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Chapitre 17 : Cauchemars, Doutes et réalité

Chapitre 17 : Cauchemars, Doutes et réalité

(Errare Humanum Est...? - Heroïc-Fantasy - 1er/03/2003)

"Et ainsi, au nom de notre seigneur le Chasseur, je déclare la Rasji ! La Guerre Sainte !"
Le shaman Orsher leva le harpon sanglant, poussant le cri de guerre de sa horde. Les guerriers lui répondirent par des hurlements d’approbation. Une vision inspirée par le Dieu Chasseur lui était venue. Il allait conduire sa tribu d’Orcs Marins vers la gloire, le long de la Herkishi, la Glorieuse Traque. La prophétie lui avait montré les désirs de son Seigneur : traquer et tuer des Surfaciens ! Il était rare que le Dieu de la Chasse demande une telle traque, mais son peuple obéirait avec un fanatisme aveugle. Ils préféraient habituellement chasser des proies animales. C’était plus violent et plus simple que de traquer d’imprévisibles humanoïdes... Pourtant, les Orsher étaient un peuple de guerriers, féroces et partageant la même soif de sang que leurs cousins surfaciens, les Orcs. Et le Dieu avait promis gloire et richesse. Le shaman fit un geste et la tribu entière s’ébranla, traversant la paroi translucide et magique qui isolait leur village de fonds sous-marins. Le chef, puissant, couvert de valeureuses cicatrices malgré son jeune âge, sourit : enfin une action d’envergure. Enfin son peuple méprisé allait se couvrir de gloire ! Les amphibiens armés de lourds harpons à la pointe taillée dans les os de monstruosités sous-marines commencèrent la recherche du sillage d’un lourd navire marchand, connu en surface sous le nom d’Espadon...

"Et voilà ! Terminé !" s’écria Thiki, en sueur.
"Félicitations ! Et mille mercis, mademoiselle. Il fallait la venue d’une autre femme sur ce navire pour voir ce qu’il y manquait. Je me demande si j’arriverais à convaincre une partie de l’équipage d’utiliser ces nouvelles installations ?" déclara Aëlda.
"Humm... Mais tout ce luxe est-il bien utile ?" maugréa Ysandre. "Ces trucs, là : ce Hammam, ce Sauna et tous ces bains d’eau chaude... ça me parait être superflu, non ?"
"Ysandre est habituée aux rapides ablutions à l’eau froide." murmura (fort) Thiki à la magicienne elfe. "Vous savez : vivifiant pour l’esprit et surtout pas agréable... Le credo des Paladins : pas de plaisir dans la vie."
"THIKI !!"
"Je plaisante, je plaisante. Quoiqu’il faille bien remarquer qu’après tes entraînements à l’épée et avec ta lourde armure... Un bon bain chaud ne te ferait pas de mal !" ricana la jeune fille.
Ysandre rougit alors que la femme du capitaine riait à gorge déployée.
"Mon hygiène est impeccable." grinça la Paladine.
"Allons ma chère, un petit plaisir de temps en temps, ça ne fait pas de mal." déclara Aëlda.
"Et puis c’est pas du superflu : avec le mécanisme basé sur la vapeur, cette eau chaude ne coûte rien. Mieux même, c’est un moyen d’évacuer la chaleur en trop." expliqua Thiki.
"Bon, d’accord. Mais ça semble si... excessif." termina la Paladine. En fait, Ysandre se souvenait avec une cruelle nostalgie de son enfance dorée dans la noblesse où ce genre de pratique odieusement dispendieuse et futile était monnaie courante. Elle-même en avait abusé dans sa jeunesse. Croyant s’être débarrassée de ces coûteuses futilités, voilà qu’on les lui proposait gratuitement !
"Bon, je vous laisse tester ces nouveaux équipements. Le devoir m’appelle malheureusement." gémit la capitaine elfe. "Mais soyez sûr que je trouverais un moment pour venir me détendre avec vous."
Haussant les épaules, Ysandre entra avec Thiki dans la nouvelle et somptueuse salle de bain. Après tout, pourquoi pas. La Paladine fit courir son regard admiratif sur l’endroit. Thiki avait travaillé comme une possédée depuis plusieurs mois sur ce projet. Non seulement les nouvelles pièces offraient des services pratiques et confortables mais même la décoration était agréable. La jeune fille se fit un devoir de lui montrer tous les raffinements de l’endroit, avec en plus d’interminables détails techniques auxquels Ysandre ne comprit pas grand chose. Elle ne retint qu’une chose : après tout, qu’y avait-il de mal à un peu de luxe, surtout pour récompenser un si beau travail. ++++ Elle mit ses réticences de Paladine de côté et se dévêtit en compagnie de la jeune fille pour profiter de l’endroit. C’était vraiment agréable après tant de mois de traversée tranquille mais épuisante. Ysandre contempla le corps fin de Thiki au travers des brumes de vapeur. Elle sourit : le corps de sa jeune amie ne portait plus aucunes des horribles marques des tortures qu’elle avait subit chez son ancien Maître. Il ne lui restait plus qu’une petite cicatrice blanche, en forme d’étoile sur son front. Celle-ci ne semblait pas vouloir disparaître. Tant pis : on ne la voyait pas sous les cheveux roux abondants de Thiki.
"Tu t’inquiètes encore pour moi ?" demanda la jeune fille. "Ou alors tu rêves de plaisirs saphiques interdits ?"
"THIKI ! Surveille un peu tes paroles." s’écria la Paladine en manquant de s’étrangler.
"Ha, ha ! T’as rougi ! Tu aimes les femmes maintenant ?" plaisanta la jeune voleuse en prenant une pose volontairement aguichante. "Ah... Chasteté, pureté, les vraies valeurs des Paladins se perdent vraiment de nos jours."
"Raahh, insolente ! Arrête de proférer de pareilles insinuations et obscénités ! J’aime les homm..."
La Paladine cessa brutalement de parler, prenant conscience de ce qu’elle disait. Elle lança un regard noir à Thiki qui lui répondit d’un immense sourire faussement innocent.
"Tiens, tiens... Notre Noble Paladine aurait-elle des vues sur l’un des membres de notre groupe ? Allez, qui c’est ? Lelfe si beau et amusant ? Le mystérieux Halonn ? Le sympathique et innocent Derym ? Ou, Dieu nous en garde, le puissant Groumpf ?"
"Arrêtes de te moquer... Ceci ne te regardes pas !" se défendit la Paladine. "Bien évidemment, ce genre de sentiments n’est pas pour moi. Ni pour toi, gamine. Je suis dévouée corps et âme à mon Ordre."
Thiki éclata d’un petit rire qui fit se renfrogner la jeune femme. Mais la jeune voleuse décida d’arrêter de taquiner la Paladine là-dessus. Si elle continuait, elle était bonne pour une interminable leçon de morale.

Plus haut, sur le pont, Derym se tenait torse nu sous une douce pluie, le regard fixé vers l’avant du bateau. Il contemplait la mer calme et les gouttes qui s’écrasaient mollement dans les flots. Il aimait se tenir ainsi depuis que l’Espadon avait gagné des latitudes plus douces. La pluie et les embruns le laissaient comme purifié. Il adorait le paysage immense et toujours changeant de la mer et du ciel, l’odeur enivrante de l’océan, la caresse du vent et l’impression d’écrasante immensité. Et le doux bruit de la pluie noyait ses pensées.
"Image typique du héros qui se réfugie seul dans sa solitude et admire la majesté de la Nature..."
Derym se tourna, surprit : Lelfe, souriant, venait d’interrompre ses méditations. Il sourit à son tour. Non, Lelfe venait d’interrompre ses non-méditations.
"Tu n’as peut-être pas tort... Mais j’aime vraiment cette vue."
"Un rien humide. Mais je comprends. Même si j’ai une préférence pour les villes et les endroits animés, la Nature sauvage et la pleine mer sont magnifiques. Je suis Druide aussi, je te rappelle."
Derym ne dit rien pendant un long moment. Ils profitèrent ensemble du paysage noyé par la douce pluie. Derym reconnut finalement qu’il se complaisait ainsi dans la solitude. Le jeune Druide frissonna : fuyait-il ainsi ses problèmes ? Il allait parler quand Lelfe lui coupa la parole.

"Tu me sembles un peu déprimé depuis notre départ de Pointefroide. Si tu as des problèmes, n’hésite pas à nous en parler, d’accord ? Après tout, on est comme qui dirait, embarqué dans le même bateau !"
Lelfe ricana un moment de sa propre plaisanterie et Derym lui accorda un bref sourire, plus pour les sages paroles (inattendues) du Barde que pour le jeu de mot. Le Druide aurait en effet du leur faire part de ce qui le tracassait.
"Tu te rappelles le rituel que j’ai mené avec les Prêtresses de la Déesse des Océans sur l’île ?" commença le jeune homme.
"Bien sûr ! Laisse-moi deviner... Tu t’inquiètes encore de la nouvelle puissance que tu as reçue, non ? Et que tu juges sans doute inappropriée ou imméritée ?"
"Non... Enfin, un peu, mais ce n’est pas ça..."
"Quoi alors ?" "Dans le rituel j’ai été le Focus d’une déesse... J’ai été comme possédé. Et pourtant une partie de moi était consciente et approuvait tout ce que disait le fantôme que nous avions invoqué."
"Et alors, ce doit être assez normal, non ? Tu n’es pas un prêtre de Naquërym. Le rituel a peut-être eu des effets étranges." déclara le Barde, balayant les soucis de son ami d’un geste négligent de la main. "C’est fini, de toute façon !"
"Oui. Mais il y a autre chose... Au cours de l’enquête, avant même le rituel, j’ai été froid. Cruel, même. J’ai livré l’assassin à Halonn, consciemment. J’étais certes en colère, mais ça n’explique pas tout, je crois. Cette froideur, cette colère... Je pense qu’elle m’a été transmise par le Saphir de l’eau implanté dans mon corps."
"Humm... Peut-être était-ce la volonté et le désir de vengeance de Naquërym. Etant la Déesse des Océans, elle est très liée au Plan de l’Eau. Il y a peut être eu une sorte d’écho de sa fureur glacée qui s’est propagée dans la pierre et de là à ton esprit... Mais ce n’est qu’une théorie." ++++ Derym resta silencieux un moment, analysant l’hypothèse de Lelfe. Elle était assez plaisante, l’absolvant de ces actes, reportant la responsabilité sur une lointaine Déesse. Quelque chose dans les tripes du druide remua : il n’était pas d’accord avec ça. C’était fuir, un peu comme il avait fait jusque là.
"Peut-être." dit le jeune homme. "Ou encore mon esprit se corrompt à proximité d’une telle puissance potentielle. Ou encore, il existe peut-être une partie de moi froide et cruelle."
"Humm... C’est ce que la littérature appelle : la part inhérente d’obscurité de chaque être humain." déclara Lelfe d’un ton à la fois docte et comique. "Plus sérieusement, tu ne me parais ni corrompu, ni attiré par le pouvoir. J’ai déjà vu des gens comme ça, puissants, avides..." La voix de Lelfe se cassa. Derym, surprit tourna la tête vers son ami. Le barde avait pour une fois l’air triste et sérieux. Il crut même voir briller une larme.
"Qu’y a-t-il ?"
"Rien... Oh ! Et puis autant te le dire. Mon... Frère aîné. Il était un grand sorcier et un combattant d’élite. La fierté de la famille. Invincible. Sûr de lui et promis au plus noble destin. Pourtant ça ne lui suffisait pas. Il se déclara Être Elu et commença à briguer davantage de pouvoir. Il était avide et assoiffé d’honneurs. Il sombra dans les plus détestables maléfices et commit d’innombrables atrocités sur ceux qui s’opposaient à lui. Il voulut s’emparer de mon royaume natal. Pour lui, seule comptait la loi du plus fort. Et il était le plus fort..."
"Que s’est-il passé ? Que lui est-il arrivé ?" demanda Derym, choqué. Lelfe faisait rarement des confidences sur son passé, malgré sa nature ouverte.
"Il a découvert qu’il y a toujours plus fort que soi. Il n’était finalement pas l’Être Elu. Nous nous unîmes et nous le chassâmes de la famille et du pays. Il fut banni. On ne l’a jamais revu. On ne sait même pas s’il est vivant..."

"Quelle triste histoire..."
"Certes mais elle enseigne pas mal de chose sur l’usage du pouvoir. Je l’admirais. Puis cette histoire m’a fait découvrir ses défauts immondes. Xénophobie. Soif de puissance incontrôlable. Cruauté gratuite. Il avait toujours été comme ça et personne n’avait rien vu, personne n’osant le contredire."
"Alors le pouvoir ne corrompt pas forcement ? Il existe des êtres mauvais par nature ? Ceci ne me plait guère."
"Je ne sais pas. Il n’y a sans doute pas de réponse précise à ce genre d’interrogations. Je vais te donner un autre exemple. L’une des personnes qui l’a vaincu et exilé est ma propre mère. Je la savais forte, mais pas comme ça. Pourtant c’est une personne douce, tendre. Bon, parfois autoritaire... Mais elle ne faisait jamais étalage de ses pouvoirs, n’abusait jamais de sa puissance. Et elle traitait tout le monde en égal."
Lelfe se tut et Derym comprit que les confidences étaient terminées. Pourtant il aurait tellement aimé en savoir plus sur la famille de Lelfe ! Visiblement il ne s’agissait pas de gens ordinaires.
"Et quelle est la morale de tout ça ?" finit par demander le jeune homme.
"Je ne sais pas trop... Mais en tout cas, n’ai pas peur de ta puissance ou de tes dons. Tu n’es pas mauvais et tu ne le seras sans doute jamais volontairement, fais-moi confiance. Et au pire, on est là pour veiller sur toi !"
"Comment peux-tu en être si sûr ?"
"Je voyage avec toi depuis quelques temps déjà. J’ai vu comment tu traites les gens, amis comme ennemis. En égaux. Et pour moi c’est un gage de confiance très important."
Lelfe lui posa une main sur l’épaule et lui sourit. Le jeune Druide lui sourit en retour. Cette confiance lui faisait chaud au cœur.

Lelfe avait vraiment un don pour chasser les soucis des autres... Ils contemplèrent encore un moment la mer et la pluie qui cessait doucement. Puis Derym ressentit pour la première fois depuis longtemps le désir d’une compagnie. Il voulait voir rire Lelfe, voir Thiki taquiner Ysandre et la Paladine tenter de la sermonner. Il voulait voir Halonn se mouvoir avec grâce et Groumpf jouer de ses muscles impressionnants. Il allait même proposer une petite fête avec l’équipage... Soudain le Druide se figea.
"Qui y’a-t-il maintenant ?" demanda Lelfe.
"Une impression bizarre... Peut-être du Saphir de l’Eau ?" Le jeune homme parcourut le paysage avec un regard affolé. Une étrange brume, très épaisse, semblait surgir de l’océan pour engloutir le bateau. ++++ "Eh ! Thiki ! T’endors pas comme ça ! C’est dangereux dans l’eau."
"Grmm... Hein ? Quoi ?"
La jeune fille se redressa violemment, manquant de s’affaler dans le bain luxueux. La Paladine la rattrapa à temps.
"Tu m’as l’air bien fatiguée depuis quelques temps." commenta Ysandre. "C’est bien d’être autant passionnée mais il ne faudra pas que tu y laisses la santé."
"Hmmm... C’est vrai, j’ai un peu trop bossé ces derniers temps. Et il y...". La jeune fille s’interrompit soudain.
"Quoi donc ?"
Thiki réfléchit un instant. Son amie était de nature plutôt inquiète et dévouée aux autres. Elle pourrait peut-être lui parler de ses problèmes. Qui sait, la Paladine aurait peut-être une solution.
"C’est que... J’ai beaucoup de mal à dormir ces derniers temps. Je fais énormément de rêves et de cauchemars. C’est ridicule, je sais, mais ça m’empêche de dormir. Ça m’épuise même ! Je pensais que c’était du au voyage sur l’Espadon, au dépaysement... Mais c’est pas ça."
"Des rêves ? Quel genre ? Je ne pensais pas que ce genre de choses suffirait à te troubler jusqu’à en perdre le sommeil. Tu m’as toujours semblée forte et déterminée."
La jeune fille sourit devant le compliment avant de poursuivre.
"Des trucs bizarres... Souvent assez morbides. Des trucs sur moi, sur l’avenir et sur les autres du groupe."
"Peut-être est-ce des rêves prophétiques ? J’ai entendu dire que c’est ainsi que certains Dieux communiquent avec leurs serviteurs. Moi-même je n’ai pas encore eu de vision inspirée par Tür. Ou je l’ai pas reconnue comme telle."
"J’espère que non ! Certains de ces cauchemars sont vraiment sordides... Et je ne sers aucune divinité. Si elles veulent me parler, qu’elles soient plus claires, bon sang ! Et qu’elles arrêtent de polluer mon sommeil !"
La Paladine frémit mais réussit à se contrôler. Thiki et ses paroles impertinentes, comme d’habitude, frisaient le blasphème. Mais ce n’était pas le moment de la critiquer. Sa jeune amie s’était pour une fois ouverte à elle. Elle devait faire de son mieux pour l’aider et la réconforter.

"Finalement, je ne pense pas que ce soit une communication divine. Ce genre de chose n’arrive qu’aux prêtres et tu n’as pas vraiment l’air d’une convertie ! Ce sont sans doute de simples rêves. Oublies-les, tout simplement. A moins que tu tiennes à en parler ? Certaines personnes se sentent mieux après ça. Combattre et partager la peur ensemble, tout ça... Tu veux me raconter quelques-uns de ces rêves ?"
"Pourquoi pas." murmura Thiki après un instant d’hésitation. La Paladine avait touché un point sensible. Une oreille attentionnée... Elle n’avait pas l’habitude, mais curieusement parler avec Ysandre lui faisait du bien. "Bon d’accord..."
"Vas-y. Ne t’inquiètes pas, je ne porterai aucun jugement sur tes rêves, quels qu’ils soient. Ce sont juste.. Des rêves."
"Il y a des éléments qui reviennent souvent : des yeux verts lumineux, scrutateurs et menaçants, des ailes noires qui me glacent de peur et... Du sang. Toujours des océans de sang."
"C’est vrai qu’il y a de quoi être troublée. Mais tu as été exposée à déjà tant d’expériences malheureuses et sanglantes..."
"Ce n’est pas tout. Vous êtes là aussi. Je me souviens d’une fois... Derym était nu, faible et allongé sur un autel de crânes noircis... Vos crânes. Je me tenais là, un couteau à la main, déchirée par deux pensées contradictoires : tuer Derym ou le sauver ! Et les deux me semblaient mener à la catastrophe... J’ai voulu le sauver. Et là j’ai utilisé la magie. Moi ! Moi qui déteste les baveurs de sort ! Mais ça n’a pas marché : il aspirait ma magie, mon énergie même, comme un puits noir sans fond. Je me voyais vieillir, m’affaiblir à vu d’œil. j’étais une vieille sorcière. Pire, le monde entier semblait pourrir autour de moi, comme aspiré par ma magie et par Derym..." ++++ "Très troublant en effet..." commenta la Paladine, ne sachant trop quoi dire dans ce cas.
"Ce n’est pas tout. Le rêve s’est reproduit. Et cette fois, j’ai plongé une dague dans le cœur de Derym ! Et j’étais alors persuadée d’agir au mieux. J’ai éclaté d’un rire victorieux... Puis de la blessure de mon ami se sont échappés des flots de sang. Sans fin. Le liquide poisseux envahissait tout, me couvrant, me noyant finalement..."
"Pas très gai, tout ça... Mais ne t’inquiète pas : il s’agit sûrement du reflet de ton inquiétude pour notre cher Druide. Tu veux l’aider de ton mieux, je le sais. Mais tu rejettes aussi toute forme d’autorité..."
"Peut-être... J’espère. Mais il y a d’autres rêves. Dans l’un d’eux, je suis vêtue d’une lourde armure rutilante de Paladine. Et je combats armée de l’épée de Lelfe. Là encore mon but est de tuer Derym. Mais quelqu’un le protège. Toi, Ysandre. Tu te bats comme une démone, parant mes assauts, m’infligeant milles plaies qui devraient être mortelles. Mais je gagne, te tranchant un bras avec sauvagerie et peine. Ensuite, j’abats l’épée sur Derym. Et nous mourrons toutes les deux à nouveau noyées dans son sang."
"Brr... Là encore c’est peut-être un reflet de ton rejet pour l’autorité. La mienne, celle de Derym... Je sais que tu nous aimes pourtant. Ça doit être assez normal pour les adolescents de rejeter ainsi ceux qui les protègent."
"Tu as sans doute raison. Mais ce style de rêves est très fréquent, très envahissant. Et ils ont l’air si réaliste ! J’ai peur de ne plus pouvoir faire la différence avec la réalité. J’ai peur de m’en prendre un jour à vous..."
Ysandre donna une tape affectueuse à l’adolescente.
"Bah, on sera toujours là pour te contrôler ! Compte sur moi pour te donner une fessée si tu fais n’importe quoi !" déclara Ysandre avec une gaîté forcée.

Thiki sourit devant les efforts de la Paladine pour lui remonter le moral à sa façon... La jeune femme n’était pourtant pas très à l’aise avec ce genre de chose. Pourtant Thiki pouvait sentir son amour réel et sa compassion. Et ça faisait du bien !
"Il y a autre chose." continua la jeune file après une courte pause pour remercier Ysandre. "Dans ces rêves, j’ai souvent accès à des connaissances que je ne possède pas. Mon esprit est comme une véritable encyclopédie. Magie, armes, savoir ancien. Je n’ai qu’à demander et ils surgissent dans ma tête. C’est assez effrayant. J’ai l’impression qu’une puissance immense n’attend que mes ordres, sans que je puisse vraiment la contrôler. Et d’autre fois, mon esprit est rempli d’horreurs sans nom, d’images de meurtres, de massacres. Pogroms, sacrifices, assassinats, guerre. Je vois tout ça et pire : une partie de moi s’en réjouit !"
"Tout ça me dépasse un peu, mais peut-être rêves-tu de puissance ? Tu as été une esclave : tu rêves peut-être de contrôler ton destin par n’importe quel moyen, histoire de ne jamais le redevenir. Quant aux massacres, je crains que ce ne soit notre faute. On t’a menée et on t’a embarquée dans des combats difficiles. Tu nous as aidés à tuer. C’est assez traumatisant pour une jeune fille. J’ignore ce qu’en pense Lelfe ou Groumpf, mais moi et Derym avons beaucoup de mal avec ça. Tuer n’est pas dans notre nature, mais ce monde est dangereux et cruel."

Thiki resta un moment silencieuse. Les interprétations de son amie la soulageaient un peu. Enfin une logique dans ce monde de non-sens. Et Thiki aimait se raccrocher à la logique. La Paladine l’avait en partie rassurée. Il fallait qu’elle dompte ses cauchemars. Elle n’allait tout de même pas laisser des délires immondes issus de son inconscient lui pourrir la vraie vie !
"Merci, Ysandre... Parler avec toi m’a fait bien plus de bien que j’aurais cru."
"De rien, je suis ton amie : je suis là pour ça ! N’hésite pas à me parler du moindre problème."
L’adolescente hocha la tête et eut un sourire hésitant. Satisfaite de sa bonne action, Ysandre s’était levé du bain et commençait à se rhabiller. Thiki faillit la retenir. Elle n’en fit rien. La jeune fille n’avait pas tout dit à la Paladine... Pour ne pas la choquer, elle n’avait pas parlé des rêves les plus bizarres et des rêves... sexuels. Ceux-ci étaient bizarres, dépravés voire odieux. Bien pires que ce qu’elle avait connu chez son ancien Maître pervers. Et en plus il mettait généralement en scène ses amis. Et tout se finissait par un bain de sang ignoble. Et ce n’était pas tout. Les étranges connaissances qu’elle obtenait parfois dans ses cauchemars lui revenaient de plus en plus souvent à l’esprit dans la vraie vie ! Par bribes, par bouffées incontrôlables et à des moments les plus inopportuns. En plus certaines de ces connaissances lui envahissaient l’esprit mais demeuraient complètement obscures. Que pouvait être un Planediver ? Qu’est-ce qu’un stade prélarvaire de xénomorphe ? Qui peut bien être un certain Lowfyr ? Ces informations fragmentaires lui pourrissaient le crâne, menaçant de la conduire à la folie. Et elle ne voyait pas ce qu’Ysandre pourrait y faire... ++++ Le brouillard, dense, étouffant, avait complètement envahi le pont de l’Espadon. Derym ne voyait même plus Lelfe. Il appela son ami, mais aucun son ne lui parvint. Bizarre. Même si le brouillard épais étouffait les sons, ce n’était pas au point de couvrir un appel. Derym frissonna. Il avait un sentiment de déjà vu fort désagréable... Et curieusement agréable en même temps ! Il se sentait curieusement bien, se calmant peu à peu. Son affolement avait disparu. Il était calme, détendu. Pourtant un signal de danger clignotait en lisière de sa conscience. Se concentrant sur cette sensation, il perçut enfin ce qui lui arrivait. Comme dans la forêt aux Arams ! Quelque chose s’insinuait dans son corps et dans son esprit ! Le brouillard contenait une drogue euphorisante ! Le jeune Druide rassembla ses pensées, chassant la traître impression de calme. Dans son crâne, il sentait un tentacule glacé de pensées étrangères qui remua, surpris par sa résistance. Le jeune homme se concentra pour chasser l’envahissante présence qui profitait de sa faiblesse pour s’introduire impunément dans son cerveau. Péniblement, il lutta contre la présence envahissante. Il la repoussa. Pourtant, le Druide savait que ce n’était qu’une victoire provisoire. Son corps n’allait pas tarder à être envahit par la drogue s’insinuant avec l’étrange brouillard. Il ne pouvait rester indéfiniment sans respirer. Soudain, il eut une idée. Faisant appel, avec une certaine réticence, aux pouvoirs du Saphir de l’Eau, il tenta de contrôler les particules d’eau du brouillard. L’esprit brûlant de concentration, il épura l’atmosphère environnante du poison insidieux. Derym put enfin prendre une longue goulée d’air frais et pur. Il venait de former un véritable filtre entre lui et le brouillard...

"Bravo ! Tu as beaucoup progressé !" fit une voix inconnue, joyeuse et glaciale en même temps.
Derym se retourna vers l’apparition. Une petite demi-elfe à la peau grise sortie des brumes. Elle avait un sourire à la fois arrogant et enjôleur. Curieusement Derym n’osait plus bouger. La petite fille le paralysait complètement. Il frissonnait et la peur lui tordait le ventre comme jamais auparavant. Comment une si petite personne à l’aspect si frêle pouvait le mettre dans un tel état ?
"C’est parce tu sens ma réelle puissance au-delà des apparences." déclara-t-elle. "Et en plus mon aspect inhabituel te met mal à l’aise."
Derym frémit : elle lisait dans ses pensées.
"Et oui, tu te relâches quand t’es surpris !" se gaussa la fillette.
Grimaçant de rage, Derym se reconcentra, opposant la barrière de sa volonté aux pouvoirs de l’étrange enfant. Ce fut encore plus pénible que la première fois mais il réussit à chasser la présence froide de son esprit.
"Que veux-tu ? Qui es-tu ?" souffla le Druide, épuisé par le combat mental.
"Pas grand chose... Disons que je m’ennuyais et que votre croisière était un peu monotone. Je suis venue la pimenter un peu !"
"Quoi ?"
"Je me demande si tes amis seront aussi doués que toi pour déjouer mes pièges mentaux ?" déclara la jeune elfe d’un ton mi-joyeux, mi-rêveur. "Non, apparemment pas." conclut-elle froidement. ++++ Derym éructa de rage. Qu’allait faire cette diablesse à ses amis et à l’équipage ? Il se prépara à attaquer avec ses sortilèges les plus dévastateurs. Et avec ses poings nus si ça ne suffisait pas !
"Mauvaise idée." fit remarquer l’apparition avant même qu’il attaque. "Si tu bouges de ta Zone d’Air Pur improvisée, tu succomberas vite à mes pouvoirs."
Derym grogna. Elle avait malheureusement raison. De toute façon, il tremblait déjà rien qu’en lui parlant. Quelque chose lui disait que cette gamine le dépassait complètement. Pourtant il devait faire quelque-chose.
"Mais non. Reste seulement à admirer le spectacle !" déclara alors la fillette, lui prouvant qu’elle lisait une fois de plus dans ses pensées. "C’est plus sage... Et c’est amusant ! Je vais te montrer tes amis. Ne t’inquiètes pas, je ne compte pas les tuer pour le moment : ils sont bien trop amusants !"
Le jeune Druide hurla son désespoir et sa haine tandis que Ly-Hell pénétrait de force dans son cerveau et catapultait son esprit vers ceux de ses amis.

"Arrêtez-le !"
"T’en as de bonnes, toi ! C’est un vrai hachoir ambulant ce type !"
"Les carreaux d’arbalètes lui font rien ! Et les anesthésiants non plus. Repliez-vous !"
L’équipage nain de l’Espadon fuyait pour se mettre à l’abri de la tornade de folie furieuse qu’était soudainement devenu Groumpf. Le géant avait apparemment perdu l’esprit, les accusant d’avoir tué Lelfe. Depuis, il se frayait un chemin à coups de hache titanesque à travers le vaisseau, malgré tous les efforts pour le calmer ou le raisonner. Toujours reconnaissant envers les aventuriers, les trois capitaines du navire se contentaient pour l’instant de contenir la rage berserk du titan. Pourtant, si rien n’était bientôt fait, il y aurait des morts. Déjà certains marins avaient reçu de profondes blessures. Aëlda sortis de sa transe.
"Alors ?" demanda son mari inquiet.
"Rien à faire. Je n’arrive pas à trouver Derym et les autres. Je ne comprends pas, le navire semble... Bizarre. Mes sorts semblent détournés, modifiés. J’ai déjà du encaisser les effets pervers de plusieurs hiatus entropiques. Quelqu’un est derrière tout ça. Quelqu’un de puissant."
Le capitaine Nain, soupira. Au moins il savait que Groumpf ne se dressait pas volontairement contre eux. Mais ça ne changeait rien au problème : comment arrêter le fou furieux ? ++++ "IL PASSE ! Il continue de passer !" hurla un Nain, arrivant blessé de la dernière barricade.
"On a plus le temps : Aëlda sers toi de ta magie pour le stopper !" ordonna le Haut-Capitaine.
La magicienne elfe s’élança vers la zone de combat. Des vaillants guerriers tentaient de résister à la folie meurtrière du géant. Heureusement, la relative étroitesse des corridors était à l’avantage des Nains. Groumpf ne pouvait pas donner toute l’ampleur à ses coups monstrueux. Pourtant déjà les boucliers se fendillaient et le sang coulait. L’elfe incanta. Le sort d’Immobilisation rebondit littéralement contre Groumpf. Il n’y avait pourtant pas eu de hiatus. Comment l’aventurier avait-il put résister ? Obstinée, la magicienne relança son sortilège. Même échec. Cette fois-ci elle eut le temps d’entrevoir une sphère dorée se déployant rapidement autour du géant pour absorber son sort. Une protection magique ! Comment un guerrier tel que Groumpf avait-il accès à une magie aussi puissante ? Elle passa immédiatement en Magevision. L’effort lui martela la tête. Elle se trouvait bien dans une zone de magie entropique qui couvrait tout le navire et gênait ses sorts ! Et Groumpf était bel et bien protégé par des sorts. Une analyse plus fine des sortilèges lui permit d’en déterminer l’origine : il y avait un être très puissant sur le pont supérieur, à l’avant du vaisseau. Et il manipulait aisément Groumpf à distance et sans le voir ! La confrontation s’annonçait rude... Autant ne pas charger directement sans réfléchir.

Elle ordonna aux Nains de s’écarter et lança un sort de Mur de Force entre Groumpf et l’équipage. Le colosse s’y attaqua immédiatement. Bon, voilà de quoi le ralentir un moment. Maintenant, elle devait comprendre ce qui se passait réellement, qui et comment on manipulait Groumpf. La réflexion avant l’action, telle était la voie du sorcier. La magicienne se rua vers sa cabine, pour puiser dans le savoir de ses nombreux grimoires. De telles attaques étaient assez rares sur mer, surtout contre un navire aussi puissant que l’Espadon et elle se maudit de n’avoir rien vu venir. Elle commença par annihiler autour d’elle la zone de magie entropique en lançant une Purification d’Aura Magique. Parfait ! Elle était à nouveau en état d’affronter le danger inconnu. Pour avoir mis Groumpf dans cet état, il fallait l’avoir attaqué mentalement. Et pas avec un banal Charme ou une Possession. Non, il se battait avec toutes ses capacités et talents de bretteur. De plus, l’état de rage berserk immunisait généralement contre les attaques mentales les plus simples. Donc, on l’avait plongé dans une transe ou une sorte de rêve éveillé avant de le lâcher sur l’équipage bardé de sorts de protection... Une sorte d’hypnose, peut-être ? Mais l’agresseur inconnu maîtrisait-il encore le guerrier ? Pour en être sure, la magicienne devait s’introduire dans l’esprit de Groumpf. Elle se mit en transe et se projeta dans l’Espace Astral. Sentant la colère brûlante du géant, elle s’insinua dans son esprit aveuglé par la rage. Ce ne fut pas facile, les vagues chaotiques des sentiments ardents mettant à mal l’intégrité psychique de la magicienne. Mais elle était expérimentée et décidée à sauver son équipage de la menace. Par l’usage de sorts elfiques, elle réussit à s’introduire dans la psyché du colosse déchaîné. Elle ne pouvait agir mais elle pouvait voir et comprendre... Et elle n’y était pas seule. Deux autres persona trônaient dans l’univers intérieur de Groumpf. L’une jubilait tandis que l’autre hurlait son désespoir.

"Qu’as-tu fais à Groumpf sorcière ?" hurla Derym.
"Je lui ai juste montré son pire cauchemar : le meurtre sanglant de Lelfe !" déclara en souriant Ly-Hell. "Et tu ne devineras jamais qui j’ai mis comme coupable..." conclut-elle d’un ton joyeux. Derym sentit son corps se glacer : la fillette tordue lui montrait la trajectoire de folie furieuse du géant et lui faisait entendre le nom honni par la rage du présumé coupable.
"Non, non..." balbutia le Druide. "Pas Ysandre."
"Et si ! Amusant, non ? L’illusion était très réelle et le gros est persuadé que la Paladine est coupable !" jubila la demi-déesse perverse. "Et je me demande comment va réagir Ysandre quand le monstre furieux va lui tomber dessus... A ton avis : elle va se battre contre son ami et tenter de le vaincre, donc le tuer. Ou alors va-t-elle rester paralysée par la peur et le devoir envers son compagnon d’aventure ? Quel suspens !"
Le Druide était effondré. Il connaissait bien Ysandre et il savait que la jeune femme tenterait tout pour ne pas blesser Groumpf. Et elle se ferait tuer par le colosse incontrôlable. A moins que...
"Tu pense à Halonn, non ?" dit la demi-elfe grise, réduisant à néant les espoirs du jeune homme. "C’est vrai que c’est un guerrier compétent, capable de donner du fil à retordre même à Groumpf. Je ne suis pas si négligente : je m’en suis occupée !"
"Qu’as-tu encore fait sale garce ?" demanda le Druide, laissant sa colère éclater. "Pourquoi nous tortures-tu ainsi ?"
"Parce que ça m’amuse. La vie de château est si ennuyeuse..." répondit la gamine. "Quant à Halonn, son esprit est derrière des barrières que même moi je ne peux franchir. Impossible de le manipuler. Par contre rien de plus facile que de le pousser à se détruire ! Et avec l’aide de ta chère Ysandre..."
Le Druide aveuglé par la rage chargea la petite fille et s’écrasa, impuissant, à ses pieds. Elle éclata d’un rire mauvais et propulsa l’esprit enfiévré du jeune homme dans un autre corps, un autre esprit. Spectateur impuissant. ++++ Ysandre avait regagné tranquillement sa cabine. Pourtant la Paladine avait une étrange sensation. Tout semblait trop calme à présent. Le navire lui semblait bizarre... Comme distordu. Elle soupira. Mieux valait trouver les autres. Sans savoir pourquoi elle était inquiète... Soudain, un pieux glacé sembla s’enfoncer dans son crâne et dans son corps. Elle s’effondra, toute sa volonté concentrée pour repousser l’invasion mentale. Que se passait-il donc ? Bizarrement, son corps se redressa sans qu’elle lui en ait vraiment donné l’ordre. Ses sensations étaient bien présentes et son intégrité mentale ne semblait pas altérée. Vraiment bizarre. Un rêve éveillé ? Une hallucination mentale due à la fatigue ? Sans trouver de réponse, la Paladine sortit. Elle avait envie de voir ses amis. Surtout Lelfe. Ou Derym. Ou Halonn. Une curieuse chaleur l’envahissait quand elle pensait à ses compagnons. Ses compagnons mâles.
"A quoi, je pense moi ?" souffla la Paladine en rougissant. "Maudite Thiki et ses insinuations vaseuses !"
Elle repensa à sa conversation avec l’adolescente. Depuis qu’elle l’avait rencontré, Lelfe l’attirait et la repoussait en même temps. Si iconoclaste. Si charmant. Indiscipliné, sauvage. Incontrôlable mais pourtant loyal en amitié. Intelligent. Beau...
"Je me demande comment il est en temps qu’amant..." pensa la jeune femme.
Ysandre secoua la tête pour chasser ces pensées impures, indignes de son rang. De toute façon, Lelfe ne ferait sans doute jamais un bon mari. Trop instable. Trop différent d’elle. Pourtant, au coeur des nuits les plus sombres, elle le désirait, lui si... lumineux. Chaleureux. Peut-être juste pour une fois...

"Fantasmes adolescents. Rêves débiles et pervers." grogna la Paladine. "Mais à quoi je pense là..."
Pourtant son esprit enfiévré ne cessait de la renvoyer sur ces sujets, qui l’attiraient et l’horrifiaient en même temps. La petite voix perverse de son inconscient prenait la forme de celle, irrévérencieuse, de Thiki qui se moquait d’elle une fois de plus.
"Pourquoi rejettes-tu toujours ainsi les plaisirs de la chair ? Tu as des envies, comme tout le monde. Quoi de plus naturel ? Pourquoi ne pas te faire un peu plaisir pour une fois ?" soufflait la voix dérangeante.
"Ce n’est point conforme à mes vœux de Paladine. Je ne suis pas une bête qui se vautre dans le stupre et la luxure !"
"Foutaises. T’as peur, c’est tout. Pas très glorieux pour une Paladine... Tu te caches derrière ta pseudo-morale. Pourtant toi aussi tu rêves d’assouvir tes désirs érotiques. Ce que tu appelles perversions n’est qu’une forme de plaisir humain qui te terrifie. Et pourquoi ça ? C’est juste un reflet de ton éducation si rigide. Comment crois-tu que tu es venue au monde ? Il n’y a aucun mal à se laisser aller de temps en temps..."
"Peut-être..." commença à douter la Paladine. "Mais c’est si... vulgaire !"
"Là encore tu te laisses aveugler par tes préjugés. La fréquentation de Lelfe et des autres ne t’a donc rien appris ? Les préjugés ne sont que ça : des préjugés ! Comment savoir sans d’abord expérimenter ? "
La Paladine ne pouvait qu’être d’accord avec cette voix intérieure. Ses arguments étaient logiques et sensés. Pourtant quelque chose la dérangeait encore.
"Je ne peux rompre mes vœux et succomber à mes bas instincts animaux ! C’est indigne d’une Paladine !"
"Tu t’entêtes pour rien. Tu as déjà brisé tes vœux en pensées impures mille fois. As-tu déjà oublié quand tu fantasmais sur tes camarades Paladins à Hillend ? Jeune fille isolée au milieu de tous ces puissants mâles, ces militaires si musclés..."
"Arrête ! Ce genre de chose est interdite hors mariage. Tür me punirait si je brisais mes vœux."

"Toujours le refuge du devoir, hein ? Comme c’est commode... Tu fuis la réalité. Ton dieu ne te châtie pas pour tes pensées lubriques, non ? Alors qui dit qu’il le fera si tu passes enfin à l’acte ? Un dieu qui te prive d’un bonheur si commun vaut-il vraiment le coup ? Dois-tu ainsi vénérer Tür par l’abandon de tout ce qui te rattache aux humains ?"
"...Je... N’abandonnerais jamais Tür..."
"Pourtant tu doutes. C’est compréhensible. Fais ce que tu veux vraiment, pour une fois et mets ton Dieu à l’épreuve ! S’il n’accepte pas une chose aussi banale que le sexe, tu auras démasqué le visage de l’intolérance de celui qui se proclame Dieu de la Justice !"
La Paladine ne trouva plus d’arguments à opposer à son inconscient. Toutes les raisons données étaient si logiques... Et son esprit était si embrumé... La jeune femme finit par céder, sentant une vague puissante de sensualité jaillir irrémédiablement en elle. Pourquoi rejeter ce que lui disait ainsi son corps ? Maintenant elle devait prendre une décision. Avec qui pourrait-elle assouvir cette montée de désir irrépressible ? ++++ Lelfe ? Elle fantasmait depuis longtemps sur lui... Il n’y verrait sans doute pas d’inconvénient. Pourtant, ce choix n’était pas le bon. Pas dans l’immédiat du moins. Il ne comprendrait pas. Derym ? Le jeune homme était aussi plutôt beau garçon. Plus musclé que Lelfe. Ses cheveux roux lui donnaient un air sauvage, flamboyant, qui contrastait avec le calme du jeune Druide. Mais Ysandre craignait d’intimider le jeune homme par sa demande. Il n’était pas du genre à accomplir un fantasme ainsi, sur un coup de tête. Il préférerait sans doute une relation plus sérieuse et la Paladine n’était pas prête pour ça. La solution s’imposa d’elle-même, jaillissant dans son cerveau comme directement soufflée par Tür. Halonn. Le vampire, sous ses dehors froids et impersonnels, avait mené une existence de sybarite décadent. Il avait de l’expérience et un charme trouble propre à ceux de sa condition. La Paladine rêvait de réveiller ainsi en lui les flammes de la passion, de découvrir le côté humain et attentionné du vampire... Et en plus, il comprendrait et saurait se montrer discret si elle le lui demandait. Ce serait aussi une manière de se racheter : elle avait tant dit du mal sur l’inquiétant albinos ! Et ce serait aussi une manière de se punir... Un délicieux châtiment que de se livrer au non-mort... Sa décision prise, elle se dirigea rapidement vers la cabine de l’albinos.

"Tu es un monstre ! Tu n’as pas le droit ! Jouer avec les sentiments d’une jeune fille innocente." gémit Derym.
"Tu dis ça... Mais en fait je suis sûr que tu adorerais te trouver à la place de ce cher vampire. Veux-tu que j’envoie tes rêves les plus secrets directement dans l’esprit de cette douce Ysandre ? Il y en a un où tu fais une délicieuse utilisation détournée du sort d’Enchevêtrement... ça devrait lui plaire !"
La fillette perverse éclata de rire tandis que Derym rougissait, honteux et impuissant. Le Druide tenta une fois de plus une attaque désespérée et s’écrasa à nouveau contre un champ de force. Ly-Hell en rit encore plus fort. Décidément, les humains étaient ses jouets préférés. Si imprévisibles, si passionnés ! Si facilement manipulables via leurs sentiments incroyablement compliqués.
"Continuons donc la partie, mon cher Druide..." murmura la gamine, ravie.

Halonn méditait tranquillement dans sa cabine privée. La nuit n’allait par tarder à tomber et il devait être prêt. L’albinos parachevait la conversion de ses sortilèges divins. Sa trahison envers Bhaal lui avait apporté de nouveaux pouvoirs. Apparemment son nouveau Maître tenait beaucoup à ce qu’il assure pleinement et efficacement sa fonction. Et heureusement pour le vampire les deux systèmes de magie cléricale se révélaient fort proches. Pourtant, il avait du mal à se concentrer. Lelfe lui avait en effet offert une pléthore de livres tous plus distrayant les uns que les autres afin de détendre le vampire durant ses nuits de veille solitaire. Le malaise de l’albinos empira. Il frissonna. Bizarre pour un mort-vivant. Son impossibilité à se concentrer correctement avait soudain augmenté. Il se passait quelque chose. Quelque chose d’inhabituel. Il se força à se détendre et à se concentrer, cherchant à localiser ce qui le mettait mal à l’aise. Le vampire tendit tous ses sens physiques et psychiques à la recherche de la perturbation... Après plusieurs minutes d’immersion dans le Flux de Mana, il localisa l’origine du malaise. Une présence sombre et maléfique avait déployé une zone étrange autour de l’Espadon.Son origine était sur le pont. Halonn jura. Impossible de s’y rendre : il faisait encore jour ! Et en plus, la présence qu’il ressentait intuitivement ne lui semblait pas hostile.Comment pouvait-elle être à la fois menaçante et non-hostile ? Peut-être imaginait-il tout ça, après tout... Vu qu’il n’y avait pas de menace imminente, il irait vérifier au coucher du soleil... Pour l’instant, il devait rester sur ses gardes. Et localiser Derym. ++++ Il allait sortir quand on frappa doucement à la porte. Curieux. D’habitude on avait plutôt tendance à le laisser tranquille dans son coin. Personne n’aimait vraiment les vampires. Il ouvrit. Ysandre se tenait là. La jeune fille avait le visage en feu et le regardait d’une étrange manière.
"Ysandre ? Il se passe quelque-chose ?" demanda l’albinos, surprit par la présence de la Paladine. Même si elle le tolérait mieux à présent, la jeune femme n’était pas du genre à venir le voir pour rien. Surtout en début de soirée.
"Rien de bien grave..." commença la jeune femme timidement. "J’ai juste besoin de... compagnie pour la soirée."
"Hein ? Quoi !?!" s’écria le vampire, estomaqué. Il ne s’attendait par vraiment à ça. La Paladine lui prit délicatement les mains. Aucun doute sur ses intentions : il suffisait de regarder son regard enflammé de désir. _ Halonn était littéralement cloué sur place.
"Je pensais que tu comprendrais... Tu es bien placé pour savoir qu’il y a une part obscure de désirs et de vices cachés chez les humains. Je n’y tiens plus Halonn ! On voyage depuis si longtemps. Je dois... Je dois parfois céder à mes pulsions..."
"Euh... Certes. Mais..."
"Ne dis rien !" souffla la Paladine en enserrant l’albinos dans ses bras. "Toi seul peux comprendre cette partie de moi. Je ne peux la révéler qu’à toi. Je sais que tu peux me donner ce que je veux... Et en toute discrétion... Je m’offre à toi."

La Paladine posa ses douces lèvres sur le vampire tétanisé. Elle lui donna un baiser passionné, subjuguant complètement Halonn. Il lui était difficile de résister aux propositions délicieuses murmurées par la jeune femme enfiévrée. Il avait été si seul si longtemps ! Il comprenait parfaitement les sentiments de la Paladine. Lui-même avait déjà connu l’engouement foudroyant du désir. Il s’était déjà plongé dans ce qu’elle appelait la part sombre de l’homme et y avait retiré pas mal de plaisir. Il était excité. Une femme belle, forte et désirable qui se livrait ainsi à lui ! Cela faisait si longtemps qu’on ne l’avait pas traité en humain ! De plus, sa part vampirique, sa part de ténèbres, jouissait du plaisir de pouvoir s’assouvir du sang de la Paladine... Un petit plus en paiement pour service rendu... Cédant à la jeune femme, il l’attira à lui et referma la porte de la pièce.

"Amusant, n’est-ce pas ?" demanda Ly-Hell d’un ton cruel au jeune Druide. Celui-ci avait les larmes aux yeux. "Même vampirisé, les humains ont toujours les mêmes faiblesses. C’est si simple de les manipuler avec le sexe..."
"Tu n’es qu’une saleté immonde !" cracha Derym "Laisse Ysandre et Halonn tranquille ! Tu ne sais rien des sentiments humains ! Tu n’es même pas humaine !"
"Ah Ah ! Notre cher Druide si calme laisse apparaître sa rage et sa xénophobie ?" répliqua la fillette d’un ton moqueur. "Laisse-moi te dire une chose : Halonn n’est pas sous mon influence. Il agit selon ses propres instincts ! Je ne fais qu’accélérer un peu le mouvement par l’ajout de subtiles substances érogènes."
"Tu es la pire des manipulatrices abjectes ! Tu broies leurs volontés, je l’ai vu ! Ysandre ne désire pas vraiment faire ça."
"Pfff... T’as rien vu ou quoi ? Bien sûr qu’elle le désire ! Tu as lu dans son esprit avec moi. J’ai simplement libéré et orienté ses propres pulsions, ses propres fantasmes."
"T’es immonde ! Dans une situation normale, jamais elle ne ferait ça ! Je la connais."
"Ne place pas la Paladine sur un piédestal. C’est une jeune femme avec toutes les faiblesses navrantes des humains. Tu vas voir, ça va devenir beaucoup plus amusant quand elle aura enlevé l’amulette protectrice du vampire. Ensuite je n’aurais aucun mal à briser la répugnance d’Halonn et je lui ferais vampiriser Ysandre ! Et alors je me demande comment ils réagiront !"
La demi-elfe éclata d’un rire mauvais, noyant les pleurs du jeune homme. Il se sentait si misérable, si impuissant devant la demi-divinité qui s’amusait à torturer ses amis. Une lueur d’espoir lui traversa l’esprit. Lelfe. L’aventurier ne devait pas être loin. Il arriverait sans nul doute à briser l’emprise de la sombre fillette. Il avait un esprit fort !
"Désolé de te décevoir, mais je me suis déjà occupé de ton ami." déclara avec amusement Ly-Hell. "Tu veux voir ?" Une fois de plus la tornade mentale arracha l’âme de Derym à son corps traversé par de bruyants sanglots de désespoir... ++++ Tous morts. Tous tués par sa faute. Tous entraînés dans ses folies, dans ses quêtes absurdes pour découvrir le monde. Mais le monde était hostile et le danger omniprésent. Ils l’avaient suivi sans hésiter, marchant vers leur propre destruction, lui emboîtant gaiement le pas vers la tombe... Lelfe se tenait, prostré, au-dessus des corps affreusement mutilés de ses amis. Groumpf était tombé le premier, le protégeant de la brutale attaque des monstres surgis de la brume. Le géant avait été littéralement déchiqueté à sa place. Idem pour la valeureuse Ysandre. Pourtant ils avaient vaincu, payant leur lourd tribu à la guerre. Et la dernière attaque des agresseurs avait signé leur fin. Lelfe avait été blessé. Mortellement. Encore. Il n’avait jamais compris pourquoi et comment il pouvait se remettre de blessures aussi graves... Il venait d’en avoir la sombre réponse. Il appartenait à une race à part. Une sorte de vampire bien pire qu’Halonn. Un Voleur de Vie.

Pour se régénérer, son corps et son esprit avaient automatiquement puisé dans l’énergie vitale de ses amis, aspirant leur essence même, laissant leurs corps cadavériques desséchés. Derym et Halonn avaient disparu, pour le maintenir égoïstement en vie ! Et il se rappelait de l’extase que cet horrible vol d’âmes lui avait apportée... A demi-fou, il avait essayé de se suicider. Et il avait échoué. Bien sûr, son corps maudit ne l’avait pas laissé mourir. Au contraire ! Il avait aspiré encore plus de vitalité chez ses compagnons. L’équipage entier avait péri dans son ignoble retour à la vie. Thiki, si vive et si intelligente, était morte en dernier, dans ses bras de meurtrier. Elle lui avait sourit une dernière fois alors qu’il lui aspirait ses dernières forces pour refermer ses plaies. Le phénomène s’amplifiait. A la moindre blessure, il suçait automatiquement plus d’énergie vitale régénératrice chez les autres. Une partie de lui adorait ça ! Il était désormais condamné à une sombre existence d’immortel sur ce bateau fantôme... Il savait qu’au moindre signe de vie passant à proximité, il allait donner la mort pour assouvir l’horrible soif qui montait en lui. Il pleura. Il était une menace. Jamais il n’avait voulu d’un tel pouvoir. Il aimait la vie mais pas au point de la voler à d’autres. Il avait déjà tué pour se défendre. Il n’aimait pas ça mais il s’y était fait, croyant toujours agir pour le mieux, payant à ce monde barbare et sauvage son tribut de sang ennemi.

Et il découvrait maintenant qu’il ne faisait sans doute qu’assouvir ses pulsions de meurtre, sa soif de sang. Il avait toujours pris des risques, vivant pleinement, passionnément pour ne rien avoir à regretter, jamais. En fait, il se mettait sciemment en danger. Son corps corrompu désirant des blessures qui déclencherait le processus ignoble d’absorption. Maintenant qu’il avait enfin pris conscience, dans le sang et la souffrance, de son état perverti, comment arrêter ce processus ? Comment se détruire sans menacer les autres ? Une seule solution : s’anéantir complètement. Non, trop risqué. Il ignorait jusqu’où pouvait aller son horrible pouvoir de régénération. Et s’il aspirait la vitalité du monde entier ? Enfin, il trouva la voie : détruire son esprit sans abîmer son corps ! Et mettre celui-ci à l’abri de toute agression ! La glace. Une prison de glace. Placé en hibernation, il ne pourrait nuire à personne. Un instant, il regretta Derym. Le sympathique Druide l’aurait tant aidé ! Lelfe n’avait pas les pouvoirs nécessaires pour s’emprisonner ainsi. Mais il allait essayer quand même. Rien ne l’avait jamais arrêté ! Lentement il s’immergea dans une transe magique, ralentissant ses fonctions vitales, engourdissant son corps et son esprit. Il libéra d’un coup toute sa magie, l’orientant vers la froideur âpre de la glace...

"Tu... Tu l’as..."
"Je crois que le terme éteins serait assez juste." commenta l’ignoble demi-elfe.
"Un être si brillant, si plein de vie ! Comment peux-tu faire ça ? Tu n’as donc pas de cœur ?" s’écria Derym au comble de l’énervement.
"C’en est d’autant plus amusant, non ?" répondit joyeusement l’insolente demi-déesse. "Quant au fait d’avoir du cœur... Physiologiquement, j’en ai un. Métaphoriquement... Les humains le définissent comme étant le siège des sentiments. Et j’ai des sentiments fort humains : désir, envie, colère, passion. Et j’aime m’amuser. J’ai donc autant de cœur que vous autres, humains !"
Derym grogna, laissant une fois de plus exploser sa rage d’impuissance. Ly-Hell sourit. Le Druide ne se rendait pas compte qu’elle le manipulait aussi. Le voir sombrer ainsi dans la rage, le désespoir et la colère... Qu’aller devenir le jeune homme une fois qu’elle en aurait terminé avec lui et ses amis ? Une dernière petite touche...
"Et si nous jetions un coup d’œil à la malicieuse Thiki ?" annonça la gamine. "De vous tous, c’est elle la plus proche de moi, je pense. Voyons comment elle va se comporter face à mes traquenards..." ++++ Derym s’attendait encore à être propulsé dans l’esprit d’un de ses amis promis à la torture... Il ferma les yeux, autant par désespoir que pour se préparer au choc mental. Rien ne vint. "Qui ose ?" rugit alors Ly-Hell. "Que viennent foutre ces orcs marins au milieu de mon jeu ?"
Le Druide avait déjà vu la petite demi-elfe grise menaçante, manipulatrice, sûre de sa puissance et ignoblement perverse. Il la vit pour la première fois véritablement en colère. Rien qu’à la voir trépigner de rage et fulminer en lançant des insultes barbares dans une multitude de langues imagées, le jeune homme se sentait à demi-paralysé par la peur. Il sentait une force incommensurable prête à se déverser en masse pour soutenir le courroux de la fillette. Comment une personne aussi petite et à l’aspect si fragile pouvait-elle inspirer autant de peur et de menace latente ? Soudain la demi-elfe se tourna vers lui.
"Ne bouge pas de là. J’en ai pas fini avec vous." déclara-t-elle d’une voix glaciale remplie par la haine. "J’anéantis les gêneurs et je reviens ! Prends garde, Druide. Ma colère ne sera peut-être pas apaisée à mon retour ! Je serais fort contrariée si je devais te pourchasser dans le vaisseau..."
Avant que Derym n’ait pu dire un seul mot, la petite fille disparut dans un éclair argenté. Derym resta un instant tétanisé. Puis il prit une profonde respiration et s’élança dans la brume maudite. Perdu pour perdu, autant profiter de cette diversion inespérée pour tenter de sauver ses amis !

Kor’Gal, le jeune et terrible chef des orcs marins sentait une chose anormale. La Chasse s’était déroulé de parfaite manière et trouver puis pister le bateau des visions du shaman avait été très simple. Prudent, le chef avait ordonné d’observer l’équipage et ses défenses. Il avait consciencieusement noté les habitudes des Nains et des aventuriers. La cible avait été identifiée. Tout semblait simple et la gloire pour la tribu était à portée de main ! Il avait ordonné l’assaut sous le couvert d’une nuée de brouillard... Pourtant, à peine avaient-ils pénétré dans la nappe de brume qu’ils avaient ressenti une étrange impression... Une menace latente. Le shaman jugeait le brouillard non-naturel. Etait-ce une défense imprévue ? Des sortilèges des marins ? La tribu avait une répugnance naturelle pour toute magie différente de celle de leur Dieu. Kor’Gal n’avait pas jugé nécessaire de remettre l’assaut. Ce n’était pas un banal brouillard qui allait les priver de la gloire divine ! Une première vague s’était hissée sur le pont de manière furtive. C’est là qu’on avait repéré la cible avant la tombée soudaine de la brume. Le reste de la tribu aidait le shaman à percer une brèche dans la coque du navire. Tactique de base : les Surfaciens aurait du mal à se battre dans un bateau en train de couler et dans des corridors envahit par l’eau... Le puissant chef se hissa lui aussi à bord, passant par le pont à la suite de la deuxième vague de ses chasseurs d’élite. Il tomba sur un véritable carnage.

Ses guerriers avaient été littéralement déchiquetés. Corps broyés, organes éventrés, flots de sang et de viscères. Le jeune chef eut la nausée. Même pour un être aussi endurci et habitué aux débordements de sauvagerie, le spectacle était révoltant. Son escorte était autant nerveuse, tridents aux poings. Se reprenant au plus vite, Kor’Gal utilisa immédiatement son atout principal : son œil gauche. Il l’avait reçu d’un elfe aquatique, shaman et guerrier émérite de leur principale tribu rivale. Le combat avait été terrible, équilibré et loyal et l’elfe, mourant, avait accepté sa défaite et lui avait offert l’artefact magique doré qui remplaçait désormais son œil. L’œil magique analysa immédiatement les cadavres, donnant de précieuses informations. Attaque rapide. Très rapide : un assaut simultané avec une multitude d’armes et de lames magiques qui avaient découpé et broyé les combattants. Ils avaient été pris par surprise, eux des chasseurs si méfiants. L’artefact ne lui révéla pas de menace aux alentours. Celui qui avait fait ça avait déjà disparu ! Inquiet pour le reste de sa tribu, il se précipita vers les ponts inférieurs avec ses guerriers d’élite. Gagner rapidement les lieux de l’assaut se révéla infiniment plus difficile que prévu. L’équipage Nain était loin d’être aussi surpris que prévu ! Bien au contraire ! Il était déjà prêt et en armes, barricadé et prêt au combat. Regroupé au lieu d’être éparpillé dans le bateau. L’attaque s’annonçait mal. ++++ "Chef ! On a des problèmes !" hurla un membre blessé du commando passé par les ponts inférieurs. "Un titan ! Y’a un colosse berserker ! Il dépiaute littéralement nos gars. Il broie nos armes et nos armures. Et les Nains nous bloquent la retraite."
Kor’Gal courut vers le lieu de la bataille. Il y découvrit Groumpf qui écharpait ses dernières troupes, soutenu de loin par une pléthore d’arbalétriers Nains embusqués derrière une barricade improvisée. La situation était catastrophique.
"On se replie par la brèche ! Envoyez des éclaireurs sur le pont supérieur, pour vérifier si la proie est cachée là bas. On va retenir le berserker !"
Sur son ordre, son escorte d’élite se jeta dans la mêlée pour ralentir Groumpf. Tous ne reviendraient pas. Il allait lui aussi se lancer à l’assaut, quand son œil magique surprit un mouvement étrange. Son corps superbement entraîné se jeta à terre par réflexe. Ses hommes eurent moins de chance : une tornade de lames jaillies du néant et les tailla en pièces avant qu’ils ne puissent faire le moindre mouvement. Les lames évitèrent étrangement Groumpf avant de se ruer sur les Nains. Les marins furent instantanément mis hors de combat. Mais protégés par leurs lourdes armures, par la promptitude d’une magicienne elfe surgie du néant et par la barricade, il n’y eut pas de morts. ça sentait vraiment le roussi pour Kor’Gal. Le chef se rua vers les ponts supérieurs, s’ouvrant un chemin au trident en profitant de la confusion. Il réussit à atteindre le haut du navire. Trop tard. Sous ses yeux, ses derniers hommes furent balayés par une nouvelle tempête de lames enchantées surgies du néant. Le chef hurla sa rage et avança, cherchant de son œil magique le lâche sorcier responsable du carnage. Il sentit le mouvement. Mais trop tard : Ly-Hell venait de se matérialiser dans son dos, un sourire meurtrier aux lèvres... Jamais il n’aurait le temps de contre-attaquer. Ly-Hell abattit une lame argentée sur l’orc marin.

Une énorme main sanglante attrapa l’arme enchantée et l’arrêta. Une silhouette massive venait de s’interposer. "Encore un autre Dieu !" s’écria Ly-Hell d’un ton narquois. "C’est un vrai défilé autour de Derym en ce moment... Et que me vaut l’honneur Seigneur Roklev, Dieu des Chasseurs ?"
"Tu massacres mes fidèles ! Et tu te mêles de choses qui ne te regardent pas !" grogna le Dieu Orc.
"Peuh ! Ridicule ! J’ai mon libre-arbitre moi. Je peux faire ce que je veux ! Et même si la plupart des orcs marins de cette tribu affiche ouvertement un respect pour les préceptes de ton culte, bien peu sont en réalité de vrais croyants. Les orcs ont tendance à être sauvages, libres et indisciplinés. Dur de les embrigader dans un culte ordonné, non ?"
L’avatar sanglant issu des corps massacrés de la tribu savait malheureusement que la demi-déesse avait raison. Mais sa fierté lui interdisait de céder à une demi-elfe si insolente, même d’ascendance divine.
"Je peux au moins faire cesser ton jeu cruel et tes massacres. Et compte sur moi pour faire état de tes débordements."
Avant que la petite fille n’ait put réagir, le Dieu abattit une lance noire sur le sol. Une effroyable tornade balaya le pont, propulsant à la fillette et le chef sauvage par-dessus bord.

"Ridicule !" lança une voix. Ly-Hell s’était déjà à nouveau téléportée à côté de l’Avatar. "As-tu oublié de qui je descends ? Je suis la fille de deux des plus puissants Archimages du Multivers, divin crétin !"
"Attention à toi, fillette ! Tu as évité mon sort, mais mes armes peuvent quand même te faire bien souffrir. Voire te tuer ! Contrairement à toi, je n’ai pas qu’un corps moi."
"Bien vu... Mais il y a un problème : je suis pas complètement idiote. Tu n’es pas réellement là. Ce n’est même pas un véritable Avatar ! Juste une émanation de la haine et de la rancœur de cette pitoyable tribu de chasseurs !"
Le Dieu grogna : cette gamine insolente était réellement trop futée. De plus, se battre avec elle attirerait énormément l’attention de ses divins collègues... Et même s’il la terrassait, il aurait à s’expliquer en haut-lieu. Sans compter les alliés de Ly-Hell. Certains étaient bien inquiétants, même pour lui. Parfois il fallait reculer pour pouvoir frapper quand la proie quand elle s’y attend le moins.
"Je reconnais que tu as gagné cette manche. Mais attention : si tu te mêles trop de mes affaires, si tu dépasses les bornes, j’arriverais à t’avoir ! Crains ma sauvagerie !" hurla le Dieu orc avant de disparaître. _ Pour marquer son mépris et souligner sa puissance, il fit exploser dans une immonde gerbe de sang et d’entrailles son fragile Avatar.
"Toujours à vouloir se vanter et à impressionner les autres." se moqua Ly-Hell, complètement indifférente à la pluie sanglante. "Maintenant, reprenons..." ++++ Profitant de l’absence de la sombre petite peste, Derym traversa le brouillard vers là où se trouvait Lelfe. Des hurlements retentissaient au travers de la brume. Pas le temps. Il trouva le Barde étendu par terre, à demi recouvert de givre. Derym fit une fois de plus appel aux pouvoirs du saphir de L’Eau pour libérer Lelfe. Ensuite, il puisa dans ses pouvoirs Druidiques pour soigner son ami. Après quelques claques bien senties, l’aventurier finit par sortir de son état catatonique.
"De... Derym ?" murmura-t-il. "Tu n’es pas... mort ?"
"Non. On s’est joué de nous ! Une attaque mentale par une petite garce de demi-elfe à la peau grise."
"Bon sang ! Ly-Hell ! Comment ai-je été aussi bête ?" se morigéna le Barde.
"Tu tiens le coup ? Elle m’a obligé à voir ce qu’elle t’a fait subir. A toi et aux autres. On doit se dépêcher pendant qu’elle est occupée je ne sais où. Ensemble on trouvera sans doute un moyen de lui résister."
"T’en fais pas... ça a été pénible sur le coup, mais une fois sorti du cauchemar." Un bras sanguinolent d’un orc marin glissa alors jusqu’à eux.

"J’ai comme l’impression qu’il ne faudrait pas trop s’attarder ici..." déclara Lelfe. "Allons chercher les autres."
"Bonne idée... Le coin est malsain." termina Derym en se précipitant vers les accès aux étages inférieurs. "Allons dans la cabine d’Halonn en priorité !"
"Pourquoi ?" demanda Lelfe. "Il est bien capable de se défendre seul contre les menaces normales."
"Lui, peut-être. Même si cette Ly-Hell peut sans doute le manipuler... Par contre je m’inquiète pour Ysandre."
"Qu’est-ce qu’elle fiche là ? Elle n’aime pas vraiment la présence du vampire !"
"Elle est pourtant en train de s’offrir à lui..." "Ah.... Ah !" s’exclama Lelfe. "La sale gamine ! Jouer avec le cœur sans doute frustré d’une Paladine. C’est vraiment vil !"
"Oui. Cette Ly-Hell a des plaisirs répugnants. Dépêchons-nous d’aller tirer Ysandre des griffes de l’albinos."
"Je crains quant à moi pour ce cher Halonn... Si Ysandre retrouve soudain son état normal à cause de toute cette agitation, le vampire pourrait passer un sale quart d’heure sans même comprendre pourquoi ! Elle est parfois un peu extrémiste notre Paladine !"

Dévalant les escaliers sans se soucier des bruits de combat et des hurlements hystériques de l’équipage (apparemment, pour rajouter à la confusion, il y avait une voie d’eau), ils arrivèrent devant la porte de l’albinos. Ils défoncèrent le panneau de bois et furent accueillis par un étrange spectacle.

Ysandre était nue, à demi-allongée sur le torse pâle d’Halonn, dans une position scabreuse qui ne souffrait d’aucune erreur d’interprétation possible. La scène choquante paraissait bien négligeable face à l’état d’Halonn. Le vampire leur fit un pâle sourire et abaissa l’arbalète qu’il tenait dans sa main gauche. Quant à sa main droite, elle était ruisselante de sang. Halonn s’était cloué le bras contre le mur avec une dague. "Ce n’est pas ce que vous croyez..." commença le vampire. "Enfin, si, un peu... Je vais vous expliquer."
"Je sais qu’Ysandre s’est fait manipuler." commença le Druide en s’approchant de la jeune femme. Elle était inconsciente, proprement assommée.
"Ah ? Moi, il m’a fallu du temps pour m’en rendre compte... Non. Ne cherchons pas d’excuses. Je me suis fait avoir par mes propres désirs. Un piège classique pourtant."
"Comment tu as résisté ?" demanda Lelfe. "La situation était bizarre dès le départ. Mais j’ai vraiment compris quand elle a tenté de m’enlever mon pendentif. C’est un talisman protégeant mon esprit." répondit l’albinos au regard interrogateur de Lelfe.
"C’était le plan de Ly-Hell, celle qui manipulait Ysandre. Sans ça, tu serais tombé à sa merci."

"J’ai alors tenté de repousser Ysandre. Doucement au début. Mes sens étaient embrouillés, émoustillés même par la jeune fille. En plus, ma malédiction vampirique envahissait mon esprit. Alors pour me contenir et chasser l’influence de la scène érotique, je me suis cloué le bras avec ma dague. Et ainsi, je ne pourrais pas faire de mal à Ysandre, même si je perdais mon contrôle..."
"Tu es amateur de solutions extrêmes." commenta Lelfe.
"C’est tout ce que j’ai trouvé sur le moment. Mais malheureusement, la vue de mon propre sang n’a fait qu’augmenter ma soif. Et Ysandre était de plus en plus entreprenante..."
"Comment tu t’en es sorti ?" demanda Derym tout en rhabillant la Paladine.
"Thiki. Elle a crocheté la serrure, est rentrée et a assommé Ysandre ! Ensuite elle m’a donné une sorte de calmant. Très désagréable mais efficace. Ca aurait tué n’importe qui, mais j’suis déjà mort ! Avant de partir elle m’a demandé de veiller sur la Paladine, qui me soignerait à son réveil."
"Ou qui te passerait au fil de l’épée..." déclara Lelfe. "Parfois Thiki ne prend pas en compte les sentiments des autres."
"Où est Thiki ?" demanda Derym inquiet. "Je sais pas ce qui se passe, mais ça se bat dans les couloirs et on serait en train de couler !"
"Elle est partie s’occuper de Groumpf d’après ce qu’elle m’a dit..."
"Allons-y. Lelfe, réveille Ysandre, je soigne Halonn." ++++ Si remettre d’aplomb Halonn ne fut pas difficile, Ysandre posa plus de problèmes. Une fois la jeune fille réveillée, elle s’effondra littéralement, en larmes. Honte et confusion la maintenaient dans la prostration. Il fallut tout le charme de Lelfe et toute la compréhension attentive de Derym pour tirer la jeune fille anéantie de son état catatonique. Finalement, la volonté de la Paladine lui permis de se reprendre. Plus ses amis lui expliquaient les manipulations mentales sordides de Ly-Hell, plus la rage montait en elle, surclassant ses sentiments de culpabilité et de honte.
"En route !" déclara-t-elle finalement. "Ou sont mes armes ? Mon armure ? La Justice doit être rendue et doit punir les immondes lâches qui torturent ainsi les innocents."
"Bien dit !" s’exclama Lelfe, se forçant à prendre un ton joyeux "En route compagnons ! Le Mal doit être châtié !"
Derym était moins enthousiaste : pourvu que la Paladine ne tombe pas dans des excès de zèle trop brutaux ! Si en plus de tout cela elle renonçait à ses principes sous le coup de la colère et mécontentait son Dieu, elle ne s’en remettrait jamais.
"Bon, allons-y alors." dit le jeune Druide. "Je suis inquiet pour les autres..."
Le groupe d’aventuriers s’élança vers les étages inférieurs du navire, d’où montaient des clameurs de combat et des cris sauvages. Halonn se plaça à la hauteur d’Ysandre qui finissait de s’équiper en courant.

"Merci ne n’avoir rien fait..." commença la Paladine. "Tu es plus noble que je pensais."
"De rien. Ce fut un douloureux plaisir." fit l’albinos. Sensible, il espérait que l’humour aiderait la jeune femme à surmonter le traumatisme. Mais il n’était pas aussi doué que Lelfe pour ça. "Mais je ne suis pas digne de tes louanges. J’ignore ce qui se serait passé si Thiki n’était pas arrivé."
"Mais en tout cas, c’était généreux de ta part de me repousser. Et courageux de t’empaler le bras ainsi."
"Ce statut maudit de non-mort est parfois utile dans certaines situations... Et je dois avouer ne pas t’avoir repoussé. C’est ton état anormal que j’ai repoussé. Si tu avais été réellement toi-même..."
La Paladine rougit et le vampire se tut. Inutile d’en rajouter pour le moment. Il accéléra pour rejoindre Lelfe et Derym.

Ils arrivèrent devant une scène d’apocalypse : Groumpf était étendu près d’une barricade hâtivement dressée, puis défoncée. Des morceaux de corps d’Orcs Marins étaient répandus partout alentour. Le sang couvrait les murs. La bataille avait du être terrible. Lelfe se précipita vers Groumpf. Derym, lui, se dirigea vers Aëlda, occupée à diriger les secours pour les défenseurs Nains lourdement blessés. Rapidement, le Druide mit la capitaine au courant des événements et de la présence de Ly-Hell.
"Ça explique le comportement de Groumpf... Elle a du lui montrer une illusion pour le faire devenir berserker."
"Certainement. Et comment l’avez-vous finalement maîtrisé ?" demanda Derym. "C’est pas nous. On a pas été très glorieux sur ce coup là... C’est Thiki. Elle a demandé à Esytereskan de lui fabriquer une potion de métamorphose. Et avec l’aide de mes sortilèges, elle a pris l’apparence de Lelfe. Ca a immédiatement calmé Groumpf. J’aurais du y penser avant !"
"Thiki m’étonnera toujours... Au fait : c’est quoi tous ces corps ? D’où viennent ces créatures ?"

"Ce sont des Orcs Marins. Une espèce amphibie et belliqueuse. Ils ont percé la coque inférieure pour s’introduire ici. Classique de ces pirates... Mais c’est rare qu’ils soient aussi nombreux." "Il y en avait aussi sur le pont supérieur, je pense." intervint Lelfe. _ "Quelqu’un ou quelque chose se battait contre eux. Et gagnait apparemment..."
"C’est Ly-Hell. Apparemment elle n’avait pas prévu leur intervention. Et elle leur fait payer le fait d’avoir déranger ses sinistres distractions." affirma Derym.
Pendant leur discussion, le titanesque Groumpf avait repris ses esprits. Il avait été blessé au cours de la mêlée, mais il était tellement heureux de voir Lelfe sain et sauf qu’il ne s’en souciait guère.
"Et où est partie Thiki ? Je m’inquiète..." demanda Derym, toujours soucieux.
"Aucune idée." répondit la capitaine. "Elle est partie juste après."
"Remontons." proposa Ysandre, toujours bouillante de colère. "Neutralisons cette Ly-Hell avant tout ! On croisera peut-être Thiki. En espérant qu’elle n’est pas allée l’affronter seule."
"Elle ne serait pas si stupi..." commença Derym.
"EH !" cria Lelfe.
"ATTENTION !" hurla Aëlda.
Un filet mauve miroitant s’abattit de nulle part sur les héros. L’instant d’après, ils avaient disparu.

Ils se rematérialisèrent pèle-mêle sur le pont principal du bateau. Au milieu de sa brume maléfique, Ly-Hell les regardait avec un amusement mêlé de colère. Elle plongea son regard bleu dérangeant dans celui de Derym.
"Je t’avais bien dit de ne pas bouger. Je crois que je vais tuer l’un de tes amis, histoire de te punir un peu... T’as une préférence ?"
Derym attaqua aussitôt, concentrant toute sa force dans son poing. Ly-Hell sourit et le laissa s’écraser contre le Mur de Fer qu’elle venait d’invoquer. Groumpf était passé lui aussi à l’action, hache brandit. La demi-déesse déclencha une Explosion Sonique qui envoya le géant s’écraser au loin, rendant le reste du groupe à moitié sourd pour le même prix.
- "Pff... Z’êtes moins drôle maintenant. Je sais ! Je vais vous effacer la mémoire. Et on reprendra au début. Ok ?"
"Et tu crois qu’on va se laisser faire ?" cracha Ysandre en dégainant l’épée enchantée prêtée par Lelfe, comme d’habitude.
"Que pourriez-vous faire d’autres ? Vous battre ? La démonstration ne vous a pas suffit ?" ++++ Un craquement sinistre se fit alors entendre. Ly-Hell tourna la tête. Déchirant la brume, un des mats du navire, brisé par la force colossale de Groumpf, s’abattait lourdement sur la fillette. Il s’écrasa avec fracas, mettant à terre les héros et projetant une nuée d’échardes et de débris. Pendant un moment, les aventuriers retinrent leur souffle. Cette attaque inattendue et brutale avait-elle marché ? Ly-Hell se rematérialisa dans un claquement électrique.
"Bien tenté ! Mais un peu trop lent..."
Lelfe jaillit alors l’épée longue d’Ysandre pointée en avant. Sa charge désespérée fut arrêtée par une barrière d’énergie bleuâtre.
"Et que croyais-tu ?" ricana Ly-Hel.
Lelfe sourit méchamment en continuant à forcer inutilement sur la lame. "Ca exactement ! Ysandre ! Halonn ! Attaquez avec vos armes magiques ! Elle ne peut pas générer un champ de protection contre les armes magiques en même temps que celui-là ! "
"Bien vu !" s’écria la Paladine en s’élançant à pleine vitesse.
Ly-Hell était pour une fois en danger. Elle était tombée dans le piège de Lelfe. Si elle annulait sa première protection pour parer l’attaque de la Paladine et de l’albinos, elle subirait l’assaut de Lelfe. Et inversement. Belle stratégie.

Ysandre leva son arme pour décapiter la demi-elfe. Ly-Hell fit un geste. Une colonne de feu tomba alors sur la petite fille, manquant d’engloutir les autres combattants. Par réflexe, Lelfe, Halonn et Ysandre avaient reculé.
"Sale gosse. Elle ne pouvait pas se défendre, alors elle choisit l’attaque !" maugréa Lelfe.
Le feu magique cessa, révélant Ly-Hell, tout sourire. Elle luisait maintenant d’une nouvelle protection, une aura blanche qui enveloppait son corps de fillette.
"Une Aura de Protection contre les Armes ! Un sort défensif de haut niveau. Nous sommes perdus !" gémit Lelfe.
Groumpf, Ysandre et Halonn ne s’avouèrent pas vaincus pour autant. Ils attaquèrent ensemble avec sauvagerie. Ly-Hell rit de leurs pathétiques efforts. Les lames rebondirent contre son corps. D’un geste elle balaya les assaillants avec un sortilège. C’est alors qu’elle vit arriver Derym. Le Druide lui colla un magistral coup de poing dans la figure, l’envoyant s’écraser contre le mat démolit.
"Ah ! J’ai au moins pu lui mettre ça !" jura Derym. "Ça me démangeait depuis longtemps."

Ly-Hell se redressa, le regard noir et le nez brisé, en sang. Cela faisait des années que personne ne l’avait frappé. Plus de retenue maintenant. Plus de survivant.
"Préparez-vous pour le dernier combat..." fit Lelfe en voyant le regard meurtrier de la gamine divine. "On y va à fond !"
"D’accord." déclara Derym. "J’attaque au poing avec Groumpf tant qu’elle n’est pas protégée.Lelfe tu me renforces avec tes sortilèges druidiques si possible. Ysandre, à l’attaque avec l’arme magique. Utilise tes dons pour châtier le Mal, ça devrait la gêner au moins un peu. Halonn, tu es un clerc, non ? Tu sais comment lutter contre les pouvoirs des magiciens : utilise tes dons pour neutraliser sa magie. J’ai peu d’espoir mais sait-on jamais..."
"Ok !" A l’attaque !" hurlèrent-ils en s’élançant. Quelques instants plus tard, ils étaient tous étalés par terre et blessés. Ly-Hell lavait invoqué subitement une barrière de lames, blessant gravement tous ses opposants. Elle éclata d’un rire mauvais. Les mortels ! Cette fois, c’était la fin pour les aventuriers. Aucun d’eux n’était en état de combattre. Ni même de fuir le courroux de la demi-déesse. Ly-Hell s’apprêta à les achever quand elle vit une étrange silhouette cachée dans le brouillard. Une voix s’éleva, menaçante. "Force enfouie entre les mondes, répondez à mon appel. Tissez une prison hors des Lieux hors du Temps. Enfouissez mon ennemi par delà les réalités. J’invoque les chaînes éternelles. Hors du Temps, hors de l’espace, je te bannis de la réal..."
"NON !" s’écria Ly-Hell. Le sortilège de Stase Dimensionnelle ! Terrorisé, la fillette se téléporta en lieu sur. Abasourdis, les héros regardèrent leur sauveur sortir de la brume qui se dissipait déjà. Thiki. Sourire aux lèvres.

"J’sais pas ce que je lui ai raconté, mais ça l’a fait bien flippé, l’autre !" s’exclama la jeune fille. "Z’allez bien vous autres ? Désolé pour le retard, j’vous ai cherché partout sur le bateau !"
"Oh, ça ne peut pas aller mieux... J’ai cru que j’avais bouffé tous mes amis, Halonn a manqué de se faire violer par une Paladine avant de s’automutiler, Groumpf m’a cru mort et a voulu réduire en copeau le bateau et l’équipage. Quant à Derym, il était contraint, impuissant, de nous regarder nous débattre avec nos démons intérieurs... ça ne peut vraiment pas aller mieux ! Ah, j’oubliais : on a affronté une demi-déesse à moitié folle et qui se prenait pour un hachoir ambulant..." déclara Lelfe d’un ton faussement guilleret.
"S’il peut se plaindre et faire des discours inutiles, c’est qu’il est pas si blessé..." déclara la Paladine en utilisant un sort de soin sur Lelfe.
"En tout cas merci pour le coup de main..." gémit Derym, lui aussi occupé à se soigner. "Comment tu l’as faite fuir ? C’était quoi cette incantation ?"
"J’sais pas. C’était du bluff !"
"On peut dire qu’on a vraiment de la chance. Merci Thiki." déclara Halonn.
"Cette gamine est incroyable..." murmura Lelfe.
"Merci !"
"Mais au lieu de rester planté là, tu pourrais aller à l’infirmerie les prévenir qu’on pisse le sang sur le pont ?" gémit Lelfe.
"Ah ! Désolée ! J’y cours !"

Ly-Hell se matérialisa dans sa chambre de la Forteresse Rouge. Tremblante. Le groupe de Derym était donc bel et bien sous la protection d’un de ses pères ! GaHell n’avait même pas hésité à se déplacer pour les aider ! On le disait affaibli et privé de ce soutien. En disgrâce même, à cause de leur plan. Et elle l’avait senti diminué la dernière fois. Pourtant, il était bel et bien venu : qui d’autre connaissait un sortilège aussi terrible, qui pouvait enfermer même un être comme elle dans une dimension parallèle hors du temps ? Décidément, jouer avec Derym était devenu bien dangereux ! Dieux et Archimages semblaient tourner autour du Druide. Mieux valait garder profil bas pour le moment. Par contre... Devait-elle prévenir les autres de l’engagement de GaHell dans l’affaire Derym ? Elle décida que non. Après tout, cela ne les concernait en rien. Et normalement, elle n’avait pas le droit de sortir de la Forteresse.

Puis quelque-chose lui titilla l’esprit... Une anomalie. GaHell était un Maître dans le maniement du Temps et de l’Espace. Pourtant elle n’avait senti aucune fluctuation consécutive à une téléportation... Et son père était un être extrêmement arrogant, égocentrique. Un peu comme elle... Pourquoi alors avait-il agit à l’abri du brouillard ? Pourquoi n’avait -il pas lancé quelques paroles moqueuses ou humiliantes ?
"Et la voix... Bon sang, la voix ! Ce n’était pas sa voix ! Quelle cruche j’ai été !" Immédiatement elle lança un sort de Vision Lointaine. Elle jura, suivant la conversation des aventuriers. Puis elle éclata de rire. Elle avait eu si peur ! Elle s’était complètement fait avoir par cette petite maligne d’aventurière. Riant à gorge déployée, elle annula son sort. Bonne joueuse et sa colère tombée, elle leur laissait cette manche. Plus tard, au cœur de la nuit, Ly-Hell se réveilla en sursaut. Comment l’humaine avait-elle eut connaissance de cette incantation ultime ?

Au large de l’Espadon, une silhouette se débattait dans les flots. Cruelle ironie pour le jeune chef des Orcs Marins ! Blessé par l’attaque soudaine d’une incarnation vivante de son Dieu, il avait été jeté à la mer. Et il allait s’y noyer : incapable de bouger, la cage thoracique défoncée, il se sentait perdu. Il n’en voulait pas à son Dieu. C’était normal : quand on était obnubilé par une proie, on en oubliait le reste. C’était pourtant dommage de mourir ainsi, sans avoir l’occasion de venger sa tribu et sans avoir remplis son contrat. Il tenta de nager avec ses membres meurtris. Sans résultat. Il s’apprêtait à abandonner quand le vent se leva. Un drow en robe noire apparut au-dessus de lui.
"Tu veux vivre et continuer à servir ton Dieu ?" demanda froidement le sorcier drow.
"Quelle question ! Bien sûr !"
"Alors prends ma main... Nous rattraperons ton gibier sur le continent." Le chef de la tribu décimée pris la main tendue du sombre magicien. La chance lui souriait. Même s’il devait abandonner à jamais ses mers natales, la vengeance et la gloire au service de son Dieu sauvage valaient tous les sacrifices.

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