Invocation
MageGaHell Aerth
Aerth, récits fantastiques
Commentez !     T T T  
Chapitre 14 : L'histoire d'Halonn : Vivre, mourir, survivre

Chapitre 14 : L’histoire d’Halonn : Vivre, mourir, survivre

(Errare Humanum Est...? - Heroïc-Fantasy - 28/01/2003)

Après leur combat épique pour défendre l’Espadon et après les épreuves du Temple de l’Eau, le groupe d’aventuriers de Derym s’effondra pour goûter à un repos mérité. N’ayant plus rien à faire, l’équipage de Nains reconnaissant se chargeant de tout à bord, ils dormirent toute la journée... Ils se levèrent pour assister (enfin pas tous) au coucher du soleil sur les froides mers nordiques. Ils régalèrent les Nains du navire d’anecdotes sur leurs périlleuses aventures et promirent d’aider au mieux lors des manœuvres du navire. La majorité de l’équipage s’en alla pour se reposer, laissant seul les héros.

"Nous n’aurions pas dû dormir autant. Nous avons manqué à nos devoirs : nous devrions davantage les aider ! Après tout ils nous conduisent si gentiment vers notre lointaine destination." déclara Ysandre.
"En plus ce changement de rythme de vie peut perturber nos habitudes et nuire à notre santé." renchérit Derym.
"Ah bon." répondit Halonn, peu concerné.
"Et surtout, on s’ennuie maintenant, sans rien à faire !" fit remarquer Thiki en s’affalant sur la table du mess.
"J’ai une idée ! Pourquoi ne pas poursuivre nos récits ? Ça nous distraira avant de retourner encore nous coucher."
"Récits ?" demanda Halonn.
"Je t’en ai déjà parlé." lui répondit Thiki "On s’raconte nos vies... Lelfe et Derym pensent que c’est indispensable à la cohésion d’un groupe tel que le nôtre. Et il prend des notes. A mon avis y va r’vendre ça, notre Barde !"
"Voilà une idée... Intéressante." dit l’albinos. "J’ignore si c’est utile, mais pourquoi pas ! Qui se charge de nous distraire ce soir ?"
"Et pourquoi pas vous, cher vampire ?" déclara Ysandre, un sourire goguenard aux lèvres. "Un albinos vampire envoyé en mission par un Dieu... Voilà qui est inhabituel et intriguant."
"Voilà une chouette idée !" s’écria Lelfe ravi en saisissant sa plume. "C’est d’accord Halonn ? Ton mystérieux passé nous intéresse."
Tous les regards se tournèrent vers Halonn, qui paniqua un instant. Le vampire réfléchit un instant, puis soupirant en se résignant.
"Bon, puisque tout le monde semble le vouloir... Allons-y !"

Mon passé vous intéresse ? Alors, commençons par vous parler de mes parents.A eux seul, ils mériteraient un livre ou une légende, même si dans le fracas de l’immensité de notre monde, peu se souviendront de leur nom. Ma mère était la Shaadim de Alometh-Barath, une petite cité-état du Grand Califat de Shoulha. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ces lointaines provinces, c’est très au Sud, dans les régions tropicales. Le climat y est aride, voire désertique. La civilisation y est établie autour de rares fleuves ou d’oasis. Là, l’agriculture est abondante à l’extrême. La population est extrêmement religieuse ou scientifique, probablement à cause des conditions difficiles et de la beauté écrasante du désert environnant. Manque de chance pour moi, Alometh-Barath est une ville assez peu représentative de l’ouverture d’esprit et de la philosophie tolérante du Grand Califat. Le royaume de ma mère souffrait en effet des fléaux de l’intolérance et du fanatisme le plus absurde. Ma mère régnait d’une main de fer, symbole vivant de l’autorité du Dieu Rahë.

Passons maintenant à mon père. Un mercenaire intrépide, aventurier du Grand Nord courageux mais prêt à tout pour de l’argent. Grand, fort courageux. Dur. Quand il ne travaillait pas il aimait les paysages sauvages et désolés du nord arctique, qu’il parcourait avec les tribus barbares. Il adorait ces gens, brutaux et violents, pour lui des "êtres parfaitement adaptés à leur milieu. Un vrai défi pour nous autres les guerriers dit civilisés !" Malheureusement pour lui, ses exploits de mercenaire et son avidité lui avaient attiré pas mal d’ennemis. Et comme par cupidité il mangeait à tous les râteliers, de nombreuses factions nordiques voulaient le voir mort. ++++ N’étant pas un imbécile, il a fuit discrètement, le plus loin possible. Et quoi de plus éloigné du Nord sauvage que les territoires arides du Grand Califat de Shoulha... Mais l’arrivée de cet homme musclé, aux cheveux blonds presque blancs et à l’allure vigoureuse et déterminée ne pouvait pas passer longtemps inaperçue, surtout au milieu d’une population assez petite et très brune, de cheveux comme de peau. Il avait choisit Alometh-Barath à cause de son éloignement du courant principal du Grand Califat. En plus il respectait les guerriers saints de cette région, capables d’une ardeur fanatique au combat. Il reprit son travail de mercenaire, se démarquant bien vite des aventuriers locaux à cause de son mépris pour les tabous religieux. Assassinats de prêtres, cambriolages de lieux de culte, tout était bon pour lui. Sur ordre de la Shaadim, il fut arrêté et jugé par un tribunal de fanatiques acquis à la cause de ma mère. Il n’eut même pas l’occasion de se défendre. Il fut condamné à l’esclavage, sort traditionnel des vaincus. Un sortilège d’obéissance l’empêchait de s’enfuir trop loin.

Tout ça n’était bien sur qu’une mascarade : ma mère avait été séduite par ce puissant guerrier étranger à l’allure sauvage et virile. Elle le fit donc affecter à son palais et plus précisément à son harem. Il devient bien vite son favori par son ardeur et sa vaillance. Ma mère décida donc de l’élever au rang de concubin officiel. La situation de mon père s’améliorait ainsi : servi comme un membre de la famille royale et protégé par des amazones fanatiques, il était désormais loin de ses soucis d’aventuriers. La Shaadim fini par tomber enceinte de lui, améliorant encore ses espérances : si son enfant était un fils, il pouvait être désigné comme héritier officiel. D’ici quelques années, lui-même accéderait ainsi à la plus haute noblesse ! Malheureusement tout ne se passa pas comme prévu... L’accouchement fut long et laborieux. Ma mère faillit y laisser la vie, malgré la science et la magie curative de ses conseillers. Quant à l’enfant... J’étais minuscule, faible et surtout albinos. Signe du mécontentement de Dieu. Un châtiment. Seul mon père et son incompréhension des coutumes de ce peuple (et le fait que je suis sans doute son seul héritier mâle) me sauva la vie. Il obligea les médecins royaux à me maintenir en vie et refusa que je sois sacrifié en expiation de quelques péchés. Si ma mère n’avait pas été inconsciente et affaiblie, je serais sans doute mort et mon père m’aurait probablement rejoint.

Dès que ma mère fut remise et apprit mon état, elle entra dans une fureur noire et convoqua mon père. Il en suivit une dispute mémorable où elle l’accusa d’avoir "apporté le malheur et la punition divine sur mon peuple par son sang abâtardi d’étranger corrompu". Peu habitué d’être traité ainsi par une femme, mon père réagit en barbare nordique : excédé, il lui balança son poing à la figure, envoyant la Shaadim, représentante vivante de Dieu, s’étalé au milieu de sa salle du trône luxueuse. S’en suivit un instant de confusion sanglant, où mon père fut assaillit par la garde d’amazones de la souveraine. En grand guerrier, il se défendit et vainquit. Craignant pour sa propre vie, ma mère lui accorda alors sa liberté, le chassant du royaume et le menaçant de mort s’il osait reparaître devant elle. Mon père, m’enveloppa dans des couvertures somptueuses et partit sous les huées et les jets de pierres du peuple. Aux portes de la ville, il osa se retourner et provoqua la Shaadim avec violence.

"Tu me chasses, moi ton plus puissant guerrier, avec mon fils que tu juges faible et maudit ! Tu viens de semer les germes de ta propre destruction ! Je vais te montrer que ce qui parait faible peut devenir mortel : je ferais de notre enfant le plus féroce et puissant combattant de cette terre ! Et lui ou moi reviendrons t’arracher ce royaume pathétique !"
Et courant malgré l’épouvantable chaleur du désert, il fuit devant la population et les gardes royaux déchaînés. Pourtant ma mère, à l’âme religieuse, fut troublée par ses paroles. Dans son esprit, le malheur était sur elle depuis ma naissance. Déjà, elle savait qu’elle ne pourrait plus jamais avoir d’autre descendant. Les Dieux allaient-ils encore la punir pour avoir laissé s’échapper cet homme et cet enfant maudit ? De nombreuses prophéties avaient la source dans le désert torride où ils venaient de s’enfoncer... La souveraine pria ardemment pour que le désert où veillait Rahë le Dieu Solaire nous engloutisse. ++++ Nous survécûmes pourtant. Par chance (ou par miracle, les voies des Dieux sont impénétrables...) mon père croisa une caravane au moment ou il s’écroulait, déshydraté. Il m’avait fait don de toutes ses réserves d’eau. La caravane était composée essentiellement de pèlerins de Lathandre et de Druides. Leur unique but était d’explorer ce désert pour rechercher des endroits propices au développement de nouvelles oasis. Ils avaient pour mission de faire naître la vie dans cette étendue stérile. Ils virent dans notre venue un signe (vraiment le désert semble propice à la religion). Ils s’occupèrent de nous, délaissant même leur mission première. Grâce à leurs soins, je survécus malgré ma faiblesse. Leurs attentions et leurs sortilèges me permirent de me renforcer et de grandir malgré ce corps faiblard d’albinos. Ils soignèrent notre déshydratation et les brûlures de ma peau et de mes yeux sensibles, sauvagement meurtris par le soleil. Mon père fit étalage de ses talents et devint le protecteur-chasseur attitré de la caravane, payant par son travail le passage et les soins, même si les religieux ne lui avaient rien demandé. En fait, je pense surtout qu’il voulait servir d’exemple pour moi. La caravane chemina lentement et j’étais en âge de marcher quand elle arriva dans des contrées plus civilisées. Nous quittâmes les pèlerins qui repartirent aussitôt vers le désert profond, en quête de nouvelles terres à faire prospérer...

Fuyant toujours le fanatisme de Alometh-Barath, nous nous dirigeâmes vers son exact opposé : l’opulente cité de Del-Aramash, capitale glorieuse du Califat. On l’appelait la Cité Brillante Proche du Ciel. C’était vrai. Une multitude de majestueux minarets, tours de magie, clochetons et bulbes de cathédrales somptueuses s’élançaient à l’assaut du ciel bleu azur. De magnifiques ponts élancés, tous finement gravés et décorés, traversaient gaillardement un majestueux fleuve qui serpentait dans la citée, assurant aux terres alentour vitalité et prospérité. Ici point de fanatisme ou de divinité unique : c’était la patrie du libre-arbitre de la philosophie. Les religions différentes s’y mêlaient sans heurt (ou presque), chaque temple rivalisant d’audace architecturale et de décorations savantes. Il y avait de nombreux collèges et universités, réputés tant pour leur sérieux dans les sciences que pour leur enseignement des arts ou de la magie. J’étais fasciné par cet étalage de couleurs somptueuses et par la diversité des peuples et des cultures qui se fondaient harmonieusement dans la capitale. Mais ce monde de lumière et de faste n’était pas vraiment pour nous...

Mon père, mercenaire professionnel et aventurier expérimenté, repéra vite ce qu’il cherchait : une auberge à l’air un rien suspecte. Nous y établîmes notre domicile. Il s’agissait en fait du quartier général de la Guilde des Voleurs locale. C’était aussi le repaire des aventuriers locaux ou en visite. Apparemment, mon père avait passé un marché avec les dirigeants locaux de la pègre. En échange d’argent et d’un hébergement convenable, il allait les servir de son mieux. C’est ainsi que mon père devint le tueur attitré de la Guilde. Bien sûr, il ne faisait pas que ça : il lui arrivait fréquemment de se liguer avec d’autres aventuriers pour partir en exploration ou pour des missions bien différentes. Pendant qu’il travaillait, j’étais confié à la garde de ceux qui restaient à l’auberge. Je me liais bien vite d’amitié avec tous les voleurs et mécréant du lieu. Chacun me considérait comme une sorte de mascotte, un réprouvé parmi les réprouvés. J’étais couvé par des prêtres rebelles, d’adorables catins voilées, des bardes un rien pickpockets et des monte-en-l’air qui aimaient se vanter de leurs exploits... Avec l’argent gagné par mon père, je reçus quantité de soins coûteux et bizarres par de grands spécialistes. Je devais m’astreindre à des régimes complexes et à des exercices physiques ressemblant à des tortures.

Mais je finis par grandir et surmonter mes handicaps. J’étais grand et maigre et j’avais l’air assez étrange avec ma peau blanche, mes yeux violets et mes cheveux longs et presque blancs. Je devins l’une des attractions de l’auberge, intégrant pendant mon temps libre une troupe de Bardes distrayant (et soulageant discrètement de leurs bourses) les clients. C’est là que l’on constata l’un de mes talents : j’étais dès l’enfance extrêmement agile et même ambidextre ! Mon spectacle de jonglage eut un vrai succès, même auprès des professionnels. Par contre j’étais nul en vol à la tire : mon apparence si particulière n’encourageait pas à la discrétion. Je reçus aussi une éducation d’un autre genre : mon père avait de grands projets (de vengeance) pour moi, aussi je reçus l’éducation d’un noble. Des professeurs enfarinés et précieux m’apprirent tout des arts, de la philosophie et de la rhétorique. J’étais pas trop doué, mais mon père m’encourageait avec passion, m’assurant qu’un noble destin m’attendait. Par contre j’étais d’une nullité sans borne dans les arts magiques et les religions omniprésentes dans ce pays m’écœuraient un peu. ++++ Quand je fus un adolescent, mon père décida que j’étais assez âgé pour apprendre le maniement des armes. Il m’obligea (moi qui vivait plutôt librement en intellectuel) à porter en permanence une armure pour m’endurcir et forger mes muscles. Même si ma frêle constitution me fit alors sévèrement souffrir, je pus, grâce à cette torture, me renforcer et développer ma musculature. Pour le combat, j’optais pour deux cimeterres, représentatif de l’équipement local, développant mon talent d’ambidextre pour l’adapter au maniement simultané des deux lames courbes. Mes danses d’acier frénétique faisait rire mon père, adepte de l’épée à deux mains et de la masse de guerre. Il était la force, la précision et la mesure de l’expérience. J’étais la folie furieuse de la jeunesse et la rapidité. Les membres de la Guilde, prévenants (pour flatter mon père ? Ou au contraire pour l’insulter de façon voilée ?) m’aidèrent à parfaire mon style de combat, me transformant peu à peu en redoutable bretteur. Visiblement, le chef de la Guilde entendait faire de moi le successeur de mon père. J’approuvais en souriant doucement : nous savions qu’un destin plus grand nous attendait tous les deux.

N’allez pas croire tout de même à une enfance idyllique. J’étais mieux loti que certains mais c’était tout de même une existence dure. Mon éducation était fortement astreignante et pénible : je devais me perfectionner en tout, afin de pouvoir sans peine me frayer un chemin dans la noblesse qui m’attendait. Les heures d’études étaient longues et pénibles, sous le joug de maîtres cruels et exigeants. Je n’étais pas un génie et devais faire des efforts constants. La punition et l’humiliation guettaient la moindre faute. Comme tous les enfants et les adolescents, j’aurais préféré jouer dehors avec des amis de mon âge plutôt que rester enfermé à étudier. De plus, l’entraînement physique exigé par mon père me réduisait souvent à l’état de véritable loque, mon physique ne pouvant suivre les demandes exigeantes du puissant guerrier. C’était aussi une éducation dangereuse : je ne comptais pas à l’époque les cicatrices et meurtrissures qui me couvraient après chaque entraînement. Je devais tout accepter en silence et revenir frais et en forme pour la séance suivante. A la moindre velléité de révolte c’était la punition (souvent physique, humiliante et cruelle) et l’obligation de fournir encore plus d’efforts.

Mes régimes et traitements pour permettre à mon corps faible d’albinos de survivre étaient eux aussi pénibles et épuisants. Certains traitements me laissaient à demi-mort mais rien ne devait m’empêcher de suivre mes autres enseignements. C’était une vie dure mais j’encaissais tout, comptant sur la promesse d’un avenir meilleur et du destin sans pareil qui m’attendait. Mon père pouvait autant être un mentor exceptionnel qu’une menace abjecte. C’était un rude mercenaire, mais aussi un assassin sanguinaire et sans état d’âme. C’était aussi presque un barbare et il aimait s’enivrer avec des amis. Je ne saurais dire combien de raclées il m’infligea suite à des débordements alcooliques. Je fus battu quand j’étais trop lent à apprendre, pas assez vif au combat, quand il rentrait d’une mission qui avait mal tourné ou même simplement pour se défouler... J’admirais, aimais et haïssais mon père en même temps. Sans lui, je serais mort. Sans lui, je n’étais rien. Sans lui ma vie aurait pu m’appartenir. Mais j’endurais tout et apprenais au maximum : confiant, je savais qu’un fabuleux destin et qu’une sombre vengeance nous attendait. Après cela, la gloire !

Bien sur, rien ne se passa comme prévu. J’étais devenu un jeune homme, trop grand, maigre et bizarre pour être qualifié de séduisant, mais fort habile à l’épée. Ma silhouette en armure finement ajustée, deux cimeterres en bandoulière, imposait désormais le respect même chez ceux qui ne connaissaient pas mon ascendance. La Guilde des Voleurs le remarqua, bien évidemment. Ils me confièrent quelques missions pour prouver ma compétence et ma loyauté. De l’escorte (de monte-en l’air) ou du racket. Quelques assassinats simples (j’étais trop repérable et pas assez expérimenté pour devenir un assassin officiel). Ces expéditions illégales avaient, pour moi, surtout l’avantage de m’éloigner de mon père et de ses exigences. Elles me prouvaient que je pouvais vivre seul si je le désirais, même si pour cela je devais m’associer à la pègre.

Je rentrais ainsi une fois à l’auberge nous abritant, joyeux d’avoir une fois de plus rempli mon contrat. Je ne pensais qu’à une chose : faire la fête avec mes amis brigands et peut être même m’offrir une prostituée sur mon propre salaire (élevé au milieu de matamores vantards et de dames à la petite vertu, je savais déjà tout des choses du sexe. J’avais même reçu divers cours sur cet aspect des relations humaines... Oui, mon père ne laissait rien au hasard, un vrai perfectionniste). Je pénétrais dans l’auberge, qui curieusement était bien silencieuse ce soir là. Je m’apprêtais à me vanter de mes exploits de la nuit, quand une foule de regards tristes et gênés m’arrêta.
"Que se passe-t-il mes amis ? Pourquoi ces têtes d’enterrements ? " m’écriais-je, encore grisé par mes récents succès. ++++ Curieusement mes paroles renfrognèrent encore plus mes malandrins d’amis. Ils avaient l’air horriblement gênés et aucun ne me répondit, préférant détourner le regard des mes yeux violets inquisiteurs. Le responsable local de la Guilde s’avança péniblement. Il balbutia un instant avant de se reprendre.
"C’est votre père..." commença-t-il d’une petite voix traînante.
"Quoi ? Qu’est-ce qu’il a encore fait, ce vieux soûlard ?" demandais-je, stupidement. L’ambiance aurait dû me mettre la puce à l’oreille.
"Eh bien... sa dernière mission... Ne s’est pas déroulée comme prévue. Vous êtes au courant des récents durcissements du régime, la lutte contre l’insécurité, la corruption et tout ça..."
"Oui, oui et alors ? Au fait mon ami, au fait ! Quelle bourde le vieux à encore fait ?" le pressais-je. L’hystérie me gagnait peu à peu : une froide pensée avait commencé à germer dans mon cerveau.
"Il a échoué... Et... Il est mort. Désolé mon petit..."

Je restais silencieux un moment, anéantit par le choc. Je savais qu’il pratiquait un métier à haut risque, mais ce géant m’avait toujours parut immortel, inaltérable, inébranlable et invincible. Je l’avais affronté sans jamais le blesser, ni même l’effleurer. Il avait parcouru Aërth du Nord au Sud, le plus souvent seul et à la pointe de l’épée. Il avait affronté moult dangers et situations périlleuse et s’en était toujours sorti. Je l’avais déjà vu blessé ou amoché. Il avait ses cicatrices, mais jamais je n’aurais pu imaginer qu’il pourrait un jour mourir.
"Co... Comment est-ce arrivé ?" demandais-je après un long moment.
"Il devait assassiner un noble conseiller du AlShaa. Un homme important qui pesait dans la décision de renforcer les pouvoirs de l’armée et de la Justice. Un incorruptible. Il est mort. Mais on a été trahi : ton père fut vendu par des associés mesquins voulant entrer ainsi dans la noblesse. Il fut conduit dans un piège où l’attendait lames fourbes et magie noire. Il a combattu vaillamment mais finit par tomber sous le nombre."

"Je vois. Et ceux qui l’ont bassement trahi ? Pourriez-vous..."
"Rassure-toi, mon garçon ! Pour nous aussi ce sont des traîtres visqueux. Le Grand Maître a déjà dépêché des assassins pour venger la mort de ton père. Leurs têtes te seront rapportées et elles seront enterrées avec la dépouille de ton père."
"Bien. Je vois que la Guilde s’occupe de ses serviteurs." dis-je en m’inclinant dignement. "Transmettez mes remerciements au Grand Maître et assurez le de ma totale loyauté envers notre cause."
Je me retirais dans mes quartiers, m’isolant pour pleurer. J’avais menti au conseiller de la Guilde : je n’étais pas vraiment loyal à tout prix à leur cause. Seule la vengeance m’obsédait. Mais les traîtres avait déjà été punis de mort : que pouvais-je faire de plus, moi un novice ? Restait une seule chose, qui n’avait rien à voir avec la Guilde : je devais réaliser ce destin grandiose dont rêvait mon père ! Je devais m’emparer du trône d’Alometh-Barath et en chasser mon intolérante de mère ! Un sourire naquit entre mes sanglots : il était temps de revendiquer ce qui me revenait de plein droit. Et j’allais avoir besoin de toute l’aide de la Guilde. Et d’autres sources aussi malhonnêtes.

Quelques jours plus tard j’avais arrêté mon plan : dans huit mois, douze jours, quinze heures et six minutes je devais me trouver sur les terres de ma mère avec une armée assez impressionnante pour renverser le pouvoir en place. Pourquoi tant de précision me diriez-vous ? Parce je comptais essentiellement sur un effet de surprise frappant. En effet, les astronomes du Califat avaient depuis fort longtemps annoncé une éclipse solaire totale prévue justement pour ce jour là. Or le royaume de ma mère était l’un des plus arriérés et des plus religieux de cette région. Et le dieu (unique) et tutélaire d’Alometh-Barath était Rahë, un dieu solaire. C’était en outre à cause de son clergé et de ses superstitions que j’avais failli être sacrifié et que je dus mon salut qu’à l’exil de mon père. J’allais revenir comme un fléau divin pour les châtier, apportant le courroux de Rahë sur cette population abjecte, intolérante et crédule. Mais pour réaliser ce plan audacieux, il me manquait encore une armée. ++++ Je pris tout d’abord contact avec les amis de feu mon père. Des aventuriers, le plus souvent sans foi, ni loi. Mais quelques-uns écoutèrent mon histoire et voulurent bien m’aider à venger ce fier guerrier. Respectant l’honneur et appréciant les défis virils, ils décidèrent de se joindre à ma croisade. D’autres étaient de vraies têtes brûlées, prêt à tout pour de l’action et du sang. Enrôlés aussi. Enfin, ils y avaient pour finir des individus bassement matérialistes. Je parvins à en tenter certains par des promesses de récompenses sonnantes et trébuchantes une fois ma royauté établie. Bien sûr, une poignée d’aventuriers, même hardis et compétents, ne pouvaient suffire à faire tomber un royaume. Il me fallait d’autres soutiens. Je réalisais moult contrats pour la Guilde, certains particulièrement sordides et dangereux. Mon but était d’amasser au plus vite une grande quantité d’argent, tout en me faisant bien voir des responsables de la Guilde. Ceci eut un autre bénéfice : celui d’accroître singulièrement mes compétences en combat.

Je sollicitais humblement un entretien, avec les responsables de la Guilde des Voleurs. Mes états de service plus qu’honorables me permirent de rencontrer les chefs de la pègre locale. Je leurs exposais mon cas et mes ambitions. Je leurs fis aussi moult promesses de développement dans mon futur royaume. Bien avant d’avoir vu par moi-même ce pays, je l’ai ainsi déjà vendu... Le fanatisme religieux et ses règles de vie strictes n’ont jamais fait bon ménage avec les activités criminelles. Mon nouveau royaume serait une future plaque tournante de nombreux trafics et activités illicites, une porte ouverte vers les autres royaumes "conservateurs"... Ils finirent par se ranger à mes arguments et par consentir à financer une partie de la campagne. Ils me fourniraient aussi un soutien en éclaireurs, assassins et autres traitres/infiltrateurs professionnels. Déjà, ils envoyèrent une délégation de Bardes déguisés en prophètes, histoire de semer un peu la zizanie et faire courir des rumeurs de punitions célestes et de fin du monde. Ils avaient en outre pour mission d’éliminer discrètement astronomes et sages érudits.

J’avais déjà un groupe de choc pour les missions délicates et un groupe d’éclaireurs. Il me manquait autre chose : une bonne meute de barbares assoiffés de sang et de pillage. Je partis donc seul dans le désert. Ce fut épouvantable, mon corps d’albinos souffrant comme jamais. Je me déplaçais principalement de nuit, mais la traversée était tout de même périlleuse et épuisante. Mon but était de trouver et convaincre une tribu de nomades Ys’Fers. Des sauvages, vivant dans le désert en agressant les caravanes, en pillant les villages et en chassant dans les rares oasis inexplorées. Des guerriers magnifiques, merveilleusement adaptés à leur environnement. Mon père les aurait adorés... Et j’espérais qu’eux aussi seraient sensibles à mon histoire. Bien évidemment, ce fut eux qui me trouvèrent en premier.

Jaillissant des sables au coucher du soleil, ils m’encerclèrent à s’apprêtèrent à me tuer. Instantanément, j’abaissais ma capuche qui me protégeait et laissais tomber mes cimeterres. Je me tins bien droit et profitais de l’instant de flottement créé par la vue de mon visage d’albinos maudit pour crier mon désir de paix. Cette fois là, la chance fut avec moi : le shaman de la troupe s’interposa entre les guerriers du désert et moi. La nuit précédente, il avait eut la vision d’une guerre sainte, où un chef de guerre sauvage appelé Thul’Korniss Ad Nisar, le Scorpion Blanc à Deux Dards, conduirait sa tribu à la gloire éternelle. J’ignore si un Dieu facétieux s’était penché sur mon cas ou s’il s’agissait d’une coïncidence, mais cette prophétie me sauva la vie. Avec déférence, je fus conduis au campement temporaire des sauvages, où je pus exposer mon cas. Soutenus par le shaman et par la promesse de pillage et de combats sanglants, les nomades acceptèrent de se joindre à mon armée. Mais tous n’étaient pas ravis. Le chef en particulier. Je sapais son autorité et promettais d’offrir à son peuple plus qu’il n’avait pu apporter lui-même. ++++ Il me défia donc, prétendant vérifier la prophétie : après tout, un étranger maudit ne pouvait pas être le chef annoncé ! Fatigué par le voyage et contre un professionnel natif du désert dans son environnement familier, et en plus encouragé par ces fidèles, je ne pensais pas avoir une chance dans un combat légal. Mais j’avais des atouts secrets dans ma manche... Je fis appel à tous mes talents durement acquis auprès de mon père et de la Guilde, virevoltant, fientant et esquivant les coups du cimeterre géant du chef tribal. Ceci fit bien rire les guerriers sauvages. J’entendis forces quolibets et insultes visant ma virilité et mon sens du combat. Je n’en avais cure, j’avais depuis longtemps l’habitude d’être insulté pour mon physique. J’encaissais les coups brutaux grâce à ma cotte de maille (épaisse et bien ajustée) et grâce à ma volonté de survivre : c’était mon principal atout contre ces gens, habitués à combattre vite et par surprise et surtout sans armure. En sang suite à des estocs particulièrement vicieux, je me sentis presque perdu. Je pris alors un risque fou : je laissais s’abattre le cimeterre, laissant l’armure encaisser le coup puissant. Je gémis de douleur mais je parvins enfin à toucher mon adversaire comme je le désirais. Une simple éraflure et il se mit bien vite hors de portée, alors que je tombais à genoux sous l’effet de son coup. Il s’avança, méfiant mais prêt à me donner le coup de grâce. Je tentais péniblement de me relever sous les huées. Mon sourire arrêta le chef du désert. Puis il commença à s’inquiéter quand une vague de faiblesse l’envahit. Il fit encore un pas avant de s’écrouler dans d’atroces convulsions. Il mourut avant que je finisse de me redresser. Le cimeterre à la pointe empoisonnée offert par la Guilde avait fait sa sinistre besogne.

J’adressais un sourire de requin aux barbares du désert ébahis. "Je suis Thul’Korniss Ad Nisar ! Mon poison a vaincu ce félon qui refusait la gloire que j’allais apporter à votre peuple ! Alors, êtes-vous avec ou contre moi ?" Ils restèrent bouche bée devant ma tirade. Je savais que je prenais un risque fou : le poison était en effet fort mal vu dans les duels virils pour l’honneur. La chance fut encore avec moi et le shaman, cherchant sans nul doute à augmenter son prestige en vérifiant sa prophétie, m’acclama. Il déclara que ma façon, traîtresse, de me battre était un signe supplémentaire. Il était évident que le Scorpion se servirait autant de ses pinces que de son dard ! La tribu finit par se rallier ainsi à ma cause et ma venue parmi eux fut l’occasion de nombreuses et bruyantes réjouissances. Heureusement que j’avais emporté mes traitements pour mon corps affaibli !

Pour prouver à tous ma bonne fois, je conduisis la tribu vers quelques assauts sur des caravanes, triomphant à chaque fois (je connaissais fort bien les habitudes des marchands et de leurs gardes du corps).Mon prestige en fut encore renforcé. Je passais ensuite quelques mois dans le désert sauvage, pour convaincre un maximum de tribus, fidèlement accompagné par le shaman et quelques guerriers des sables dévoués. Je finis par être à la tête d’une force de frappe sauvage et impressionnante. Finalement, j’ordonnais à mes fidèles de partir en direction de Alometh-Barath et d’attendre mon signal pour la bataille finale. Ils avaient aussi d’autres instructions : couper les lignes de communications du royaume avec le reste du califat et rendre le commerce avec les alliés de ma mère dangereux. Le tout sans éveiller les soupçons et en cachant au mieux leur nombre. La Guilde me fournit du ravitaillement pour mes troupes, afin de ne pas attirer l’attention par des pillages inopportuns. ++++ Je regagnais ensuite la capitale, confiant en mes guerriers. J’avais mon armée. Il me restait plus que quelques détails à régler : il me fallait quelque chose pour neutraliser l’arsenal magique et mystique du royaume de ma mère. Malgré sa position très ouverte sur la magie, la cité de Del-Aramash méprisait quand même certains sorciers. La nécromancie était en particulier très mal vue, le culte des ancêtres et le respect des morts étant l’un des fondements de la philosophie du Grand Califat. Je me rendis donc, grâce aux précieuses indications de mes maîtres de la Guilde, dans de sombres repaires où se terraient les rares nécromanciens. Je leur offris ma collaboration et leur promis un royaume où ils seraient libres de pratiquer leur art en toute tranquillité... Je vendis même les corps de ceux qui tomberaient dans les futurs combats. Ceci convainquit pas mal de ces magiciens persécutés. Une troupe de sorciers noirs me prêta allégeance. Ils m’indiquèrent même ou trouver d’autres sinistres alliés, futur résident de mon royaume. Démonistes, membres de cultes étranges et sacrificiels, créatures venues d’ailleurs, démons insoumis, loups-garous, vampires... Je leur promis à tous une vie meilleure dans un royaume tolérant enfin une part de ténèbres. Je me rendis aussi auprès de cultes quasi-secrets dédiés à des divinités maléfiques, répugnantes ou simplement peu connues. Là encore, je promis gloire, richesses et reconnaissance officielle. Je me retrouvais donc à la tête d’une escouade de magiciens sombres, de prêtres ténébreux et de créatures occultes et dangereuses... Ma force de frappe magique ! Le royaume de ma mère allait tomber dans de sinistres cauchemars !

Une surprise m’attendait en rentrant à l’auberge de la Guilde. De colossaux guerriers à la peau noire m’attendaient, vêtus de somptueuses parures et de peau de bête. Mais le plus impressionnant restait leurs arcs gigantesques et finement ouvragés. Des Ooshall ! J’avais entendu parler de ce peuple mystérieux qui vivait au coeur d’une jungle sauvage, plus loin encore dans le Sud. On racontait qu’ils étaient de féroces combattants, de merveilleux chasseurs et d’habiles bâtisseurs... Mais le plus étonnant était une légende qui disait qu’ils disposaient de terrifiants guerriers saints, dont les arcs rivalisaient, voire dépassaient même ceux des Elfes ! Et j’avais ces archers légendaires en face de moi ! Ils étaient même venus spécialement pour me parler.

Les Ooshall avaient un marché à me proposer : depuis longtemps il rêvait d’une extension commerciale avec le Grand Califat. Mais leurs terres étaient bien lointaines pour un commerce profitable. Ce qui leur fallait c’était une riche colonie où s’implanter durablement. De là, ils pourraient établir une tête de pont commerciale et traiter avec le Califat. Bien que je suspectais aussi des projets plus militaires derrière cet exposé, je négociais avec eux. En échange des terres agricoles les plus riches, au Sud du royaume de bientôt feu ma mère, ils me prêtaient une légion d’archers d’élites. Je conclus cet accord sans regret, hypothéquant encore un peu plus mon futur royaume. Cette fois, tout était prêt ! Je donnais finalement le signal du départ. Mon armée hétéroclite s’achemina peu à peu (pour pas se faire remarquer) jusqu’à une oasis du territoire d’Alometh-Barath. Elle avait au préalable été pacifiée par les éclaireurs de la Guilde et mes guerriers barbares du désert. Il ne restait plus qu’à attendre l’éclipse.

Nos espions de la Guilde nous rejoignîmes peu avant le début de l’assaut. Ils confirmèrent la disparition des rares érudits et sages connaissant l’existence de l’éclipse. Une atmosphère de peur s’était répandue sur la capitale du royaume suite aux rumeurs apocalyptiques de nos faux prophètes. Tout se déroulait comme prévu. Dès que le soleil commença à se voiler, je donnais le signal de l’assaut. Nous avions moins de vingt minutes pour mettre la ville principale du royaume à genoux. Mes hommes jaillirent du désert, hurlant et vociférant tels des démons issus des plus sombres prophéties. J’étais en première ligne, en armure noire richement décorée, deux cimeterres ensanglantés aux poings, monté sur un démon ignoble invoqué par mes ténébreux alliés. D’habiles sortilèges me rendaient encore plus impressionnant que je l’étais, enflammant mon regard de haine brute et me conférant une aura flamboyante de vengeance. Les défenseurs furent pris de panique en nous voyant surgir du néant. Mes magiciens noirs jetèrent aussitôt des sorts de Terreur et de Confusion, tout en créant de gigantesques illusions me représentant. Elles affirmaient au peuple terrifié le déplaisir divin de Rahë et annonçaient le châtiment. Ce fut une indescriptible panique. La plupart des soldats de ma mère, des hommes simples et profondément religieux, tombant à genoux pour prier afin de sauver leur âme. ++++ Afin de briser encore plus la moindre velléité de résistance, des membres de la Guilde et des aventuriers mercenaires infiltrés assassinèrent l’état-major des défenseurs. Ensuite ils se chargèrent de semer la désinformation et la panique dans les lignes ennemies. L’armée du royaume se retrouva paralysée, personne ne sachant que faire ou n’osant donner d’ordres sans en avoir reçu l’autorisation. Les guerriers d’élites, les vétérans et les amazones de ma mère, moins dupes, réagirent tant bien que mal et tentèrent de nous opposer une résistance farouche. Les prêtres de Rahë tentaient d’exhorter la soldatesque au calme et lançaient sortilèges sur sortilèges contre nous. Leur but était double : se défendre, bien sûr, mais aussi prouver à tous que leur Dieu ne les avait pas abandonnés. J’ordonnais à mes magiciens et mes prêtres obscurs de balayer cette menace. La population ne devait pas reprendre confiance. Ils engagèrent des duels magiques d’une infâme cruauté, utilisant des sorts terribles sans tenir compte des dégâts parmi nos troupes ou la population civile. Le royaume de ma mère et son intolérance montra l’une de ses faiblesses : avec sa religion unique et son dégoût pour la magie autre que divine, il manquait cruellement de lanceurs de sorts diversifiés... Mon conglomérat de prêtres fous et de sorciers qui ne reculaient devant rien finit par balayer les défenses magiques du royaume, répandant un peu plus la terreur chez les défenseurs.

Mes archers d’élite Noirs eurent tôt fait de balayer les remparts de ses maigres défenseurs. Une fois ceux-ci tombés, mes guerriers sauvages du désert se déversèrent dans la cité terrorisée, brûlant, tuant et détruisant tout sur leur passage. Des créatures des ténèbres ralliées à ma cause se chargèrent d’épouvanter un peu plus la population. Les amazones gardant le palais laissèrent alors tomber la défense de la ville pour protéger le palais de la Shaadim. Elles offrirent une héroïque résistance, mais il était trop tard : mon armée s’était introduite en ville sans rencontrer de grande résistance. Elles finirent toutes massacrées par mes barbares fanatiques ou sous les sortilèges de mes nécromants. Escorté par une poignée de fidèles aventuriers amis de mon père et par de redoutables magiciens, je traversais le palais mis à feu et à sang. Vainqueur, je m’introduisis dans la salle du trône. Ma mère, entourée de sa garde d’élite et des Hauts-Prêtres de Rahë, se tenait dans un champ de force dorée, prête pour une ultime confrontation. Elle eut un moment de terreur et de révulsion en me reconnaissant. Ma garde d’honneur envahit la pièce, menaçant les derniers survivants. Je m’adressais alors à ceux qui protégeaient la reine derrière le champ de force.

"Je suis Halonn, fils de Nurm Dosark et de cette royale catin ! Je viens reprendre mon trône tel que mon père l’avait déclaré avant que vous ne le chassiez honteusement. Le déplaisir de Rahë est sur vous ! Capitulez et laissez nous disposer de la reine, ma mère !"
Il y eut un instant de flottement, puis les amazones se rapprochèrent de la souveraine, leur maîtresse sacrée. Visiblement, elles n’allaient pas se rendre comme ça... Tant pis, ce serait un massacre de plus. Les yeux de ma mère flamboyaient de rage et de peur mêlées. Soudain, la lumière dorée protégeant la matriarche s’évanouit. Le Grand Prêtre de Rahë s’écarta ostensiblement de la souveraine et de ses gardes.
"Jeune conquérant, je me joins à vous. La reine est perdue et c’est sans nul doute la volonté de Rahë. Notre cruauté n’a entraîné que plus de cruauté. Je me rends donc à vous, mon nouveau seigneur. Je n’ai qu’une chose à demander : faites cesser toutes attaques et laisser la vie sauve à mon peuple."
Je souris et fit un geste. Aussitôt, mes magiciens déchaînèrent des sortilèges terribles contre les amazones protégeant ma mère. Elles s’écroulèrent avant d’avoir eu le temps de réagir, laissant la souveraine seule, conformément à mes ordres. Le Grand Prêtre hoqueta d’horreur et se tourna vers moi pour protester. Vivement, je lui plantais mes cimeterres dans le torse.
"Je n’avais rien promis..." murmurais-je alors à l’oreille du vieillard agonisant.
Je m’avançais alors vers ma mère, enfin à l’aube de mon destin glorieux depuis si longtemps désiré. Elle se redressa dignement, le sceptre royal de sa charge à la main, prête à affronter la mort. Elle me maudit quand je levais mes armes pour la décapiter. Il y eut une explosion de joie quant sa tête heurta le sol dans un bruit écœurant. Nous avions gagné... ++++ Voilà, c’était fait. La capitale abattue, les provinces environnantes seraient pacifiées sans mal. J’étais désormais le Roi. J’allais enfin réaliser mon rêve et celui de mon père. Et je ne ressentais rien. Pas de sensation de triomphe glorieux. Pas de joie. Ni même de remords ou autres. Rien que le vide et cette étrange question : et maintenant ? Je m’assis sur le trône comme un automate, au milieu des vivats de mes alliés. Ou était cette illumination, cette libération, ce destin si glorieux ? J’avais tout accompli des volontés de mon père : que me restait-il à faire maintenant ? Quel serait désormais le but de mon existence ? Pendant toute la réorganisation du royaume conquis, je restais perdu dans mes pensées. Par pur automatisme je signais délégation de pouvoirs, contrats, lois et promesses. Je laissais les villes sous ma nouvelle responsabilité se faire piller par les barbares du désert et mes autres alliés. Ce fut un pogrom sans nom. Je finis cependant par émerger de ma rêverie, terrifié : maintenant, il fallait que je vive et décide par moi-même, que j’accomplisse quelque chose... Ou non.

Je décidais, pour commencer, de prendre en main ce royaume. J’en changeais d’abord le nom en Al-Ithyl, ce qui signifie, "retour de la lumière après l’ombre". Je modifiais les étendards et blasons, représentant le Soleil tutélaire, par les deux Lunes et l’Ombre. Je renvoyais les guerriers sauvages à leur désert, sauf pour ceux qui désiraient rester, et je mis la population brimée au travail. Une nouvelle ère commençait. Je m’assurais de rétribuer convenablement la Guilde des Voleurs et mes autres alliés. La quasi-totalité du trésor royal y passa. Je tins également toutes mes promesses, cédant des terres fertiles aux Ooshall. J’obligeais la population à abattre les Temples opulents de Rahë et à faire une place même aux cultes les plus sombres. Il y eut pas mal de convertis : après tout Rahë les avait pour ainsi dire bel et bien abandonnés. Je plaçais les amis de mon père à des postes de confiance dans mon gouvernement. Bien sûr je les anoblis au passage. Je donnais aussi l’asile et la nationalité locale aux créatures et magiciens noirs qui m’avaient soutenu. Pour finir j’écrivis une lettre au Alshaa, lui assurant mon allégeance. Je lui expliquais que ma mère, véritable tyran, avait été reversée par un soulèvement populaire. Je lui affirmais que j’allais remettre de l’ordre dans ce royaume intolérant et en faire une patrie pour les arts, la science et la religion libre. Bien sûr je joins à la missive un don des derniers trésors royaux, en signe de bonne volonté.

La Guilde m’aida une fois de plus, en falsifiant des rapports et en présentant des documents en faveur de ma version des faits. Elle me proposa d’envoyer un conseiller, afin de m’aguerrir en temps que dirigeant... Et probablement pour surveiller leurs investissements. J’acceptais néanmoins. Bien sûr, il m’apparaît maintenant que j’ai fait tout ça uniquement pour prouver ma différence avec ma mère. La population souffrait tout autant (voir plus) sous mon règne éclairé que sous le sien.

Une fois cela fait, je me rendis compte que je n’avais aucun projet d’avenir, aucune ambition pour mon royaume ou pour moi-même. Que pouvait-il me rester à accomplir ? Sans réponse, je décidais de profiter au maximum de la vie et de ma position sociale. Je fis donc venir moult baladins, artistes, cuisiniers et fêtard des quatre coins du monde. Comme annoncé, mon royaume devint un havre pour les artistes incompris, pour les religieux persécutés et pour les réprouvés. J’en fis une joyeuse et décadente fête. J’autorisais par édit royal les plus effroyables débauches, les perversions les plus répugnantes devinrent légales, voire même encouragées. Le royaume sombra dans la décadence. Carpe Diem devint la devise affichée du royaume et je sombrais avec délectation dans les plaisirs les plus osés. J’étais quasiment saoul en permanence et toujours entourés de jeunes demoiselles (et damoiseaux) court vêtus et peu farouches. J’enchaînais orgie sur orgie, me piquais de théâtre, concerts et représentations magiques coûteuses. Rien n’était trop grand, trop somptueux ou trop cher ! Je goûtais même aux plaisirs défendus des drogues exotiques et des sacrifices rituels de quelques bizarres sectes. Là encore, il m’apparaît maintenant que je faisais tout ça pour m’opposer encore et encore à l’image de ma mère, jugée responsable de tout... Mais cet état de débauche sans nom avait un autre avantage : il m’empêchait de penser au lendemain. C’est dans cette atmosphère de gaie décadence qu’il arriva une nuit. Le conseiller de la Guilde. ++++ Sa vue me fit un choc. Dieu qu’il était beau ! Grand, l’air noble, la peau pâle, presque comme la mienne, de longs cheveux noir et bouclé, un corps mince et délicatement musclé. Et un regard bleu limpide et pénétrant. Je chassais immédiatement mes sycophantes et mes partenaires d’orgie pour lui accorder une entrevue. J’étais soudain dessaoulé et un peu honteux : qu’allait penser la Guilde de mon laisser aller ? Il me rassura en riant : loin d’être choqué, il me dit qu’il appréciait lui aussi les plaisirs de la vie. Et que l’atmosphère de fête décadente ne déplaisait pas non plus aux Maîtres de la Guilde. Ils pouvaient en effet sans mal écouler diverses substances illégales et organiser des trafics. Il me conseilla fidèlement aux cours des années qui suivirent. Grâce à lui j’équilibrais le budget royal, mis à mal par mes promesses et par mes excès.

J’édictais quelques lois rendant illégales certaines substances ou actions : uniquement dans le but de faire croître les profits de la Guilde. L’attrait de ce qui est illégal... Grâce à son aide, mon royaume devint assez agréable. Une fois habitué aux cultes bizarres et à la tolérance des pires choses, c’était somme toute un endroit sympathique. L’art s’y développa sans contrainte (ainsi que les arcannes magiques). Les cultes et l’immigration de reprouvés puissants et de créatures étranges m’apporta une bonne source de revenus via des impôts ciblés. La population s’était apparemment faite à son sort. Ces gens religieux étaient de hardis travailleurs, et le royaume finit par se remettre de la guerre. Bref, tout allait pour le mieux. J’avais aussi trouvé un sens à ma vie : je servais Kyriann, l’émissaire de la Guilde. Nous étions amants. Je n’avais pas abandonné complètement mes luxueuses soirées et mes orgies. Il me montra comme j’étais ignorant de la décadence et me fit découvrir des plaisirs insoupçonnés. J’ai tôt fait de découvrir l’un de ses secrets : il était un vampire ! Après un instant de dégoût, j’ouvris mon esprit et mon coeur à la créature de la nuit. Loin d’être un monstre, c’était un vrai gentleman, noble, érudit, charmeur et amateur d’art et de bonne chère. Il fut mon précepteur dans de nombreux domaines. Il comprit dans le meurtre. Il faisait en effet partis d’un culte de Bhaal, Seigneur des assassins, dont il était membre de l’élite. Il tuait artistiquement, transformant l’acte de mort en chef-d’oeuvre sensuel. Il aimait lire la peur et le désespoir dans les yeux surpris de ces victimes. Il me l’enseigna également. Toujours tuer de face. La lâcheté était pour les médiocres pas pour les artistes talentueux ! Pas de boucherie inutile ou d’acharnement barbare. Seule la cible désignée devait être touchée et un tableau macabre et beau pouvait être composé sans effusions inutiles de sang et de viscères. Je devins son disciple, trouvant dans la Mort un sens à ma vie.

On aurait pu croire qu’il me manipulait, qu’il dirigeait en fait le royaume pour lui ou pour la Guilde. En fait pas vraiment : il ne discutait jamais mes décisions, respectait mes opinions et me donnait seulement des conseils quand je le sollicitais. Il laissait tomber des remarques ironiques quand je commettais des erreurs, mais jamais il ne tenta de m’imposer sa volonté. Je le suivais par amour et par respect pour son intelligence. Il était lui aussi sincèrement amoureux de moi et attaché à mon bien être. C’est lui aussi qui tenta de m’avertir quand les choses commencèrent à se gâter... Je venais de fêtais mes trente-huit ans, avec encore plus de faste et de débauche que tous les autres anniversaires royaux, quand il me fit part d’une rumeur qui l’inquiétait. D’après lui, il courait dans le royaume de sales histoires sur ma sexualité. On s’inquiétait aussi de l’absence criante d’un héritier royal. J’en ris, évidemment, car c’était assez fondé. J’entretenais un harem pour la forme, m’amusant parfois avec ces femmes délicieuses, mais mon amour pour lui était trop grand pour que je le partage. Il insista tout de même. Il proposa lui-même de s’écarter un moment, le temps que je prenne femme et que j’ai un héritier... ++++ J’étais un peu saoul et je lui fis alors une scène mémorable : ne m’aimait-il donc plus ? Avait-il un amant à rejoindre pour vouloir ainsi me fuir ? De toute mon autorité royale, je lui ordonnais de rester. Il accepta à contrecœur, m’enjoignant toujours de produire un enfant. Je me mis encore plus en colère et le chassais vers ses quartiers. Je convoquais immédiatement mes spadassins et mes espions. J’ordonnais la traque de ceux qui bafouaient mon nom et la tolérance de mon royaume : ici, chacun était libre de sa sexualité. Sur mes ordres emplis de colère, ils purgèrent par le fer et les flammes toute trace d’opposition séditieuse dans ma capitale. Le matin, je me réveillais pour contempler les morts et les autodafés... La population qui avait presque appris à m’aimer me lançait de lourd regard. Rempli de honte, je gagnais les appartements de mon vampire d’amant. Il me consola et m’indiqua la meilleure méthode pour rattraper les massacres que j’avais trop rapidement ordonnés.

Mais le mal était fait : je passais pour un tyran hypocrite, qui prônait la liberté et la tolérance tout en tuant et censurant ce qui lui déplaisait... Pour la première fois de ma vie, je remis en cause tous mes actes. Pour me hisser jusqu’à ce trône, j’avais commis les pires exactions, broyant un peuple, une culture, tuant une multitude et manipulant sans conscience un nombre incalculable de personnes. J’avais commis bien pire que ma mère la tyran, bien pire que mon père le mercenaire sans foi ni lois. Et pour quoi ? Je ne le savais même pas... Si. Ma satisfaction personnelle peut-être ? Dans ce cas, pourquoi n’étais-je même pas heureux ? Je sombrais dans la dépression, laissant mon royaume à l’abandon.

Kyriann m’aida peu à peu à remonter la pente. Son attention se concentra uniquement sur ma personne, au détriment du royaume. Je finis par sortir de mon état de loque grâce à ses soins attentifs. Malheureusement il était trop tard pour mon royaume. Mes conseillers, si fidèles en apparence, s’étaient taillés la part du lion dans mon administration durant ma maladie. Le peuple me considérait comme mourant ou négligeable. Le pouvoir était passé dans les mains des riches et des nobles. Les militaires, me jugeant trop faible, avaient pris eux aussi des mesures pour se rendre plus indépendants de la royauté. Mon armée m’abandonnait. Au mieux j’étais désormais un monarque d’apparat. Au pire, un obstacle à éliminer. Kyriann était de plus en plus nerveux. Il s’installa avec moi, dans ma chambre royale. Pas par amour : il venait juste d’échapper à un attentat contre sa personne. On avait honteusement profité de son sommeil diurne pour tenter de l’assassiner. Je tentais tant bien que mal de réagir. Je pris des décisions violentes et lançais une chasse aux sorcières dans mon propre gouvernement corrompu.

Un soir où je rentrais épuisé d’une séance houleuse avec les représentants de la noblesse, Kyriann s’approcha de moi et me bascula sur mon lit.
"Je crains pour ta vie, mon amour..." me susurra-t-il à l’oreille. "Je pense que nous devrions fuir."
"Ridicule ! Mes agents auront tôt fait d’éliminer ceux qui me jugent hâtivement fini." me récriais-je dans un sursaut de fierté. "En plus j’ai décidé de suivre tes conseils : je prendrais bientôt femmes et pondrais l’héritier royal que le peuple exige. Tu n’es pas fâché au moins ?"
"Non, bien sûr." soupira tristement mon vampire d’amant. "Mais, il y a quelque chose que je dois te dire. J’ai fait examiner ta semence par le médecin royal. Tu... Tu es stérile, mon ami."
"QUOI ? Mais... Comment ?"
"Il pense que cela est dû à ton état d’albinos. Ou alors aux divers traitements qui t’ont permis de survivre. Je l’ai immédiatement exécuté, mais j’ignore à qui ce médecin a pu donner cette information avant de m’en faire part." ++++ Je restais un moment sans voix devant ce nouveau coup du destin. Ainsi ma lignée, que j’imaginais depuis peu longue, prospère et dynastique ; s’éteindrait avec moi. J’avais l’impression d’être une sorte d’échec, d’erreur, une aberration de la Nature. Voilà donc comment allait finir le sang de ma famille ? Par un rejeton dégénéré ? J’avais l’impression d’entendre ma mère se moquer de moi et de ma virilité. Mon père aussi m’aurait sans doute méprisé. Pour lui, un homme sans fils n’est pas un homme. Je soupirais longuement : au moins cette triste histoire s’arrêterait avec moi ! Mais je me sentais quand même déçu. Kyriann se remit à parler doucement une fois mon chagrin calmé.
"Mon amour... Ce n’est point si grave ! Tu n’as jamais vraiment aimé les enfants et les responsabilités familiales. Tant que toi, tu es en vie et heureux, c’est tout ce qui compte !"
"Je sais, je sais... Pourtant, comme beaucoup je me suis imaginé avec une descendance qui transmettrait mon souvenir."

"Un besoin d’immortalité, peut-être ? Si j’osais..."
"Qui y’a-t-il Kyriann ? A quoi penses-tu avec cet air songeur ?"
"As-tu oublié qui je suis ? Je suis un Vampire ! Pourquoi ne pas accepter l’Étreinte et me rejoindre ? Deviens une créature de la nuit et vie avec moi pour toujours !" s’écria mon amour.
Sonné, j’hésitais un instant. Puis je pesais le pour et le contre. Renoncer au soleil ? Pas de problème, il m’a toujours meurtri la peau ! Me nourrir du sang de mes semblables ? J’ai toujours tué pour améliorer ma vie ! Un peu plus ou un peu moins... Et la plupart des hommes sont de toute façon des mécréants inutiles, alors...
"J’accepte. Fais de moi un Immortel. Ensuite, j’irai m’abreuver du sang de ceux qui désirent mon royaume !"
Il sourit doucement et planta ses crocs au creux de ma gorge.

Ce n’était pas la première fois, je l’avais déjà autorisé à se nourrir de moi. La sensation était curieusement agréable, un abandon total, un sentiment de douceur mêlé à la vulnérabilité. Et un rien de froideur et une curieuse excitation aux portes de la mort. Il se trancha les veines d’un poignet et m’abreuva de son sang maudit tout en aspirant ma vie. Le goût salé et métallique du sang disparu soudain alors que mon corps s’affaiblissait. Entre mes lèvres bleuies, il se changea en divin nectar, source chaude et abondante de vie. Ceci réchauffait mon cœur, mon corps, mon âme, m’amenant au bord de l’extase. Kyriann partageait ce même sentiment. A la cérémonie de l’échange, il ajouta de délicates caresses et de tendres baisers. Je goûtais sur ses lèvres le goût délicieux de mon propre sang. Nous jouîmes ensemble de l’Étreinte mortelle. Comment avais-je pu me passer de ça avant ?

Soudain mon cœur s’arrêta. J’étais mort, transporté de désir et pourtant je vivais encore. Mes sens étaient décuplés et je me sentais plus fort que jamais. Je sentais chaque nuance, chaque texture et mon attention atteignait un niveau jamais égalé. Puis, le sang de mon amant se transforma sous ma langue avide : il devint froid, mauvais, sans couleur et sans vie. Un sang mort. Je m’évanouis. Je restais ainsi jusqu’à la nuit suivante, Kyriann me veillant et s’occupant de tout. Dès que je fus réveillé, vampire-enfant affaibli et affamé, il fit venir une servante. Je me jetais sur la pauvre fille épouvantée et but avec extase son fluide vital. La sensation de plaisir divin était de retour. Kyriann m’expliqua les règles : seul le sang de mortels pouvait me maintenir en vie. Il était d’ailleurs délectable et facile à obtenir. Il me permettait de soigner vite mes blessures. J’étais un non-mort. Mon amant m’emmena chasser durant la nuit, m’indiquant les esseulés à qui s’en prendre, les repaires potentiels et les dangers qui rodaient dans les ombres. J’apprenais vite.

Malheureusement j’étais pas le seul : j’étais encore grisé par ma transformation, jeune et impétueux devant mes nouveaux pouvoirs. J’avais oublié que j’étais une personnalité en vue et très surveillée. Bientôt d’étranges rumeurs se propagèrent dans le royaume. Cette fois c’était la fin. Heureusement Kyriann était malin et expérimenté. Il vit venir le danger, mais presque trop tard. La rébellion éclata durant une journée magnifique. Galvanisé par les prêtres de Rahë sortant brusquement de l’anonymat, le peuple se rebella. Il était aussi guidé par des militaires et des hommes de confiance qui désiraient plus de pouvoir personnel. Les magiciens et prêtres dévoués à ma cause nous abandonnèrent, ne voulant pas se retrouver accusés de complicité. Des troupes du Grand Califat, opportunément informées de ma nature de vampire débauché, prirent la cité d’assaut. La résistance fut balayée par le peuple en colère. Mes gardes royaux et mes rares alliés furent massacrés. ++++ Kyriann défendit avec frénésie l’accès à ma chambre royale. Il résista seul et longuement. Ils le vainquirent en utilisant des miroirs pour faire entrer la lumière solaire au cœur du palais... Je ne sus rien de tout ça avant longtemps. Sentant venir le danger, mon amant avait profité du soleil diurne pour déménager le cercueil où je me reposais. Utilisant ses contacts, il m’avait secrètement expédié au loin. Ensuite, il était resté, donnant l’illusion de garder ma chambre. Sa diversion et sa mort avaient suffisamment ralenti les assaillants pour qu’ils ne puissent jamais me retrouver. Il m’expliquait tout ça, y compris son sacrifice, dans une lettre poignante que je trouvais à mon réveil. Il m’enjoignait à vivre, à oublier et à me souvenir de lui. Il me léguait ses possessions, ses listes de contacts et d’endroits sûrs. Avec ça, je pourrais survivre et déciderais que faire de mon destin. Je pleurais abondamment, enrageais, criais et même tuais pour oublier. Je songeais au suicide.

Finalement, je décidais de rester en vie. Pour que son sacrifice ne soit pas vain. En son honneur, je rejoignis temporairement la Guilde et le culte de Bhaal. Je devins un tueur. Efficace, baroque et mortel. Je quittais le Califat, remontant vers le Nord au cours des décennies. Dans chaque ville, je recommençais le même cycle : devenir le tueur de la pègre et me nourrir. Vivre en hédoniste avec ce que je gagnais. Partir avant d’être menacé. Je devins célèbre dans le milieu, mais là encore je ne trouvais pas de consolation ou de repos. On ne peut donner un sens à sa vie uniquement en semant la mort... Je partis donc vers le Nord pour méditer, suivant à rebours le voyage de mon père qui l’avait conduit vers un si étrange destin. Je vécus un moment de meurtre et de sang. Je me lassais encore. Même l’état de vampire me pesait désormais : tuer, toujours tuer pour vivre ! A quoi bon ? Et pourtant, je continuais, cherchant une réponse, un sens à ma vie. Finalement, j’arrivais à Everwhite et m’y installais. Je rejoignis le culte de Zielchès, L’Oeil du Ciel, histoire de voir si je ne pourrais pas racheter mon âme. Peut-être qu’en sauvant au lieu de détruire, j’allais me repentir et accéder à une vie meilleure ? Peut-être serais-je libéré de la malédiction du sang ? Il m’arrive même à présent de maudire Kyriann de son Don maudit. Pourtant... Sans lui, je n’aurais pas vécu, je n’aurais pas accomplit tout ça et je n’aurais jamais eu l’occasion de me racheter de tout ce que j’ai commis par pur égoïsme.

Puis je vous ai rencontré et ma mission divine a commencé. Peut-être la dernière, mon rachat final... Et curieusement plus je passe de temps avec vous, plus mon cœur immobile se réchauffe. J’ai repris confiance et espoir dans la vie et pour ça, je vous remercie... ++++ Le vampire albinos se tut, baissant la tête, plongé dans les souvenirs qu’avait fait naître son histoire. Derym sourit et posa une main amicale sur le vampire qui se redressa, surpris.
"Halonn, moi aussi je suis content de t’avoir rencontré... Ta vie, ta mort et ta... euh... non-mort, m’ont profondément touché. Je suis convaincu qu’il reste de l’espoir, pour toi comme pour nous tous. Ne perd pas courage : quels que soient tes péchés, ils peuvent être pardonnés. Tu as déjà mon pardon."
"Moi de même !" déclara joyeusement Lelfe "Une bien belle et triste histoire. Mais cesse de faire cette tête d’enterrement. Ah ! Désolé ! Regarde plutôt vers l’avant que vers le passé. En tout cas, bienvenue à bord."
"Et n’aie crainte : ton état ne nous a pas dérangé jusqu’ici, non ? T’es un membre du groupe, OK !" s’écria Thiki en donnant une tape amicale au vampire.
"Groumpf d’accord. Puis Halonn bien se battre : protégera Derym, non ? ça être bien, non ? Donc toi être heureux !"
Ysandre se leva brusquement.

"Tu nous as menti : tu avais dit que tu avais été vampirisé contre ta volonté en portant secours à des aventuriers." dit-elle d’une voix glaciale.
Halonn baissa la tête de honte.
"Je le reconnais. C’est que... Je voulais tellement que vous me fassiez confiance malgré mon état ! Je suis désolé, je voulais vraiment avoir votre confiance. Ce n’était pas très malin."
La Paladine le regarda longuement et Halonn frissonna : avait-elle le pouvoir de lire en lui ? Son amulette devrait le protéger... Curieusement, il n’aimait pas mentir à cette jeune femme.
"Bon. Puisque tu l’avoues... Sache que le mensonge est l’apanage du Mal et des lâches ! Renonce à cette vie et repends-toi ! Un peu de courage et marche désormais dans le droit chemin ! Car la prochaine fois..." s’écria la Paladine en tapotant son symbole sacré.
Les autres éclatèrent de rire devant la tirade professée d’un ton tellement sérieux par la Paladine. Même Ysandre fini par sourire et par dédier un regard d’encouragement à l’albinos. Halonn acquiesça d’un hochement de tête décidé.
"Bien. Le chemin de la rédemption est long mais glorieux. Tache de t’en souvenir et de vivre pour servir les autres. Tu en as les capacités.A toi maintenant de choisir !"

Sous ces remarques de confiance, le guerrier vampire sourit et se redressa, heureux pour la première fois depuis longtemps. Ces gens étaient formidables et tolérants ! Puis une pensée noire et insidieuse lui glaça le cœur... Comme ça faisait mal de leur avoir menti !

Commentez !
Un message, un commentaire ?

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)



Qui êtes-vous ? (optionnel)