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Chapitre 18 : Secrets et importantes rencontres

Chapitre 18 : Secrets et importantes rencontres

(Errare Humanum Est...? - Heroïc-Fantasy - 19/03/2003)

"Ça en jette !" s’exclama Thiki.
"De la pure frime pour impressionner les orientaux comme nous..." commenta Lelfe.
Sur le pont de l’Espadon, le groupe d’aventuriers contemplait d’immenses statues sculptées représentant de fiers guerriers. Elles encadraient le port de leur hauteur monolithique, écrasant même le gigantesque navire de leur ombre titanesque.
"Ces gens souffrent sans doute d’un complexe d’infériorité." continua le Barde. "On raconte, mais ce sont des on-dit, que leurs femmes sont superbes et élégantes, expertes dans les arts de l’amour mais que leurs hommes ont une minuscule..."
"On se passera de la suite, merci !" grogna sèchement Ysandre, devinant la suite. Thiki éclata de rire, bien entendu. Derym sourit.
Malgré leur récente épreuve, le moral était fort bon et la perspective du débarquement prochain très excitant. Un nouveau continent entier à explorer, source d’aventures exotiques et de mystères. Et la poursuite de leur quête à la recherche du mystérieux Temple du Vent. Les héros contemplèrent avec délectation le port et la cité exotique de Nashima, destination finale et premier port de commerce de L’Empire Hira Ku.

"En tout cas, c’est joli. Et la Nature a l’air bien préservée." déclara _ Derym en montrant une zone boisée et les collines aux alentours de la cité.
"C’est parce que tu montres le parc de la résidence d’été de l’Empereur. Prestige oblige, il entretient fort bien ses plantations décoratives. L’art floral de Hira Ku est très apprécié dans le monde et chaque ville rivalise de décorations fleuries. Là encore, c’est essentiellement pour l’esbroufe et pour paraître plus classieux que le voisin. Ils dépensent des sommes folles pour tout ce qui est paraître..."
"Et ça, qu’est-ce que c’est ? Je n’avais jamais vu de colline comme ça ! Et y’a de l’eau ? Des lacs à étages ?" demanda soudain le Druide.
"C’est leur principale culture de céréales. Ils font pousser une plante semi-aquatique appelée riz.Très nourrissant, mais qui nécessite une germination dans l’eau. Ils ont donc créé ce système de terrasses-barrages pour multiplier leur surface agraire et utiliser les collines."
"Très ingénieux." commenta Thiki. "EH ! On arrive !"

L’Espadon s’engagea dans le port de la cité, sa masse impressionnante faisant lever la tête de nombreux pécheurs en jonque. Après d’habiles manœuvres (enfin, habiles pour un navire de cette taille), ils finirent par accoster. Infatigables, les Nains de l’équipage commencèrent aussitôt le débarquement des marchandises vers un entrepôt loué au préalable par le capitaine. Les officiers et le groupe d’aventuriers débarquèrent et s’avancèrent vers d’empressés employés des douanes locales. Grâce au capitaine Nain et à ses chartes commerciales, les héros n’eurent aucun problème pour se faire accepter dans le territoire de l’Empire, pourtant fort pointilleux. Ils durent sceller leurs armes et déclarer leurs pouvoirs magiques ou cléricaux respectifs. Lelfe mit la sérénité tranquille des contrôleurs à rude épreuve.
"Je suis donc un magicien, certes encore apprenti. J’ai aussi quelques dons druidiques mineurs. Et je sers Lathandre, Dieu de l’Aube et du Renouveau, en tant que novice, là encore. Je suis aussi également un suivant de l’Ordre de la Compassion, patronné par le Dieu Nekkräm..."

Derym s’extasiait devant les premiers Hira Kuns qu’il voyait. C’était des humains de petite taille, vifs et à la peau dans des tons jaunâtres. Leurs cheveux étaient noir foncé ou argent. Il vit passer également dans la rue des dames somptueusement vêtues, à la peau pâle et aux cheveux bleutés. Une fois les formalités finies, ils seraient autorisés à circuler librement dans la cité. Mais pour le reste de l’Empire, il fallait voir avec les représentants de l’Empereur eux-même. Et ce n’était pas gagné d’avance : ce genre de personne ne rencontrait pas comme ça des étrangers. L’employé leur conseilla de voir avec l’Ambassade, le lieu de rassemblement des représentants des Royaumes étrangers. Derym haussa les épaules : chaque chose en son temps. Lelfe lui avait dit en souriant de ne pas s’inquiéter de ce genre de détail. Il avait sûrement déjà une idée en tête. Mais il y avait un problème plus urgent.

"Honorables étrangers, nous nous voyons contraints de vous demander humblement de nous laisser fouiller vos bagages."
"Tous ?" demanda Lelfe en désignant la pile d’affaires énormes qui lui appartenait.
"Bien entendu, une mesure de sécurité, vous comprenez... _ Commençons si vous le voulez bien par cette lourde malle noire et allongée là bas..."
Malaise général. Lelfe avait tenté, tant bien que mal, de la dissimuler au milieu de ses bagages, espérant que les employés lassés n’iraient pas jusqu’à la vérifier. Et à l’intérieur, une surprise sinistre les attendait : Halonn ! Le vampire savait qu’il ne serait jamais le bienvenu dans quelque pays que ce soit. Il voulait donc entrer en fraude au milieu des affaires des autres. Lelfe se maudit : et dire qu’il avait déconseillé à Halonn d’attendre la nuit, histoire d’éviter des gardes plus suspicieux. ++++ "Laissez, ils sont avec moi !" fit une voix joyeuse.
Le groupe de héros se retourna. Le visage de Lelfe se fendit d’un énorme sourire. Vers eux s’avançait un elfe gigantesque, magnifique et impérial avec ses cheveux d’or cascadant sur son kimono de luxe blanc. Il s’avançait, un immense sourire accueillant au visage. Saluant d’un hochement de tête les héros, il se dirigea vers Lelfe et le pris dans ses bras puissants.
"Lelfe ! Cela faisait si longtemps. P’tite canaille ! Que viens-tu faire en Hira Ku ?"
"Doucement grand frère, tu vas me briser les côtes..."
"GRAND FRERE !?!" s’écria en cœur le reste de l’équipe.
"Et si tu faisais les présentations ?" demanda Derym, ne détachant pas son regard de l’immense elfe doré.
"Pas ici. Ce n’est pas assez confortable pour recevoir mon petit frère et ses amis. Allons à mon ambassade !" déclara le nouvel arrivant.
Et sans plus attendre, il les conduisit au dehors, chassant d’un regard impérieux les problèmes administratifs.
"Il a bien dit mon ambassade ?" demanda Ysandre. "Mais qui est donc ce type ? C’est vraiment le frère de Lelfe ? Mais il est gigantesque ! Et il a l’air si... si... mature."
Derym haussa les épaules et emboîta le pas à Lelfe et à son grand frère.
"On verra bien..."

En tout cas, suivre le nouvel arrivant avait d’incomparables avantages. Les douaniers s’aplatirent littéralement en courbettes et des serviteurs en livrée, innombrables, se chargèrent de leurs encombrants bagages. Y compris Halonn dans sa sinistre boite mortuaire. Les deux elfes parlaient à toute vitesse et avec force gestes (surtout Lelfe), malheureusement dans une langue inconnue des autres aventuriers. Une fois arrivés dans une splendide propriété isolée par un parc, non loin du port, il les fit s’installer. On leur servit immédiatement une délicieuse collation agrémentée d’un thé vert très agréable.
"Bon, maintenant les présentations. Je suis en effet le grand frère de Lelfe. Je suis Onyshahell, Deuxième fils de la Maison Ytherill’Shanahell El-dunn Lutharynn, Troisième Famille de Nesharr..."
Silence total.
"Vous... Vous êtes de sang royal ? " S’étrangla Ysandre.
"Pas directement. Je ne suis que de la Troisième Famille Noble de Nesharr..."
"C’est quoi Nesharr ?" demanda innocemment Derym. Tous les autres lui lancèrent un regard consterné. Le Druide rougit. Il avait encore une fois étalé son ignorance.
"Nesharr ! Ton Maître ne t’a donc rien appris ? C’est l’un des plus grands, des plus anciens et des plus nobles royaumes elfiques du continent." s’écria Ysandre, choquée.
"Deux fois détruit ! Terre de légendes et de héros, patrie de tous les elfes, centre du culte de Lathandre, Gardien des peuples libre." continua Thiki. "J’ai lu pleins d’histoires dessus. J’adorerais y aller ! C’est une terre d’énigmes et de merveilles."

"Pardonnez mon ignorance, Noble Onyshahell..." s’excusa le jeune Druide. "Dois-je vous appeler par un titre quelconque ?"
"Non, pas de formalités entre nous ! Vous êtes les amis de mon frère, après tout. Si vous tenez vraiment à y mettre les formes, appelez-moi simplement Ambassadeur. C’est comme ça qu’on me nomme ici."
"Eh ! Mais si vous êtes le frère de Lelfe, ça signifie..." réagit soudain Thiki.
"Que l’autre excité est d’ascendance noble." continua péniblement Ysandre. "Et d’un des plus haut et plus glorieux niveau qui existe."
Lelfe eut un sourire gêné.
"Ce n’est pas une chose dont je me vante habituellement. Je tiens à être reconnu pour moi-même et pas juste pour mon nom ou ma naissance."
"Ahaha ! Toujours aussi enflammé à ce que je vois ! Il faudra que vous me racontiez vos aventures. Mon petit frère à la sale habitude de se fourrer dans les pires situations."
Tous hochèrent la tête affirmativement ce qui fit rire Onyshahell et grogner Lelfe.
"Je propose que vous vous reposiez jusqu’au dîner. Le voyage a du vous fatiguer grandement. Et je tiens à rencontrer personnellement votre autre ami..." déclara l’elfe doré en se levant et en faisant un signe vers la malle d’Halonn. "Veillez m’excuser pour le moment : le devoir m’appelle ailleurs. Ma demeure et à votre disposition, bien sûr."
Il salua encore une fois les héros et embrassa son frère.

"Il savait pour Halonn ?" s’étonna Derym.
"Et il n’a rien dit, ni au douanier ni aux serviteurs... Il doit sacrément nous faire confiance pour accepter ainsi un vampire sous son toit !" continua Thiki.
"On est avec son frère après tout." ajouta Ysandre. "Il a l’air très intelligent : il a du comprendre qu’Halonn était avec nous."
"Non. Il a vérifié." déclara Lelfe. "Ne vous fiez pas à son apparence joviale et généreuse. Onyshahell est l’un des plus puissants sorciers qui existe. Détecter Halonn lui a sans doute été très facile. De plus c’est un des meilleurs guerriers au monde ! Il a été le Maître de Groumpf. Il se sait parfaitement capable de maîtriser Halonn en cas d’urgence."
"Wouaaah... Et ils sont tous comme ça dans ta famille ?" demanda Derym.
"Pas vraiment !" rigola Lelfe. "On est une famille noble plutôt... Atypique. Ma mère par exemple est vraiment un personnage. Même moi et Ony’ on devait filer doux devant elle. J’ai aussi deux sœurs et un... Disons que j’avais un grand frère plus âgé qu’Onyshahell." ++++ Lelfe n’était pas visiblement très à l’aise pour parler de sa famille. Un voile de tristesse mêlé de rage s’était abattu sur son visage à la mention de son autre grand frère.
"Donc ton frère est ici le représentant de ton royaume ?" continua Derym, histoire d’arracher Lelfe à ses pensées chagrines. "Vous avez la fibre voyageuse dans ta famille apparemment."
"Mmm... Oui. On doit tenir ça de notre père. Il est marchand. Mais pour en revenir à Ony’, je crois qu’il est aussi ambassadeur pour l’Alliance d’Elrond en prime."
"QUOI ?" s’exclamèrent Ysandre et Thiki.
"Je vais encore paraître idiot, mais c’est quoi cette Alliance ?" questionna doucement Derym.
"Il s’agit ni plus ni moins que du plus grand rassemblement de royaumes humains jamais créé... Plus ou moins fédéré il y a environ six siècles par le Grand Elrond le Sage et ses alliés, notamment du Nesharr, pour faire face à une gigantesque invasion lors de la Grande Guerre des Deux Mages. Depuis, ces royaumes sont liés par des pactes et des traités commerciaux, mais sont gouvernés de façon libre et indépendante. Et les descendant d’Elrond peuvent les rallier si une autre Grande Guerre se profile à l’horizon."
"Magnifique résumé Thiki !" applaudit Lelfe. "Je n’aurais pas fait mieux. J’ignorais que tu t’intéressais à l’Histoire."

"Moi aussi..." souffla Thiki. Encore une fois, elle ne savait pas d’où elle tirait ses informations. Pourtant elle se sentait capable de leur pondre deux volumes entiers sur la Grande Guerre des Deux Mages, avec analyse politique, tactique et financière des deux côtés des belligérants. Comment pouvait-elle avoir le cerveau remplit de trucs aussi inutiles ?
"En tout cas, ça fait de Onyshahell quelqu’un de remarquablement puissant au plan politique. Ambassadeur ! Tu parles ! Il est la voix des plus puissantes nations de notre monde. "
"C’est justement là son rôle, non ? Il est vraiment l’Ambassadeur. Brrr... Je détesterais son boulot !" déclara Lelfe. "Tant de responsabilités ! Et tant de susceptibilités différentes à gérer. Non, j’aimerais vraiment pas ! C’est pour éviter qu’on me refile ce genre de truc que je suis parti à l’aventure."

Profitant de l’hospitalité du grand frère de Lelfe, tout le groupe se laissa aller un moment à la détente. Il faut dire aussi que le cadre s’y prêtait à merveille. Le temps était doux, les douces et silencieuses servantes de l’ambassade d’une rare diligence, prévoyant presque à l’avance questions et souhaits de leurs invités. Assis (ou vautré pour Lelfe) sous un arbre aux odorantes fleurs roses, les héros se faisaient une joie de faire un sort à tout un lot de spécialités locales. Onyshahell leur avait fermement recommandé de ne pas sortir de la propriété tant que les difficultés administratives n’auraient pas été résolues. Apparemment les règles ici étaient fort strictes concernant la libre circulation d’étrangers en armes. Ce genre d’interdiction frustrait considérablement des explorateurs nés comme Thiki et Lelfe. Mais ils n’osaient désobéir à l’ambassadeur (pas encore). Pour passer le temps, ils avaient exploré l’endroit. ++++ Il s’avéra en fait que la propriété magnifique servait de point de ralliement à tous les ambassadeurs étrangers à l’Empire. L’étendue du domaine était colossale et la beauté harmonieuse méticuleusement entretenue était parfaite. Tout inspirait confiance et envie de profiter agréablement de la vie au soleil.
"Je parie que l’Empereur le fait exprès." commenta Lelfe. "Il entretient cet endroit pour amoindrir la méfiance des étrangers et pour les inciter à paresser dans les jardins."
"Sans compter que ça en jette !" ajouta Thiki. "Genre : regardez, c’est nous les plus riches, les plus propres sur nous ! Une sorte d’insulte déguisée."
"Ahaha ! Tout à fait d’accord !" rugit une grosse voix.
Lelfe et Thiki se retournèrent. Un grand orc en toge grisâtre, plutôt mal fagoté malgré l’aspect coûteux du tissu. Avec ses épaules massives et ses muscles saillants, il avait tout d’un guerrier... D’où le comique décalage de sa tenue, qui tentait vainement de lui donner un air respectable. L’orc se fendit d’un immense sourire qui se voulait de bienvenue (malheureusement, plus inquiétant qu’autre chose, vu sa dentition proéminente) et tendit une main massive vers les deux aventuriers.

"Ambassadeur Urkall du Kor’shir, pour vous servir." dit l’orc. "Très bonne analyse en tout cas. Moi, cet endroit m’irrite plus qu’autre chose. Tant d’incitation à la mollesse et à la paresse. Regardez tous ces serviteurs diligents, ces jardiniers empressés... La moitié au moins doit être là pour nous espionner. L’autre satisfait à nos moindres caprices, publicité vivante pour l’Empire."
"Euh... Enchanté ambassadeur Urkall. Je suis Lelfe, le frère de l’Ambassadeur..."
"Onyshahell, je sais. Qui d’autre ? J’vous vois mal être apparenté à l’ambassadeur gnome Cooshindalishem !" rugit l’ambassadeur orc dans un éclat de rire.
"Y’a des royaumes orcs qui ont des ambassadeurs ?" demanda innocemment Thiki. "Je ne pensais pas qu’ils étaient très portés sur la diplomatie."
Le puissant orc ne sembla pas prendre ombrage de la remarque légèrement insultante de l’adolescente. Il eut un sourire triste.

"En effet, mes frères ne sont pas connus pour leur subtilité diplomatique. Mais il y a des exceptions, comme partout. Le Kor’shir est ce qu’on pourrait appeler une fédération. Un amalgame de tribus et de clans qui ont miraculeusement réussi à s’entendre pour se partager des terres... Et pour maintenir tout ça en place face aux royaumes rivaux des humains, des nains et des elfes, ils ont décidé qu’il fallait un chef fort. Et comment trouver quelqu’un accepté par tous ? Facile, on a réglé ça à la manière orc : chaque clan a élu un champion et le dernier qui reste debout ramasse tout ! Mais là où mon royaume a eu de la chance, c’est que le Roi élu était à la fois bon et fort. Il réussit à faire avancer ensemble mon peuple si disparate... Et nous voilà devenus une puissance mondiale avec qui il faut compter. D’où mon poste ici."
"Histoire fascinante." commenta Lelfe. "J’avais entendu parler de ce royaume où tous les orcs sont égaux. Le roi mis à part, bien sur. C’est ce qu’on appelle une démocratie, non ?"
"Pas exactement, seigneur elfe. C’est plutôt une monarchie avec un conseil élu par le peuple (enfin... Le plus souvent, les candidats imposent le vote à leur clan par la massue...) qui soumet des projets au Roi. Ensuite, celui-ci les valide ou non. Votre frère appelle ça une monarchie constitutionnelle façon orc. On est encore loin de la démocratie. Ce n’est pas une habitude facile pour mon peuple. La culture tribale, les traditions et la loi du plus fort, voyez-vous..."

La discussion passionnante se poursuivit, Lelfe et le sage orc échangeant des propos et des idées sur différents systèmes politiques chez différentes races peuplant Aërth. Thiki ne s’intéressait qu’à moitié à la discussion. C’était un peu trop abscons et inintéressant à son goût ! Par contre ce qui la fascinait c’était les connaissances et l’habilitée politique de Lelfe. Encore un morceau de sa personnalité qu’elle n’aurait jamais soupçonné. Puis elle se rappela qui était Lelfe. Un prince de sang d’une des familles les plus nobles d’un des plus prestigieux royaumes elfes. C’était évident qu’il avait été formé à la politique et à la rhétorique ! Elle espérait qu’il n’en deviendrait pas ennuyeux. L’adolescente, le Barde et l’ambassadeur finirent par revenir sous l’arbre où méditait tranquillement Derym. A côté de lui, Ysandre et Groumpf enchaînaient quelques brutales passes d’armes. Eux aussi étaient plus taillés pour l’action. ++++ "Derym ? Tu dors ?"
"Non, je méditais. J’essaie toujours de mieux comprendre et maîtriser mes pouvoirs."
"Je voudrais te présenter l’ambassadeur Urkall. Il est l’envoyé d’un royaume orc et c’est un collègue de mon frère. Et surtout c’est aussi un Druide !"
"Enchanté, jeune Derym. Je suis en effet la voie du Loup."
Derym avait entendu parler de ce genre de pratique totémique. Certains Druides vénéraient les éléments, d’autres se sentaient plus en harmonie avec la vie végétale et des gens comme l’orc préféraient s’identifier à des animaux. Lui avait reçu un enseignement généraliste et adorait la Nature dans son intégralité et jusque dans ses moindres détails et contradictions. Récemment, de part son expérience dans le Temple de l’Eau, il avait du se pencher sur les manifestations Élémentalistes de sa foi... Pour une fois ça faisait plaisir de discuter avec un collègue d’une autre voie ! C’était sûrement le but recherché par Lelfe... Toujours prévoyant avec les autres ! Il savait se montrer parfois si prévenant. La discussion entre les deux druides se poursuivit jusqu’à la tombé de la nuit, Lelfe se mêlant de temps en temps au débat. Il avait en effet suivi lui aussi un apprentissage druidique. Il décrivit son maître comme un quasi-fanatique défenseur de la nature. Et c’était un demi-doppelganger, un changeforme. Il faisait partie d’un ordre qui se qualifiait de justicier. Lelfe avait vraiment le chic pour s’entourer de gens bizarres. Lelfe n’était pas d’accord sur tout ses enseignements. Mais après tout chacun était libre de pratiquer sa religion comme il l’entendait...

Thiki s’ennuyait et rongeait son frein en attendant l’autorisation de sortir. Son impatience grandit jusqu’au dîner. Onyshahell finit par renter au coucher du soleil. Magnifique synchronisation avec Halonn. Enfin ils purent se saluer. Le vampire albinos fut très impressionné par le frère de Lelfe. Il ne s’attendait pas à un être aussi calme, pondéré et sage. Et maître de lui-même à un point presque effrayant. Le vampire était un prédateur. Pourtant, il tremblait devant l’élégance raffinée de l’ambassadeur. Elle masquait à peine l’effroyable souplesse féline d’un guerrier émérite. Halonn frissonna. Mieux valait avoir ce type avec eux que contre eux... Le dîner fut exquis et raffiné et les héros purent faire connaissance avec moultes personnalités venues de leur continent. Il était dans les hautes sphères du pouvoir. Mais Onyshahell savait mettre à l’aise tout le monde et faire taire les dissensions. Il était apparemment un diplomate très efficace. Bientôt tout le monde rit et discuta agréablement avec ses voisins.

"Avez-vous pu nous obtenir des sauf-conduits pour nous rendre jusqu’au Temple du Vent ?" demanda Derym.
"Pas encore, mais c’est en bonne voie... Vous avez en tout cas piqué la curiosité de l’Empereur je ne sais comment. Il veut vous voir demain." Ysandre, Derym et Lelfe s’étranglèrent dans leur vin. L’Empereur du Hira Ku, l’une des plus grandes puissances du monde voulait les rencontrer !
"Il t’a dit pourquoi ?" s’enquit Lelfe après s’être repris.
"Non, pas vraiment. J’ai une petite idée, cependant... Mais c’est un secret !" répondit l’Ambassadeur dans un sourire malicieux. ++++ La soirée se termina assez tard et les héros s’empressèrent d’aller se coucher pour être en forme pour leur entrevue avec l’Empereur. Enfin, pas tous. Thiki se glissa bien vite hors de la suite qu’elle partageait avec Ysandre. Elle n’en pouvait plus : elle devait sortir et explorer cet endroit ! Après une longue traversée en bateau enfermée toujours avec les mêmes personnes et après cette journée de farniente forcé, elle se sentait remontée à bloc. Elle voulait une ville, des gens, de l’animation ! Trompant la vigilance de quelques gardes et de serviteurs qui s’attardaient, elle sortit dans le jardin et grimpa à un arbre. D’un saut elle bondit sur le muret séparant la propriété du reste du quartier.
"On se promène ?" fit une voix teintée d’amusement. Thiki se retourna. Elle avait bien sentit une présence, mais il était bon et avait su se dissimuler dans l’ombre.

"Tiens, Halonn ! Quelle bonne surprise..." déclara ironiquement la jeune fille. "Je... prenais un peu l’air."
"Oui, sûrement... Sur le mur d’enceinte et dissimulé à l’ombre des arbres. Sais-tu que là où tu te tiens est exactement l’endroit le plus difficilement observable de la propriété ? Bien sur que tu le sais !"
Grillée. Pas étonnant de la part du vampire. C’était un spécialiste de l’infiltration.
"Ah, bon, hum... Tu vas m’en empêcher, n’est-ce pas ?"
"Et pourquoi ? Moi aussi j’ai eu le sang chaud de la jeunesse !" répondit le vampire à la grande surprise de l’adolescente. "Je ne suis pas comme Ysandre, je ne crois pas que tu te mettras sciemment en danger. Je t’ai vu à l’œuvre et je te fais confiance : tu n’es plus une gamine."
Cette marque de confiance inattendue de la part du sinistre vampire toucha profondément la jeune fille. Elle se jeta dans les bras de l’albinos, qui aurait rougi s’il avait pu. Gêné, il repoussa la voleuse.

"Mais ne fait pas de bêtises. Je ne dirais rien de ton escapade, mais à toi de te montrer digne de ma confiance."
"Promit chef !" déclara la gamine en mimant un pseudo garde-à-vous. Halonn sourit. Il souriait beaucoup ces derniers temps.
"Soit un peut sérieuse, pour une fois... Tu as sans doute remarqué qu’on nous a attribué des gardes-chiourmes depuis qu’on a débarqué ?"
"Bien sur. En ce moment y’a deux types planqués dans les broussailles qui nous matent. Mais ils sont sûrement là pour nous surveiller au nom de l’Empereur. Et ils ne m’ont pas empêché de sortir de la maison."
"Mais tu n’as pas vu ces deux là..." déclara le vampire en désignant deux ombres silencieuses habilement dissimulées sous un porche. "Les autres ne sont qu’une diversion."
"Chapeau Halonn ! J’avais pas vu ceux là. Quelle naïve..."
"Je fais seulement mon boulot... Donc, fait gaffe : pas d’embrouilles. On ne connaît pas leur maître ou leurs instructions, même s’ils n’ont pas l’air agressif. Sors si tu veux, mais soit prudente et reste là où y’a du monde."
"D’accord, d’accord maman !" ricana la jeune fille. Elle était convaincue qu’elle parviendrait à semer ces types, quoi qu’en dise Halonn. ++++ Halonn eut un haussement d’épaule amusé. Il salua la jeune fille qui s’éclipsa sans bruit dans la rue. Comme prévu, deux des surveillants dissimulés dans l’ombre lui emboîtèrent le pas. L’un avec une maladresse que l’albinos jugea forcé, l’autre avec art et discrétion. Elle était douée et savait se servir habillement des ombres. Visiblement, elle voulait tester ses gardiens. Et elle pouvait peut-être réussir, la maligne... Disons cinquante-cinquante. Halonn sourit, une fois de plus. Lui aussi aurait bien aimé sortir un peu. Mais pas question : il devait veiller sur Derym et les autres. Et il ne voulait pas courir le risque de se trouver emporter par la soif de sang au milieu d’un peuple inconnu. Autant éviter les problèmes. Il se dirigea en silence vers l’ambassade pour surveiller les environs. Il n’aimait pas cette tradition d’espionnage nocturne qui semblait en vigueur dans ce pays.

Négligeant dans un premier temps ses gardes-chiourme, Thiki avait exploré la ville. Malgré l’heure tardive, c’était fort animé. Sous leurs airs concentrés et pince-sans-rire, les Hirakans s’avéraient être de joyeux fêtards adorant les plaisirs de la chair. En privé. L’adolescente ne comptait plus le nombre d’accueillants restaurants, d’auberges bruyantes et autres établissements rassemblant les travailleurs venus se détendre après une dure journée de labeur. Elle fut partout bien accueillie, malgré ses traits visiblement étrangers. Les gens étaient chaleureux et serviables, s’amusant avec elle (et non à ses dépends) de ses efforts pour communiquer par gestes et avec quelques mots glanés auprès de Lelfe et de son frère. Bref, elle passa une merveilleuse soirée. Elle en profita aussi pour se renflouer en monnaie locale... Comme ça lui faisait de la peine de se servir dans la bourse de si accommodantes personnes, elle choisit de s’en prendre qu’aux plus opulents et aux plus désagréables.

Le vol semblait toléré, car nul ne l’arrêta : ni ses mystérieux gardiens, ni ceux qui avaient deviné son manège (il y en a même qui lui firent un discret clin d’oeil). Par contre la quantité devait être gérée selon une coutume locale : au bout d’un certain temps, de discrets surveillants se matérialisèrent sur un signe du gérant, tout sourire mais ne la quittant plus des yeux. Elle ne préféra pas insister et sortit. De toute façon elle était un peu grise... Ces aimables Hirakans avaient une charmante mais dangereuse coutume : celle de systématiquement resservir celui dont le verre était vide. Et de crier "Ikki !" (Ce qui signifiait apparemment "cul-sec !") en désignant celui qui s’était si honteusement laissé aller... En plus, cet alcool, ce saké, était plutôt traître... Elle comprenait pourquoi Ysandre ne lui avait laissé qu’y tremper les lèvres au dîner de l’ambassadeur ! ++++ La jeune fille grogna en voyant qu’elle était encore suivit par les deux types. Ils n’allaient donc jamais la laisser en paix ? Rageuse, elle entraîna ses poursuivants dans une folle cavalcade dans la ville portuaire, passant au milieu de rues marchandes et de tavernes surpeuplées ou en s’infiltrant furtivement dans des domaines peu éclairés ou au travers de parcs sombres. Finalement, un seul des indiscrets resta en course. Soudain, elle eut une idée. Elle s’arrêta prêt d’un établissement d’où entraient et sortaient de nombreuses personnes. Une odeur de savon et de parfum... Et ceux qui sortaient avaient les cheveux humides. Si elle ne se trompait pas, ce grand symbole devenait signifier "bains" ou "thermes". Et là, ce semblait être des chiffres, des prix... Elle entra.

Elle fut accueillie par une vieille femme, et après forces gesticulations, Thiki et elle parvinrent à se comprendre. Thiki paya le droit d’entrée et fut dirigée vers un vestiaire dissimulé derrière une tenture. L’adolescente ne s’était pas trompée : c’était bien un bain public. Et heureusement non-mixte. La jeune fille avait fait un pari risqué : si les services d’espionnage et de surveillance étaient comme chez elle, ils embauchaient préférentiellement des hommes, plus forts, plus endurants pour les missions de ce style. Et cette partie de l’établissement devait être interdite aux hommes. Touché, monsieur l’espion ! Bon, maintenant qu’elle était là, autant profiter des agréments du lieu... En plus un bon bain chasserait peut-être sa sensation de nausée et son mal de crane naissant. Copiant les clientes du vestiaire elle se dévêtit entièrement. Visiblement les Hirakans (Hirakanes ? Penser à demander à Lelfe...) n’étaient pas très pudiques entre gens du même sexe.

En tout cas, elle fit sensation : sa chevelure rousse (flamboyante, espérait-elle, malgré des mois de traversée), ses taches de rousseurs et ses ailes noires stylisées tatouées dans le dos attirèrent les regards, même si la politesse naturelle des femmes leurs faisaient vite détourner les yeux. Comme les autres, Thiki plaça ses affaires dans un casier et y prit une bassine, une brosse, un savon et une serviette douce à la place. Apparemment, nul ne se souciait des vols ici. Une marque de confiance ? Un tabou ? Ici, on savonnait et se rinçait avant d’entrer dans un grand bassin... Tiens à demi-découvert. Et délicieusement chaud !
"Y’a pas à dire, ces gens savent vivre !" marmonna Thiki en se coulant doucement dans l’eau brûlante. "Au moins, pour les nantis..." ajouta l’adolescente en se souvenant du prix d’entrée, plus élevé que sa collation au bar. Tout en profitant du spectacle des étoiles et des lunes (les deux quasi-pleine, un phénomène plutôt rare), elle échafauda un nouveau plan pour semer ses mystérieux accompagnateurs qui l’attendaient sûrement à la sortie.

Elle attendit que le bain se vide peu à peu avec l’avancée de la nuit. Quand elle fut quasi-seule, elle regagna le vestiaire et récupéra ses affaires. Mais au lieu de se diriger vers la sortie, elle fit silencieusement demi-tour et se glissa furtivement à nouveau vers le grand bassin d’eau chaude en plein air. Elle avait l’impression de commettre un sacrilège et de souiller l’endroit... Un cadre de tranquillité aussi beau ne se prêtait pas à ce genre de jeux d’espionnage méprisables. Thiki secoua la tête pour chasser ces pensées inutiles. Promptement, elle se hissa en haut d’une poutre soutenant la partie couverte de l’établissement. De là, elle s’élança avec habilité pour atterrir sur le mur en bois séparant l’endroit des jardins voisins. Elle s’y laissa tomber en silence, murmurant une courte prière d’excuses pour la charmante vieille dame qui gérait l’endroit et qui ne manquerait pas de s’inquiéter de la disparition de la petite étrangère... ++++ Thiki se trouvait à présent soit dans une zone sauvage, soit dans un très grand parc. Pas de trace visible de ses agaçants gardes-chiourme. Bien ! Elle commença à grimper une pente douce au milieu d’une forêt de magnifiques arbres en fleurs. Peut-être qu’elle pourrait aboutir sur le haut de cette colline pour avoir un panorama de la cité ? A sa grande surprise, elle aboutit devant un mur massif très haut et somptueusement décoré à intervalles réguliers par d’imposants dragons de pierre. Ca avait tout l’air du mur d’enceinte d’une forteresse... Mais qui irait décorer un mur d’enceinte, surtout au milieu des bois ? Ces gens avaient décidément des coutumes bizarres... En plus les anfractuosités des sculptures étaient une véritable invite pour les explorateurs et autres visiteurs nocturnes comme Thiki. La jeune fille curieuse tendit la main vers une statue pour se hisser au sommet du mur. Soudain, une douleur aiguë lui vrilla le cerveau, stoppant son geste à quelques millimètres de la pierre. Devant ses yeux apparut un dragon peinturluré en vert phosphorescent. On aurait dit qu’il allait jaillir pour avaler la jeune fille. Criant de surprise, Thiki fit un geste de la main de façon instinctive, comme pour conjurer le mauvais sort. Le dragon mordoré vacilla puis disparut en même temps que la douleur et le sentiment de danger. Thiki s’écroula sous la surprise. Qu’est-ce que c’était ?

Prudemment, elle approcha la main de la sculpture menaçante. Rien. Pas de douleur, pas de dragon fantomatique verdâtre surgissant de la pierre. Une hallucination ?
"Moi, j’ai un peu trop forcé sur l’alcool..." marmonna l’adolescente.
Nullement échaudée par son étrange expérience, Thiki recommença à escalader l’enceinte. Avec quand même plus de prudence cette fois. Mais rien ne se produisit, et cela conforta la jeune fille dans son hypothèse première : une hallucination, rien de plus, due sans doute à l’alcool, la fatigue et le stress... Elle se laissa tomber de l’autre côté, atterrissant avec souplesse dans un magnifique jardin. Au loin, se découpaient dans l’ombre des bâtiments somptueux à la hauteur majestueuse. Visiblement elle était dans une propriété outrageusement riche. Et cette richesse ne demandait sûrement qu’à être un peu partagée... Disons avec ses poches ! D’un pas sur et alerte, la jeune voleuse s’élança vers les splendides constructions. Pourtant quelque-chose l’arrêta.

Entouré d’arbres aux délicates fleurs blanc-rose, se trouvait une source d’eau chaude qui fumait calmement sous la lumière des lunes. Saisie par la beauté de l’endroit, elle s’y dirigea sans réfléchir, jouissant des parfums délicats et du paysage. Un parfum fruité lui fit lever la tête et gargouiller l’estomac. Près de la source se trouvait, derrière un muret purement décoratif, un arbre fruitier. Le repas chez le frère de Lelfe avait était copieux et agréable, la collation dans les bars aussi, mais la nuit était désormais bien avancée et il en fallait plus pour une jeune fille en pleine croissance comme Thiki. Enjambant le muret symbolique, elle courut joyeusement vers l’arbre et s’y hissa sans mal. Elle cueillit immédiatement plusieurs fruits juteux et y mordit dedans avec plaisir. Des pêches blanches. ++++ "Délicieuses en plus !" sourit la jeune fille.
"Certainement. Ce sont des fruits sacrés." fit alors une agréable voix juvénile.
Thiki en manqua de tomber de l’arbre. Sous le pêcher se trouvait un garçon aux cheveux noirs, légèrement plus jeune que Thiki. Il était habillé avec goût d’un splendide kimono bleu roi. Ses grands yeux sombres fixaient l’adolescente avec amusement.
"Ah ! Mais... Euh.. Je m’en vais ! Désolée, je me suis perdue... Mince, il doit rien comprendre à ce que je dis..." commença Thiki, affolée en se laissant glisser à terre.
L’inconnu éclata d’un rire franc.
"Je vous comprends parfaitement, jeune demoiselle. Je parle votre langue. Et inutile de cacher cette pêche derrière votre dos, je vous observe depuis un moment déjà."
"Ah ! Oh..."

Thiki était affreusement gênée de s’être faite prendre ainsi la main dans le sac. Elle n’avait absolument pas senti arriver ce type.
"Si vous retrouviez votre langue, pourriez-vous m’expliquer votre présence ici ? C’est bien la première fois que quelqu’un s’introduit ici pour y voler des pêches, fussent-elles sacrées !"
"Euh, désolé, je ne savais pas... C’est que... J’ai vu le mur et j’ai voulu savoir ce qu’il y avait derrière. Et cet endroit est si beau que je me suis laissée aller."
"Détendez-vous, je ne vais pas vous dénoncer. J’ai rarement des visiteurs aussi intéressants et aussi... effrontés."
D’un geste amical, il invita Thiki à s’asseoir à côté de lui sous l’arbre. Elle obéit, toujours gênée.

"D’abord, les présentations. Je suis Minoru Ashita. Et vous jolie visiteuse ?"
"Thiki." murmura l’adolescente rougissant sous le compliment. Cette manière précieuse de parler lui rappelait Lelfe.
"Seulement Thiki ? Voilà un nom étrange, mais plutôt agréable. Court, mais fort."
"Euh… Merci."
Pendant un long moment, Minoru ne dit plus rien, se contentant de plonger ses yeux noirs dans le regard de Thiki.
"Il essaye de me draguer ou quoi ?" se demanda la jeune fille en rosissant."Bah, c’est qu’un gosse. Un gosse plutôt mignon, s’il n’avait pas l’air toujours aussi triste."
Minoru ferma les yeux et soupira.
"Vous en êtes vous aussi, non ?"
"Hein ? De quoi ?"
"Une psion..."

"Une quoi ?" hurla Thiki.
"Une psion. Quelqu’un doté de pouvoirs psychiques, d’attributs mentaux exceptionnels. Comme ça..."
Il ferma les yeux un instant et tendit la main, paume ouverte. Une pêche y tomba directement. Thiki était bouche bée.
"Télékinésie. Influence de l’esprit sur la matière. C’est le... don que je maîtrise le mieux. Je crois que c’est différent pour vous. Vous semblez plus apte pour la télépathie."
"La télépathie ? Lire dans les esprits, non ? Mais je ne sais rien faire comme ça !"
"Si. La preuve. Regardez mes lèvres. Elles ne bougent pas. On parle par télépathie depuis que j’ai fait tomber ce fruit. J’avais prévu votre objection."
"Mais, mais..."
"C’est moi qui suis télépathe, pas vous ? C’est ce que vous alliez dire, non ? Je vous ai pourtant dit que c’est le pouvoir que je maîtrise le moins. Si vous n’étiez pas un psion, jamais je ne pourrais vous parler ainsi."
La conversation silencieuse fut brisée par le bruit des sanglots de Thiki.
"Vous pleurez ? Je vous ai choqué ? Pardonnez moi, j’étais tellement heureux de rencontrer enfin quelqu’un comme moi."
"Je ne suis pas un psion ! Je n’ai aucun pouvoir magique et je n’en veux aucun ! Je ne veux rien avoir à faire avec la magie !" hurla Thiki.
Minoru pris la jeune fille dans ses bras et tenta maladroitement de la réconforter. ++++ "Si ça peut vous rassurer, ceci n’a rien à voir avec la magie. Personne ne sait d’où viennent ces pouvoirs. Ils sont un mystère, une énigme de l’univers."
"C’est vrai ? Je ne suis pas une sorcière ?"
"Exactement. J’ignore si vous êtes douée pour les sciences occultes ou non, mais vos pouvoirs n’ont rien à voir avec ça. C’est un don. Ou une malédiction. Vous pourrez être crainte ou haïe à cause d’eux. Ou idolâtrée comme une déesse."
Il se tut un instant pour contempler le paysage d’un air chagrin.
"Ici, on sera horrifié. Mon peuple craint ce qui sort de l’ordinaire et rejette ce qu’il ne comprend pas. Je comprends votre souffrance, votre rejet... Si je pouvais me débarrasser de mes pouvoirs, je le ferais. Ils sont considérés comme impurs, comme une tare, une erreur de la nature. Et ma famille fait partie de l’élite. Nous somme l’élite. Nous devons être sans tâche, montrer l’exemple, être purs..."

Sa voix se brisa et des larmes apparurent aussi dans ses yeux noirs, laissant apparaître l’enfant sous le masque d’adulte poli. Visiblement, malgré son haut rang, il avait été persécuté et avait souffert de ses dons inconnus. Et sa famille ne l’avait semble-t-il pas beaucoup aidé... Thiki enragea devant tant d’incompréhension. Elle détestait qu’on persécute les autres pour de telles broutilles. Ce fut à son tour de tenter de réconforter Minoru.
"Votre culture accorde beaucoup d’importance au culte des ancêtres, non ?" demanda-t-elle.
"Oui, et alors... Mes ancêtres auraient honte de moi, eux si fiers, si nobles !"
"Eh bien, tant pis pour eux ! Vous êtes quelqu’un de bien, pouvoirs ou pas pouvoirs, psion ou pas psion. Vous n’existez pas pour eux, ou pour votre peuple, mais pour vous-même. Et vos dons font partie de vous. Inutile de vous lamentez sur ce que pensent les autres ! Vous avez plus ou moins accepté vos pouvoirs, non ? Alors pourquoi s’en faire ?"
"Vous le pensez vraiment ? Ne sommes nous pas des monstres aux yeux des autres ?"
"Non. Et même si oui, nous étions des démons, qu’importe ! Ceux qui s’arrêtent là pour nous juger ne valent pas la peine d’être connus."

Le discours enflammé de l’adolescente abasourdit complètement le jeune Minoru. Il sourit puis éclata franchement de rire. La jeune fille l’imita. La façon qu’avait Thiki de passer des larmes à la rage puis au rire l’étonnait. Il en fit part à sa nouvelle amie qui éclata à nouveau de rire.
"C’est parce que vous être trop sérieux, trop rigide ! Détendez-vous un peu et laissez-vous aller de temps en temps. Il est si bon d’être en vie !"
"Vous voilà philosophe maintenant."
"Pas vraiment. J’ai apprit ça récemment d’un ami. Lui c’est vraiment un véritable hédoniste !"
"Il faudra que je le rencontre... Pensez-vous que nous pourrions nous revoir ?"
"Serais-ce une proposition de rendez-vous, monseigneur ?" taquina l’adolescente.
"Non, je n’ai pas l’âge... Juste la requête d’un ami sincère."
"Dans ce cas, aucun problème... Et j’essaierai de passer par la porte la prochaine fois !" "N’en faites rien surtout ! J’aime les surprises, elles sont si rares... Oh. Notre entretien touche à sa fin."

Il désigna une silhouette qui venait d’apparaître, se dématérialisant des ombres environnantes. Une grande femme (qui d’autre porterait un kimono rose et blanc ?) avec un étrange masque de porcelaine blanche sur le visage. Assez inquiétant. Surtout avec une paire de katanas au fourreau. La silhouette dit quelques mots à Minoru, que Thiki ne comprit pas. Il fit un signe d’adieu à la jeune fille et s’en alla vers les bâtiments. L’apparition masquée fit signe à Thiki de la suivre, conduisant à vive allure la voleuse vers une porte dérobée dans la palissade. Ca avait tout l’air d’être une expulsion. En un rien de temps, Thiki se retrouva seule dehors. Elle haussa les épaules et décida de rentrer à l’ambassade. Ca avait été une nuit intéressante. Et instructive.

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