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Chapitre 11 : Le récit d'Ysandre : Une princesse dans une armure

Chapitre 11 : Le récit d’Ysandre : Une princesse dans une armure

(Errare Humanum Est...? - Heroïc-Fantasy - 4/01/2003)

Quasiment toute la populace d’Everwhite s’était rassemblée sur les quais afin de voir partir l’étrange embarcation de Derym et ses amis. Déjà le transport du navire jusqu’au port avait été l’objet de moult quolibets et remarques amusées... Lelfe surtout avait été copieusement vilipendé par son groupe : il avait en effet loué l’entrepôt le moins cher de la ville, donc le plus loin du port. Mais à la surprise de tous (et au mécontentement de certain parieur), l’embarcation ne coula pas à pic dès sa mise à l’eau. Le bâtiment flottait bel et bien et Lelfe pavanait sur le pont et adressant des larges gestes rieurs à la foule rassemblée lors du départ.
"Je vous l’avais bien dit ! Mon sens inné du goût et de l’esthétique ne m’a jamais trahi : si c’est bien conçu, ça marche !"
"Remercions plutôt Thiki..." grommela Ysandre "Et pour la discrétion, on repassera."
Thiki et Derym avaient déployé les voiles et le navire fendait les flots à belle allure, sur une mer glaciale mais fort calme.

Lelfe était à la barre, dans un uniforme blanc et bleu décoré d’une multitude de médailles et coiffé d’un tricorne avec une débauche de rubans et de cocardes. Groumpf s’occupait de ranger les dernières affaires et de tirer les voiles et de tendre les cordages de temps en temps. Lelfe bloqua la barre grâce à un mécanisme inventé par Thiki après avoir vérifié le cap et alla rejoindre les autres sur le pont avant du bateau. Thiki et Derym poussaient des cris de joie et humaient avec ravissement les embruns qui leurs fouettaient le visage. Ysandre les contemplait d’un air amusé.

"Alors ? Il est bien ce bateau, non ? Personne n’a le mal de mer ? " fit Lelfe dans un clin d’oeil.
"Non. J’adore cette sensation : on a l’impression de voler au raz de l’eau !" s’exclama Derym, ravi.
Thiki acquiesça : c’était aussi son premier voyage en mer. Elle en était si ravie qu’elle ne se plaignait même plus du froid.
"Pour le moment, tout est calme. On va continuer comme ça toute la journée. Sauf brutal changement de temps, bien sur. La mer reste imprévisible."
"Humm... Il n’y aurait pas de changement avant demain soir." affirma Derym, nez en l’air.
"Ah ? J’te fais confiance alors... Tiens ! J’ai une idée ! Si on poursuivait nos récits d’aventures passées ? " demanda le Barde. "Rien de tel pour se détendre."
"Quels récits ? " demanda Thiki.
Lelfe et Derym lui expliquèrent qu’ils avaient décidé de raconter chacun leur tour une part de leur vie, afin de resserrer les liens entre eux et de mieux se connaître. L’adolescente fut ravie : voilà une façon amusante de passer le temps ! Elle fut peinée d’avoir raté le récit de Groumpf, mais Lelfe lui tendit bien vite sa transcription dans son journal. La jeune fille poussa des cris de joie : elle adorait lire.

Ils s’attablèrent tous dans la cabine principale donnant sur le pont, car Lelfe avait jugé qu’une bonne histoire devait absolument être accompagnée d’un bon repas.
"Et à qui le tour, cette fois ? " demanda Derym.
Silence.
"Bon, décidez-vous ! Moi j’vote pour Ysandre ! " s’écria finalement Thiki (rien que pour embêter la Paladine, trop renfermée à son goût).
"Ouais ! Ysandre ! Ysandre ! Ys... Ahum, broum, désolé..." fit Lelfe en subissant le regard courroucé de la jeune femme.
"Et qui a décidé que les récits se feraient suite à un vote démocratique ? Et pourquoi pas toi, Thiki ? " demanda froidement la Paladine.
"Personne, mais c’est vrai que j’aurais moi aussi voulu savoir ce qui avait poussé une belle jeune femme comme toi sur la rude voie des armes et du service en tant que Paladin. Mais si tu es gênée..." renchérit Derym.
Ysandre poussa un profond soupir.
"Et après tout, pourquoi pas..."

Tout d’abord... Mon vrai nom n’est pas Ysandre Sombreterre. C’est mon nom d’adoption, celui dont je suis fière ! Mon vrai nom est Ysandre De Lyriétiss... Je vois que Lelfe a déjà tiqué : je suis en effet issue de la noblesse de Hillend. De la Haute Noblesse. Je suis donc née et j’ai passé mon enfance dans les meilleures conditions possibles : ma famille était d’une richesse écœurante et tenait à ce que le moindre de mes caprices soit satisfait. J’étais une petite princesse pourrie et gâtée, arrogante et quasi sans cœur. J’en ai si honte à présent, mais à l’époque tout me paraissait si normal. J’avais même mes propres domestiques. Je me souviens avoir ris en les humiliant, en les forçant à exécuter mes souhaits les plus délirants. Cette enfance dorée m’aurait sans doute conduite à devenir une véritable mégère s’il n’y avait pas eu la bibliothèque de feu mon arrière-grand-oncle. Il avait été l’un des plus excentriques et des plus riches membres de la famille : un aventurier. Il avait ramené de ses expéditions une collection hétéroclite de babioles, d’artefacts anciens et/ou magiques, des tonnes de livres venus d’horizons lointains, des tableaux, des sculptures... Et surtout beaucoup beaucoup d’or ! ++++ Vu l’agrandissement conséquent du trésor familial, on avait consacré à sa mémoire une petite pièce, dans l’une des ailes du château, consacrée à ses collections, oubliant voire pardonnant ses frasques anciennes qui avaient alors tant déplues à la famille. Je ne découvris cette pièce isolée et ses trésors qu’à l’age de neuf ans. Une banale partie de cache-cache avec quelques enfants de nobliaux. En furetant dans le château je vis donc une porte fermée dans un recoin sombre que je n’avais jamais franchie, malgré ma grande curiosité enfantine. Je fus encore plus surprise quand la porte me résista : je portais en permanence une amulette/blason qui aurait dû m’ouvrir toutes les portes dans MA demeure ! De rage, je décochais un puissant coup de pied directement dans la serrure. J’étais déjà grande et forte pour mon âge (voire un peu grassouillette... Je vivais dans l’excès). La serrure céda et un nuage lumineux m’enveloppa avant de se concentrer sur mon amulette en grésillant. Même si je n’en étais pas consciente à l’époque j’avais eu de la chance : le sortilège qui protégeait la porte avait ricoché sur l’amulette parentale. J’ai quand même été épouvantée : en plus de l’éclair magique, d’étranges formes monstrueuses se découpaient dans la pièce plongée dans l’ombre. Je claquais alors violemment la porte et m’enfuis à la recherche d’une cachette plus accueillante.

J’aurais dû, soit oublier cette pièce, soit m’en enquérir auprès de mes serviteurs. Pourtant je ne le fis pas et je gardais le secret. Peut être avais-je peur d’être grondée ? Je ne saurais le dire. Cette porte mystérieuse finit par m’obséder de plus en plus, ruinant mes jeux enfantins et mes nuits. J’ai toujours été trop curieuse ! Une nuit, je quittais donc ma chambre en faisant attention de ne pas attirer ni les gardes ni mes servants. La chance fut avec moi et je parvins sans problème jusqu’à la porte de la chambre mystérieuse. Après une courte hésitation je la poussais.

Personne n’avait réparé la serrure, personne n’avait réarmé le piège. Je m’introduisis dans la place, frissonnante de terreur. Courageusement j’allumais un chandelier que j’avais pris avec moi. Les silhouettes monstrueuses dansèrent un moment devant mes yeux et je faillis crier. Mais ce n’était que des statues exotiques ou des trophées empaillés. Les murs étaient couverts de livres ou de tableaux impressionnants. Et il y avait également des coffres regorgeant de parchemins et d’objets bizarres, des vitrines exposants des objets d’arts inconnus et des armes. Mon cœur se gonfla de joie : j’avais découvert un antre fabuleux ! Vu la poussière ambiante personne ne venait ici... Cet endroit avait tout du repaire secret idéal pour une gamine de mon âge ! Je chassais la poussière des vitrines, examinais les objets et déchiffrais les inscriptions pendant un long moment. Un sceptre magique m’attira bien vite : par d’hasardeuses manipulations j’en fit jaillir une sphère de lumière magique. Le globe incandescent éclairait mieux qu’une bougie et flottait en l’air en suivant mes mouvements. Je battis des mains et ce petit globe lumineux devint par la suite mon complice, mon compagnon et même mon confident. ++++ Toujours curieuse, j’attrapais un livre et je m’installais confortablement dans un large fauteuil. Je le déchiffrais péniblement, souvent à voix haute : même si j’étais issue d’une famille noble, les lettres n’avaient pas été le principal souci de mon éducation. Mon but avoué était de faire un bon mariage et l’on m’avait instruite de l’art culinaire, de la couture, la danse et du chant mais peu de littérature, de science ou de culture... La poésie et la religion allait suivre sous peu, mais je n’y avais pas vu d’intérêt. Je savais à peine lire, juste suffisamment pour décrypter l’ouvrage. Il était à la fois passionnant et effrayant : ça parlait de magie noire, de sombres nécromanciens et de leurs expériences perverses, et surtout de héros du Bien triomphant de ces sycophantes du Mal. L’aventure venait d’enflammer mon cœur d’enfant. Il est d’ailleurs heureux que j’ai commencé par hasard (ou intervention divine ?) par cet ouvrage : il me dégoûta de la magie ce qui me sauva sans doute la vie en m’empêchant d’expérimenter d’autres artefacts magiques traînant dans la pièce. Je finis par m’endormir sur l’ouvrage. Je fus heureusement réveillée par un grésillement : la sphère magique venait de s’éteindre après huit heures passées à veiller sur mon sommeil. Je regagnais en toute hâte ma chambre, ne croisant par chance aucun serviteur. A peine glissée entre mes draps que ma servante de jour entrait dans ma chambre pour m’habiller. Mon escapade passa donc inaperçue.

La première chose que je fis (après le petit déjeuner, la toilette et les activités du matin) fut de déplacer une lourde plante en pot décorative au feuillage abondant, afin de masquer la porte de mon repaire. Personne n’y prêta attention, à ma grande satisfaction. L’aile où était située la chambre était ancienne, froide et peu fréquentée, m’assurant une certaine discrétion. Les domestiques y faisant le ménage ne semblèrent rien remarquer (ou plus vraisemblablement ne s’en soucièrent pas). Je pus donc me rendre dans ma cachette secrète assez souvent, dès que mes serviteurs ou mes parents n’étaient pas à porté de vue. J’y passais aussi le plus clair de mes nuits. Je lus longuement divers traités héroïques, je me gorgeais de légendes, admirais de hauts faits glorieux et revivais le combat palpitant du Bien contre le Mal. Je m’instruisis aussi rapidement, posant des questions inattendues à mes précepteurs, afin de compléter mes lectures. L’histoire et la géographie n’eurent bientôt plus beaucoup de secret pour moi (enfin... au niveau compréhensible par une enfant).

J’acquis en moins d’un an la réputation d’une demoiselle précoce, intellectuelle et secrète. Mes parents réagirent en m’obligeant à assister à encore plus de cours de cuisine, de chant et de couture...
"Une épouse doit savoir mener un foyer, pas disserter sur la Philosophie ou l’Histoire !" me tançait ma mère.
Mon père était plus tolérant dans mes lubies disant "Elle a encore tout le temps... Et ceci lui donnera des avantages sur ses concurrentes..."
Mais ils me voyaient tous les deux comme fille à marier, afin d’obtenir toujours plus d’avantages sociaux pour la famille. Aucun d’eux ne se souciait vraiment de ce que je pensais et ressentais. Secrètement, je caressais le doux rêve de partir au loin, vivre d’incroyable et glorieuse aventure et revenir riche et célèbre. Même moi et malgré les livres héroïques, je savais que ce serait impossible : mon destin était tracé et je n’étais pas encore assez rebelle pour y échapper vraiment... D’ailleurs, il ne me déplaisait pas tant que ça ! ++++ Mes parents me firent quand même punir en une occasion : quand pour mes douze ans je m’habillais en vêtements de cuir de garçon et que je me rendis innocemment au cours de combat que venait de débuter mon unique frère aîné. Je fus abondamment tancée et grondée. Ma mère pleurait : j’étais "la honte de la famille, une sauvageonne, un garçon manqué ! Nul homme ne me désirerait jamais !"
Mon père fut lui aussi furieux et m’interdit "d’embêter ton frère et le Maître d’armes par tes caprices !"
Quant à mon frère il me ridiculisa devant ses amis nobles, m’appelant "mon petit page" ou "petite barbare".
Lui détestait ces cours de combats, mais devait y assister. Moi, j’en étais privée malgré tout mon désir.

Le résultat fut que je devins encore plus décidée à apprendre le métier des armes. Une fois la punition levée, je fis semblant d’être calmée et attentive aux pénibles et inintéressantes leçons de savoir-vivre. Mais en secret j’allais chaque nuit m’entraîner dans ma pièce secrète. J’avais découvert une vieille et lourde demi-armure, une épée longue rouillée et un bouclier de bois. Mon entraînement débuta par la difficile tâche de porter cet équipement justement. Et de me bouger avec. Et de me relever après être tombée avec. Par chance, cette pièce merveilleuse était aussi bien insonorisée. Le fracas que je faisais en m’écroulant avec l’armure m’aurait vite fait repérer ! Sans compter la pléthore de jurons très imaginatifs que j’avais trouvé dans ces livres.

Quand j’eus treize ans, je semblais être une fille modèle, bien que grande et musclée pour son âge. Nul ne se doutait que je n’avais qu’une envie : quitter ces encombrantes robes pour me vêtir d’atours guerriers et m’entraîner. Je venais de découvrir un autre secret de cette pièce étrange : l’une des statues pouvait être animée à volonté ! Représentant un banal (et très laid) gobelin, l’œuvre m’avait toujours intriguée : elle n’avait pas sa place au milieu des autres somptueuses sculptures. En l’examinant, je découvris un minuscule joyau sur un collier que portait le gobelin. Stupidement je le pressais. Dans un nuage de fumée, la statue prit vie : un véritable gobelin affamé et au regard vengeur assoiffé de sang jaillit sur moi.

Mes réflexes étaient bons : je plongeais sur le côté, ne récoltant qu’une sale griffure pour mon imprudence. J’empoignais ma vieille épée et me mis en garde. Je n’osais pas crier de peur d’attirer quelqu’un. Il faut dire aussi que j’étais fascinée et presque enthousiaste ! Un vrai combat, un vrai défi ! La rixe dura longtemps, le gobelin défendant sa vie avec acharnement. Moi aussi d’ailleurs. Il était nu et sans arme, mais j’appris alors la différence entre s’entraîner seule et affronter un véritable adversaire prêt à tout pour gagner. Je faillis mourir mais je l’emportais : aussitôt que ma lame traversa les chairs du monstre, un nuage de fumée le remplaça et la statue réapparut à son emplacement habituel. Blessée, je restais allongée dans le sang et les larmes. Je n’avais jamais connu pareille souffrance dans ma vie protégée. L’aventure n’était visiblement pas faite pour moi ! Mais chassant ces idées défaitistes, je rassemblais mon courage et je me glissais jusqu’à ma chambre...

Là, je fis semblant d’être malade et je rédigeais une note scellée, accompagnée d’or que je donnais à une fidèle servante. Elle se rendit au temple le plus proche pour moi et m’apporta discrètement le remède que j’avais commandé. Heureusement elle ne me trahit pas et la magie m’avait suffisamment restaurée pour que je fasse bonne figure devant mes parents. L’incident resta donc ignoré de tous. Plus tard je fis provisions de potions de soins achetées à prix d’or au temple et je les cachais, dans mon antre et dans les recoins de mes placards. Je combattis ainsi de nombreuses fois la statue-gobelin enchantée, risquant ma vie avec plaisir. Pour mes quatorze ans, j’étais devenue imbattable : le gobelin était désormais incapable de me blesser sérieusement et je gagnais à tous les coups. ++++ On aurait pu dire que je coulais des jours heureux : même si je vivais dans une cage dorée d’obligations sociales, je pouvais tranquillement assouvir ma passion pour l’aventure et l’action. Bien sur, ça n’a pas durée... J’avais certes grandi et gagné en puissance musculaire, en agilité et en maîtrise des armes mais aux yeux de mes parents je m’étais surtout... féminisée. Ils décidèrent donc de passer à la vitesse supérieure et de me faire rencontrer des prétendants. Je fus donc exhibée comme un animal à une foire au cours de somptueuses et ennuyeuses réceptions, au cours de bals fastueux où la jeunesse noble du pays faisait sa chasse. J’étais déjà plus grande que les filles de mon âge, et ma fois assez jolie (je ne puis juger vraiment, mais on me le répétait assez souvent). J’étais parée de riches robes et de toilettes coûteuses qui attirèrent vers moi pléthore de jeunes mâles en rut à la conversation à la fois ennuyeuse et déplaisante.

Mes parents fondaient quasiment en larmes à chaque fois que j’envoyais promener ces galants sans cervelle. Je fus vertement tancée et punie et l’on me pria fermement d’abandonner mes manières rudes de garçon manqué. Sans succès : ces hommes étaient tellement... fades ! Et j’étais encore trop jeune (ou alors trop raisonnable ?) pour tomber bêtement en pâmoison devant quelques butors musculeux. Alors arriva ce qui devait arriver : las d’attendre un coup de foudre naturel, mes parents choisirent d’arranger eux même un mariage. Il y eut forces cris, larmes, caprices et même des menaces lorsque j’appris la chose. Je faillis même me battre avec mon père. J’appris d’ailleurs à cette occasion une injustice criante de ce monde : un homme adulte et quelques serviteurs n’ont aucune peine à maîtriser une adolescente impétueuse armée d’une fourchette... Je dus bientôt me résigner devant le fait accomplit et j’acceptais finalement de rencontrer mon promis. Après tout j’étais vraiment une jeune fille et je rêvais moi aussi (quoiqu’en secret) au Prince Charmant...

Apparemment ma chance m’avait quittée : mon fiancé se révéla être un blondinet mince, presque maladif, arrogant et fat. Bien loin du Prince à la brillante armure qui m’emporterait loin de cette vie étriquée et m’offrirait de partager ses aventures... D’un autre côté, ce frêle (et inintéressant... une conversation à faire mourir d’ennui le plus endurci des sages) jeune homme allait se retrouver facilement à ma merci : peut-être pourrais-je l’obliger à satisfaire mes caprices ? Là, j’appris d’autres des leçons fondamentales de la vie : d’abord ne pas se fier aux apparences, ensuite se méfier des types pâles et efféminés... Mon tendre futur se révéla être un apprenti-Mage. Sa riche et puissante famille servait le Roi lui-même. Bref le gendre parfait aux yeux de mes parents (même si, j’en suis sûre, mon père aurait préféré qu’il ait plus d’allure virile). Je masquais à peine mon dégoût quand on nous présenta. Après moultes banalités à n’en plus finir, on nous laissa seuls pour fricoter. J’avais pas alors réalisé (j’écoutais pas vraiment) ce que Mage voulait dire. Au moment où je m’apprêtais à lui lancé une féroce diatribe qui le renverrait penaud chez ses parents la queue entre les jambes, il fit un geste et prononça d’étranges paroles. Mon esprit devint immédiatement embrumé et à mon corps défendant je fondis littéralement dans ses bras de traître visqueux. Le sortilège dura assez longtemps pour qu’il se permette quelques attouchements forts déplacés et pour que j’acquiesce d’un air niais à tous ce que lui et mes parents dirent. Le mariage fut programmé pour mes quinze ans. Mes parents n’émirent aucune protestation, ne firent aucune remarque, même après avoir raccompagné l’espèce de chiffe-molle malléable que j’étais devenue. Mon frère me murmura même un sadique "Bien fait !". Une fois le sort dissipé, je fondis en larmes, hurlais de désespoir, criais qu’il fallait tout annuler. Rien n’y fit : mes parents éloignèrent juste les serviteurs et me prièrent d’arrêter mes caprices. J’avais dit oui, point final ! ++++ D’après mes lectures il me restait que trois solutions pour sortir de cette impasse : soit un preux chevalier arrivait pour me délivrer du sort pire que la mort en terrassant le méchant sorcier, soit je devais me suicider dignement pour échapper à mon destin tragique... Soit je m’enfuyais. Je choisis bien évidement cette solution. C’était lâche mais je n’avais pas trop le choix (où sont les héros qu’en on a besoin d’eux ?). Néanmoins je temporisais : je n’avais nul part où aller et ma connaissance du monde était essentiellement livresque. Je décidais donc de planifier soigneusement ma fuite. Je rassemblais chaque jour des informations et divers objets, équipements ou matériels que je jugeais utiles dans ma base secrète. Pour tromper mes parents (quelle honte) je feignais d’avoir accepté mon sort et me préparais au mariage avec joie (feinte) et à l’inévitable enfant qui allait en résulter (ça semblait désormais être la principale préoccupation de ma mère). La date fatidique se rapprochant, je décidais que j’étais prête et bazardais par la même occasion la plupart de ce que j’avais empilé : il me fallait plutôt de l’argent à la place de toutes ces breloques fort lourdes et encombrantes !

Je n’avais jamais manqué de rien, mes caprices étant rapidement exaucés par des serviteurs diligents, mais je n’avais pas d’argent à moi. Aussi, je surmontais ma répugnance et me livrais à une expédition nocturne délictueuse. Objectif : le bureau de mon père, où étaient gérées les finances de la maison. J’ai toujours condamné le vol, mais je n’avais pas le choix, j’étais jeune et naïve et j’inventais des excuses pour me justifier : cet argent me revenait par héritage, je rembourserais un jour, ça économiserais ma dot... Nuitamment, je m’introduisis donc dans l’office de mon père. Ce fut difficile mais j’étais agile et je connaissais les rondes des gardes. Mon amulette m’ouvrit sans peine la porte magiquement scellée. Je fis alors appel à tous mes souvenirs des bribes de conversations commerciales, des fanfaronnades sur les duperies et les transactions de mon père. J’avais emporté avec moi un sceptre Anti-Alarme qui crachota des étincelles et neutralisa les protections du bureau et du coffre-fort (enfin, en théorie...). J’avais également avec moi mon épée et mon bouclier. Une chance car un dard empoisonné s’y ficha quand je tentais de forcer la serrure du coffre. Mes réflexes affûtés par l’entraînement me sauvèrent la vie. J’ouvris la serrure à coups d’épée. Et là déception : le coffre était apparemment rempli de papiers et de parchemins sans importances ! De rage, j’envoyais ces écrits valser dans la pièce, cherchant vainement des espèces sonnantes et trébuchantes. Par hasard, je lus un parchemin commençant par "confidentiel". Je fus atterrée et je tombais à genoux. Avec des gestes frénétiques je rassemblais les papiers éparpillés pour les parcourir en vitesse.

Non, ce n’était pas un sinistre cauchemar : j’avais devant moi les sordides comptes-rendus des vraies affaires de la famille ! Esclavage. Trafic de substances illégales. Vente et recel d’objets magiques dangereux et/ou volés. Proxénétisme. Tout était là, révélant l’origine affreuse de la fortune familiale. Apparemment de telles atrocités duraient depuis quelques générations, suite au déclin de notre puissance. Plutôt que de déchoir du prestige social ou d’économiser sur le faste, mes ancêtres avaient choisi la malhonnêteté, la corruption et les trafics. L’empire commercial n’était désormais plus qu’une façade pour des transactions bien plus lucratives et bien plus maléfiques. La rage, la peur, le dégoût s’emparèrent de mon être : j’étais issue de ces mécréants ! J’avais été élevée par cet argent sale et maudit gagné par la tromperie ! De plus je m’étais déjà engagée sur le même chemin qu’eux : j’étais déjà une menteuse, une dissimulatrice et bientôt une voleuse.

J’étais en larmes, prête à vomir et secouée de spasmes de dégoût et de désespoir quand une lumière se fit dans mon âme : je devais réparer le mal qu’avait fait ma famille. Je me redressais et mécaniquement je remis tout à sa place. Nul devait soupçonner ma visite. Séchant mes larmes, je sortis d’un pas décidé. Je traversais lentement la propriété, songeant au sang des exploités qui avaient fourni l’argent pour bâtir ce paradis. Au portail central, deux gardes me barrèrent la route, près à engager le combat. Ils n’en firent rien, stupéfait de voir leur jeune maîtresse harnachée pour la guerre, les yeux décidés rougis par les larmes. L’un allait m’ordonner de rentrer quand son camarade lui barra le passage. Il me fit un sourire charmant, comme pour s’excuser et m’ouvrit les grilles du domaine. Je les franchis d’un pas déterminé mais le cœur lourd. ++++ Je fuis dans les rues, remerciant silencieusement le garde clément. J’avais mémorisé une adresse : je devais vérifier par moi-même les informations sordides que la nuit m’avait apporté. Ensuite je passerais à l’action. On peut encore dire que la chance fut avec moi : nul n’agressa la jeune noble qui traversa les quartiers les plus sombres d’Hillend cette nuit. Je gagnais un entrepôt de mon père. "Viandes, fruits secs" indiquait le panneau. J’avais lu tout autre chose dans les documents. Et qui aurait besoin d’une demi-douzaine de gardes en armes à la mine patibulaire pour garder un entrepôt de victuailles ? Courageusement, je me présentais sous mon vrai nom. Les gardes en factions furent fort surpris mais obtempérèrent à la vue de mon insigne familial. Inspection surprise. A l’intérieur de l’entrepôt je découvris un spectacle immonde auquel même mes pires cauchemars n’avaient su me préparer. Des hommes et des femmes (surtout des femmes) de toutes races, miséreux, ensanglantés, affaiblis et enchaînés dans des conditions barbares. Je me retins de vomir tandis que les gardes serviables, racistes et mesquins me faisaient faire le tour du propriétaire. Finalement je craquais lorsqu’ils me proposèrent en riant de m’amuser avec un jeune elfe captif.

La rage m’envahit, brûlante et froide à la fois. Sans même en être vraiment consciente, je dégainais et décapitais le premier soudard. L’autre fut surpris par cette soudaine agression. Il n’eut pas le temps de se mettre en garde ou de crier : mon épée déchaînée lui ouvrit le torse. En beuglant j’abattis ma lame sur les chaînes des prisonniers, gonflant soudain leur coeur d’espoir. Beaucoup n’étaient pas en état de se battre, ni même simplement de marcher. Ils se levèrent pourtant à mon cri de ralliement et nous écrasâmes ensembles leurs tortionnaires. Ce fut une vraie boucherie, esclaves défendant leurs vies et leur nouvelle liberté aux poings et aux pieds contre de cruels mercenaires en armes et en armures. Je combattis férocement, grisée par la haine et l’espoir. Nous vainquîmes les bourreaux, au prix de nombreuses vies et de nombreuses souffrances. J’enflammais l’entrepôt maudit tandis que les fugitifs s’égaillaient dans les ruelles sombres, fuyant vers une vie nouvelle. Lentement, je les quittais : il y avait bien d’autres endroits qui devaient être purifiés par le feu. Quelques-uns uns des esclaves me suivirent dans ma quête de vengeance. J’allais punir le Mal par mon épée vengeresse avec ces fidèles.

La rage m’avait complètement emportée et je n’étais plus vraiment consciente de ce que je faisais... Mais ce n’est pas une excuse. Je devins rapidement une meurtrière sans coeur, brûlant et détruisant toutes traces d’activités illicites de ma famille. Hillend vivait dans la terreur de mes folles représailles. Faut dire que j’avais une allure terrifiante, couverte de suie et de sang séché, armes à la main et regard rempli de haine. Je ne me souciais même plus des quelques fanatiques qui me suivaient dans ma purification par les flammes. Ils tombaient comme des mouches, aussitôt remplacés par d’autres à chaque nouvelle libération d’esclaves. Finalement arriva ce qui devait arriver : je molestais quelques sombres trafiquants de drogues exotiques (brûlant là encore un entrepôt au passage) quand soudain s’interposa une large silhouette en armure. Devant moi se dressait fièrement un grand et vieux guerrier à l’armure et aux cheveux argent. Il maniait une large épée à deux mains, elle aussi argentée, qui semblait bien trop lourde pour un vieillard comme lui. ++++ "Halte ! Lâchez vos armes et rendez-vous sans résistance !"
"Hors de mon chemin, vieillard ! Je suis là pour bouter le train de ces mécréants ! Je suis là pour la JUSTICE !"
"Et qui êtes vous pour juger ? Ne pensez-vous donc point que tout homme mérite un procès équitable ? La Justice est la Loi ne dépende pas uniquement de votre bon vouloir."
Là, il marquait un point mais j’étais alors encore trop jeune et enragée pour reconnaître le bon sens de ses arguments.
"Poussez-vous et laissez moi administrer le châtiment à ces gredins visqueux !"
"Non. Ils ont aussi droit à quelqu’un pour les défendre ! Ce que vous faites n’est pas la Justice mais une banale agression, du terrorisme sans foi ni loi ! S’ils sont coupables de quelque crime, apportez vos preuves et laissez un tribunal légitime se charger de les juger ou d’appliquer une sentence."

Sans plus l’écouter, persuadée de mon bon droit et aveuglée par mes sentiments, je chargeais. Il ne voulait pas s’écarter ? Alors c’était un vil complice qui subirait lui aussi mon courroux !
"Puisque vous le prenez ainsi..." soupira le vieux chevalier.
Je ne vis qu’un vague flou argenté avant de me retrouver les quatre fers en l’air. Le vieux combattant avait aisément évité ma folle cavalcade et avait proprement tranché en deux mon épée, mon bouclier et ma maigre armure dans un mouvement fluide d’une grâce et d’une précision infinie. Je n’étais qu’à peine blessée par ce coup de maître qui m’envoya tout de même m’écraser au sol sans peine. Un instant plus tard j’avais l’épée sous la gorge.
"Mais ! Vous êtes une demoiselle !" s’écria le guerrier stupéfait en découvrant mon corsage ouvert par son coup d’épée. "Milles excuses gente Dame, mais je devais vous arrêter..."
Sur ce, il abattit le plat de sa lame sur mon crâne. Noir.

Je repris conscience dans une sombre cellule de prison. Aussitôt je clamais mon innocence, haranguais les gardes et déclarais que je servais moi aussi la justice ! Nul ne prêta attention à moi pendant un bon moment. Finalement le vieil homme qui m’avait arrêtée fini par me faire conduire dans son bureau. J’appris alors qu’il était Alan Dyr "Silverstorm" Sombreterre, émérite Paladin de Tür, légende vivante de la ville, protecteur de la veuve de l’orphelin et des petite gens. Bref un vrai héros, comme dans les livres qui m’avaient tant fait rêver. Et j’avais été arrêtée par lui ! La honte s’abattit sur moi et je me calmais instantanément sous son regard à la fois dur, juste et compatissant. Je tentais alors de justifier timidement mes actes (on m’accusait de meurtres, pillages, incitation à l’émeute, incendie volontaire et dégradation de biens publics et privés. L’entendre énoncé m’a vite refroidie !
"Si je comprends bien, vous avez découvert des documents attestant de sombres et illégaux trafics impliquant votre noble famille... Et vous avez décidé de les punir vous-même ? Pour laver l’honneur familial de ses souillures ?" demanda le Paladin à la fin de mon histoire.
"Pas vraiment... J’étais si... dégoûtée d’avoir vécu grâce aux souffrances d’autrui. Je voulais que tout ça disparaisse ! Je me fiche de l’honneur de ma famille ou de sa réputation : ils l’ont abandonné depuis longtemps !"

"Humm... Et pour cela vous avez eu recours au meurtre et à la destruction. Je crois comprendre vos motivations, mais vos actes violents et irréfléchis vous rapprochent de ceux là même que vous condamnez... La rage et la vengeance sont mauvaises conseillères quand on veut servir le Bien."
"Et que vouliez-vous que je fasse ! Rester les bras croisés ? Dénoncer ma famille ? Allons donc ! Ou étiez-vous et vos gardes quand mes parents exploitaient les plus démunis ?"
"Ah... Touché, jeune fille. Nous ne pouvons malheureusement être partout. Nous ne sommes que de pauvres serviteurs humains et même avec l’aide de notre Dieu et de notre Foi, nous ne pouvons châtier tous les crimes... Mais il reste l’Espoir et la confiance en un avenir meilleur ou la Loi et le Bien seront respectés par tous. Nous œuvrons dans ce but, imparfaitement certes, mais on avance pas à pas..."
Touchée par ce discours vibrant de Foi et de compassion j’éclatais en sanglots. Le vieux Paladin me caressa doucement la tête.
"Ne t’inquiète pas. Je vais faire vérifier tes dires. Si on trouve la moindre chose suspecte, on se chargera de punir ta vile famille. Et de diminuer ta condamnation." Je fus alors reconduite en cellule avant que j’ai eu le temps de remercier le héros. ++++ Je fus réveillée le lendemain par une dispute non loin de ma cellule. Un gros magistrat en toge se querellait avec Alan Dyr.
"Vous savez bien que les sorts de vérité et de détection du mal ne sont pas autorisés dans les tribunaux : les magiciens sont corruptibles et l’affaire du Paladin fou Aryndom a fait jurisprudence..."
"Pourtant, je pense vraiment qu’ils nous cachent quelque chose ! Mes contacts dans la soldatesque m’ont fait savoir que PAS UN des prétendus prisonniers libérés par leur fille n’avait été aperçu en ville. Disparus. Comme le contenu de tous les entrepôts que nous avons fouillés ! Ils devaient pourtant bien contenir quelque chose." s’enflamma le vieux Paladin.
"Nous n’avons aucune preuve à part le témoignage d’une gamine meurtrière, traumatisée à l’annonce de son mariage arrangé par ses parents. On a déjà vu ça maintes fois : de jeunes donzelles écervelées qui font tout pour échapper à leur devoir quand elles se rendent compte que le Prince Charmant n’est plus si charmant..."
"Mais ce cas dépasse toutes ces histoires ! Et j’ai confiance en cette gamine : elle a du courage et de la détermination. De plus je l’ai sondé : elle croyait réellement à ce qu’elle nous a dit."
"Je sais, je sais... Cela suffit pour moi. Mais pas pour un tribunal ! Surtout que sa famille est vraiment respectée. Je déteste ces histoires entre nobles !"
Ils s’arrêtèrent de parler devant ma cellule. Alan Dyr avait l’air fort triste. Il m’annonça qu’ils n’avaient rien trouvé pour soutenir ma version des faits. La parole et les juristes de ma famille mettraient aisément en pièce le moindre dossier d’accusation. Selon l’avocat familial (qui n’avait même pas daigné me rencontrer) il fallait que je plaide la folie pour éviter l’emprisonnement à vie. Je refusais et je suppliais Alan Dyr.

"Messire ! Vous me faîtes réellement confiance, non ? Libérez-moi donc et j’apporterais toutes les preuves nécessaires."
"Désolé ma petite, mais je ne peux rien contre les règles. Si Tür est avec toi, la justice sera clémente. De toute façon tu dois payer pour ce que tu as fait... Même si tu croyais bien agir."
"Bon, d’accord... Mais faites-moi plutôt devenir utile au lieu de m’encager ! S’il vous plaît, nommez-moi Paladine ! Je servirais sans faille l’Ordre et le Bien !"
Il resta un instant stupéfait : fort peu de prisonniers faisaient de telles propositions.
"Sachez jeune fille que je ne puis nommer quelqu’un Paladin. C’est une longue et rigoureuse formation que peu d’élus achèvent avec succès. La volonté et les efforts ne suffisent pas : il faut avoir une Foi inébranlable en l’Ordre et en le Bien."
"Et bien, mettez-moi donc à l’épreuve ! Je n’y connais pas grand chose en religion, à part ce que m’ont enseigné mes précepteurs, mais je suis sûre que la vraie justice m’aidera à triompher."
Je hurlais ça de toutes mes forces, en larmes. Je voulais de tout mon cœur me mettre au service de la communauté, rejoindre le rang de ces héros qui sauvaient les opprimés et défendaient le Bien. Et je voulais cette fois le faire dans les règles, guidé par l’exemple de mes aînés.
"Je ne pense pas que cela soit possible..."

Le Paladin s’interrompit soudain. Médusé il contempla son médaillon, sacrée de Tür qui luisait doucement d’une chaude lueur dorée. Je ne quittais pas des yeux cette magnifique lumière. On aurait dit qu’elle me parlait, qu’elle me consolait et me pardonnait.
"Un signe !" s’écria le vieux héros. "Cette jeune fille à vraiment une Foi vibrante d’ardeur pour la Justice ! Libérez là immédiatement !" Le magistrat bouche bée ne put que s’exécuter devant cette preuve divine. Il adressa tout de même un regard implorant au Paladin.
"Voilà... Mais vous en prenez la responsabilité ! Et nous avertirons ses parents."
"Alors qu’il en soit ainsi ! Notre Ordre veillera à dédommager pleinement les familles des victimes et à reconstruire ce qui fut détruit. Je la prends avec moi et j’en assurerais l’éducation dans la Foi de Tür." Je balbutiais des remerciements au magistrat, au noble Paladin et au Dieu bienveillant qui avait lu dans mon cœur et m’avait sorti de là.

C’est ainsi que je commençais ma formation de guerrière sacrée de Tür. et cela m’éloigna pour un temps de ma famille. Ce ne fut pas sans mal : je ne fus pas facilement acceptée par mes condisciples. J’étais la seule fille et malgré ma taille et mes muscles durcis par l’entraînement, on me fit vite sentir que j’étais inférieure... Machisme typique d’adolescent. Cela ne me touchait point : j’avais un but désormais. La formation était rude, tant physiquement que mentalement. L’entraînement au combat était rude et impitoyable mais je m’en tirais brillamment : mon entraînement secret et mes combats en ville durant ma folle équipée m’avaient aguerri. Bien entendu cela suscita la jalousie chez mes camarades masculins. Beaucoup prétendaient me laisser gagner exprès les joutes ("noblesse oblige", "honneur à la Dame" et autres pseudo-justifications) et les concours. Je me fis un devoir de les écraser. Je devais ensuite méditer longuement et me confesser pour le plaisir que j’y avais pris... ++++ Par contre j’étais nettement moins brillante au niveau des études religieuses. Tür n’était alors pour moi qu’une divinité parmi d’autres, négligeable aux dires de mes anciens précepteurs. Là encore je dus essuyer moult quolibets ("Alors Ysandre, tout dans les muscles, rien dans la tête ?" "Ça me rapproche des hommes alors ?". J’étais un peu revêche à l’époque...) Je m’en sortais mieux dans les analyses juridiques (j’avais reçu à la maison une formation assez poussée) et j’appris à régler calmement les litiges sans avoir forcément recours à la violence. A dix-sept ans j’étais pleinement capable d’assurer les charges d’une digne Paladine de Tür, un an avant mes camarades. Les accusations de favoritisme ou les remarques mesquines avaient cessé. J’avais montré ma compétence.

Pourtant je n’étais pas encore Paladine en titre et Tür ne m’accordais pas encore de pouvoirs divins en dépit de mes prières et de mes méditations. D’autres, moins avancés que moi dans la formation maniaient déjà la magie cléricale des guerriers saints. Elle se refusait à moi sans que je sache pourquoi... Bien entendu, je ne me laissais pas abattre et Alan Dyr, devenu mon mentor (je l’appelais tendrement "Grand Père" quand nous étions en privé), me consolais à chaque fois que le découragement se faisait sentir. Il me rappelait sans cesse le miracle qui m’avait révélé à lui. Un jour viendrait où je serais moi aussi une guerrière divine. Un jour, mon ex-futur époux eut le culot de venir tambouriner à la porte du monastère où je m’entraînais.

Je lui fis face dignement, escorté pour l’occasion de quelques amis. Nous le reçûmes tous en armure brillante, armes lustrées bien en évidence et prête à servir. Le petit magicien perdit beaucoup de sa superbe en me voyant ainsi entourée de puissants guerriers divins. Son discours fut maladroit et hésitant : il voulait me reconquérir, et il était magnanimement prêt à "Oublier mes erreurs de jeunesses". Mes amis se retinrent de rire devant son spectacle pitoyable. Après mon refus catégorique ils le reconduisirent à la porte, lui chuchotant de me remercier de l’avoir "magnanimement épargné" et de ne plus chercher à embêter la "furie Paladine". Il ne revint plus jamais et je n’entendis plus jamais parler de lui. Quant à nous, notre fou rire devant sa mine déconfite et sa fuite honteuse (que l’on regarda avec délice du haut des remparts) nous coûta quelques pénitences. Elles furent très difficiles car l’on entendait souvent monter un rire joyeux des cellules monastiques, rire qui invariablement se répandait dans l’étage des Paladins en formation. Ma vie était donc à nouveau tranquille. Du moins en apparence. En secret je savais que Tür ne me parlerait pas avant que ma famille dépravée soit arrêtée pour ses crimes. Et il fallait que ce soit moi qui fasse éclater la vérité.

Volontairement, je commençais à patrouiller en ville en habit d’apprenti-Paladin. Mes rondes étaient bien ciblées : j’avais encore en mémoire les adresses et les lieux de rendez-vous secrets des affaires de ma famille corrompue. Je dus quelquefois faire usage de ma lame pour calmer les ardeurs de la pègre environnante. Curieusement la présence permanente de Paladins en armures brillantes semblait nuire au commerce local de certains quartiers sordides. J’appris à maîtriser mes pulsions et à ne pas occire mes adversaires. Preuves à l’appui, je les livrais à la justice (au pire sous l’inculpation d’agression contre agent de l’Ordre). La criminalité décrue dans ces zones sensibles, à la grande joie du petit peuple. Rien ne faisait plus plaisir que les félicitations de gens honnêtes du quartier quand je les débarrassais des voleurs et de vendeurs de drogue. J’appris également à laisser une chance. Je montrais de la compassion pour ceux pris presque malgré eux dans la spirale de la délinquance et je tentais de les ramener vers la Lumière. Parfois je réussis... ++++ Mais le plus souvent c’était sans grands résultats et je croisais bien vite à nouveau les mêmes gredins. J’étais alors impitoyable. Ma réputation dans l’Ordre grandit : on disait que je ferais une Paladine exceptionnelle, succédant sans doute à Alan Dyr. J’étais flattée et il m’était difficile de rester humble. D’un autre coté, je froissais pas mal la susceptibilité des puissants et de la pègre. On me prévint que je risquais gros. La Guilde des Voleurs locale pouvait aussi verser dans l’assassinat. Même les dirigeants respectables de l’Ordre me conseillaient de modérer mon ardeur et ma témérité. Bien sûr je n’écoutais pas. Heureusement pour moi, mes camarades avaient eu vent de tout cela. J’étais en permanence (et parfois à mon insu) escortée par au moins deux guerriers. J’échappais ainsi à quelques attentats et à quelques agressions. La dernière fut particulièrement impressionnante et dangereuse. Je ne dus mon salut qu’à l’intervention d’Alan Dyr lui-même, promptement avertit par mes camarades. Au cours de cette agression, je crus reconnaître une silhouette qui était prudemment restée en dehors du combat : on aurait dit mon propre frère ! Visiblement mes patrouilles, fouilles et interpellations nuisaient à la bonne marche des affaires familiales...

Je finis par rassembler toutes les preuves que j’obtenais, et traînais ainsi ma famille en procès public. Symboliquement j’avais choisit le jour de mes dix-huit ans pour l’audience. J’étalais aux yeux de tous témoignages et preuves des activités sordides de mes parents. Malheureusement leurs richesses et leurs Maîtres-Avocats semblaient démonter systématiquement chaque pièce que je présentais. Ils finirent même par presque me faire passer pour une folle paranoïaque. J’entendis de plus des rumeurs de corruptions des jurés... Bref cela s’annonçait mal. L’avant-dernier jour du jugement, je m’étais attablée dans une taverne où mes confrères Paladins avaient leurs habitudes (ça surprend toujours, mais ce sont des êtres humains comme les autres, et eux au moins ne provoquent pas de rixes ou d’orgies malséantes). Je déprimais, maintenant quasi-certaine de l’inutilité de mon action. Tür m’avait donc abandonnée ? N’avait-il d’ailleurs jamais été avec moi ?

Mes camarades tentaient de me réconforter, sans beaucoup de succès. Soudain, un demi-elfe nonchalamment attablé dans le fond de la salle traversa la pièce et s’assit en face de moi. Il chassa d’un air négligent mes amis Paladins, requérant avec sans-gêne un "entretien privé avec la Dame." Je foudroyais aussitôt des yeux ce vil séducteur (mignon, d’ailleurs) qui profitait de ma faiblesse apparente. Il ne sourcilla même pas et me fit un large sourire.
"Déterminée, hein ? Rassurez-vous noble demoiselle, je ne suis point ici pour trousser de la pucelle ou déranger vos songes perplexes..." fit-il d’un ton singeant la noblesse "Non... J’ai entendu vos lamentations et j’ai suivi ce procès fort divertissant. Et je veux vous aider !"
"Que... quoi ?" répondis-je surprise.
"Racontez-moi tout depuis le début et je vous donnerai un coup de main. Je suis mage et sage, assez doué, ma foi. Je n’ai rien à faire et donner un coup de main à la vraie Justice redorera mon blason d’aventurier."

Je ne sais pas pourquoi je lui ai fait confiance. Son sourire charmeur, ses manières étranges, son esprit vif et impétueux... Le fait est que je lui déballais toute l’histoire de ma vie. Il écouta calmement, sans m’interrompre, si ce n’est pour m’encourager ou poser des questions pertinentes et précises. Ses yeux verts semblaient plonger au cœur de mon âme même. Il semblait tout comprendre et tout accepter de ma vie et de mes choix. A la fin de mon récit, il pencha la tête un instant puis s’inclina vers mon oreille pour chuchoter un plan.
"Quoi !?! Pas questions de m’introduire nuitamment chez mes parents ! Nous devons faire ça dans les formes. Nous ne sommes ni des espions, ni des criminels : demandons un mandat pour la fouille." m’écriais-je.
"Et ils auront tout le temps de maquiller les preuves... Rassurez-vous, je n’ai rien prévu d’illégal. Voyez-vous, vos parents ne vous ont pas renié, non ? Vous êtes donc chez vous là-bas, nul ne peut le contester. Que diriez-vous d’aller faire une visite amicale chez vos parents ?" dit-il en souriant malicieusement.
"Vous êtes un rusé renard ! Je n’y avais même pas pensé. J’étais tellement dégoûtée par eux... Je ne voulais pas les revoir."
"Eh bien, forcez-vous pour la Justice ! Je me présenterais comme votre nouvel amant et Maître-Avocat."
"Faut pas rêver !"
"Je plaisantais... Du moins pour la première partie !"

Il me sourit amicalement et me serra la main en signe d’entente. Visiblement, il s’amusait comme un fou. Je me retrouvais donc embarquée dans une expédition d’enquête camouflée en visite de courtoisie. Je n’ai jamais aimé le mensonge et la dissimulation mais le demi-elfe arriva à me convaincre de la nécessité du moment. Je me présentais donc pour le dîner avec mon nouvel équipier dont je ne savais même pas le nom (il m’avait dit "Appelez-moi Maître, tout simplement..." et je ne savais pas s’il s’agissait ou non d’une boutade... Il voulait rester "incognito" en tout cas). ++++ L’accueil fut bien entendu glacial (le retour de la fille prodigue qui poursuit ses propres parents en justice pour les ruiner, voire pire...). Nous nous attablâmes et ma nouvelle connaissance mena les discours avec brio. Il fut d’une politesse exquise, professoral et docte, calmant tout début de débat venimeux entre nous. Il laissa tout de même entendre qu’il était sûr que nous gagnerons dès demain. Il présentait ma visite comme "Votre dernière chance de voir librement votre fille et de vous excusez. La justice peut être clémente si vous vous repentez..." Après un repas dans une atmosphère glaciale, de longues et sournoises tractations de mon Maître-Avocat me permirent de rester dormir cette nuit dans mon ancienne chambre. Je n’aurais pas droit cependant au même service que durant mon enfance. Mon nouvel ami obtint une chambre de domestique. Quelques heures après, il se glissa silencieusement dans ma chambre (sans intention perverse, arrêtez de me regardez comme ça !). Pour un magicien, il était d’une incroyable discrétion : je sursautais quand il s’approcha de moi.

Nous parcourûmes le manoir silencieusement toute la nuit. Il m’avait convaincu que c’était nécessaire et légal (j’étais chez moi après tout !). Malgré nos fouilles respectives (nous nous étions séparés pour plus d’efficacité) nous n’avions rien trouvé. Pourtant le demi-elfe souriait de toutes ses dents. Il me réconforta en rigolant et me dit de ne pas m’inquiéter. Apparemment lui était satisfait. Le lendemain, il me fit convoquer quelques servants qui m’avaient élevée pour se livrer à quelques interrogatoires. Je n’appris rien mais il semblait encore plus réjoui... Après tout c’était lui le juriste : il avait du trouver quelque chose d’utile qui m’avait échappé. Je lui fis donc confiance et nous prîmes congé. Il me laissa aller seule au tribunal pour la matinée : je devais y exposer mes dernières pièces à conviction. Je lui fis encore confiance, même si j’eus un petit pincement de cœur : avait-il menti ? Allait-il m’abandonner, jugeant mon cas désespéré ? Ce sentiment s’amplifia au cours de la journée, en voyant mes arguments se faire démonter l’un après l’autre par l’équipe de juristes de mes parents. Ceux-ci souriaient, visiblement ravis de me donner cette cuisante leçon. L’après-midi commença aussi mal qu’avant : je n’avais plus d’arguments et je m’enferrais dans mes discours, me ridiculisant à moitié.

Soudain la porte du tribunal s’ouvrit en grand. Une escouade de Paladins menée par Alan Dyr en personne entra dans la pièce, escortant le seigneur Usanar Ferdyl III, émissaire royal et chef tutélaire des maisons nobles d’Hillend. A coté d’eux se tenait intimidée, deux servantes de mon ancien domaine et un vieux jardinier de la propriété. Il portait un lourd coffre que je reconnus aussitôt : le coffre aux documents volés. En fin de cet étrange arrivage, le demi-elfe souriant me fit un signe joyeux. Il s’avança au milieu de la cour de justice et se présenta comme Maître-avocat et Enquêteur à mon service. Il produisit force documents attestant son état (d’où les sortait-il donc ?) et signala qu’il avait été nommé Inquisiteur Provisoire par Alan Dyr et le seigneur Usanar. Comme pour appuyer ses dires, les deux nobles hommes l’encadrèrent dignement. Il commença sa plaidoirie par une interrogation de mon père.

"Comme déjà cité précédemment, votre fille vous accuse de nombreux maux et affaires illégales... Sur la base de documents secrets qu’elle aurait découverts dans votre bureau même... Est-ce exact ?"
"Bien sûr que non ! Il n’existe nuls documents secrets ou illégaux. Pas plus que d’affaires illégales : notre noble famille a toujours su rester digne de son rang. Nombreux sont ceux qui peuvent le dire. Où sont donc ces preuves nous accablant ? Il n’y a rien !"
"Mais cela ne veux pas dire qu’il n’y ait jamais rien eu. Où sont conservés vos rapports commerciaux ? Et les valeurs familiales ?"
"Mais dans notre chambre forte, bien sûr ! Elle a déjà été inspectée par les autorités et nos comptes ont été scrupuleusement examinés : tout est légal et normal !"
"Vous n’avez donc jamais rien caché d’illégal ou de compromettant dans un coffre... Comme celui-là même que j’ai fait amener de votre domicile ?"
"NON ! Et de quel droit avez-vous emmené des possessions de notre famille sans notre accord ?"
"De mon droit d’Inquisiteur. Et que contenait ce coffre, alors ? Trouvé, soit dit en passant au fond d’une vieille grange réservée au jardinage... Mes témoins et les Paladins pourront confirmer."
"Mais... Probablement des outils de jardinage ! Qu’est-ce que j’en sais, moi : mes domestiques rangent les affaires là où ils veulent, non ? Ceci n’a rien à voir avec cette affaire !"
"Des outils de jardinages... PALADINS ! Ouvrez ce coffre."

S’exécutant devant la cours un Paladin s’approcha calmement, suivant apparemment un cérémonial précis et tenta d’ouvrir le coffre. Il s’ouvrit facilement, sans forcer : la serrure céda sans effort. Le demi-elfe s’en approcha calmement et la contempla un instant, mains dans les poches.
"Seigneur Usanar... Pourriez-vous, s’il vous plait faire passer cette serrure abîmée au jury ? Je ne peux y toucher : je suis mage et je ne souhaite pas me faire accuser de falsification de preuves..." Il plongea des yeux verts terrifiants dans le regard troublé de mon père.

"Des outils de jardinages... Vraiment ? Ce coffre, luxueux, du bon bois de luxe cerclé d’un fer résistant. Pourquoi pas... Mais là il est vide."
"Certes et alors ? Sans doute un vieux don aux domestiques : on le leur aura donné car il jurait avec l’intérieur de la maison."
"Donc il a bien été dans la maison ? Des outils de jardinages... sans valeur aucune, donc : on peut facilement en trouver partout. Donc nul n’irait en voler n’est-ce pas ? Surtout dans un domaine si protégé que le vôtre, non ?"
"...Euh... Oui, mais..."
"ALORS POURQUOI LA SERRURE A ÉTÉ FORCÉE ?" hurla le demi-elfe en brandissant l’objet qui avait circulé dans le jury. "Ce coffre, ces détériorations sont en tout point conformes au récit d’Ysandre, votre fille ! J’affirme que le coffre ici présent contenait les documents sus-cités par Ysandre ! Le jardinier Nokor peut jurer avoir transporté ce coffre sous VOS ordres. Les deux demoiselles ici présentes peuvent témoigner de votre demande URGENTE et EXPLICITE de faire un ménage COMPLET de votre bureau le jour après le départ d’Ysandre !" Mon père resta tétanisé devant la fureur de l’assaut verbal. ++++ Le demi-elfe était impressionnant, dégageant une force et une assurance irrésistible. Entouré par les Paladins, dont le héros de la ville et soutenu par le Seigneur lui-même, sa parole ne semblait pas pouvoir être mise en doute. La figure de mon père se décomposa. Ils auraient peut-être pu encore s’en sortir. En inventant une histoire ou en utilisant leurs juristes aguerris pour déclarer les preuves inacceptables. Mon frère les perdit tous.
Rouge de colère, il dégaina une dague dissimulée et la lança sur moi en hurlant, bave aux lèvres "A MORT TRAITRESSE !!" La dague vola vers moi, sans que j’ai le temps de réagir. Un éclair argent s’interposa entre la mort et moi. Le Haut-Paladin Alan Dyr "Silverstorm" Sombreterre, héros d’Hillend, défenseur du Bien et de la Loi, s’abattit le coeur transpercé par une dague empoisonnée. Je hurlais et j’implorais Tür dans la panique générale. Le Dieu me répondit enfin et ma magie divine tenta d’endiguer l’hémorragie. Rien à faire, le poison était déjà à l’œuvre et le Paladin mourant.
"Ma fille... Je te l’avais bien d..." eut le temps de murmurer le vieux guerrier. J’éclatais en sanglot devant mon impuissance et l’injustice de la situation : j’aurais préféré mourir à sa place !

Le demi-elfe, un prêtre et le seigneur Usanar s’approchèrent dû héros mort dans mes bras.
"Vous pouvez le ressusciter, non ?" demanda le seigneur.
"Certainement répondit le prête : j’ai envoyé quérir le grand prêtre..."
"Inutile." dit le demi-elfe d’un air sombre, tout en souriant légèrement "Son âme n’est déjà plus là. Tür l’a emportée et bénie. Il a passé le flambeau et mérite le repos. C’est ce qu’il aurait voulu..."
Ils m’emmenèrent doucement, toujours en pleurs. Le procès fut aisément gagné et mes parents condamnés à l’échafaud. Leurs réseaux maléfiques furent démantelés pour le bien de tous. Les funérailles furent grandioses. Je n’y assistais pas, pleurant seule la perte de mon mentor, de mon véritable père. Versant aussi quelques larmes sur ma famille qui s’était enfermée dans de mauvais choix. Je ne voulais pas rendre hommage à Alan Dyr tant que mon cœur était plein de haine et de douleur. Cela aurait été une insulte envers son œuvre. Quand je fus calmée, je me rendis seule sur la tombe grandiose du plus fameux des Paladins d’Hillend. Je fis à nouveau serment de suivre la Loi et la Justice, de propager de toutes mes forces le Bien autour de moi. Je réclamais une faveur au seigneur Usanar : celle de prendre le nom du héros, pour poursuivre son chemin et honorer sa mémoire. Il accepta. ++++ Je passais ensuite avec brio les épreuves et devint une véritable Paladine, bénie par Tür et au service de tous. J’honorais au mieux ma promesse et mon père de coeur. J’étais encore jeune et impulsive, mais j’apprenais avec mes aînés. Je devins même une "formatrice" qui guidait les novices sur les pas de la Sainte Voie de Tür. La suite vous la connaissez : je vous ai aidé, entraînant involontairement la mort de deux apprentis dont j’avais la charge. L’Ordre décida que je devais davantage m’aguerrir en parcourant le monde. Je partis donc en quête avec vous... Et je n’en ai nul regret : c’est par l’aventure que j’honorerais ma promesse !

Ysandre se tut finalement. Ils restèrent silencieux un moment, digérant le récit de la jeune femme. Elle les contempla dans le silence : nul rejet, nul jugement, seulement de l’affection brillait dans leurs yeux. Et même un respect nouveau illuminait le regard de Thiki.
Lelfe sembla un instant troublé en écrivant dans son journal l’histoire de la Paladine. Avant de sourire : "Voilà un récit digne des grands héros et des quêtes aventureuses les plus passionnantes ! Mes respects Dame Paladine !"
Les conversations reprirent, ponctuées de rires et d’anecdotes, de chants et de commentaires. A la fin de la soirée ils décidèrent d’aller se coucher.
"J’ai prévu des hamacs afin d’économiser la place !" s’écria Lelfe en descendant dans la cale. "Voyons, où les avons nous rangés ?"
Ysandre et Derym descendirent l’aider joyeusement. Groumpf gardait Thiki qui s’était déjà endormie à même la table.
"Dans cette caisse, non ?" demanda Ysandre.
"Il me semble..." répondit le Barde.
"Eh ! C’est à qui cette grosse caisse noire ?" demanda soudain Derym en désignant un coin. "Lelfe ! T’es vraiment surchargé de bagages !"
"Mais c’est pas à moi."
"Ni à moi... Et Thiki n’a quasiment rien. Et Groumpf n’a que des armes." s’interrogea la Paladine.
Les trois aventuriers s’approchèrent de la longue et épaisse caisse noire. Elle dégageait une mystérieuse aura, presque inquiétante. Ysandre s’avança.
"Le plus simple c’est d’ouvr... WAAAA !!!" Elle fit un bon en arrière juste après avoir ouvert la caisse oblongue. A l’intérieur, bras en croix, était allongé, pâle comme un mort, sans vie, le guerrier albinos qui les avait aidés précédemment : Halonn ! Et à l’intérieur du haut fermant le quasi-cercueil était attaché une longue série de fioles couleur sang. Devant les aventuriers stupéfaits, le cadavre d’Halonn se dressa silencieusement.
"Humm... Je pense que je vous dois une petite explication..." commença l’albinos devant l’air ébahi des aventuriers
"Vampire..." murmura Ysandre stupéfaite.

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