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Chapitre 10 : Le sombre chevalier blanc

Chapitre 10 : Le sombre chevalier blanc

(Errare Humanum Est...? - Heroïc-Fantasy - 17/12/2002)

"La p-p-prochaine f-fois, v-vous me préviendr-rez !" grogna Thiki "C’c’est p-pas possible de choisir d-des endroits pareils !"
La jeune fille grelottait à la sortie du téléporteur, attendant que Derym ou Lelfe lui trouve une fourrure adaptée à sa taille. Il n’y en avait malheureusement pas : Ysandre ne connaissait pas la voleuse quand elle avait fait les courses du groupe. Généreusement, Derym fini par céder sa pelisse à l’adolescente et par incanter un sortilège druidique lui permettant de supporter le froid de la ville nordique. Everwhite était beaucoup moins grande que Kross. Le climat rude du grand Nord n’incitait pas en effet à un séjour prolongé. Il s’agissait essentiellement d’une cité marchande portuaire, porte entre les royaumes gelés du Grand Nord, aux grandioses et dangereuses montagnes recelant des richesses minérales qui faisaient l’envie de tous et aux riches eaux marines extrêmement poissonneuses. Seule l’avidité et l’obstination humaine avaient permis le développement de cette ville.

Le groupe se dirigea promptement vers une auberge connue de Lelfe, à demi-enterrée dans le sol boueux de la cité. Les murs de tous les bâtiments étaient en assemblage épais de pierres de taille et/ou de bois. Tous étaient de basse taille et recouverts d’une bonne épaisseur de neige. Seules les principales artères de la cité étaient pavées : le reste n’était que de vulgaires chemins, plus ou moins boueux ou gelés, selon l’heure de la journée. Même si elle n’arrêtait pas de se plaindre, Thiki admirait le paysage somptueux. La cité portuaire était nichée dans un fjord débouchant sur une mer d’un vert profond. C’était la première fois qu’elle voyait la mer. Derym partageait sa joie enfantine devant la splendide et glaciale tendue d’eau. L’odeur de sel était profondément vivifiante dans l’air froid. Groumpf quant à lui, vêtu d’un assemblage hétéroclite de fourrures qui le faisait ressembler à un yeti, contemplait dans le lointain les hautes montagnes aux sommets enneigés qui se découpaient dans le ciel gris plomb du matin. Il tourna un regard interrogateur vers Lelfe, qui secoua la tête. Il rabattit la capuche de son manteau en grognant. Des gens pouvaient encore se souvenir de l’ancien général barbare qui avait massacré cette ville...

Le groupe pénétra dans l’auberge et les filles se précipitèrent vers le foyer ronflant dans la salle commune, laissant Lelfe et Derym discuter les prix avec le propriétaire. Groumpf se coula dans un coin sombre près de ses amies.
"Enfin un peu de chaleur !" clama Thiki collée au feu. "Pourquoi on est dans ce bled pourri, déjà ?"
"On se rend vers le Temple de L’Eau." déclara Lelfe en arrivant avec un plateau de chocolats chauds (avec une pointe de rhum pour les membres adultes de la compagnie, Ysandre fit la grimace).
"Et on va y faire quoi ? Et où il est exactement ce temple ?"
Derym commença à expliquer sa quête à la jeune fille. Une fois leur but expliqué, Thiki ne put s’empêcher de laisser tomber quelques remarques en rigolant.

"Ahahha ! T’es POSTIER ! Ahaha ! Ces Druides ne font rien comme tout le monde."
"Humm... C’est une mission importante et confidentielle, demandant sérieux et confiance." répondit Derym un rien vexé.
"Mouaff... Pas très excitant tout ça. Ni très glorieux. Pas de princesse à sauver, ni de dragon à combattre !"
"La princesse à sauver c’est déjà fait." déclara alors Lelfe en posant sa main sur la tête de la jeune fille, au moment où elle buvait son chocolat. Couverte de boisson et rougissant sans savoir pourquoi, la jeune fille se tut un moment... Avant de revenir à la charge et de questionner Derym encore plus sur sa mission, ses buts et autres choses que l’apprenti ne connaissait absolument pas.
"Tiens, regarde." finit par dire Lelfe, en réponse à un regard implorant de Derym.
Il déplia la carte du Druide sur la table.
"Là, c’est Everwhite. Là ce doit être le Temple de l’Eau."
"Mais... C’est en pleine mer ! Chic, chic on va faire du bateau !" s’écria la jeune fille ravie.
"Précisément. D’ailleurs je vais aller m’enquérir d’une embarcation et d’un capitaine prêt à nous y conduire. Ysandre ! Je te les confie. Faites pas de bêtises..."
"QUOI ? Je refuse de te laisser y aller seul : je viens. T’es plus dangereux tout seul que Derym, Groumpf et la p’tite !" s’écria la Paladine en se levant pour rattraper le Barde. ++++ Pendant ce temps, dans une sombre chapelle gelée...
"Ô puissante lame sombre dévouée à Notre Seigneur, lèves-toi !" psalmodia un grand prêtre mince comme une lame de couteau dans sa robe sanglante.
"Viens à nous, Elu du Meurtre. Toi qui est mille fois béni et mille fois maudit !" crièrent les assesseurs, tout de noir vêtus.
"ça va, ça va j’arrive..." fit une voix blasée venant d’une crypte ténébreuse.
Emergeant de l’ombre, une pâle silhouette s’avança vers les suppliants. Le grand guerrier albinos s’arrêta devant le grand Prêtre du Seigneur du Meurtre qui brandissait bien haut le symbole sacré de Bhaal. La blancheur de l’apparition et de son armure d’os blanchâtre tranchait avec les tenues sombres des fidèles. L’assassin posa son regard rosé sur le prêtre tremblant de peur et de froid.
"Combien de temps ?"
"Presque vingt ans, Votre Excellence."
"Bon... Pourquoi troubler mon repos ?"
"Un rêve, messire. Envoyé par le Seigneur lui-même...Vous ne l’avez pas perçu ?"
"Non." répondit l’apparition d’une voix aussi froide que l’air ambiant.
"Douteriez-vous de ma Foi ?"
"Bien sûr que non ! Je ne mets pas en doute votre sainteté, ni vos glorieux états de services pour notre Eglise. C’est juste... Surprenant."
"Mmmm. C’est juste que mon état ne me permet pas de pratiquer aussi assidûment les préceptes de notre religion. Je sers plus par le poing et la lame que par les paroles. Bon trêve de bavardages : que me veux Bhaal ?"
"Voici ce qui a été prophétisé." dit le prêtre en faisant avancer un acolyte portant un lourd rouleau.

Le guerrier dû se faire ensuite expliquer les paroles sacrées, qui, comme dans toute prophétie, étaient assez obscures. Cependant le but de la mission était presque clair. Il se la fit quand même expliquer. Non, il ne s’était pas trompé.
"Une mission d’ESCORTE ? Moi, l’Assassin du Culte !?!"
"Euh... C’est ce qu’il semblerait, mon seigneur. Même si le texte prémonitoire est un peu flou... Et Bhaal insiste pour que ce soit vous. Et ce serait votre dernière mission avant d’être enfin envoyé vers Notre Seigneur."
"Bon, comme Il veut... Mais avant vous avez amené de quoi me restaurer ? Je meurs littéralement de faim." conclu le guerrier dans un inquiétant sourire.
"Bien entendu, messire !" dit le chef suprême. "On vient de la lâcher il y a cinq minute dans les cryptes... Ce sera plus sportif comme ça !" L’inquiétant albinos sourit et dégaina deux cimeterres noirs avant de partir en chasse.

Lelfe et Ysandre revinrent bredouille à l’auberge.
"Comment ça pas de bateau disponible ?" demanda Derym en désignant à travers la fenêtre toute une flottille d’embarcations de pêche.
"Justement... La saison de pêche bât son plein. Il n’y a pas d’embarcation disponible qui soit dans nos moyens. On a beaucoup dépensé, tu sais. Je m’attendais pas à la Taxe de traversé pour personne en Négate." répondit Lelfe.
"Et ici mon Ordre est quasiment inconnu : impossible de réquisitionner un navire." soupira Ysandre.
"Sans compter qu’il y a eu pas mal de raids de pirates et de tempêtes dangereuses dans la zone où l’on se rend. Aucun capitaine ne veut risquer son embarcation pour nos beaux yeux." poursuivit Lelfe.
"On a qu’à en voler une, alors..." grommela Thiki.
"THIKI ! Voler c’est MAL !" lui hurla la Paladine. "L’éducation de cette jeune fille doit être sérieusement reprise en mains !"
"Hum. Bon. C’est peut être vrai. Pas de vol, donc" répondit Lelfe, conciliant. "Et il faut éviter de se faire remarquer."

Derym haussa les épaules. Il savait que le Barde n’aurait aucun scrupule (enfin, si mais pas longtemps...) à voler un navire. Lui-même pourrait approuver, si la situation devenait vraiment désespérée. Groumpf s’en ficherait, Thiki aussi. Et il mettrait Ysandre devant le fait accompli, quitte à subir ses foudres et à lui accorder toutes sortes de compensations.
"Alors on fait quoi ?" demanda Thiki exaspérée par les scrupules et l’indécision.
"Je sais pas..." conclu piteusement la Paladine. Il y eut un moment de silence, pendant que tous réfléchissaient. La solution de Thiki semblait malheureusement s’imposer.
"Ben. J’ai une idée !" s’écria alors Lelfe. "Si on veut pas de nous à bord d’un bateau, on n’a qu’à construire le nôtre !"
"QUOI ?" s’écrièrent ses compagnons dans un bel ensemble.
"Tu... sais faire ça ?" demanda Derym un rien surpris.
"Je ne sais pas, j’ai jamais essayé. Mais ça doit pas être bien sorcier ! Ysandre ! Va nous louer un dock et un entrepôt pas cher. Derym, va avec Groumpf chercher du bois de construction. Moi et Thiki on s’occupe des voiles et des autres accessoires." ++++ La nuit venait juste de tomber et les gardes de la porte Est de la ville se préparaient à une longue et sombre veille glaciale. Emmitouflés dans leurs fourrures, ils levèrent soudain la tête en entendant des pas : qui pouvait donc arriver à cette heure, bravant le vent glacial qui charriait une neige mordante ? Deux d’entre eux prirent leurs hallebardes, méfiants. Un autre aviva le feu qui leur fournissait chaleur et lumière tremblotante. La silhouette qu’ils distinguaient à peine au travers des bourrasques neigeuses s’arrêta un instant. L’assassin contemplait les gardes qui ne pouvaient le voir et réfléchit. Autant rester discret. Il se mit alors à prier son sombre Maître : le sortilège divin transforma l’armure d’os du guerrier albinos en une banale armure de plaque noirâtre et usée. Il s’avança.
"Halte ! Qui va là ?" Toujours la même histoire. Rien ne changeait vraiment...
"Un simple voyageur, mercenaire esseulé et transit de froid. De grâce messires, ouvrez les portes que je puisse me réfugier céans." L’albinos au service de Bhaal avança, se dévoilant aux gardes suspicieux. Ceux-ci furent vite charmés par le regard étincelant de l’assassin et par ses manières de noble. Ils le laissèrent entrer. Curieusement, ils l’oublièrent quasi-immédiatement et reprirent leurs postes sans plus se poser de questions.

"Et maintenant, où aller ?" se disait l’albinos. "La prophétie était quand même vague... Vraiment le Dieu aurait pu nommer ou décrire la cibl... Non : la personne à protéger !" Il fit le tour des auberges où traînaient habituellement les aventuriers, les marchands et les mercenaires de passage. Rien de ce qu’il y vit ne lui rappela les paroles sibyllines du parchemin sacré. Soupirant, il se hissa sans mal sur le toit enneigé d’une maisonnette de la Grand’Rue. Il ne restait plus qu’à attendre que la cibl... NON ! La personne à protéger se manifeste. Ou alors un signe divin. Il doutait de ce dernier cas : il n’avait jamais montré une ferveur incroyable, malgré son titre et sa position dans le culte.
"Bah, la nuit est encore jeune !" murmura l’albinos en contemplant les lunes qui se levaient dans le ciel, trouant les nuages porteurs de neige.

Pendant ce temps, fort loin de là... Les rues de Kross étaient désertes quand la nuit tomba sur la citée. Une pluie diluvienne avait chassé jusqu’aux mendiants et aux voleurs. Une seule silhouette se dressait sur le pont noyé par la pluie qui menait au RATP. Elle avançait inlassablement, infatigable et insensible aux éléments déchaînés. Un bref éclair illumina la forme qui avançait : petite, légèrement rondouillarde, mais se déplaçant avec souplesse. Et un regard absolument vide. Il pénétra dans la forteresse abritant la zone de téléportation en crochetant habilement une serrure portant magiquement protégée. Il poursuivit obstinément son chemin, évitant sans peine les pièges et alarmes du bâtiment.
"Admirable." laissa tomber une voix sourde. Un homme mince et borgne sorti de l’ombre et s’interposa entre le mort-vivant et son but : la salle de téléportation.
"Arrière, servant de Bhaal ! Abandonne ou soit détruit !"
"Tuu me trahiis ausssi ? Tu étaiss portant ssi fidèle Zaralasss et sssi doué !" siffla le mort-vivant.
L’homme dégaina son épée serpentine finement ouvragée. "_ Désolé, mais on m’offre plus ailleurs. Tu devrais comprendre ça..."

Le mort-vivant siffla et se jeta à une vitesse ahurissante sur l’assassin. Il plongea pour éviter de justesse le coup rapide. Zaralas donna un coup d’épée au jugé, qui rata sa cible. Il devait oublier ses habitudes : ce zombie était aussi souple et agile que de son vivant. Et c’était un Maître-Voleur... Souriant il lança quelques fioles de verres sur l’être animé par Bhaal. Sans résultats. Le mort-vivant avait déjà deviné le coup et les fioles d’Eau Bénite s’écrasèrent au sol. La créature lança une dague vers Zaralas, qui l’évita difficilement. Le monstre en profita pour s’approcher à une vitesse incroyable. C’était une feinte : Zaralas avait tout prévu et il bascula juste avant que le monstre porte son coup. L’épée de l’assassin pénétra le corps mou du cadavre. Aucun sang n’en jaillit. Et le poison mortel qui enduisait la lame ne ferait rien à la créature non-morte. Zaralas s’apprêta à prononcer le mot de pouvoir qui enflammerait son épée et immolerait le mort-vivant empalé. ++++ Mais la créature, trop rapide, ne le laissa pas faire : elle empoigna la lame et l’arracha de son corps sans se soucier des dégâts provoqués. Elle envoya Zaralas tenant encore l’épée contre un pilier, avec une force titanesque. D’une roulade, le voleur réussit à éviter de se fendre de crâne. C’était mal parti. D’un mouvement souple du poignet il lança quatre dagues d’argent en direction du crâne écumant du zombie. Celui-ci lança sa propre dague pour intercepter les projectiles qui explosèrent dans un éclat aveuglant. Zaralas se maudit : il aurait dû mieux répartir son attaque ! Il se cacha rapidement derrière une colonnade et arma une petite arbalète d’un carreau béni, attendant que la fumée de l’explosion se dissipe. Il braqua son arme. Rien. La créature maléfique avait disparu. Se maudissant une fois de plus, Zaralas fouilla le corridor du regard. Bien sur le mort-vivant était en plus invisible à l’infravision et indétectable par la magie de son anneau. Les sens aux aguets, il s’avança vers le couloir menant à la zone de téléportation. Il guettait chaque recoin, examinait chaque zone d’ombre et chaque cachette avec l’habitude issue d’une longue expérience.

Pourtant il ne vit pas la créature. Celle-ci s’était hissée au plafond d’un bond prodigieux et silencieux. Elle s’y tenait, pendue par des griffes jaillies de ses mains mortes. Quand Zaralas passa au-dessous d’elle, elle se laissa tomber sur lui, griffes en avant. L’entraînement de l’assassin d’élite de la Guilde de Kross faillit lui sauver la vie : il décocha à l’instinct son carreau... Qui ricocha malencontreusement sur les griffes d’os noircies de la créature. Elle plongea à travers ses défenses et sa maigre armure, déchirant le torse du voleur qui hurla. Sans résultat d’ailleurs : une Zone de Silence entourait le mort-vivant et sa proie. Il traîna le corps tressautant du pauvre Zaralas vers le centre de la salle de téléportation. Là, il grava d’étranges glyphes dans le torse du supplicié.
"Désolé, ancien serviteur... J’avais besoin du sacrifice d’un traître pour activer ma magie." fit une voix sombre qui sortait du mort-vivant et simultanément résonnait à l’intérieur du crâne de Zaralas. Dans un dernier râle d’agonie, le voleur compris qu’il avait été piégé par sa sombre divinité. Sa dernière vision fut celle de l’ouverture d’un Portail sanglant vers Everwhite.

"A la croisée des chemins, suis une cascade d’or et la puissante montagne..." murmura l’albinos, toujours sur son toit enneigé. "Quelle plaie, ces prophéties divines !" Il avait d’abord cru que la Croisée des chemins désignait les auberges où se rencontraient marchands et aventuriers venus de divers horizons. Pour une fois il avait était trop imaginatif ! Pestant contre lui-même, il bondit agilement de toit en toit en direction du RATP. Une heure à cogiter dans le froid nocturne lui avait éclairci les idées. Il se posta en hauteur, dominant la sortie du bâtiment. La cachette était idéale. Dans le Nord, peu de gens levaient la tête : ils préféraient rester encapuchonnés bien au chaud. Il attendit encore. Son impatience grandissait : même si la nuit était longue sous ces latitudes, il devait avoir fini cette mission avant le lever du soleil. Pourvu que le Dieu tienne sa promesse. Une dernière mission et il serait libre. Enfin. L’assassin était devenu au fil du temps de plus en plus las de tuer... Même s’il y prenait un plaisir coupable. C’était d’ailleurs une des raisons de son exil volontaire dans ces contrées désertes et glacées : échapper aux demandes incessantes des "Parrains", "Pacha" et autres Maîtres de Guilde qui refusaient de se salir eux-même les mains. Mais il était aussi un prêtre du Dieu du Meurtre. Il ferait son devoir, comme toujours. On ne l’appelait pas le Chevalier de la Mort pour rien.

Soudain, il perçut un éclat doré alors qu’il était perdu dans ses pensées. Il leva la tête pour l’examiner. Un elfe insouciant, à la chevelure d’or liquide guidait un monstrueux colosse qui portait tout un attirail de construction.
"Une cascade d’or... Une puissante montagne... Serait-ce possible ?" murmura le guerrier. Il se laissa tomber dans la rue, la neige absorbant le choc et les sons. L’albinos les suivit discrètement, sans mal vu le boucan fait par l’elfe rigolard. Ils entrèrent dans un entrepôt miteux, non loin des docks. L’assassin se coula silencieusement vers une petite fenêtre pour épier ses cibles potentielles. Il repéra outre le colosse et l’elfe peu discret, deux humaines : une petite rousse qui travaillait à une table encombrée de fioles et une grande en armure. Visiblement une Paladine. Aïe. Il vit enfin le dernier occupant : un jeune homme roux qui portait de longues planches.
"Garde des lames et du sang le jeune feu ardent issu de la forêt du changement..." murmura doucement l’albinos.
Il sourit : ça se confirmait !
"Attendons... Voyons qui bouge le premier." ++++ "Voilà ! Je viens de terminer le plan ! On commencera demain..." s’écria Lelfe, plein d’enthousiasme.
Derym, Groumpf et Ysandre qui entassaient le bois de construction dans un coin du hangar s’approchèrent du plan de travail.
"Euh, je n’y connais pas grand chose, mais..." commença Derym en jetant un coup d’œil ahuri sur les dessins.
"Non ! Sérieux ? Ce truc flotte ?" s’exclama Ysandre médusée.
"Beau bateau !" déclara Groumpf.
"Allons, allons ! Pas d’inquiétude : j’ai fait la synthèse de mes connaissances nautiques dans cet ouvrage."
"C’est pour ça que j’ai un doute..." murmura Ysandre. "J’y connais rien, mais la forme est... Inhabituelle." Thiki quitta momentanément son établi, et le poêle chaud qui était à côté.
"Faites voir un peu ça..."

Elle se pencha sur les croquis de Lelfe. Ses yeux s’écarquillèrent un instant, puis elle éclata de rire.
"Wahaha ! C’est quoi ce truc ?"
"Hff. Un peu de respect. J’ai passé des heures sur le design de ce navire. Il sera à la pointe de la technologie maritime !" répondit Lelfe un rien vexé.
Thiki eut un sourire narquois et se pencha un peu plus sur le plan.
"D’abord, c’est quoi ces trois trucs qui partent en triangle de la structure principale ?"
"Des flotteurs. Certaines petites embarcations elfiques s’en servent... Normalement ça réduit la pénétration dans l’eau et équilibre le bateau. J’en ai donc mis trois : deux sur les côtés et un devant !"
"Réduire la pénétration dans l’eau. L’idée est bonne, mais... T’as vu la forme de la coque principale ? Tes flotteurs seront hors de l’eau ! Il faut arquer plus tes structures qui les soutiennent et modifier la forme de la coque principale."
"Ah ? Pourtant..."
"Et c’est quoi cette figure de proue ?! Ton bateau va pencher vers l’avant avec un tel machin !"
"Humm... C’était pour faire joli. Et je tenais à ce que toute l’équipe soit représentée." répondit Lelfe.
"Stupide et inutile. Wahaha ! Un Groumpf grandeur nature... Et ces voiles !"
"Qu’est-ce qu’elles ont les voiles ? Les navires marchands ont les mêmes... En moins beau et moins élégamment disposées."
"Justement, c’est le problème : tes voiles, implantées comme ça, ne serviront que si y’a du vent arrière ! Et uniquement dans ce cas."
"Ah... Oups... Je n’ai pas pensé à ça."
"Et ton gouvernail en forme de dauphin est très joli, mais totalement inutile là où tu l’as mis : il touchera à peine l’eau. Et ta quille n’est pas assez longue, ni même bien placée : elle va déséquilibrer le bateau !"
"...Oh." murmura Lelfe complètement dépité.
"Sans oublier tes schémas : ils sont très beaux et en couleurs, mais pas un n’est à l’échelle ! Aucun n’est numéroté ! Et y’a aucune instruction de montage : comment veux-tu qu’on construise ce truc ?"

"Arrête... j’ai l’impression de me faire gronder par la maîtresse quand je rendais mes devoirs en retard..." dit le Barde, penaud.
Tous les autres riaient de bon cœur de voir l’insouciant aventurier se faire enguirlander par l’adolescente.
"Bon. Apparemment Thiki à l’air plus compétente que toi. Laissons-la donc faire les plans." décida Derym.
"Hein ! Quoi ? Mais j’ai jamais fait ça !" se récria la jeune fille confuse "Je critiquais juste pour le faire marronner !"
"Alors faites ça ensemble." déclara Derym.
"Courage, tu vas certainement t’en sortir mieux que lui..." murmura Ysandre à la voleuse, juste assez fort pour que Lelfe pique un fard, vexé.

Ils se mirent aussitôt au travail, sous les instructions éclairées de la jeune fille. Visiblement elle semblait connaître son affaire. Derym l’interrogea pendant qu’elle corrigeait les plans de Lelfe : d’après elle, elle adorait le bricolage. Sa coopération avec Lelfe fut efficace : le sens pratique de la mécanique de Thiki, allié aux vastes (mais vagues et indisciplinés) connaissances de Lelfe, leur permirent d’obtenir rapidement des plans d’un navire valable. On n’aurait jamais rien vu de tel avant : Thiki avait conservé la structure en triangle de trois flotteurs soutenant une nef principale légère. La nuit était déjà fort avancée quand elle termina les schémas de montage : ils pourraient bientôt commencer l’assemblage. Un bâillement échappa à Ysandre. Lelfe semblait lui aussi épuisé. Derym décréta donc que ça suffisait pour aujourd’hui : ils avaient bien besoin de repos. Lelfe et Ysandre s’enroulèrent instantanément dans des couvertures, près de l’unique poêle de la pièce et sombrèrent rapidement dans le sommeil. Groumpf emmitouflé dans une couverture se cala contre la porte de l’entrepôt. Infatigable, il monterait la garde jusqu’au petit matin. Derym allait lui aussi se coucher quand il vit que Thiki s’était remise à travailler sur son établi. Elle avait posé son arbalète et semblait jouer avec d’étranges fioles remplies de substances inconnues. ++++
"Tu fais quoi ? Tu devrais te reposer..." dit le druide en s’approchant.
"Pas sommeil. Et faut que je fasse des recharges."
"Des recharges ?"
"Regarde, tu vois cette arbalète ? C’est moi qui l’ai faite. Et comme tu dois te le rappeler elle ne tire pas des carreaux ordinaires."
"Ah oui ! Le gaz !" s’écria Derym en se rappelant enfin leur poursuite sur les toits de Kross.
"Précisément. Regarde ce mécanisme : ça me permet de tirer simultanément quatre projectiles, très loin. Malheureusement au mépris de la précision, mais j’espère bien régler un jour le problème."
"Tu en sais des choses..." dit le Druide contemplatif "Et comment tu fais rentrer le gaz dans les carreaux ?"
"IDIOT ! Pardon... Bah... J’oubliais que t’es presque qu’un sauvage, après tout."
"Merci..." ricana Derym, un rien vexé, mais passionné par les explications de la demoiselle.
"Bon, je distille ces produits... Pardon, je les chauffe puis les recondense, là. En mélangeant avec cette poudre, j’obtiens ce liquide blanc-vert. Tu vois, il fume déjà : il réagit avec l’air..."
"Ah. Continue..." dit Derym, un peu perdu.
"Je le mélange avec ça, une solution très volatile et alcoolisée et je le place avec cette seringue dans ces carreaux. Tu vois la pointe en verre très fine au bout ? Bien, y’a aussi un petit explosif dans le verre. Je scelle ensuite à la cire..."

"Et ça fait des projectiles qui libèrent le gaz quand le verre est brisé !"
"Eh ! T’es pas si bête, le primitif ! T’as tout juste : je tire les carreaux, l’impact brise le verre et déclenche une petite explosion... Qui diffuse le gaz et vaporise l’alcool : la solution réagit alors avec l’air."
"Génial ! Et ça crée ce nuage asphyxiant !"
"Oui, la solution irrite les yeux et la gorge. Tu peux même t’évanouir si t’en respire trop."
"Tu es vraiment très intelligente ! J’aurais jamais cru rencontrer une si jeune magicienne..."
"NE M’APPELLE PAS COMME ÇA !" hurla la jeune fille, les traits déformés par la colère. "Je ne fais RIEN de magique ! Je HAIS la magie ! C’est de la Science !"
"Ah... Euh... Pardon." s’excusa Derym, confus.
"Pfff... Désolé, je me suis aussi emportée. Tu sais... Mon... Maître... Me traitait assez mal. Je déteste ces magiciens imbus d’eux-mêmes qui se servent de leurs pouvoirs pour dominer les autres. J’ai vite vu que la connaissance était une arme. Alors j’ai volé plein de livres.. Mais je refusais de toucher à la magie. Et quand j’ai voulu utiliser l’arbalète et mes carreaux contre lui, il a dissipé le nuage d’un geste ! Et, et... il m’a..."
La jeune fille éclata en sanglots et se réfugia dans les bras de Derym.
"Chut, c’est fini maintenant... T’es entourée d’amis maintenant. On ne laissera plus de sorcier te faire du mal..." déclara tendrement le jeune homme. "Sèche tes larmes et va te coucher : toi aussi tu es épuisée. Je monte la garde avec Groumpf."

Il conduisit la jeune fille vers un amas de fourrures où elle se pelotonna pour la nuit. Derym surpris un regard rougeoyant dans les ténèbres. Lelfe avait suivit silencieusement la conversation dans les ténèbres. Le jeune homme s’approcha. Il vit que l’aventurier pleurait.
"Tu as bien fait d’accepter de la prendre avec nous." murmura le Barde, gêné.
"Oui... Elle a déjà tant souffert. J’espère quand même que ce voyage ne sera pas une épreuve supplémentaire pour elle."
"On est là pour la protéger, non ? Tu as compris par où elle était passée ?" demanda doucement Lelfe.
"Oui, malheureusement je m’en doute... Les humains peuvent être si cruels."
"Certes. Ils peuvent même être bien pires que ce que tu imagines, Ô mon jeune ami... Et c’est commun à bien des races qui se prétendent civilisées."
"Voilà, qui est bien triste... Mais je garde espoir : on peut toujours faire mieux !"
"C’est pour ça qu’on est là..." murmura Lelfe dans un grand sourire "Maintenant dormons : l’aube n’est plus très loin et je sens qu’une rude journée nous attend sous les ordres de notre petite cheftaine de chantier !" ++++ Caché sur le toit de l’édifice, le guerrier albinos ne pouvait plus cacher son impatience. Rien ne s’était produit ! Pourtant la mission devait impérativement se finir avant l’aube. Qui aurait lieue dans quelques heures ! Il refit un tour en surplombant l’entrepôt : personne dans les rues glaciales. Nul voleur ou assassin ne bravait la bise glaciale. Il se rassit dans la neige en soupirant. Avait-il bien interprété le texte divin ? Le dieu savait pourtant mieux que quiconque qu’il était inutile en plein jour ! Et qu’il n’était pas le plus subtil de ses prêtres. Et en plus il commençait à avoir faim. Et l’inaction et l’attente dans le froid lui pesaient. L’albinos jeta à nouveau un regard à travers une fenêtre, ses yeux rosés enchantés par un sortilège lui permettant de percer l’obscurité. Pas de mouvements. Le géant était en sentinelle. Amateurs. Ils avaient négligé la fenêtre, même si elle était petite et située en hauteur, il n’aurait eu aucun mal à s’y glisser et à les abattre tous dans leur sommeil. Mais il n’était pas là pour ça ("Dommage..." lui souffla son esprit sanguinaire d’assassin). Il hésita un instant à en tuer un ou deux. D’après le parchemin sacré, seul le jeune homme druide était à préserver. Il combattit ses instincts de tueur. Non ! Il ne sombrerait pas dans le meurtre gratuit.

Soudain son instinct lui adressa justement un message d’alerte. Il bondit rapidement pour se dissimuler. Quelqu’un approchait de la fenêtre... Non. Quelque-chose ! Sa vision amplifiée par la magie lui révélait que l’intrus n’avait plus un souffle de vie, ni de chaleur corporelle. Un mort-vivant... Agile et rapide en plus. Surprenant. Excitant ! Le guerrier caressa sensuellement ses cimeterres : finalement on ne l’avait pas dérangé de sa retraite pour rien. La créature escalada le mur aisément et pénétra sans bruit dans l’entrepôt par la fenêtre. L’albinos dû recourir à nouveau à ses pouvoirs cléricaux pour invoquer une Zone de Silence afin de suivre discrètement l’intrus. Plus de doute maintenant : la créature non-morte se dirigeait droit vers le jeune homme aux cheveux roux. Il se prépara à intervenir. Mais il y eut un mouvement.

"Que..." balbutia Ysandre, se réveillant en sursaut.
Son médaillon sacré était chaud. Elle faillit ne voir la créature que trop tard, mais un mouvement attira son attention vers la couche de Derym. Une forme sombre se tenait, menaçante, au-dessus du Druide. Une forme avec des griffes ! Sans réfléchir elle jaillit, plaquant le zombie à la taille et le reversant sous le coup de la surprise. Elle comprit instantanément à quel genre d’ennemis elle avait affaire : l’intrus était aussi froid qu’un serpent ! Elle cria.
"UN MORT-VIVANT !!" La créature siffla et balança un coup de griffe pour se débarrasser de la Paladine. Il l’envoya voler à l’autre bout du hangar, une longue plaie au travers du dos. Le zombie se tourna alors vers Derym. Celui-ci était déjà debout et colla un bon uppercut dans la tête de l’horreur. Le coup aurait brisé la mâchoire de n’importe quel humain. Le mort-vivant n’en eut cure. Le zombie arma son bras, visant le cou du druide qui le lardait de coup de poings plus ou moins inefficaces.
"WAARRGGG !!!!" Un marteau de guerre géant faucha le mort-vivant : Groumpf venait d’entrer en scène avec fracas. L’attaque envoya le non-mort s’écraser contre un tas de planches.

Ceci permit aux aventuriers de se regrouper. Tous étaient désormais bien réveillés, prêts à affronter la menace. Thiki agit la première : empoignant son arbalète désormais rechargée, elle fit feu vers la forme inquiétante. Les projectiles volèrent et firent mouche (ou presque). Un lourd nuage de vapeurs toxiques et aveuglantes enveloppa la créature.
"Thiki ! Imbécile !" grogna la Paladine qui se faisait soigner par Derym. _ "C’est un mort-vivant ! ça lui fera rien et ça le cache de notre vue." "Oh ça va ! J’pouvais pas savoir..." répondit l’adolescente en frissonnant. Elle détestait aussi les mort-vivants.
"Ok !" dit Lelfe en distribuant l’armement de tous. "Ysandre, tu l’immobilises avec tes pouvoirs divins : fait gaffe, t’as pas ton armure. Thiki, allume un maximum de bougies, il nous faut de la lumière. Groumpf va nous broyer ça et je l’incinérerais ! Derym, tu soignes les blessés éventuels."
Tous approuvèrent le plan. Thiki s’empressa d’allumer tout ce qui pouvait fournir de la lumière. La créature resta tapie dans les ténèbres de l’entrepôt. ++++ Soudain trois dagues volèrent. Groumpf encaissa les attaques, et à la surprise de tous s’effondra ! Derym et Ysandre se précipitèrent.
"Bon sang ! Il est paralysé !" analysa le druide. "Faîtes gaffe, ça a des armes empoisonnées et magiques."
La créature jaillit alors d’un bond prodigieux vers la tête de Derym. Dans un réflexe fulgurant, Ysandre interposa son bouclier entre le druide et le zombie. Un craquement sinistre se fit entendre quand la créature le heurta : la Paladine venait de se faire briser le bras ! Pourtant la courageuse jeune femme ne se laissa pas décourager : elle plongea sa lame dans le torse du non-mort, avant de reculer précipitamment. L’épée longue resta fichée dans la chair en décomposition, sans vraiment gêner la créature. Elle fit alors exactement ce qu’on lui avait appris dans ces cas là : elle sortit son médaillon sacré et le brandit vers l’abomination.
"Par la Justice et le Courage ! Au nom de Tür je te chasse !"
La créature sembla un instant pétrifiée. Le médaillon s’était illuminé en réponse à la foi et à la pureté de la Paladine. Lelfe se prépara à lancer son sortilège.

Le zombie cligna des yeux vers le médaillon. Celui-ci devint brûlant et commença à vibrer dans la main de la jeune femme. Le mort-vivant l’emportait ! La créature bondit en avant et saisit le poignet tendu de la jeune Paladine. Il lui broya la main qui tenait son médaillon divin. Ysandre hurla de pure douleur. De vagues fumerolles montaient de ses doigts brisés par la poigne du non-mort, serrant encore le médaillon rougissant. De surprise Lelfe, lança mal son sort : le Trait de Feu alla s’écraser contre un mur. Derym sauta au cou de la créature, dans un geste désespéré et irréfléchi. Le mort-vivant l’écarta d’un revers de la main, l’envoyant au loin et arrachant au passage des lambeaux de peau de sa jambe. L’hémorragie était très forte et le Druide contempla son amie impuissante qui se débattait dans les bras du zombie. Il ne pouvait se soigner et l’aider en même temps. Il ne pouvait même pas se relever...

"Recule abomination ! Par la Lumière de l’Aube et L’Espoir Renaissant, je te chasse !". Lelfe, tenant lui aussi un médaillon auréolé de lumière dorée, s’approcha d’un pas décidé du mort-vivant. Il lâcha Ysandre, un instant tétanisé. A travers la brume de souffrance, la Paladine regardait son ami ahuri : Lelfe brandissait le symbole sacré de Lathandre, Dieu de L’Aube et du Renouveau.
"Encore un de tes talents cachés..." murmura la jeune femme en reprenant courage. Le médaillon de Lelfe commençait lui aussi à rougeoyer. Sa lumière se faisait de moins en moins intense... Le mort-vivant avançait à nouveau vers sa nouvelle cible ! Ysandre se concentra, puisant dans ses dernières forces et dans sa volonté de Paladine. Elle prit de concert avec Lelfe son médaillon sacré, malgré ses doigts brisés. Les deux lumières divines semblèrent se réconforter l’une l’autre. Un éclat aveuglant stoppa net le mort-vivant qui couina de douleur. D’une main, Lelfe dégaina son épée magique, qui pour une fois se laissa faire sans trop rechigner. Il fallait en finir vite. Espérons que l’arme enchantée suffirait à détruire le monstre...

La créature sembla rapetisser devant la lumière sacrée des deux médailles. Pourtant un curieux pressentiment envahi Lelfe au moment où il levait son arme. Le zombie cracha une incantation maléfique. Malgré les réflexes rendus fulgurants par sa lame, Lelfe anticipa le coup trop tard... Dans un sursaut, il dévia la lame de sa course, visant désormais le médaillon d’Ysandre. Il lui fit sauter des mains un instant avant que la magie maléfique entre en action. Les médaillons explosèrent sous l’assaut de Mal condensé à l’état brut par la créature du Dieu du Meurtre. Lelfe s’effondra. Il avait sauvé Ysandre, mais l’explosion de son propre médaillon lui avait à moitié arrachée le bras. Et il était horriblement brûlé. Derym était encore blessé, Lelfe s’était évanoui et Groumpf était hors jeu, encore paralysé. Ysandre sentait la peur l’envahir. Elle avait un bras cassé et une main en compote : pas de quoi se battre sérieusement. Restait un espoir : la Paladine se tourna vers Thiki. Mais la jeune voleuse était déjà partie en courant... Vers la sortie ! Elle s’enfuyait ! Quelle lâcheté ! Ysandre eut un sourire désabusé et se mit en position de combat : elle devait tenir le temps que Derym soit en état de fuir. Elle fit la paix avec elle-même et se prépara à mourir bravement. Maladroitement elle transféra son bouclier sur son bras presque valide. Elle ne pourrait pas infliger grand dommage avec, mais c’était mieux que rien.

Une grande silhouette se découpa soudain derrière le mort-vivant. Deux éclairs métalliques s’abattirent sur la créature. Le mort-vivant fit un bond prodigieux pour se mettre hors de portée des cimeterres, gagnant un empilement de planches. Ysandre contempla, surprise, le nouvel arrivant. C’était un homme grand et mince, dans la force de l’âge. Il portait une armure de plaques sombre, qui ne semblait gêner en rien sa vitesse, et deux cimeterres acérés. L’un était d’une froide couleur argentée, l’autre était aussi sombre que la nuit et semblait luire d’étranges reflets huileux. Mais le plus étonnant était que ce personnage était un albinos : peau d’une pâleur cadavérique, yeux rosés et long cheveux blancs fileux. Il sourit étrangement, maladroitement à la Paladine. Il émanait de lui une étrange noblesse mêlée à une étrange tristesse. Plus quelque chose d’autre d’indéfinissable.
"Soignez-vous. Je m’en occupe." déclara-t-il d’une voix froide et monocorde. Sans plus de manière, il se tourna vers le mort-vivant et se mit en garde, un cimeterre dans chaque main. Il était visiblement ambidextre et fort doué au combat. Il se jeta à l’assaut. Le non-mort se catapulta vers le chevalier albinos. Ils se heurtèrent et échangèrent instantanément des passes d’armes complexes. Le mort-vivant utilisait ses mains griffues et une dague prise à sa ceinture. Il utilisait au mieux sa force et sa rapidité surhumaine. Mais le guerrier ripostait coup pour coup, traçant d’étranges et mortelles arabesques de ses lames. ++++ Même si techniquement il semblait supérieur, il voyait bien que ses attaques ne portaient quasiment pas. Et il devait au contraire utiliser toute sa science du combat pour esquiver les coups habiles de la créature. L’albinos n’était pas étonné que son cimeterre noir, Griffe de Wyverne, n’ait aucun effet : le poison de la lame ne pouvait affecter que les cibles vivantes. Par contre l’inefficacité du cimeterre d’argent, Fléau de Lune le surpris. La magie qui animait le non-mort était donc très puissante, expliquant la vitesse et les talents de la créature. En plus la chair morte absorbait les coups sans grand dommage. La mission ne serait donc pas facile... Tant mieux, il aimait les défis ! Soudain la créature se désengagea d’un bond souple et lança aussitôt une pluie de dagues de lancer sur le chevalier. Il fit tourbillonner ses lames, créant une barrière de métal protectrice. Quatre dagues ricochèrent contre le rideau formé par la danse des cimeterres. Un autre le traversa, pénétrant dans la chair de l’albinos au niveau de l’épaule. La dague avait tranché l’armure sans effort ! Et un poison paralysant s’écoulait dans la blessure.

L’albinos eut un reniflement de mépris. La créature n’avait pas encore compris à qui elle avait affaire ! Il arracha la dague d’un geste négligeant et passa à l’attaque. Il feinta brillamment, déborda la défense du mort-vivant et ouvrit une plaie en forme d’étoile sur le torse de la créature. Des liquides infâmes de putréfaction s’écoulèrent lentement de la blessure. La créature pouvait donc être blessée. Le guerrier se remit en position, prêt à un nouvel assaut. Du coin de l’oeil il vit Ysandre et Derym se soigner mutuellement par magie. Bien, ils allaient pouvoir reprendre le combat. La victoire ne ferait aucun doute ! Il fallait simplement qu’il veille à ce que le Druide ne soit pas blessé. La créature profita du bref coup d’œil du chevalier pour attaquer. Il dévia à grand peine l’assaut. Mais ce n’était qu’une feinte ! La créature profita de son élan pour se réfugier derrière un amas de poutres de construction. L’albinos se précipita... Et se maudit de se faire avoir aussi facilement ! La créature l’attendait : elle avait saisi une poutre de bois et avec sa force surhumaine s’en servit comme bélier contre le guerrier. Le chevalier s’écrasa contre un mur. Son armure était défoncée, ses côtes brisées et il venait de perdre son cimeterre d’argent sous le choc. En plus la masse de bois allait le coincer suffisamment longtemps pour que la créature achève Derym. Finalement sa dernière mission s’annonçait plutôt mal...

Ysandre et Derym avaient profité de l’arrivée fort opportune du mystérieux guerrier pour se soigner. Mais leurs blessures étaient trop graves pour récupérer aussi vite. Le monstre se tourna vers eux. Ils se mirent en position de combat. Derym attira l’attention du non-mort en chargeant. Il ne put donner qu’un seul coup à la créature. Trois larges traits sanglants de griffes s’ouvrirent sur le torse du jeune homme. Il réussit cependant à se dégager avant le coup fatal. Sa mission était accomplie ! Il recula. Ysandre avait profité de la diversion pour ramasser l’épée magique de Lelfe. Utilisant la magie de l’arme, elle accéléra malgré ses blessures. Sa vitesse dépassait même les capacités du mort-vivant. La lame enchantée ouvrit de larges plaies d’où suinta un ichor noirâtre et nauséabond. La victoire enfin ? Malheureusement non : la créature ne se souciait pas des blessures et emprisonna la lame dans ses chairs. La vitesse d’Ysandre ne lui servait plus à rien ! Le non-mort plongea ses griffes vers la gorge de la jeune fille. Trop tard : Ysandre avait bondit, laissant l’épée longue dans le torse du mort-vivant. Cependant ce n’était qu’un sursis : elle chancela et s’effondra dans les bras de Derym. Le sort de Hâte avait trop épuisé son corps meurtri... Derym eut un regard implorant vers le chevalier qui se débattait sous la poutrelle projetée par le mort-vivant : se libérerait-il à temps ? Apparemment non... ++++ Dans un effort surhumain, l’albinos réussit à se dégager et s’élança vers le mort-vivant qui surplombait déjà Derym, menaçant. Il allait arriver trop tard !
"AArrêttee !! Profanatrice !!"
Thiki jaillit alors dans l’entrepôt, en courant, son arbalète dans les mains. Derrière elle un petit prêtre gras la poursuivait d’imprécation. Toujours en courant vers le mort-vivant, la jeune voleuse arma son arbalète et tira, priant que pour une fois tous les traits fassent mouche au bon endroit. Les quatre carreaux partirent. Trois d’entre eux touchèrent le non-mort. Le dernier inonda Ysandre et Derym. Celui-ci cligna des yeux surpris : il n’y avait pas eut d’explosion de fumée toxique ! Ysandre à moitié KO, trempa un doigt dans le liquide qui inondait les joues de Derym.
"...B-bien joué gamine.. De l’eau bénite." Comme pour confirmer son analyse, le mort-vivant, qui s’était arrêté avec l’entrée fracassante de la voleuse, se mit à hurler. C’était un son abominable. La créature fumait et gesticulait, comme dévorée par de l’acide. Des flammes bleutées sortaient en crépitant des plaies ouvertes par les carreaux de Thiki.

Mais la créature était obstinée : malgré la douleur et malgré le feu divin qui la dévorait, elle se tourna pour achever Derym. Elle leva son bras griffu fumant et crevassé. Un coup suffirait. Et son bras s’envola, tranché par le cimeterre du guerrier albinos. D’un coup d’épaule, il renversa également la créature, s’effondrant entremêlé avec le monstre hurlant. La créature larda de coups de griffes le chevalier, qui souffrait malgré son armure. Il hurlait de douleur et de rage. Levant son cimeterre il se prépara à achever l’horreur fumante et gémissante. Le regard enflammé de haine de la créature le surprit : c’était un regard qu’il connaissait trop bien !
"Aaallorrrs... T-Tu me traahiss ausssii..." gargouilla la créature. L’albinos ne put arrêter à temps son geste : le cimeterre décapita le non-mort. Frissonnant, il s’écarta en rampant du cadavre. Sa raison basculait : il venait de détruire un envoyé de son Seigneur !

"Eh, le prêtre !" cria Thiki à l’homme qui l’avait poursuivit depuis le temple où elle avait volé l’eau bénite. "T’as du boulot là, non ?" Le prêtre du Dieu du Commerce resta encore un instant paralysé. Il n’avait jamais rien vu de pareil !
"T’inquiète, on t’paiera ! Là bas, y’a une Paladine blessée. Soigne là et elle veillera à c’que t’aies du pognon." Le prêtre réagit enfin (l’appel de sa vocation ?) et alla s’occuper des blessés. Il soigna assez efficacement le groupe. Seul l’albinos déclina son aide et alla se placer dans un coin, le regard perdu sur un médaillon qu’il venait de sortir de son armure en lambeau. Une fois en état, Ysandre se rapprocha de lui pour le remercier. Il sursauta et rangea précipitamment son médaillon.
"Grand merci, noble seigneur. Votre aide fut précieuse... Et pour vos blessures ?" demanda-t-elle en l’observant. Il avait des multiples plaies causées par les griffures sauvages du monstre, ses côtes devaient être en aussi mauvais état que son armure. Son bras gauche semblait avoir été brûlé et il avait une sale plaie causée par la dague du mort-vivant à l’épaule.

Pourtant il sourit et se dressa comme si aucune de ses blessures ne le faisait souffrir. Peut-être ne voulait-il pas paraître ainsi devant une femme ?
"Ce n’est pas nécessaire. Je peux m’en occuper... Plus tard. J’ai moi-même quelques pouvoirs cléricaux. Inutile de vous en faire." répondit-il d’une voix triste. Ses yeux fuyaient ceux de la Paladine qui l’admirait visiblement.
"En tout cas, vous êtes un combattant prodigieux ! Pourriez-vous au moins nous donner votre nom ? Peut-on vous récompenser pour votre acte de pur héroïsme ?"
"Je me nomme Halonn. Je ne faisais que mon devoir. Je vous ai vu menacés et j’ai agis. Inutile de m’en remercier. Mais excusez-moi, je dois partir. J’ai à... faire." conclut l’albinos.
Sur ce, il s’en alla doucement, se faisant au passage remercier par tous. Il se fraya un chemin au milieu des congratulations du groupe de Derym. Lelfe le regardait intensément. Il sortit dans la nuit noire et s’empressa de disparaître.
"Quel courage, quelle noblesse d’âme ! Un véritable chevalier !" s’écria Ysandre, conquise.
Derym hocha la tête, lui aussi admiratif devant les exploits et l’attitude de l’homme. Ils firent aussi la fête à Thiki et à son initiative qui les avait tous sauvés. Ysandre pardonna la fuite impromptue de la voleuse. Mais ne pu s’empêcher de lui faire un sermon quand elle raconta qu’elle avait pillé une église à la recherche d’eau bénite. ++++ Lelfe donna de bon cœur une petite fortune au prêtre qui les avait soignés et qui venait de réveiller Groumpf.
"A titre de dédommagement, de récompense et... pour votre future discrétion sur cette affaire."
Le prêtre accepta de bon coeur et s’en alla, laissant les héros bien las.
"Qui nous a attaqués ?" demanda Derym à Lelfe.
"Je ne sais pas... Regarde, le corps s’est entièrement consumé. Un mort-vivant très puissant en tout cas, et doué pour l’assassinat. Probablement un envoyé d’un culte quelconque. Ou des nécromants. Les hypothèses sont nombreuses... En tout cas ça confirme une chose : on t’en veut Derym."
"Mais pourquoi ? Je crois pas avoir fait de mal à quiconque."
"Ta mission doit mécontenter certaines personnes. Des gens puissants. J’aime pas ça. Tu es sûr de nous avoir tout dit ?"
"Oui. Même si ma mission est importante, je ne pense pas qu’elle soit dangereuse ou qu’elle menace qui que ce soit ! C’est juste un truc de postier comme dit Thiki..."
"Hummm... Bah, qui vivra verra ! En tout cas compte sur nous ! Je savais bien que l’aventure avec toi serait intéressante."
"Tout le monde est reposé ?" demanda Ysandre "Avec tout ça, j’ai plus trop sommeil Si on commençait à monter le bateau ?"
"Bonne idée, si vous êtes en forme. Moi ça va." répondit Lelfe "Plus vite on partira mieux ça vaudra." Tous étaient d’accord et se mirent aussitôt au travail avec enthousiasme. L’adrénaline du combat et les sorts de soins (chers, mais efficaces selon Lelfe) avaient redonné sa fraîcheur à l’équipe.

Halonn marchait en titubant dans la neige, indifférent au froid et au vent. Le poing serré sur son amulette divine, il réfléchissait, n’osant utiliser ses prières pour se soigner. Des envoyés de Bhaal, son maître l’avait réveillé dans sa retraite, lui confiant une étrange mission de protection, chose plutôt inhabituelle pour un assassin de sa trempe. Et voilà qu’il avait du affronter et vaincre une créature morte-vivante, visiblement animée par Bhaal. Il fut pris un instant de nausée. Avait-il été trompé ? Pourtant ces envoyés connaissaient tout des rituels consacrés au Seigneur du Meurtre... L’avait-on testé ? C’est vrai que sa foi se faisait vacillante au cours des décennies. Soudain, une vive chaleur traversa le médaillon. Bhaal allait-il se venger ? Sous les yeux médusés de l’albinos, le pendentif se transforma. Du petit kriss noir, symbole divin de son Ordre, il devint un crâne nacré et froid. Le symbole du Dieu des Morts. Une voix retentit alors dans sa tête.

"Milles excuses de t’avoir trompé ainsi, noble assassin. Mais j’avais besoin de toi pour régler un... différent avec ton Maître." expliqua une voix froide d’outre-tombe.
"Qui êtes-vous ? Que m’avez vous fait faire ?"
"Je t’ai manipulé. Je t’ai fait trahir ton Seigneur à mon profit. Tu vois je suis honnête avec toi."
Halonn tomba à genoux dans la neige. Il avait trahit Bhaal. Sa vengeance ne ferait aucun doute. Et bien sur sa récompense...
"La récompense tient toujours. Contrairement à ton ancien Maître, je tiens mes promesses. Ta foi vacillante sait très bien que Bhaal n’aurait pas libéré un assassin aussi doué que toi... Par contre, il ne fait aucun doute que je peux t’accorder ce que tu cherches."
Cela se tenait. Le voilà désormais impliqué dans une affaire de rivalité entre Dieux.
"Alors libère-moi ! Et pourquoi ne m’as tu pas proposé ce marché de vive voix avant ?"
"Tu n’étais pas encore prêt à trahir... Je t’ai donc forcé la main. Et Bhaal ne devait rien savoir... Tant que tu restais un de ses prêtres, je ne pouvais rien faire."
Halonn eut soudain peur : et si le Seigneur du Meurtre lisait lui aussi dans ses pensées à cet instant ? Le châtiment serait terrible ! Il n’avait plus aucune excuse.
"Rassures-toi... Un ami se charge de ce problème. Tu vois je suis encore une fois honnête : tu pourrais repartir en implorant ton Dieu. Peut-être te pardonnerait-il de t’être laissé duper. Mais j’ai encore besoin de toi. Réfléchis !"
"Que veux-tu encore ? N’en ai-je pas assez fait ? Et tu as promis de me récompenser..."
"La récompense viendra, soit en sûr ! Et pour cela tu n’as qu’une chose à faire : continuer à protéger Derym jusqu’à la fin de sa quête. Je te fais déjà deux cadeaux : d’abord je répondrais à tes prières comme Bhaal l’aurait fait, voire mieux ! Quant au second..."
A cet instant une haute silhouette se matérialisa à coté de l’albinos. Un ange ailé de noir, les yeux plus froid que la glace de ces contrées lui tendit un pendentif représentant un œil sombre, fermé et enveloppé par des ailes ténébreuses.
"Prend-le si tu acceptes le marché. Cet artefact protégera tes pensées. Nul ne verra au-delà des apparences, nul ne pourra fouiller dans ton crâne. Pas même moi, sauf si tu m’appelles. Tous tes secrets seront préservés."
Prenant sa décision d’un air farouche et résolu, le guerrier pâle s’empara du merveilleux pendentif. Il jeta son ancien insigne divin.
"J’accepte !" Aucune voix ne lui répondit. L’Ange noir sourit et disparut.

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