine brousse avec les guides, les rabatteurs, les porteurs, les gens du cru. J’ai appris, je me suis joint à eux. Là encore mon sexe suscitait parfois d’étranges rejets. Mon argent, beaucoup moins. J’ai beaucoup appris. Je suis devenue une pisteuse émérite, capable de suivre un animal, un homme dans des conditions affreuses. Mon corps s’est endurci pour encaisser la chaleur, l’humidité, le froid. J’ai également appris les gestes qui sauvent, les premiers soins. Avec des techniques de médecine moderne ou non. Je me suis entraînée au tir avec des armes très différentes. Y compris des armes de guerres. L’Afrique et l’Amérique du Sud sont pratiques pour ça... Le fait de manier ces armes annonçait que j’avais déjà basculé vers l’inéluctable... Je ne négligeais pas non plus les armes blanches ou les armes improvisées (on est content de savoir utiliser convenablement une branche quand on tombe nez à nez avec un puma blessé et que le fusil est enraillé). J’étais de toutes les expéditions, y comprit les plus dangereuses ou celles de braconnage illégal. Mon loisir était coûteux, mais heureusement l’instinct de chasse ne s’applique pas que dans la traque d’animaux.

Cela fonctionne aussi parfaitement bien dans le monde de l’entreprise et de la finance. Et j’aimais ça. Je suis vite devenue l’assistante mystérieuse de grands patrons. Spécialité : la mise à mort de compagnies adversaires. Les opérations coups de poings en bourse. La recherche de documents compromettants ou simplement gênants. Même un soupçon d’espionnage industriel et de menaces... Cela m’a permis d’obtenir un petit pécule (légalement ou non), de confirmer que je n’avais pas de scrupules ou de moralité particulière. Comme beaucoup de gens, qui ne se plient aux règles de la société que par confort ou par peur. J’ai même travaillé pour l’Etat, brièvement. Aux impôts (aussi inéluctable que la Mort, dît-on. ça me plait). La traque de mauvais payeurs s’avéra amusante un moment, surtout quand je passais à l’offensive contre de grands groupes ou mes anciens patrons. La trahison, le retournement de situation apporte aussi son lot de plaisir coupable. Bien vite cependant, l’excitation retomba. Même les safaris les plus dangereux et les plus illégaux ne m’apportaient plus le plaisir et la montée d’adrénaline suffisante. Comme toute drogue, la chasse n’est qu’une spirale infernale : il me fallait plus, toujours plus. Le pas suivant est évident. Un meilleur gibier.

Je vous vois venir : l’Homme, n’est-ce pas ? Le prédateur (presque) ultime. Vrai. Et Faux. La majorité des gens ne font que des proies décevantes. Le troupeau. Des moutons. Ne le niez pas, il suffit de regarder un match de foot. Il ne savent que fuir (et mal) en geignant et ne ripostent (mal) que quand ils sont vraiment acculés (et encore pas toujours, beaucoup préfèrent supplier... Vous avez déjà vu un lion supplier, vous ? Ce n’est pas vraiment efficace... Le gène responsable de l’instinct de survie doit être un peu abâtardie chez certains...). Reste le parfum d’illégalité, le plaisir malsain de faire souffrir et d’abattre sa propre espèce, ultime trahison.

Oh, ça n’a rien d’exceptionnel, pourtant... J’ai d’ailleurs commencé assez tôt par là, avant de retourner à des chasses plus...moins illégales. J’avais besoin d’un pécule de départ et de briser mes attaches. J’ai donc brisé les cervicales de ma famille. Une chute dans les escaliers de mon père. C’était un chasseur, il aurait du sentir le piège. Ma mère s’est ensuite "laissée mourir de chagrin". Ou suicidée, c’est selon à qui vous parlez. Personne n’a osé employer "surmédicamentée par sa fille" en ma présence... Suis-je un monstre ? Peut être... Peut être l’ogresse qui entrera dans l’Histoire. La plupart du temps ce sont les criminels qui y rentrent, remarquez. Ceux qui massacrent des populations entières.

En tout cas, si je suis un monstre, je ne suis pas seule. Des tueurs, des criminels, il y en a légion. Des "chasseurs" d’humains...ça sonne plus "sport", non ? Même si le résultat est le même au final... Mais même là, les "professionnels", les chasseurs dignes d’estime sont rares. Il suffit en plus d’être riche ou d’habiter dans quelque ghetto d’un pays riche pour pouvoir s’organiser une petite "chasse au clochard". Un gibier bien misérable... Parfois surprenant (c’est l’un des plaisir de la chasse, quand l’animal acculé se défend si ardemment qu’il peut même vous échapper), mais cela me lassa bien vite... En plus, je suis plus une solitaire. La chasse en meute, très peu pour moi. La meute est une solution pour ceux incapables de se débrouiller seuls, de prendre une décision. J’ai bien vite été "chef de meute". Mais pourquoi s’entourer d’incapables ou de gens ne comprenant pas le plaisir de la chasse ? La suite est donc logique... C’est en massacrant les autres chasseurs amateurs de cette douteuse pratique que j’ai découvert à nouveau le plaisir. Car parmi les troupeaux, il y a des loups, des requins, des serpents. Le langage est merveilleusement explicite, n’est-ce pas ? Ce sont ces gens là que je devais traquer et abattre.

Je commençais simplement. D’ailleurs l’une des télés restantes m’annonce qu’ils l’ont découvert... Avec mes contacts véreux, j’entrais dans la Mafia. Exécutrice, évidemment. Spécialité : régler les problèmes entre organisations rivales (le plus souvent à la négociation plombée). Curieusement, y voir une femme ne les a pas trop choqués. Avec un calibre, toutes questions de sexe disparaissent : mes balles tuent aussi sûrement que celles d’un homme. J’éliminais les cibles, mais là encore la routine s’installa. Car la Mafia et toutes les autres organisations ont tendance à se protéger, comme tout le monde, et à ne s’attaquer qu’à ce qu’elle est sûre de battre... Les contrats ne m’apportaient plus autant de plaisir. Alors j’ai trahi tout le monde. C’est beaucoup plus amusant avec de l’opposition qui ne s’embarrasse pas des lois.

Je suis devenue chasseuse de prime. Ça c’était de la bonne traque ! Le boulot ressemblait un peu à celui d’assassin. Et je préférais les "mort ou vif". Mais y’en a de moins en moins... Dommage, je crois que j’aurais aimé le far ouest, mais c’est trop tard. Ce nouveau job m’a permis de traquer des gens dans les coins les plus reculés (ou non) de la planète. Voyage et plaisir. Je faisais exprès de me faire repérer une fois. Que la cible sache qu’elle est traquée. Parfois même deux fois, pour lui prouver que je me rapprochais... Histoire qu’elle prenne des mesures désespérées. Ça pimente.

L’avantage du boulot de chasseur de prime est également son principal inconvénient. On traque tout et n’importe quoi. Du criminel de bas étages qui n’a pas respecté sa conditionnelle au criminel international. C’est varié, passionnant et plus on se frotte à gros et dangereux, plus c’est plaisant... Mais il reste la masse de traque aisée, le boulot répétitif, générique, de base. Je tentais de combler mon appétit en traquant tout ce qui m’était proposé. Noyer le besoin dans la masse. Espérer trouver une proie avec un effroyable désir de vivre et de fuir. Et l’abattre. Sans succès évidemment. Les criminels "normaux" commençaient à me lasser.

Je suis donc devenue flic. Juste le temps pour intégrer une équipe d’élite spécialisée dans la traque de "monstres". Psychopathes et serial killer, vous voyez le genre. Je sens que je vais rigoler quand les flics et les média vont remonter jusque là. En plus, ça leur fournira une bonne et rassurante explication psychologique : "elle a craqué à force d’entrer dans la tête de ces malades"... Je me demande comment ils vont faire coller ça avec mon passé de mafieuse et de comptable... Je me demande également quand les média vont m’associer à un mouvement terroriste quelconque. C’est la mode. C’est facile. D’un autre coté, j’aimerais bien me frotter à une brigade anti-terroriste... J’en ai fait partie, brièvement. Je n’ai hélas que peu de talent dans les langues aussi j’ai été moins efficace que quand j’étais chasseur de primes. Les terroristes fanatiques ne sont pas amusant, en plus. Si pressés d’aller au Paradis, indifférents à la Mort. Ils tentent de vous emporter avec vous, c’est tout. S’ils ratent et bien... C’est définitif.

Rien ne vaut un assassin froid, méthodique, conscient que vous le traquez. Là, le défi devient exaltant, la traque passionnante. Des coups psychologiques échangés, des indices, des suppositions, des plans. Feintes et contres. Se faufiler dans les méandres d’une psyché tordue et géniale, quel bonheur. Et abattre d’un coup leur ego surdimensionné en détruisant leurs plans. Jouissifs. Puis, le final : la traque physique. Action et adrénaline pour compléter le menu après la stimulation mentale. J’ai dû sérieusement me muscler et faire jouer le piston (et le porte-monnaie) pour être assignée à la fois aux équipes de profiling et d’intervention. J’étais là en temps qu’expert, mais le plus souvent, c’était moi qui arrêtais le coupable. Ah, le sentiment de triomphe quand on domine la proie rendue à l’impuissance ! C’est mieux que le sexe (mais je ne m’étendrai pas sur ce point. Pour ceux qui se posent la question en caressant leur Freud, oui je suis une dominatrice).

Mais même les criminels les plus violents, les génies du mal complètement fous et les pervers les plus vicieux ne me satisfaisaient plus... Il me fallait une meilleure, une dernière proie.

Zappant sur les télés, je m’interroge. Je doute. La peur finirait-elle par me gagner ? Sûrement. Je ne suis pas folle au point de prétendre être insensible, d’être immunisée à la peur. La peur fait partie intégrante du plaisir de la chasse. Je l’ai déjà dit : le moment le plus excitant, c’est quand la proie tente de se défendre. Et là, on connaît la peur. Et le soulagement quand on bat l’adversaire est indescriptible. Là, j’hésite. Cette chasse n’est pas comme les autres. Ce sera la dernière, quoi qu’il arrive. Ai-je fait le bon choix ? A la postérité de juger.

Mon regard accroche un documentaire. La Science... Je n’ai jamais travaillé dans cette voie... Pourtant, c’est aussi une sorte de traque. Chasser une maladie. Ou une étoile, ou une équation, ou une loi inconnue de la physique. Cela me semble tout à coup excitant aussi. Qui sait, je pourrais même y retrouver mon ultime proie. On m’a toujours dit que j’étais logique, douée. Je devrais pouvoir réussir là dedans également. Ah, l’esprit humain. Ma peur cherche une échappatoire, me souffle des avenirs possibles. Je croyais pourtant m’être enfermée suffisant dans cette situation inextricable. Mais mon cerveau affolé devant l’inéluctable (ou peut être pas...) conclusion cherche déjà un moyen de m’échapper. De me faire survivre. Se dresser contre l’instinct de survie est dur. Je me demande comment font les autres. Je résiste en caressant mes armes, prête pour la lutte finale.

Ah, un coup de fil. Je réponds à nouveau mon baratin, mais je note le ton légèrement haché de l’interlocuteur. Il baratine. Je jette un coup d’œil au travers des volets épais. Tout semble calme...En apparence. Mais plus d’hélico ou de camionnette de la télé. Plus de va et viens de gradés. C’est un peu tôt, mais nous voilà en route pour le final. Mes télés se coupent ou se brouillent pendant que le négociateur tente de capter mon attention. Ils doivent avoir reçut l’équipement pour deviner ma silhouette derrière les volets métalliques de l’école... Un truc thermographique ? Ou une localisation via le portable ? Sûrement une combinaison des deux, pour éviter de tuer un otage si j’en plaçais un derrière les volets. Je pourrais contrer ces trucs. Je les connais. Mais je ne me donne pas cette peine. Il est temps de se mettre en chasse.

D’une pression sur la télécommande, je fais s’ouvrir les lourds volets métalliques de l’étage. Révélant partiellement ma silhouette et la ligne d’otage. Je lève mon lourd colt de collection. Une relique de la conquête de l’Ouest, prise sur un malade mental qui se complaisait à tuer de l’Indien... Lentement j’abats un otage, puis un autre. Hurlement au téléphone et chez les flics. Le soleil se couche sur la ville, c’est assez beau. J’ai du mal à distinguer les points rouges des lasers sur mon corps. Par contre, les balles, elles...

La douleur est affreuse, intolérable. Et pourtant, j’ai déjà pris des coups de couteaux et des balles... Mais jamais au point de signer mon arrêt de mort. Je hurle comme une damnée et vomis du sang. Mes organes internes ne sont plus que bouillies, plusieurs des mes os sont brisés. Cette douleur ! Malgré les drogues dont je me suis bourrée, je la sens. Ma vie me quitte, le sang ruisselle. Obéissant à mes doigts tremblants, les volets télécommandés s’abattent dans un claquement sec. Je m’effondre. Quelques balles perce-blindage les traversent. J’attends à grande peine la charge dehors.
Il est temps d’appâter. Bandant ma volonté, je reprends le contrôle de mon corps brisé. Un bouton.

Les bombes placées dans les étages des bâtiments alentours explosent, déchiquetant sûrement les équipes de sniper. Elles sont là depuis des semaines. Visiblement, ils ont oublié de fouiller convenablement les appartements cossus réquisitionnés pour l’opération... A travers le sang ruisselant sur mon oeil, je vois s’allumer un capteur de pression. Un sur seize, leur équipe n’est pas si mauvaise. Ont-ils déjà trouvé et désamorcé les bombes du rez-de-chaussée et de l’escalier ? J’appuie sur un nouveau bouton et j’entends quelques explosions. Pas toutes, hélas pour eux. Les bombes ont beaux être anti-personnels, elles font trembler le bâtiment, mettant à mal mon équilibre déjà chancelant. Il doit y avoir des survivants, mais quelle importance ? Il y a peu de chance que j’en fasse partie. Je mise tout sur cette chance. Ma volonté s’affermit à cette pensée, je repousse la douleur, j’exécute le plan.

Dans un râle, je me relève, précipitant mon agonie... Je lève à grand peine le Uzi pendant à ma hanche disloquée. Quelques rafales expédient les otages hurlant. J’entends à peine leurs cris, tout bourdonne... Et pourtant, j’ai évité d’exposer mon crâne... Je comptais les blesser à mort, pour que leur agonie soit longue et qu’ils geignent. Comme des appeaux. Mon état ne me permet pas de faire de détails... J’espère que ça suffira. Je réouvre les volets, contemplant le chaos, les cris, les flammes, le désastres, la fin.
Cela devrait suffire.
Je m’adosse à un mur branlant, au milieu des corps et des cris. Impossible de respirer, ça fait trop mal. Le sang ruissèle, ma vie me fuit. Je ne voulais pas mourir sur le coup (ni mourir tout court, même si le risque est grand). Mon esprit et mon corps torturé le regrettent presque. J’empoigne fermement, de mes dernières forces, mes dernières armes. Un couteau gravé et un Beretta avec silencieux, une arme qui m’accompagne depuis des lustres. Le couteau est en argent, couvert de symboles occultes ou religieux de toutes origines. De quoi passer définitivement pour une grande malade. Je l’ai pris au cas où. Au cas où l’une des superstitions humaines que je méprise aurait un fond de vérité. Toujours mettre tout les atouts de son coté.

Je la sens, elle arrive.
Ma vision se trouble, un voile rouge, puis de plus en plus sombre s’abat. Je ne sens plus la douleur, je sens que le froid de mon corps, par opposition au sang chaud qui me quitte. Mon cœur faiblit, tressaute, s’arrête. J’expulse le dernier vestige d’oxygène dans mes poumons en un cri de défi : "Viens !"
Est-ce les flammes qui dansent au loin ? Est-ce les nuages de fumigène des flics gagnant ma tanière ? Ou son linceul flottant au vent ? Cet éclat…Sa faux…
Elle est là ! L’ultime prédateur !

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