Invocation
MageGaHell Aerth
Aerth, récits fantastiques
Commentez !     T T T  
Chapitre 21 : Du sang sous les Lunes

Chapitre 21 : Du sang sous les Lunes

(Errare Humanum Est...? - Heroïc-Fantasy - 25/08/2003)

"Et ça se prétend cartographe !" s’exclama Thiki, d ’un ton moqueur mi-en colère, mi-amusée.
"Et espionne, n’oublie pas espionne." déclara sournoisement Lelfe, lui aussi amusé.
"Toutes mes plus humbles excuses..."
"T’en fais pas, ils plaisantent." fit Derym d’un ton détaché tout en guidant les chevaux vers la route correcte. Son instinct lui avait soufflé que leur nouvelle compagne se trompait, mais galant et poli, il n’avait rien dit. Et puis, c’était elle la spécialiste.
"Bah, ce sera simplement plus dur d’arriver avant la nuit..."
"On aura vu du paysage au moins." affirma Derym d’un ton joyeux, histoire de réconforter la cartographe mortifiée. "Le coin est assez joli."
"Quoiqu’on se lasse de ces rizières bourbeuses..." maugréa Thiki, fille des villes.
"Encore toutes mes excuses..." ajouta Koyan, baissant la tête l’air contrite. Et faisant tomber ses lunettes par la même occasion. Seule la promptitude des réflexes de Lelfe sauvèrent celles-ci d’un atterrissage dangereux sous les pattes des chevaux tirant le chariot des aventuriers.

Ysandre soupira. Elle ne savait pas trop que penser de leur nouvelle compagne. Maladroite. Puérile. Espionne, de son propre aveu, comme disait Lelfe. Elle était pourtant charmante. Une charmante ingénue. Qui avait déjà conquis Lelfe (qui se ressemble s’assemble ?). Intérieurement, ça faisait grincer des dents la Paladine. De la jalousie. Oh non... Quel sentiment impur, mesquin. Indigne d’une Paladine de Tür comme elle. Sûrement pas de la jalousie. Et puis être jalouse ce serait reconnaître qu’elle avait des sentiments pour Lelfe... Elle se rengorgea et émit un reniflement de mépris, s’attirant un regard étonné de Derym. Lelfe s’était remis à chanter une de ses nombreuses ballades de marche, applaudit à tout rompre par Koyan.
"Eh, le soleil est couché !" fit remarquer Thiki peu après. Les anciens du groupe remarquèrent aussitôt son ton étrangement joyeux, annonciateur de quelques mauvaise blague ou remarque.
"Oui, et alors ?"
"Oh, je pensais juste à ouvrir le... la caisse, là. Vous savez bien ! Koyan, tu m’aides ?" fit l’adolescente d’un ton blagueur/conspirateur fort suspect.
"Euh... Oui, volontiers."

Ysandre avait compris la farce et allait prévenir Koyan, mais un clin d’œil de Lelfe la fit se raviser. Les deux jeunes femmes gagnèrent le fond de leur chariot (gracieusement fournit par l’Ambassade, dixit Lelfe. Les autres espérait qu’il avait quand même demandé la permission) où sommeillait Groumpf et les bagages fort nombreux, Koyan étant un peu comme Lelfe : elle ne voyageait pas léger. Mais le bagage le plus imposant ne lui appartenait pas : il s’agissait d’une mystérieuse, inquiétante et lourde caisse oblongue et noirâtre. Thiki s’arrêta devant et commença à l’ouvrir en donnant des instructions à sa collègue, tout sourire. Le couvercle s’ouvrit dans un grincement sinistre.

Et Halonn jaillit, cadavérique à souhait face à Koyan. La cartographe resta un moment paralysé d’horreur. Puis Halonn, étonné par ce visage inconnu, lui sourit amicalement. Et elle vit les crocs.
"Waaaaaahh ! UN VAMPIRE !" hurla la jeune femme, complètement paniquée. Elle recula, complètement hystérique, renversant caisses et bagages, tandis qu’Halonn s’extrayait du cercueil et tendait la main pour la retenir et s’expliquer. Gestes sûrement encourageant pour une jeune fille se retrouvant face à face avec un mort vivant.
Koyan hurla de nouveau, sans prêter attention aux explications confuses. Soudain, elle sortit d’une des amples manches de son kimono une mince bandelette de papier couverte de glyphes cabalistiques. Et elle la lança sauvagement à la tête d’Halonn ! La bandelette le frappa en plein front, où elle s’accrocha par magie, en luisant d’une étrange façon. Halonn se bloqua, figé de manière parfaitement ridicule, à demi-extrait de son inconfortable lit.
"EH ! DU CALME ! C’est un ami !"
"Quelqu’un aurait-il l’obligeance de m’expliquer ce qui se passe ?" déclara Halonn d’une voix froide. "Et de m’enlever ce truc de la figure : ça pique."

Après que Koyan se fut calmée, Halonn, débarrassé du glyphe magique, put décliner son identité sur le mode le plus chevaleresque possible (l’albinos vampire n’étant pas idiot et Thiki se roulant par terre en riant sous le regard courroucé d’Ysandre, il avait vaguement saisit la situation). Lelfe s’empressa de présenter convenablement Halonn et de conter à Koyan l’histoire de celui-ci. La jeune femme se calma rapidement (vraiment rapidement, elle regardait maintenant Halonn comme un spécimen à disséquer). Thiki, une fois copieusement tancée par Ysandre, gagna l’avant du chariot et s’installa à côté de Derym.
"La magie qu’elle a utilisé sur Halonn..." commença l’adolescente à mi-voix.
"Oui ? Le truc avec la bande de papier ? Vraiment bizarre comme système !"
"Certes. Une magie typique du coin. Mais ce n’est pas le problème... Le problème c’est qu’il s’agit d’une technique de manipulation de cadavre ! Cette fille est une sorte de nécromant !"
"Ah... Oh !" ++++ Derym resta un moment silencieux. Thiki aimait pourtant les nouvelles expériences et... Oh ! Bien sur... Elle avait du en voir de belles chez son horrible Maître. Pas étonnant qu’elle lance des regards suspicieux et terrifiés. La magie curative et les tours de Lelfe pouvaient à la rigueur passer outre son dégoût de la magie, mais le sombre art de la nécromancie... Le jeune Druide resta un moment silencieux en réfléchissant.
"Alors, on fait quoi pour cette fille ?" fini par demander Thiki, passant de la peur à l’impatience.
"Hummm. Rien."
"Rien !?!"
"Bah, on a bien un vampire albinos, pourquoi pas une nécromancienne, cartographe et espionne ?" répondit Derym, un rien amusé. "Et puis l’Empereur nous l’a imposée. On avisera bien, le moment venu, si y’a un problème. C’est un truc que j’ai appris avec vous..."
Le ton amusé et décidé du jeune homme réussit à rassurer Thiki. Elle finit par hausser les épaules et se plonger dans la contemplation du paysage nocturne. Dans le lointain, ses yeux repérèrent les lumières de leur destination, une ville située de part et d’autre d’un fleuve, serpent d’argent sous les deux Lunes quasi-pleines.

La conversation avait plongé Derym dans un silence réfléchit. Il pensait à ses compagnons. Thiki, par exemple. Il n’aurait jamais cru que l’adolescente le verrait comme un chef et viendrait se confier, même un peu, à lui. Ça lui faisait un peu peur : était-il de bon conseil ? Il croyait comprendre diverses allusions au passé de la jeune fille. Il le savait horrible, en servilité forcée chez un sorcier fou... Mais apparemment c’était encore pire. Et en comparaison, son enfance protégée dans un bosquet druidique lui paraissait bien simple et tranquille. Il y avait peut être un autre problème, mais il ne savait pas comment l’aborder avec elle. Thiki faisait visiblement d’horribles cauchemars. Le jeune homme l’avait entendu gémir, pleurer dans son sommeil. D’ailleurs, elle dormait de moins en moins et semblait soucieuse. Il faudrait peut être qu’il en parle avec Lelfe. Qui sait, le Barde avait peut être une idée de ce qui tourmentait l’adolescente. Ou un moyen de lui faire prendre un repos mérité.

Les pensées de Derym enchaînèrent sur son autre compagnon, dont il entendait la voix d’or charmer son auditoire à l’arrière. En apparence, Lelfe restait semblable à lui même : joyeux, drôle, inconscient, chaotique... Mais depuis la rencontre avec Onyshahell, de temps en temps une ombre passait sur son visage. Comme si un poids lui était tombé soudainement sur les épaules. Derym pensait qu’il s’agissait de la révélation des origines hautement nobles de Lelfe. Ça lui avait rappelé des problèmes familiaux ou des obligations. Et il détestait les obligations. Derym ne savait que faire à ce sujet, Lelfe, malgré ou à cause de son exubérance, ne se confiait quasiment jamais. Automatiquement, ses pensées passèrent de Lelfe à Ysandre.

Depuis l’arrivée de Koyan, celle-ci était froide et distante. Encore plus à cheval sur les principes de Tür. Derym ne comprenait pas vraiment pourquoi elle rejetait ainsi leur nouvelle coéquipière. Un tel ostracisme, une telle intolérance était contraire aux idéaux des paladins, non ? Enfin, le jeune homme avait bien une idée. Une idée douloureuse. Mais bon, le regard adoucit de la Paladine, son air mi-amusé, mi-exaspéré quand elle regardait Lelfe... Il soupira, s’attirant un regard interrogateur de Thiki, auquel il répondit d’un haussement d’épaule bien vague. La voleuse n’insista pas. Discrètement, il se retourna et jeta un coup d’œil sur les fêtards (il n’y avait pas d’autre mot) à l’arrière. Oui, elle avait ce regard en contemplant Lelfe plongé dans une balade mélodieuse. Derym faillit sursauter : quelqu’un d’autre contemplait la Paladine de la même façon. Halonn. Bizarre... ++++ Halonn... le vampire albinos, protecteur discret et efficace, semblait se détendre avec eux, au fil du temps. Il avait l’air... euh... vivant. Dans ses yeux, Derym lut une admiration sincère pour la Paladine, une reconnaissance. Et autre chose... Derym, élevé en pleine nature, connaissait le regard des bêtes fauves. C’était pire. Un regard traduisant un désir, une soif et une violence terrible, difficilement contenu. Il frissonna. Le jeune Druide s’était souvent posé la question : même s’il était sympathique et serviable, Halonn n’en restait pas moins une créature des Ténèbres, un monstre assoiffé de sang. Que faire s’il... ne se maîtrisait plus ? S’il se retournait contre eux ? A part peut être Groumpf, Derym doutait que qui que ce soit dans le groupe puisse l’arrêter.
"Je me fais des idées..." pensa Derym. "Je deviens vraiment paranoïaque... Halonn fait l’impossible pour lutter contre sa nature. Et gagne. Et voilà comment je récompense tant d’efforts : par le doute et la suspicion ! Moi qui me moquait de l’intolérance temporaire d’Ysandre..."

Chassant ces pensées néfastes, il songea à Groumpf. L’inaltérable, le colossal, l’inébranlable Groumpf. Lui au moins restait fidèle à lui même. Et semblait parfaitement heureux de sa vie aventureuse, constituée de combats sans fin, entrecoupée de repos et de voyages. Il ne semblait pas se poser de question, lui. Derym le croyait plus intelligent qu’il ne le paraissait, surtout depuis son combat dans le palais impérial... Tiens, il faudrait qu’il essaye de plus discuter avec lui. Son silence et ses réactions basiques étaient-ils une sorte de philosophie pratique ? Ayant fait le tour mental de ses compagnons, le jeune Druide pensa à lui même, à sa mission, si étrange, si obscure, si surprenante. Si dangereuse aussi. Qui lui en voulait ? Pourquoi ? Et pourquoi son Maître ne lui avait rien dit des risques ? Non que ça lui déplaise. Enfin... Derym s’était découvert un goût pour le risque et l’aventure. L’adrénaline, il devenait un drogué à l’adrénaline. Influence de Lelfe et de Thiki, sans doute.

Il resongea à son groupe disparate. Tiens, son groupe. Même lui s’en sentait le responsable, le chef... Écrasante responsabilité : il risquait de les amener tous à la mort. Ou aux déchirements : il pressentait que gérer les personnalités de chacun n’aillait pas être facile durant un voyage aussi long. Derym re-soupira. C’était si dur d’être chef, de prendre des décisions. Alors il réfléchissait, réfléchissait sans cesse... Et risquait de tomber dans l’inaction. Et dire que Thiki le trouvait "Trop mou et réservé !"... Comment faire autrement, pour pouvoir prendre les bonnes décisions ? Perdu dans ses réflexions sur l’autorité et les responsabilités, il fut interrompu par la tête de Thiki qui se posa sur son épaule.
"Merci." murmura la jeune fille d’un ton endormis.
"Quoi ?"
"Merci... De te soucier de nous."
Avant que le Druide n’ait pu trouver un seul mot pour répondre, Thiki s’était déjà endormie contre lui, respirant profondément et calmement. Le Druide n’osa pas la déranger et continua à mener l’attelage au cœur de la nuit illuminée par les Lunes, rougissant légèrement au contact de l’adolescente endormie.

"Enfin arrivés !" s’exclama Thiki quand ils arrivèrent aux portes massives de la cité fluviale. "J’ai hâte qu’on s’trouve une bonne auberge, un bon repas et un bon bain chaud ! C’tte pluie me fatigue..."
En fait, il pleuviotait juste un peu et il faisait plutôt chaud. Mais la voleuse aimait se plaindre. C’était une vrai fille des villes et l’agitation de la populace urbaine lui manquait terriblement. Pourtant pour rien au monde elle ne l’aurait dit à haute voix, pour ne pas déprimer Derym.
"Moi, j’aime bien la pluie, surtout si elle n’est pas trop froide comme maintenant." commenta justement le jeune Druide. "C’est agréable, rafraîchissant et comment dire..."
"Poétique ? Ou plutôt utile pour la croissance des plantes, Ô Druide naturaliste amoureux de la Nature ?" trancha Lelfe, l’œil pétillant de malice. Sans attendre, il entama un chant en l’honneur des beautés sauvages de l’automne et des soirs de pluie.
"Il m’arrive en effet d’être sensible à la beauté." grinça le jeune homme légèrement meurtris dans sa fierté. "Je ne suis pas un rustre homme des bois fanatique. Enfin, j’espère..."
Ysandre éclata de rire, suivit par Thiki. Ensemble, elles rassurèrent le Druide, même si Thiki lui mettait juste la mention "En progrès vers la civilisation." ++++ "En tout cas, j’espère que cette pluie ne durera pas trop." commenta Koyan, l’air soudainement attristé. "Les cérémonies et les fêtes du Double sont particulièrement somptueuses dans cette ville."
"Les cérémonies du... Double ?" questionna Derym, perdu.
"Raaah ! Il est druide ! Et il sait même pas ça !" hallucina Thiki. Lelfe se passa une main lasse sur le visage.
"Je vais expliquer." décida Koyan. "Regarde au travers des nuages. Que vois-tu ?"
"Euh... Ah, j’ai compris ! Les Lunes ! Et quand elles sont simultanément pleine toutes les deux..."
"On appelle ça un Double. C’est un événement assez rare, qui ne se produit que tous les quelques centaines d’années, donc ce n’est pas si étonnant que tu n’en ais jamais entendu parler."
"La rareté de l’événement vient des différences de rotation orbitales des deux Lunes. Aggravé encore depuis l’incident..." ajouta Thiki, d’un ton très professeur-en-conférence.

"Et c’est un signe général de fêtes et de libations !" coupa Lelfe. "C’est comme ça ici aussi, apparemment. Vu la splendeur de l’événement, ça doit être le cas sur tout Aërth."
"Les Doubles sont très important pour la cité de Kuranoshu." poursuivit Koyan. "Selon la légende, elle fut réellement fondé et commença à prospérer lorsque deux clans ennemis signèrent (sans doute sous l’impulsion de l’Empereur du moment), un traité de paix lors d’un Double, réputé pour être particulièrement magnifique. D’ailleurs la cité est encore de nos jours dirigée conjointement par les descendants de ces deux clans. Chacun a son fief de part et d’autre de la cité, dans une citadelle enclavée, représentative de deux architectures de l’époque et opposées dans..."
"Oui, oui, on ferra du tourisme plus tard." grogna Ysandre. Elle avait encore du mal à accepter la nouvelle et s’exaspérait de son déluge verbal d’informations souvent anecdotiques.

"Bref, va y’avoir une fiesta à tout casser !" s’enthousiasma Thiki, les yeux aussi brillant que ceux de Lelfe, l’autre fêtard invétéré du groupe.
"Oui, mais si il pleut pendant un Double et qu’on ne peut pas voir les Lunes, c’est signe de grand malheur." termina Koyan, d’un ton extrêmement sérieux.
"Hummm..." commença Derym, en fermant les yeux et en levant la tête vers le ciel nuageux. "Non, ça devrait se calmer sous peu. Le temps devrait revenir à la normale bientôt."
"Génial, on pourra profiter de la fête à fond !" s’exclama Lelfe, tout joyeux. "Je me demande si les gens d’ici apprécieraient une bonne balade elfique ? J’en ai une qui glorifie la beauté des astres lunaires. Bon, elle chante aussi la féminité et la sensualité d’une manière fort explicite, mais..."
"Comment il fait pour savoir ça ?" glissa Koyan à l’oreille de Thiki, tout en désignant Derym du doigt.
"Aucune idée. Un truc de Druide, sans doute... Ou alors ça vient d’ce bijou qu’il s’est fiché dans l’épaule au Temple de l’Eau." répondit Thiki, d’un air distrait (elle écoutait Lelfe donner quelques extraits de sa balade pour faire rougir Ysandre). "Mais c’est pratique. Emportez toujours votre Derym avec vous ! ça évite les tempêtes, les icebergs et les jours de pluie !"
Koyan rit de bon cœur à la diatribe de l’adolescente, tout en s’empressant de noter les informations sur un large carnet, pompeusement (et fort peu discrètement) appelé Rapport de Surveillance et d’Investigation pour l’Empereur. ++++ "Je vous rappelle que nous sommes en mission." fit remarquer Ysandre, très service-service. "Nous ne sommes pas là pour nous amuser et batifoler dans cette ville."
"Toujours aussi rabat joie..."
"Nous sommes là pour aider l’autorité locale dans des affaires de meurtres inexpliqués. ça n’a rien d’amusant !"
"La revoilà en mode Inquisiteur." gémit Thiki.
Ysandre rougit violemment. En effet, elle n’avait pas pu s’empêcher de vouloir prendre la tête des opérations. Depuis leur enquête sur l’île de Pointefroide, elle voyait dans le statut de Paladin Inquisiteur un choix de carrière d’avenir possible. Elle avait aimé ça, malgré les difficultés : ce métier alliait savamment action et réflexion. De plus, aider les victimes, venger les morts tout en appliquant une justice équitable, voilà qui était l’essence même d’une bonne vie de Paladin ! Bah, elle avait encore le temps de décider de son futur... C’est à ça que servait ce voyage, non ? La jeune femme ne regrettait plus d’avoir du quitter sa ville natale. Elle avait vécu tant d’aventures intéressantes depuis et fait de si surprenantes rencontres !

Arrivé devant la porte de la cité, Derym fit stopper les chevaux d’un ordre sec. Deux gardes en armure complète et armés de longues lances de guerre s’avancèrent aussitôt devant l’équipage. Deux autres, mains sur leur katana, gardaient l’entrée. Caché derrière deux meurtrières intelligemment dissimulées dans les décorations de la porte sculpturale ornementée, on pouvait deviner deux arbalètes qui suivaient les mouvements des aventuriers. L’œil avertit d’Ysandre ne manqua pas de remarquer la nervosité des gardes. Visiblement, Onyshahell et l’Empereur n’avaient pas menti : il se passait quelque-chose d’effrayant et d’énigmatique dans cette ville... Même avec l’aide (certains insinuèrent, à cause) de Koyan, passer les portes de la cité portuaire fut laborieux et pénible : fouilles, questionnement indélicat dans une langue étrangère, longs regards perplexes des autorités locales. Bien évidement cela exaspéra Thiki au plus haut point (et un peu Lelfe).Ce qui ajouta, bien sur, à la confusion. Heureusement, la représentante/espionne de l’Empereur d’Hira Ku fut assez habile pour détourner l’attention des gardes de la fort suspecte caisse oblongue qui contenait une si étrange cargaison. Expliquer Halonn le vampire à des gardes paranoïaques dont la citée vivait apparemment dans la peur de meurtres sanglants et de disparitions inexpliquées n’aurait pas été chose aisée.

"Pffiouu... Ils voulaient pas nous lâcher, ces idiots." grimaça Thiki. "Vite, une auberge et un bain !"
"Ils faisaient juste consciencieusement leur travail." rétorqua Ysandre, assez fière de la compétence (les autres diraient du zèle) des gardes.
"Hmmm... Je les ai quand même trouvé un peu bizarre. Un peu lent... Même la paranoïa ou une suspicion/fascination pour le groupe d’étrangers que nous sommes ne suffit pas à l’expliquer à mon goût." intervint Lelfe, à demi-perdu dans ses pensées et ses hypothèses. Il y avait déjà une anomalie. Il la ressentait. Viscéralement.
"Je suis d’accord." déclara soudain Koyan d’une voix inhabituellement froide et décidée. "Je suis mandatée par l’Empereur et même membre de la famille impériale. Tant de lourdeur administrative n’a aucun sens. A moins que..."
"A moins que l’on veuille délibérément nous retarder." termina Thiki qui venait soudain de s’intéresser à la conversation.
"Oui."
"Je crois savoir pourquoi." annonça soudain Derym, à la surprise de tous.

Le druide tendit le bras et indiqua l’émeute que ses yeux de lynx sauvage avaient repérée droit devant eux. Sur une place publique, la foule, hystérique, haineuse et hétéroclitement armée, avec notamment une bonne mesure de torches et de fagots de bois, traînait un malheureux ligoté vers ce qui s’annonçait être un sordide bûcher improvisé. Quelques gardes municipaux tentaient mollement de se porter au secours de la silhouette captive et gigotante, sans succès malgré les ordres hystériques d’un grassouillet personnage en uniforme officiel. Ysandre et son œil expert de guerrière remarqua également deux autres types de gardes, richement vêtus de différentes manières. Ils restaient en retrait, s’agitant nerveusement, surtout ceux vêtus de vert et argent qui hésitaient visiblement à intervenir. De quel côté ? Par contre, ceux vêtus de pourpre et d’or ricanaient visiblement... Nervosité ou appréciation malsaine du triste spectacle ?
"Lelfe ! Derym ! On y va ?" s’écria la Paladine. "On va pas laisser ce pauvre gars se faire brûler vif !"
"Oh, ça non !" grogna Lelfe, laissant paraître, pour une fois, sa colère. _ "D’autant plus que le type ligoté là bas et en passe de devenir une chandelle festive de mauvais goût n’est autre que l’ambassadeur orc Urkall !"
"Quoi ? On y va !" hurla Derym, furieux au souvenir des bons moments avec son érudit collègue orc.

Le groupe d’aventuriers jaillit hors du chariot, se précipitant vers le lieu de la future exécution sommaire.
"Et comment on arrête une émeute comme ça ?" demanda Thiki, paniquée.
"On fait comme d’habitude !" répondit Lelfe sur un ton mi-joyeux, mi drogué sous adrénaline/fou furieux du combat.
Le Barde incanta tout en courant : son sort de Glisse répandit de l’huile bien glissante sous les pieds de la foule, fauchant bon nombre d’excités. Manœuvre fort dangereuse, vu que l’huile du sortilège était hautement inflammable et que bon nombre d’émeutier portaient des torches. Mais Lelfe avait parfaitement anticipé les actions de Derym. Celui-ci avait fait appel à ses pouvoirs druidiques, renforcés par le Saphir magique, pour déclencher des trombes d’eau sur le peuple avide de sang et de flammes.

La détermination et l’envie de meurtre des habitants de la cité fléchit devant cet assaut soudain et inattendu. De plus l’usage immodéré et terrifiant de la magie, mal vu et rare dans ces contrées frappa les esprits, amenant un instant de flottement. Revenus de leur surprise, les gardes municipaux sous l’égide de leur chef, tentèrent de pénétrer la masse populaire pour délivrer le prisonnier. Mais la foule repris vite du poil de la bête en voyant les autorités contrarier leur plaisir sauvage. Les émeutiers reçurent alors un choc brutal de peur glacée : Groumpf, arme au poing et chargeant en beuglant s’élançant parmi eux avec toute la brutalité d’un titan barbare. Et la délicatesse et la précision d’un Maître d’arme : le géant, obéissant aux instructions de la silhouette juchée sur ses épaules, évitait sciemment de causer des plaies mortelles au gens du peuple. Sa charge furieuse n’en fut pas moins dévastatrice, ouvrant un chemin pour les héros et pour les gardes. ++++ Sur les épaules du colosse, Thiki, paraissant minuscule et presque négligeable... Enfin, pas pour ceux qui eurent la malchance de se trouver au beau milieu des nuages de gaz asphyxiant et lacrymogène que l’arbalète modifiée et chargée des substances alchimiques déversa sur la place bondée. Juste derrière Groumpf, Ysandre courrait vers le prisonnier, une main serrée sur la garde de l’épée magique de Lelfe qui lui conférait une vitesse surhumaine, l’autre portant par la taille la malheureuse Koyan. Il fut aisé pour la Paladine de gagner le centre de la place et de s’approcher d’Urkall. Derym et Lelfe ne restaient pas inactifs non plus : un peu à l’écart, ils avaient joint leur pouvoir sur la Nature pour faire jaillir entre les pavés des broussailles qui enchevêtraient les émeutiers. Puis ils s’élancèrent ensemble vers la meute, Derym utilisant ses sortilèges de Peau d’écorce pour leur éviter des mauvais coups. Lelfe quand à lui avait empoigné sa harpe et faisait résonner une musique calmante et lénifiante sur la place, vidant les assaillant de leur force et de leur volonté belliqueuse.

Volonté encore une fois mise à mal par l’apparition soudaine au centre de la place, juste devant le prisonnier, de l’inquiétant Halonn, pâle comme la mort et cimeterres dressés, véritable croque-mitaine sortit des Ténèbres (ou juste d’une utilisation habile de sorts d’invisibilité et de dissimulation).Le regard sanglant du vampire paralysa les plus courageux par son froid mépris dédaigneux et par sa sauvagerie. Sa voix issue des tombes incanta un sortilège qui figea sur place bon nombre des assaillants. Beaucoup d’autres s’enfuirent devant l’apparition cadavérique échappée de l’enfer. Le groupe fit jonction avec les gardes et les ordres de Koyan, appuyés par un brandissement sauvage de mandats impériaux, permirent à la troupe de secourir et de détacher Urkall, tout en faisant un cercle protecteur autour de lui. Pourtant la foule restait dangereuse, de part son nombre et de part un retour à ses humeurs meurtrières, la surprise passée. Et en plus, s’ajoutait maintenant le fait de s’être vu priver de victime sacrificielle par une troupe d’étrangers hétéroclites...

Soudain, Ysandre s’illumina d’une aura d’une blancheur luisante de pureté divine. Sa voix amplifiée par les pouvoir de Tür éclata tel le tonnerre du courroux divin sur la place.
"STOP ! BANDE DE MECREANTS ! EST-CE LA LA JUSTICE ET L’HONNEUR D’UN PEUPLE RESPECTUEUX DES LOI ?"
La foule stoppa, estomaquée par cette walkyrie étrangère, entourée de flammes blanches. Ils ne comprirent bien évidemment rien au discours enflammé de la Paladine, mais le ton suffit à échauder les plus téméraires. Lelfe lança à nouveau un sort, mais cette fois sur Koyan. Elle aussi s’ornementa de flammes et d’arabesques dorées et sa voix, pourtant fluette écrasa la place de sa présence.
"Au nom de l’Empereur, je vous ordonne d’arrêter cette mascarade ridicule !" hurla la jeune femme d’un ton froid de colère, tout en brandissant les sceaux impériaux. "Que signifie tout ceci ? N’avez-vous point honte de vous conduire comme des bêtes sauvages ? Est-ce là le peuple civilisé et raffiné de Notre Empire ? Sommes nous aussi bas que des Barbares sans foi, ni lois ?"
Le discours fit reculer de crainte et de honte la populace. Devant les émissaires impériaux et le rappel de leur fierté culturelle, les émeutiers perdirent toute velléité combative. Aidé en cela par un déploiement massif de troupes et par les airs menaçant des héros étrangers. Les gardes en vert et argent finirent par intervenir aux côtés de leurs collègues municipaux, dispersant et repoussant la foule. Finalement, même ceux en pourpre et or finirent par donner un coup de mains et l’émeute avortée finit par être maîtrisée. ++++ Essoufflé, le grassouillet chef des gardes municipaux se rendit auprès du groupe de Derym. Le crâne rasé, vêtu de clair et portant une fine mais fort longue barbiche noire, il salua les aventuriers par de longues et profondes courbettes (un truc pour retrouver son souffle tout en étant poli).
"Très honorables étrangers, Glorieux émissaires de Notre Majesté Impériale, nous vous remercions de tout cœur pour votre aide souveraine dans ce déplorable incident..." commença l’homme. "Je suis l’humble Daymo Okirho, nommé dans cette cité. Veuillez excuser mon impudente question mais seriez vous les mandataires de l’Empereur chargés de nous assister dans ces moments difficiles ?"
"Ouais, ça doit être nous..." grogna Thiki, déjà lasse de ses salamalecs alambiqués. "Enfin, j’suppose, on peut pas dire qu’vous vous exprimiez très clairement."
"THIKI !" gronda la Paladine outrée une fois de plus par les manières de la jeune fille.
"C’est nous en effet, Daymo Okirho. Enchantée de faire votre connaissance, malgré de si pénibles circonstances..." enchaîna Koyan, très à l’aise dans son rôle diplomatique pour détourner l’attention choquée de l’homme des propos de Thiki et des disputes du groupe d’étrangers.
"Et on aimerait bien savoir ce qui ce passe ici." ajouta Lelfe dans un hirakan hésitant mais parfait.
"Ouais, faut que vous nous expliquiez vos charmantes coutumes locales..." railla Thiki en désignant le bûcher inachevé.

Le groupe de Derym fut conduit par le Daymo dans une luxueuse propriété où ils purent se reposer et engloutir une somptueuse collation préparée par de diligentes servantes. L’Hirukan remercia longuement de manière fleurie le groupe de Derym, au désespoir de Thiki. Puis ils furent rejoints par l’ambassadeur Urkall. L’orc allait beaucoup mieux et avait retrouvé sa dignité piétinée par la foule furieuse. Ce fut le signal pour entrer dans le vif du sujet.
"Comme vous l’avez malheureusement constaté, ma cité souffre de certains... problèmes." commença le Daymo.
"Ah ? C’est pas une coutume locale, les réjouissances enflammées ?" grogna Thiki.
"THIKI !"
"Jeunes demoiselles, ces agressions et ces émeutes ne sont qu’une conséquence malheureuse du problème... Le peuple a peur, alors il réagit violemment. Surtout envers les étrangers et ce qu’il ne comprend pas."
"J’étais prévenu, mais je ne m’attendais pas à ça." ajouta l’ambassadeur orc. "J’ai été négligeant en visitant cette cité et j’ai oublié la crainte du peuple envers la magie. Sans compter que ma race n’est pas la mieux vue dans le monde civilisé."

"Quelle est la raison de cette peur hystérique ?" demanda Derym. Le jeune Druide connaissait mal le milieu urbain et il ne voyait absolument pas ce qui pouvait pousser les gens à se comporter comme une meute féroce. De plus, la xénophobie lui était totalement étrangère, en temps que serviteur de la Nature et des êtres vivants...
"Nous avons un grave problème de sécurité. Depuis quelques jours, nous retrouvons partout en ville nos citoyens morts, horriblement mutilés, déchiquetés. De plus on nous a signalé forces disparitions... Le peuple est inquiet, surtout avec la fête du Double qui approche. Les augures sont mauvaises..."
"Je vois maintenant pourquoi l’Empereur nous a envoyé ici." intervint Lelfe. "Il a été impressionné par notre boulot d’enquête sur l’île de Pointefroide. Il veut qu’on vous aide, n’est-ce pas ?"
"Nous vous en serions gré, Nobles Héros..."
"Laissez là les compliments. Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous avez besoin d’étrangers ? Vous n’avez pas de police ou de Paladins pour se charger de l’affaire ? Ou bien des prêtres ou des sorciers ? La Magie peut faire des choses fascinantes."

"Le problème est... délicat. Le peuple n’a aucune confiance en la Magie, qu’il ne comprend pas. Les magiciens et les sorciers sont rares et souvent aux services des familles nobles et des puissants... Ce qui nous amène à l’autre problème : historiquement cette ville fut fondé par deux familles rivales, très puissantes et bien considérées à la Cour Impériale. Elles contrôlent encore aujourd’hui une large part de la ville, chacune s’ignorant."
"Hummm... ça expliquerait les différents types d’uniformes des gardes que j’ai remarqué." coupa Thiki.
"Précisément. Ils disposent de leur propre police, de leur propre clergé."
"Et où est le problème ? Même les puissants doivent se soumettre à la Justice." intervint Ysandre, la voix dure. "S’ils veulent aider la cité, qu’ils aident les investigations des autorités officielles !"
"Tu n’y es pas, Ysandre... Et si le coupable de ses meurtres sanglants, de ces massacres, était relié à l’une de ces familles ?" coupa Lelfe. "S’ils se mêlent de l’enquête, il leur serait alors facile de manipuler les preuves et les enquêteurs pour se protéger. Je connais des cas semblables." ++++ "Il y a ce problème aussi..." reprit le Daymo. "Mais je pense pas qu’ils s’abaissent à un acte aussi dégradant, aussi déshonorant. Nous devons tous servir l’Empereur. Et c’est l’autre partie du problème. Moi, je suis la Voix de la Justice Impériale. Je suis nommé directement par le Palais, je n’ai aucun appui d’ici. Je suis moi même de rang peu élevé, un homme du peuple. Je ne peux commettre d’impair ou provoquer le courroux de ces familles si puissantes."
"Je crois saisir..." commença Thiki avec un sourire de loup. "Vous avez peur pour votre carrière, tout en voulant protéger votre peuple de votre mieux. Mais vous êtes liés par de stupides traditions. Encore une fois, les puissants et les riches sont à l’abri, n’en déplaise à Ysandre. Je crois voir pourquoi vous voulez faire appel à nous."
"J’ai saisi aussi." déclara Lelfe, souriant également. "Nous sommes des étrangers. Nul ne s’offusquera de nos manières, de notre manque de respect. De plus, avec Koyan, nous sommes intouchables car mandatés par l’Empereur. Une force d’enquête indépendante, qui ne sera pas arrêté par les traditions, les tabous ou la bienséance."
"Exactement. Vous avez déjà saisi la situation ! Vous êtes bel et bien comme on me l’avait dit. J’en déduis que vous acceptez de nous aider ? "

Tout le groupe se tourna unanimement vers Derym. Le jeune homme réprima un soupir. Encore une décision à prendre pour tous. Sa mission... Bah, son maître lui avait dit qu’il pouvait prendre son temps (sinon, il lui aurait fournit des moyens de transports plus rapide). Et il ne pouvait pas laisser ces pauvres gens. Le regard de Thiki brillait, excité par la présence d’un nouveau mystère. Ysandre, bien droite, l’air déterminé, ne doutait pas une seconde qu’il fallait intervenir. Koyan était quand à elle là pour ça. Lelfe était prêt à s’embarquer dans n’importe quoi et Groumpf le suivrait. Quant à Halonn, même s’il ne se souciait guère des gens de cette ville, il le suivrait sans hésiter.
"D’accord, on va vous aider. Bien que malgré les compliments de l’Empereur, mener des investigations ne soit pas notre spécialité..."
"Vous êtes trop modeste."
"Non, en fait c’est que lui est pas très futé..." ricana Thiki, souriante. "Il ne peut pas voir le mal chez les autres !"
"THIKI !" rugit une fois de plus Ysandre.

Le repas se poursuivit sous la lumière des Lunes et des lampions. Le Daymo avait fait mander ses propres investigateurs, rapportant au manoir impérial les preuves et pièces à convictions pour le groupe de Derym. Visiblement plus personne n’était fatigué et n’avait sommeil. Ysandre admira cette capacité à se plonger à fond dans le devoir à tout prix des hirakans. Ils ne pouvaient pas faire moins.
"Monstrueux..." commenta Koyan en observant des peintures des scènes de massacres.
"Les rapports sont pires." grogna Thiki. "Ces gars ont été proprement émiettés. Beurk. Celui ou ceux qui ont fait ça sont des malades pervers."
"Tu ne devrais peut être pas lire ça..." murmura Ysandre. "Pour une jeune fille de ton âge."
"Laisse tomber. J’ai vu pire. Et tu sais lire le hirakan, princesse ?" grogna Thiki. La Paladine se tint coite.

"Fascinant... Enfin, non. Inquiétant." déclara Halonn qui compulsait lui aussi certaines reconstitutions imagées. Il demanda des traductions des rapports à Thiki et Koyan. "Ces déchirures m’ont l’air presque... animales. Des griffes ? Derym ?"
"Il aurait fallut que je vois mieux les corps. Mais peut être. Mais quel animal pourrait lacérer le métal des amures des gardes de la cité ? Regarde, une troupe de cinq hommes s’est faite hacher menu. Et on aurait sans doute remarqué un animal féroce errant dans la ville !"
"Il y a une possibilité." intervint Lelfe. "Un loup-garou." Tous levèrent les yeux vers les deux lunes quasi-pleine qui emplissaient le ciel de leur lueur d’argent.
"C’est une possibilité... Quand ont eu lieu les meurtres ?"
"La nuit essentiellement. Depuis cinq jours environs."
"Ça couvre les périodes propices aux vues des deux Lunes..." intervint Thiki après avoir griffonné un bref calcul. "Et si c’est ça, on en a pour encore cinq-six jours. Les Doubles... Quels effets ils ont sur les garous ?"
Lelfe haussa les épaules. Il allait falloir fouiller dans les légendes et les grimoires.
"Dommage qu’on ait pas de témoins." murmura Ysandre. "Un loup-garou en furie ça ne s’oublie pas." ++++
"Hummm... J’ai une idée : on peut peut-être interroger l’âme des morts, non ?" proposa Thiki. "Halonn ? Koyan ? C’est dans vos cordes, non ?" "C’est très mal vu ici." affirma Koyan, gênée. "De plus, la tradition veut qu’on brûle les cadavres. C’est plus... Hygiénique. Même les autopsies sont rares. Ici nous n’avons que celles des gardes municipaux. Et encore, une chance que le Daymo soit un progressiste ! Dans certaines régions, toucher aux morts est tabou. Alors l’âme et la magie..."
"Dommage, ils auraient pu nous dire si oui ou non, il s’agit d’un garou ou d’un monstre semblable."
"De toute façon, ce n’est pas reconnu comme témoignage légal." trancha Ysandre.
"Ne restons pas bloqué sur une hypothèse, il faut envisager tous les cas possibles. Ces plaies peuvent aussi être l’œuvre d’armes particulières ou de magie." affirma Lelfe.
"Leurs katana sont trop précis pour ce genre de blessures. Mais tu as raison pour la magie." déclara Halonn.
"C’est d’ailleurs pour ça que j’ai faillit me faire lyncher." coupa soudain l’ambassadeur Urkall. "J’ai stupidement fait une démonstration des pouvoirs de la Voie du Loup aux Druides du clan Liran, lors d’une réception. Ils se sont montrés très intéressés. Mais mes pouvoirs ont inquiété certains. Dès le lendemain, les rumeurs allaient bon train. Et ce soir..."

"Les druides du clan Lyran ?" intervint Derym, intéressé.
"Le clan Lyran est l’un des deux clans fondateurs de la cité." expliqua Koyan. "Ils ont un grand intérêt dans les exploitations agricoles, l’élevage, la chasse. Ce sont aussi de redoutables soldats et de bons athlètes. Très bien vus auprès de la Cour, bien que considérés par les autres Nobles comme un peu rustres, à cause de leurs origines et de leurs occupations paysannes. Mais ce sont l’un des piliers de la prospérité de cette ville. Tiens, d’ailleurs, au départ, il y avait deux villes, une pour chaque clan, séparées par la rivière, voie naturelle de circulation des marchandises. Le bastion des Lyran est vers la plaine et les forêts. Ils ont leur propre école druidique."
"Merci de ces longues, longues explications si utiles..." railla Thiki.
"Thiki, allons ! C’est fascinant ! Et nous devons bien saisir le fonctionnement de cette ville et de ses habitants." coupa Lelfe. "Tu dois bien le savoir."
La jeune fille grommela une réponse indistincte. Elle en était parfaitement consciente. Mais parfois, le bagou de Koyan lui portait sur les nerfs. En ça, elle rejoignait Ysandre. Derym demanda des explications sur l’autre clan fondateur.

"Les Nayu. Riches marchands, fin artistes et tolérant plutôt bien l’occultisme. On trouve de leurs comptoirs commerciaux un peu partout dans les cités. Ils possèdent de nombreuses fabriques et industries. La cour ne les aime pas trop, même s’ils sont connus pour leurs fêtes splendides. Il y a la jalousie de leurs richesses, plus la peur de la magie... Mais tous savent qu’ils sont indispensables et influents. Leur manoir est situé de l’autre côté de la rivière, dans la seconde partie de la cité."
"Des rats des villes, des rats des champs..." marmonna Thiki.
"Daymo, avez-vous une raison de soupçonner en particulier ces deux clans en apparence si respectés ?" demanda Lelfe. Voilà le nœud du problème. Soupirant, le magistrat se leva et alla chercher une carte de la cité. Il y reporta les scènes des crimes et les lieux des disparitions supposées. Elles se concentraient quasiment que dans un seul grand quartier. Un quartier abondamment pourvu en jardins, en périphérie de la ville.

"La zone contrôlée par les Lyran." devina Derym.
"Exact. Pourtant leurs soldats et leurs gardes sont connus pour leur efficacité et leur dévouement à la Loi."
"Donc vous soupçonnez que le ou les assassins sont soit des membres de ce clan, soit couvert par eux ? Dans quel but ?"
"Je l’ignore... D’ailleurs, ce n’est qu’une hypothèse. J’ai... discrètement glissé une remarque au chef du clan Lyran. Il m’a fait lui aussi part d’une autre hypothèse : il pense que les Nayu peuvent avoir engagé des assassins mercenaires dans le but de discréditer sa famille."
"C’est possible ? Ils se haïssent donc à ce point ?"
"Oui. C’est une guerre larvée qui dure depuis des siècles. Ils ne traiteraient même pas ensemble si la croissance n’avait pas fusionné leurs villes entres elles. Jusqu’ici ils s’ignoraient et se méprisaient à distance. Mais l’histoire de la cité regorge d’incidents violents et d’affrontements. L’hypothèse du Lyran est alors assez valable."
"Hmmm, on a encore mis les pieds dans un bourbier..." annonça Thiki.
"Bah, le coupable n’est peut être qu’un simple déséquilibré."
"Ou un loup garou..." ++++ "J’ai déjà un plan pour m’enquérir de ça." annonça Lelfe, à la grande stupéfaction de tous. S’il avait bien déchiffré cette carte, dans le domaine Lyran...
"Déjà !?!"
"C’est quoi ton idée ?" demanda Ysandre, redoutant quelque acte insensé. La Paladine fut déçut.
"Daymo, ce bâtiment près des quartiers Lyran, c’est un Temple des Trois Lunes, non ?" demanda Lelfe.
"Oui, en effet..."
"Et qui mieux que les Prêtresses des Lunes pourraient nous renseigner sur les Loups-Garou et sur l’effet du Double sur eux ?"
"Bonne idée ! C’est une piste à envisager..."
"Moi, aussi, j’enquêterais chez les Lyran." annonça Derym. Lui aussi avait remarqué quelque chose d’intéressant sur la carte. "Il y a près de chez eux un bosquet druidique. Ils pourront me dire s’ils ont remarqué quelque chose d’anormal."
De plus, de part sa formation et l’exemple de l’ambassadeur Urkall, il savait que certains druides pouvaient se métamorphoser en animal. Ou en loup-garou. Ou en créature plus dangereuse encore.

"Pour ma part, rien ne vaut la confrontation directe." annonça Ysandre. "J’aimerais bien interroger les membres de ces deux clans. Pour l’Honneur et la Justice, ils coopéreront sans doute avec moi. Et peut être mon Dieu me permettra-t-il de desceller la Vérité !"
"Je viendrais aussi..." ajouta Thiki. "Ne serait-ce que pour empêcher Ysandre de faire des conneries."
"THIKI !"
"Et traduire au mieux tes questions. Koyan nous filera un coup de main, pour l’étiquette. Ça, c’est pas mon truc !"
Tous éclatèrent de rire. C’est vrai que les deux jeunes femmes avaient déjà fait une bonne équipe, malgré leurs divergences. Avec Koyan et ses connaissances, elles ne pourraient qu’obtenir des résultats. Thiki avait aussi une autre raison de suivre la Paladine dans ses interrogatoires. Son nouveau pouvoir pourrait peu être lui servir à grappiller des miettes de vérité derrière les mensonges trompeurs.

"Bon, si on fait des équipes, je pense qu’il me reviens de parcourir les rues la nuit." annonça à son tour Halonn. "Il n’y a jamais eu de survivants ou de témoins dans ces massacres, mais peu de choses échappent à mes yeux, la nuit. Et je peux sentir le sang de loin."
La déclaration du vampire albinos jeta un froid sur l’assemblée.
"Euh, bien vu, Halonn... Fais donc ça." déclara Derym après avoir déglutit. "Mais fais bien attention quand même. Aux assassins comme aux habitants."
"Je serais aussi invisible qu’une ombre dans l’obscurité. C’est plutôt pour vous que je m’inquiète. N’allez pas vous fourrez dans un antre de Druides sauvages et lycanthropes !"
Le jeune homme éclata de rire.
"J’irais avec Lelfe et Groumpf. Avec eux, peu de choses risquent de m’arriver... euh... Enfin, peu de choses néfastes."
"Je ne dirais rien, ce serait désobligeant." dit Ysandre d’un ton sarcastique, ce qui fit s’écrouler de rire Thiki.
Lelfe, boudeur, déclara avec emphase qu’il saurait protéger le Druide. Au péril de sa vie s’il le fallait. Il le jura sur son honneur de Paladin. Ysandre n’était pas convaincue, mais elle savait que la puissance de Groumpf pourrait les sortir des ennuis dans lesquels Lelfe pourrait les fourrer.
"Il se fait tard... Je propose qu’on se repose un peu avant de commencer, demain, dès l’aube." proposa Derym.
"Adopté. Mon cerveau fonctionne mieux après une bonne nuit de sommeil." affirma Lelfe.

"Quant à moi, je n’ai nullement besoin de me reposer." fit remarquer Halonn. "Je m’en vais donc immédiatement patrouiller. Qui sait ? J’aurais peut être des informations avant votre réveil."
L’albinos quitta la pièce et ses amis purent brièvement le distinguer, se fondant dans l’obscurité des rues de la cité endormie, à peine descellable malgré le flot de lumière lunaire.
"Ça me gène un peu de leur lâcher un autre prédateur dans leur ville." marmonna la Paladine.
"Bah, il nous a prouvé qu’il pouvait se contrôler, non ? Halonn est un homme de parole. Il ne fera rien aux citoyens innocents." affirma Derym.
Observant la nuit par la fenêtre, Thiki sursauta.
"Ysandre ! J’crois qu’le boulot va commencer plus tôt que prévu..."
"Hein ?"
"J’ai l’impression qu’on a de la visite..." déclara la jeune fille en désignant par la fenêtre un grand homme qui s’avançait, escorté par quatre gardes massifs. ++++ Le visiteur nocturne fut rapidement introduit (enfin, selon les normes de l’Empire... Thiki se rongeait les ongles d’impatience). Finalement, il arriva dans la pièce/bureau du Daymo qui abritait les aventuriers. Il était grand, large d’épaule et puissamment musclé malgré son grand âge, rivalisant presque avec la carrure de l’ambassadeur orc. Mais le plus étonnant était sa longue barbe tressée, emperlée et teinte en roux vif, qui tranchait avec son crâne chauve et ses vêtements verts et argent luxueux. On aurait dit un ogre sortit d’un conte, déguisé en noble.
"Laissez-moi vous présenter le Shogun Ero Tio Lyran, chef et doyen du clan Lyran." déclara le Daymo.
"Inutile de faire trop de politesse, Okhiro, je ne veux pas intimider vos hôtes !" s’écria le géant, débonnaire et dans leur propre langue. Visiblement, il était plus érudit et bon vivant que le laissait croire son apparence menaçante.
"Lyran-sama, il s’agit de mandataires Impériaux spéciaux venus nous apporter leur aide précieuse et leurs connaissances en ces heures troublées."

"Je vois... J’avais reconnu Koyan-chan. Et bien, mes amis, je vous souhaite un franc succès ! Puissiez-vous débarrasser notre belle ville de ces problèmes sordides. Mon opinion est quant à moi déjà faîte : vos investigations devraient porter en priorité sur ce fourbe clan Nayu !"
"Nous n’écarterons aucune hypothèse, monseigneur." affirma Derym en retour en se fendant d’une courbette.
"J’ai dit : pas de politesse forcée ! Vous n’avez pas les mêmes coutumes que nous, inutile de faire d’avantage de salamalecs. Ça nous changera. Et traitez-nous comme n’importe quel citoyen ou suspect. Pas de traitement de faveur ! Je sais que nous n’avons rien à nous reprocher."
Ysandre fut grandement impressionnée. Ce chef de clan leur parlait naturellement, sans fioriture et leur faisait apparemment pleinement confiance. Il était ouvert, pas xénophobe pour un sous et prêt à servir humblement la Justice et à mettre de côté ses privilèges. Bien des nobles devraient en prendre de la graine. Il allait falloir à la jeune femme toute sa volonté et l’aide de Tür pour ne pas l’écarter de la liste des suspects. Pourtant, ce Lyran avait de loin une carrure suffisante pour manier des armes assez puissantes pour trancher le métal d’une armure. Certes son aspect de sauvage était démentit par ses propos amicaux, mais il ne fallait pas oublier qu’il s’agissait d’un vieux chef de clan. Rusé et sans doute habitué à manipuler les gens. Le barbu s’éclaircit la gorge avant de s’adresser au Daymo d’un ton gêné.

"Okhiro... Je crois qu’il serait plus sage de reporter le festival du Double. Tant de gens, avec ces meurtriers qui courent en liberté..."
"Je sais, je sais... J’hésite, moi aussi. Mais cet événement est d’une telle importance pour la ville !"
Koyan expliqua à voie basse que les deux clans ennemis avaient fondé leurs cités des deux côtés du fleuve lors d’un Double particulièrement propice. La fête marquait aussi l’unique coopération entre les deux clans : la fondation avait eu lieu peu après une bataille déterminante pour l’avenir de l’Empire, où ils avaient combattu ensemble. Et pour finir, lors de l’agrandissement des cités, la fusion en une entité unique avait été faite lors d’un autre Double. Lelfe fit quant à lui part d’une autre remarque : si le Daymo annulait une fête si prestigieuse et si attendue, non seulement il ruinerait sa carrière, sa crédibilité, mais en plus le peuple mécontent risquait de se défouler lors d’autres émeutes, ce qui nuirait à la cité. ++++ "Je pense tout de même que nous ne pouvons nous passer de ce festival." continua le Daymo. "De plus les Nayu font pression : ils ont lourdement investit dans cette fête qui attire de nombreux clients potentiels. J’espère que nos nouveaux renforts nous permettrons de résoudre ces incidents au plus vite ! L’Empereur les dit très efficaces."
"C’est grandement nous flatter..." répondit Derym, fort mal à l’aise. Il n’aimait pas ces lourdes responsabilités. Et s’ils échouaient ?
"Je vous fais entièrement confiance !" s’écria le Lyran en riant. "Mais pensez aux Nayu..."
Derym hocha la tête, dubitatif, mais ne voulant pas contredire le notable.
Thiki, de son côté, observait le chef de clan. Ses récents pouvoirs mentaux semblaient être en grève. Une protection magique ou simplement un échec causé par sa propre méconnaissance de ses pouvoirs ? Elle devait donc s’en remettre qu’à sa seule intelligence et à son sens de l’observation. Elle avait déjà noté des détails intéressants.

D’abord, l’hypothèse de mercenaires Nayu pour discréditer les Lyran était en partie infirmée par le fait que ce clan avait apparemment lourdement investi dans les festivités en préparation. Prendraient-ils le risque de faire fuir les clients potentiels pour discréditer le clan rival ? A moins qu’ils ne veuillent le faire accuser, ça paraissait un peu cher payé... Et comment accuser les Lyran ? Des mercenaires auraient laissé des fausses preuves incriminantes. On verrait plus tard, il lui faudrait jauger les intentions des Nayu. Ensuite, le Lyran semblait bien nerveux. Pourquoi ? Sa demande était logique pour quelqu’un qui s’inquiète de ses concitoyens, même si elle pouvait être mal perçue... Cherchait-il à se faire bien voir du Daymo et du groupe d’aventuriers étrangers ? Ça expliquerait sa bonhomie... La jeune voleuse observatrice suivit les regards furtifs et nerveux du puissant chef de clan. Intéressant. Il s’attardait sur l’ambassadeur Urkall et sur Derym... Pas très longtemps, mais de manière notable. Pourquoi ?

Il avait un autre tic : il tripotait quelque chose dans sa barbe. Non... Dans son cou. La jeune fille se déplaça furtivement pour mieux voir. Une amulette de famille, apparemment. En argent. Elle avait du mal à voir les gravures. Une amulette peut être magique ? A vérifier... Lelfe le saurait sûrement. Elle commença à griffonner le peu de détails qu’elle entre apercevait. Cela s’avéra au final décevant : il s’agissait du même motif que celui qui ornait le kimono raffiné du Lyran. Trois croissants de lune et une feuille d’érable. L’emblème du clan, sans doute. Elle revint à la discussion.
"En raison des événements tragiques, j’ai consigné mes fils et mes filles dans la propriété. Je suis âgé et je ne veux pas risquer ma descendance. Je dois bien avouer que nos gardes ont été bien inutiles cette fois..."
"Vous avez beaucoup d’enfant ?" demanda poliment Ysandre. _ Catalogue des suspects ?
"Dix-sept ! Ma fierté ! Dix garçons, sept filles. Ah, j’aurais bien donné un bal, si ce n’étaient ces événements tragiques... Mes fils auraient adoré vous rencontrer. Une si belle jeune femme." répondit le Lyran avec un clin d’œil qui fit rosir la Paladine.

La conversation s’abîma en banalités, où Ysandre réussit discrètement à vérifier l’emploi du temps du chef de clan. Il était essentiellement dans son manoir ou en inspections dans leur domaine hors de la ville. Il ne semblait donc pas suspect, finalement. A condition qu’il n’ait pas mentit à la Paladine. Finalement, Lyran-sama prit congé, assurant à la Paladine qu’il était à sa disposition n’importe quand. Elle serait la bienvenue au manoir Lyran quand elle le désirerait.
"Un homme sympathique." affirma Derym.
"Trop peut-être. A vérifier..." ajouta Lelfe.
"En tout cas, le charme de notre Sainte Paladine va nous ouvrir des portes ? Un nouveau titre de noblesse en vue, Princesse ?"
"Thiki, un jour tu réussiras à épuiser ma patience..." grogna Ysandre, menaçante.
"Oooh ! Mais qu’en penserait Tür ? Violence sur une enfant..."
"Sale gamine, va te coucher ! On doit travailler sérieusement demain." ++++ Contrairement à ses habitudes, Lelfe se réveilla à l’aube. L’excitation de la traque. Il en profita pour une fois pour faire ses dévotions au Seigneur de l’Aube et du Renouveau. Le Daymo les avait généreusement logés dans une splendide et luxueuse maisonnette non loin de ses quartiers. Les émissaires spéciaux de l’Empereur ne méritaient rien de moins. Ils avaient même des serviteurs, ce qui gênait apparemment Derym. Lelfe sourcilla en descendant dans la salle commune pour prendre son petit déjeuner : on l’avait précédé.
"Salut Thiki ! Tombée du lit ?"
"Comme toi... ça fait bizarre d’ailleurs. J’suppose que tu as hâte de t’y mettre, toi aussi ?"
"Je boue littéralement d’excitation. J’adore l’aventure, les mystères et les énigmes. Qui sait, il y a peut être matière à une chanson."
"Et protéger les innocents, faire régner la Justice et la Loi, tu n’y penses pas ?" grogna une voix derrière lui.
"Toujours aussi charmante au lever, notre Dame Paladine." ricana le Barde. "Tu es aussi impatiente que nous, à ce que je vois."
"Mfff... Moi, j’ai toujours pour habitude de commencer ma journée tôt, pas comme vous autres, les fainéants."
"De la médisance ? Allons, pense à ton devoir : amour, compassion, tolérance."
"Je sers la Vérité !" contra la Paladine avec amusement. "Tu es un vrai flemmard d’habitude."
"Avant de se transformer en hyperactif..." intervint Thiki en rigolant. Elle adorait les échanges doux-amers entre ces deux là.

Du bruit se fit entendre alors qu’ils se servaient copieusement. Groumpf les rejoignait, bayant, grommelant avec son raffinement habituel. Derrière suivait Derym, amusé.
"Prêt à faire fonctionner vos méninges ?" demanda gaiement Lelfe. Groumpf lui lança un regard noir, à demi endormi. Derym haussa les épaules.
"On a notre Inquisitrice avec nous, ça devrait aller." ricana Thiki.
"Et notre fouineuse petite peste." répondit Ysandre, du tac au tac.
"Eh ! Qui lui donne des cours de répartie ?" s’exclama l’adolescente, déclenchant un éclat de rire général.
"Quelqu’un a vu Koyan ? On pourra commencer quand elle sera là ?"
"Elle arrive, elle se débarbouille... Et elle remonte la porte."
"Hein ?"
"Elle à réussit à s’enfermer dans le cabinet d’aisance. Groumpf a été réveillé par ses cris et a du défoncer la porte..."
"Wahahaha ! Ça explique son humeur si agréable."
"Plus sérieusement, Halonn est rentré et m’a fait son rapport." déclara Derym quand les éclats de rires cessèrent.
"Quelle chance d’avoir un vampire albinos sous ses ordres ! Et si utile comme garde du corps sous ce beau ciel dégagé." railla Thiki.
Le Druide ne releva pas la remarque et poursuivit.
"Il n’a rien appris de particulier. Pas de bandes suspectes, pas de rôdeurs. Beaucoup de gardes et une population qui se terre, apeurée. Il a dit, je cite : Cette ville pue le sang, la mort et la peur."
Cela fit instantanément retomber l’ambiance plutôt joyeuse de la matinée. Leur mission était sérieuse. Ils finirent de déjeuner en silence, plongés dans leurs pensées, leurs hypothèses. Puis, on frappa à la porte. ++++ Une servante du Daymo leur fit par d’une convocation urgente. Le groupe partit aussitôt vers la demeure du Daymo. Un nouvel incident ? Ils trouvèrent celui-ci dans son jardin, en compagnie d’une splendide femme vêtue de pourpre et d’or, entourée par quatre gardes lourdement et somptueusement armés, formant un carré parfait autour de leur maîtresse.
"Voici donc les enquêteurs envoyés par Notre Puissant Empereur." déclara la femme d’une voix de miel.
Elle était belle, sensuelle et indubitablement noble. Impossible de deviner son âge sous le masque blanc de son maquillage de poudre de riz, mais son regard noir acéré trahissait une dirigeante expérimentée, habituée à voir ses moindres caprices satisfaits. Abritant son sourire derrière un éventail, elle s’assit avec grâce sur un banc de pierre dans le jardin du Daymo. En n’en paraissait que plus royale, dans ses fins atours de soie. Juste derrière elle, le soleil levant transformait la banale pierre en trône doré. La tête de la noble dame, à la chevelure noire, coiffée selon un raffinement extrême, s’auréolait d’un halo de rayons du levant. Ses gardes se placèrent derrière elle dans un mouvement parfait, coordonné. Ils étaient à la fois discrets et menaçants. Le levant faisait luire leurs armes et leurs armures. Les traits dorés de leurs uniformes brillaient tel des fleuves d’or. Des armes vivantes, dont la beauté égalait la férocité.

"Magnifiquement orchestré." apprécia mentalement Lelfe, en artiste connaisseur. L’impression de supériorité, de noblesse... On avait du mal à ne pas s’agenouiller pour saluer cette femme. Elle fit un geste pour indiquer aux aventuriers, qui se sentaient bien rustres, de s’asseoir non loin d’elle. D’un mouvement fluide et élégant, elle autorisa le Daymo à faire les présentations. On voyait là où était le pouvoir.
"Laissez-moi vous présenter Dame Jirya Nadan Li Nuyan, chef suprême de l’honorable clan Nuya." annonça le Daymo avec grandiloquence. Il vénérait cette femme. Ou elle lui faisait peur.
Tous s’inclinèrent, même Thiki qui restait muette devant la femme.
"Honorables émissaires de l’Empereur, je suis ici malheureusement pour deux raisons." déclara la Dame. "La première est fort simple : je tenais à vous assurer du soutien inconditionnel de la Maison Nayu dans vos investigations."
"Nous vous remercions de votre sollicitude. Je gage qu’avec votre aide précieuse nous arriverons rapidement à régler ces incidents." répondit Lelfe. Il s’était auto proclamé porte-parole du groupe, avant que les autres ne puissent réagir. Il devait interroger cette femme fascinante. Il était le mieux placé pour discuter avec la noble Nayu. Il était prince de sang, d’un royaume reconnu. Il était en outre le frère de l’Ambassadeur le plus en vue à la cour impériale. Sans compter qu’il avait déjà jaugé cette femme : arrogante, imbue d’elle même, se sentant au-dessus du lot commun. L’incarnation de la noblesse riche et méprisante. Il avait fréquenté pas mal de ce genre là dans sa jeunesse. La Dame Nayu sourit, puis son visage pris un air triste, souligné par ses sourcils maquillés de bleu sombre. ++++ "La deuxième raison est bien plus délicate. Et personnelle. Je suis venu solliciter votre aide."
Lelfe fit signe qu’il suivait. Intéressant : elle n’avait pas fait de remarque sur le terme incidents qu’il avait employé à dessein pour qualifier les massacres. Pour elle, ils avaient sûrement moins d’importance que la perte de bénéfices potentiels. Intéressant aussi, le fait qu’elle mentionne l’affaire personnelle après la stricte déclaration officielle. Pudeur hirakanne ? Tradition et diplomatie ? A vérifier.
"L’affaire est fort gênante. Inquiétante aussi..." continua la noble Nayu. "Il s’agit de ma fille aînée. Elle n’est pas rentrée hier."
"Voilà qui est en effet fort inquiétant en raison de la tension actuelle." affirma Lelfe, masquant sa déception. Sans doute une banale affaire de coucherie. Mais sait-on jamais, ce pouvait être une piste potentielle. A ne pas négliger donc.
"Précisément." poursuivit la royale femme. "Je sollicite donc vos nobles investigations, afin de retrouver au plus tôt ma fille."
"Nous ferons bien évidement notre maximum..."

"Malheureusement nous avons peut être d’autres priorités. Nous avons un assassin à arrêter." coupa soudain Ysandre, excédée par l’attitude de la noble. Elle aussi avait déjà fréquenté par le passé ce genre de personne imbue d’elle même et qui donnait des ordres sans penser aux autres. Ecoeurant.
Dame Nayu lança un regard de méduse, glacé, méprisant à la Paladine. Elle semblait la disséquer du regard, comme un insecte répugnant.
"Quelle conne... Pire que moi, elle ne peut pas se tenir !" pensa Thiki en donnant discrètement un coup de pied à la Paladine (pas facile, à cause de ses jambières de métal).
Lelfe s’évertua à rattraper la conversation, aidé parfois par Koyan, à l’aide de compliments fleuris et de banalités. Il ignora superbement Ysandre, comme si elle n’était qu’un subordonné négligeable qui serait là par erreur. La jeune femme en fut bouleversée et s’enferma dans un triste mutisme. Thiki priait pour qu’elle comprenne que Lelfe jouait seulement un rôle, celui d’un noble discutant avec ses pairs, dans un monde inaccessible pour le commun des mortels...

La Noble Dame finit par prendre congé, Lelfe l’ayant rassurée sur leurs intentions avec sa langue de miel et ses phrases fleuries. Elle leur avait obligeamment laissé un magnifique portrait de sa fille. Une jeune demoiselle magnifique, pâle et gracile. De l’âge d’Ysandre, à vue de nez. Ysandre faisait la gueule, à présent honteuse de son faux pas que Thiki prit soin de commenter avec sa morgue habituelle.
"Un personnage, intéressant..." murmura Lelfe.
"Elle me fait un peu froid dans le dos." déclara Derym. "Je ne sais pas trop pourquoi..."
"L’instinct animal." grogna Thiki. "Cette femme est un serpent, un prédateur."
Un prédateur bien mystérieux d’ailleurs. Comme pour le chef Lyran, elle l’avait observé avec tous ses sens... Et comme avec son ennemi, elle n’avait rien capté avec ses maigres talents de psioniste...

Mais d’autres détails s’étaient avérés intéressants. Comme le chef Lyran, elle s’était sournoisement intéressée à Derym, par coups d’oeil furtifs. Ce ne pouvait être un accident : Lelfe savait trop bien attirer l’attention sur lui. Mais pourquoi Derym ? Parce qu’il était le chef du groupe ? Avait-ce un rapport avec la mission du jeune Druide ? Pas moyen de le savoir. Côté nervosité, cette femme en semblait presque dépourvue. Pourtant Thiki avait remarqué là encore quelques mouvements et œillades inquiètes. La noble avait lancé plusieurs regards lourds vers le soleil montant et vers le cadran solaire du jardin. Pressée ? Un rendez-vous ? Elle avait à chaque occasion nerveusement tripoté l’une de ses nombreuses bagues. Celle-ci, dorée et ornée d’un éclat de diamant taillé, paraissait coûteuse. Mais la femme possédait plein d’autres bijoux coûteux. Pourquoi celui-là ? Un tic ? Hummm, ce pouvait être une alliance. Il faudrait qu’elle demande à Lelfe s’il était magique. Le barde avait l’œil pour ce genre de chose.

"Elle me parait être comme certaines plantes... Superbe mais vénéneuse." continuait le Druide.
"Comparaison, fort approprié." confirma Thiki, amusée. "Notre cher petit Druide innocent percerait-il enfin le mystère de l’âme féminine ?"
"Oh... J’ai eu de l’entraînement. J’ai un cuisant souvenir de donzelle jouant de leur charme pour abuser les autres." ricana le jeune homme.
"Ah ! Mais ils prennent tous des cours, ma parole !" s’exclama Thiki, vaincue et provocant l’hilarité des autres. Sauf de la Paladine, qui lança un regard noir à Derym.
"J’aurais pas du lui rappeler ça..." murmura-t-il à l’oreille de Lelfe.
"Bon, trêve de bavardage, commençons l’enquête !" s’écria le Barde, sauvant son ami des fureurs Paladines.
"Je vais donc aller avec toi au Temple des Trois Lunes et au bosquet Druidique des Lyran." déclara Derym. "Ysandre et Thiki iront pendant ce temps là interroger un peu plus cette famille noble."
"D’accord. Koyan ? Tu penses que tu pourrais nous avoir des invitations chez les Nayu. La Dame m’a parlé d’une réception... Un bon point de départ pour l’enquête."
"ça ne devrait pas poser de problème, elle a l’air de bien vous apprécier. Ce sera vite fait. Et si vous n’avez pas trop besoin de mes services, j’aimerais aller faire un tour chez les scribes du Daymo. Les archives et le passé éclaireront peut être d’un jour nouveau la situation."
"C’est une idée. Moi et Thiki savons nous débrouiller en Hirakan, donc pas de problème. C’est vrai que j’aimerais en savoir plus sur ces deux clans."
"En route alors !" ++++ "C’est joli..." déclara Derym en contemplant les trois dômes d’argent du Temple des Trois Lunes.
Le Temple couvrait une bonne superficie, tout en bois et en fine pierre blanche, à part les trois dômes centraux, métalliques. Il se tenait sur un lac d’une rondeur artificielle, entouré d’un parc magnifique.
"Surtout coûteux. Je ne m’attendais pas à un tel luxe. Si je me souviens de ce que m’a dit Ony’, le culte des Trois Lunes n’est pas une religion fort répandue."
"Hmmm... Vu que la ville a été fondée lors d’un Double, ça pourrait s’expliquer."
"Marrant qu’ils aient gardé ce nom... Les Trois Lunes. Remarque, démolir un si beau bâtiment aurait été dommage."
Sans faire davantage de commentaires, ils entrèrent. Le temple grouillait littéralement d’activité, prêtres et novices courant partout, chargés de rouleaux de parchemins, d’objets saints et de décorations. Evidement, pour eux, le Double était aussi une fête sainte en plus d’une fête populaire. Ils ne devaient plus savoir où donner de la tête.
"Parfait..." songea Lelfe. "Ils ne seront que plus prompt à coopérer pour retrouver l’impie qui souille la sainte fête."

Dans un hirakan parfait, il s’enquit d’un responsable. On les fit patienter. Bien évidemment, le Barde, à l’inverse de Derym, avait l’impatience pour point commun avec Thiki. Après quelques dizaines de minutes d’attente où ils virent des moines affairés les négliger cordialement, il en arrêta un de force et déclara avec emphase sa qualité d’envoyé spécial inquisiteur de l’Empereur. Ça accéléra énormément les formalités. Quelques secondes plus tard, ils furent reçus en grande pompe par une magnifique jeune femme en tenue blanche et argent. Au vu des liserés complexes de sa robe, elle était de haut rang. Grande, souple, cheveux noirs extrêmement longs (ils lui arrivaient facilement aux chevilles et elle dépassait les deux hommes en taille). Elle cultivait manifestement son charme hautain, prenant un air froid et distant qui ne la rendait que plus désirable.

"Veuillez nous excuser, mais la Haute-Prêtresse est malheureusement absente pour le moment..." commença la jeune femme d’une voix basse, douce, calme.
"Ce n’est pas grave, nous avons là une charmante représentante de votre culte !" coupa Lelfe, se fendant d’une profonde révérence. _ Décidemment, il aimait les jolies femmes.
"Nous n’avons que quelques questions au sujet de la vague de crimes." ajouta Derym dans un hirakan hésitant, un rien mal à l’aise devant la froide beauté.
"Par la Triple Conjonction ! Nos ouailles seraient-elles suspectées ?"
"Pas pour le moment, pas pour le moment... Nous avons seulement quelques questions à vous poser, en rapport avec certaines hypothèses préliminaires de l’enquête. Mais d’abord, pourrais-je savoir à qui nous avons l’honneur ?"
"Ah ! Mais bien sûr, veuillez me pardonner, Noble émissaire ! Je suis Nokoto Shina No-Lyran."

"No-Lyran ?" interrompit Derym. "No, c’est un particule pour désigner la possession, non ? Vous êtes lié à la famille Lyran ?"
"Oui. Comme mon nom l’indique, je suis membre d’une branche mineure de la grande dynastie Lyran."
Lelfe remarqua qu’elle semblait en tirer une grande fierté. Assez normal, même les nobles mineurs de cette famille devaient être respectés, dans ce quartier. Par contre il lui sembla remarquer un éclair étrange dans les yeux de la jeune femme. De la... colère ?
"Laissez tomber les Nobles émissaires. Je suis Lelfe et lui c’est Derym. Concernant nos questions... Et bien, nous voudrions avoir des informations sur la lycanthropie."
Fascinant ces Hirakan. Pas un instant son masque de contemplation détachée ne marqua la moindre surprise. Elle sourit même.
"Je vois. Même si notre culte n’a rien avoir avec les loups-garous, il vous a semblé logique que nous ayons des informations là dessus, en rapport avec les cycles de lunaisons. Dois-je en déduire que le suspect est un loup-garou ?"
"Potentiellement. Nous n’avons aucune preuve. Nous aimerions juste savoir quel pourrait être l’effet d’un Double sur les loups-garous."

"Vous êtes venu au bon endroit. Nous autres, prêtres des Lunes, sommes les Gardiens des Mystères. Nous avons bien sur étudié l’effet des Doubles. Ils sembleraient augmenter de façon prodigieuse la sauvagerie, les pouvoirs et la force des loups-garous. La période propice à la métamorphose est aussi plus longue : même non complètement pleines, les deux Lunes en conjonction se complémentent et permettent la transformation."
Les deux aventuriers échangèrent un regard lourd de sens. Avaient-ils fait mouche à la première hypothèse ? La piste semblait se confirmer.
"En contrepartie, la métamorphose est plus douloureuse. Ça renforce encore la sauvagerie, la haine violente du loup-garou. Il attaque tout ce qui bouge, sans discernement... Il faut noter aussi que lorsque le lycanthrope redevient humain, il est dans un état d’épuisement presque total. Je vous conseille de jeter un œil dans les archives de la cité. Le Daymo y a accès. Il me semble bien qu’on y parle justement d’un massacre du à des loups-garous durant un ancien Double..."
"Voilà des informations très intéressantes !" exulta Lelfe .Il se voyait déjà charger Koyan d’éplucher les vieux parchemins moisis pour lui. Le pire c’est qu’elle adorerait cette tache routinière ingrate. ++++ "Une autre question : que pourriez-vous nous apprendre sur cette amulette ?" demanda Derym, tendant à la prêtresse un dessin de Thiki. La jeune fille leur avait demandé de se renseigner, après l’échec de Lelfe à identifier l’amulette. Là, Nokoto marqua légèrement sa surprise. Mais bien vite, elle retrouva son visage impénétrable, orné par un mince et sensuel sourire.
"Bien sur. Il s’agit de l’amulette familiale du clan Lyran. Tous les membres de la famille principale en porte une. C’est même nous qui les fabriquons."
"Ah ? Et elles ont... des pouvoirs spéciaux ?" s’informa poliment Lelfe, feignant d’être seulement à moitié intéressé.
"Bien évidement, il s’agit d’amulette pour une famille Noble ! Le dédain de la magie ne va pas jusque là... Par contre, au vu de mon rang, je ne connais pas les sortilèges de protection que ce collier renferme."
"Voilà qui est fort dommage..." maugréa Lelfe, déçut. Vérité ? Mensonge ? Simple respect pour la confidentialité de ses clients ?
"Quand rentrera la Haute-Prétresse ?" demanda Derym. Autant s’adresser directement au plus haut échelon.

"Elle est malheureusement fort occupée par les rituels du Double... De plus elle atteint malheureusement un âge fort avancé et doit prendre beaucoup de repos. Toutefois, je ferais mon maximum pour vous obtenir un rendez-vous."
"Certes. Et qui d’autre pourrait nous renseigner sur ces enchantements ?" insista Lelfe, se sachant à la limite de l’impolitesse.
Nokoto lui lança un regard froid, glaçant, où perçait une pointe d’exaspération irritée. Elle répondit néanmoins d’un ton gêné.
"Hélas, je ne suis pas instruite de ce genre de mystères. Je vais me renseigner au plus vite et vous obtenir si possible une entrevue." s’excusa la jeune femme.
"Bien esquivé..." pensa Lelfe, amusé et irrité à la fois. Que les Hirakan étaient fuyant !
"Bon, passons... Pouvez-vous nous parler de la famille Lyran ?" demanda Derym, pour dissiper le malaise ambiant.
"Evidemment, même si je suis convaincue qu’ils ne doivent rien avoir à faire avec cette histoire. La famille Lyran est la plus Noble, la plus respectée de notre cité. Leur courage et leur pugnacité au combat, au service de l’Empereur, ont été maintes fois loués. Leur talent pour l’agriculture et la chasse n’est plus à prouver. Ce sont aussi de généreux mécènes et des amoureux de la Nature, vivant en harmonie avec elle. Je suis fort honorée d’être une No-Lyran."
Sa voix était pleine d’orgueil et de joie. Pourtant Lelfe nota plusieurs choses intéressantes dans son discours passionné. Le choix des termes, notamment : ils ne doivent rien avoir à faire avec cette histoire... Douterait-elle ?

"Généreux mécènes ?" s’informa le Barde.
"Oui. Une grande partie du financement du Temple provient des dons Lyran. En échange, nous formons leurs filles à la prêtrise. C’est également une bénédiction pour la ville : nous avons tant de moyen pour faire profiter de nos enseignements ! Ah ! Ils financent également en grande partie les besoins des Druides du bosquet. Leurs dons à la municipalité, pour l’extension et l’entretiens des parcs et jardins est fort apprécié par le peuple."
Lelfe lança un regard lourd de sous entendus à Derym : tout ce qu’ils avaient entendu ici pouvait avoir été déformé par une morale pro-Lyran.
"Que pouvez-vous nous dire sur le clan Nayu ?" osa demander Derym, même si lui aussi se doutait que les informations à venir allaient être tendancieuses.
"Ce sont des êtres vils, sans scrupules. Des bas marchands, prêts à tout pour le profit, même à se mêler des sciences occultes. Leurs femmes sont des vipères, manipulatrices et débauchées. Une honte pour notre ville, notre Empereur... Malheureusement, leurs complots et leur richesse leurs permettent d’avoir le soutien, sûrement à contrecœur, de la royauté..."
Là, elle ne cherchait même pas à cacher sa haine, son dégoût. Une telle débauche de sentiments, peu naturelle chez cette femme si maîtresse d’elle même étonna Lelfe. Peut-être un problème personnel ? A creuser, à creuser...
"Il est temps pour nous de prendre congé." annonça le Barde en s’inclinant poliment. "Merci d’avoir bien voulu répondre à nos parfois indiscrètes questions."
Elle salua les deux étrangers qui s’en allèrent après quelques salamalecs. ++++ "Intéressante entrevue. Mon hirakan s’améliore." annonça Derym.
"Fascinante personne. Elle nous ouvre une multitude de possibilités et d’hypothèses."
"Tu crois vraiment que les Lyran, une famille si noble, d’apparence si sympathique, seraient impliqués dans ces meurtres sauvages ?"
"De plus en plus. Je veux bien être damné si le coupable n’est pas un Lyran ou un Nayu !"
"Hummm... Je ne sais pas. Allons au bosquet druidique, j’ai hâte de le voir !"
"Attends un instant, il y a un truc que j’aimerais vérifier..." déclara Lelfe dans un sourire.
Il s’avança vers une demoiselle à l’allure craintive, une novice. Il joua à fond son rôle habituel d’étranger séducteur, noble, impressionnant.
"Dîtes-moi, mon petit, est-il vrai que la Haute-prêtresse va se retirer ? On la dit fort âgée..."
"Je... Je ne sais pas, monsieur. Je ne suis qu’une novice. Elle est âgée, certes, mais je n’ai pas entendu dire que..."
"J’espère que Notoko-chan sera nommée à ce poste..."
"Je ne sais pas... Sans doute, vu qu’elle est sa première disciple. Mais je croyais qu’elle devait se marier ? La tradition veut qu’elle soit, euh..."
"Vierge. Je me doute bien. Un rien cruel, comme religion, non ?" termina Lelfe dans un clin d’oeil.
Revenant vers Derym, il quitta le Temple des Trois Lunes en arborant un sourire de loup.

Derym et Lelfe avançaient tranquillement dans de calmes et magnifiques jardins zen. Ces lieux paisibles leur faisaient presque oublier qu’ils venaient enquêter sur une série de massacres. A l’ombre de ce pin isolé, à deux pas d’un lac serein, on avait par exemple retrouvé les restes déchiquetés de quatre promeneurs nocturnes. Il n’y avait déjà plus traces de l’incident. De diligents serviteurs aux couleurs du clan Lyran s’étaient occupés de rendre au plus vite l’aspect immaculé de ce jardin.
"C’est bizarre..." marmonna Derym alors qu’ils pénétraient dans la propriété Lyran.
"Quoi ?"
"C’est trop... Calme. Trop ordonné aussi. Comment ce jardin minutieusement entretenu peut-il abriter un Bosquet Druidique ?"
Lelfe haussa les épaules.
"Autre lieu, autres mœurs ?"
"Je ne saurais pas mieux dire !" éructa une voix tonitruante derrière eux.
Les deux aventuriers se retournèrent pour se retrouver face un jeune hirukan effroyablement massif.

D’habitude, les membres de ce peuple étaient petits et minces. Celui-là était leur exact opposé. Grand comme une montagne, les jambes et les bras épais comme des troncs d’arbre et avec une tendance fort marqué à l’embonpoint, c’était un géant. Malgré tout, il ne semblait pas du tout menaçant, respirant la bonhomie et la joie de vivre. Lelfe avait déjà rencontré quelqu’un comme lui, aussi ne fut-il pas surpris par l’identité que déclina le titan.
"J’suis Mejo Lyran. Vous êtes les étrangers qui enquêtent sur les massacres, non ?" déclara le massif jeune homme.
"Oui. Vous parlez notre langue visiblement..." commença Derym.
"Ahaha !" explosa le géant d’un rire tonitruant. "J’sais d’quoi j’ai l’air ! Mais j’suis pas une brute inculte. En fait j’suis l’chef du bosquet druidique Lyran."
Et prenant les deux aventuriers par les épaules, il les conduisit au cœur des bois, de son domaine. ++++ Au cœur d’une forêt magnifiquement entretenue, un petit autel de pierre moussue trônait sur une île artificielle au centre exact d’un petit lac cristallin. Le cœur du bosquet. Une douzaine de jeune gens, à demi-nu, luttaient avec acharnement mais convivialité. Visiblement un sport local. Derym demanda timidement au géant Lyran de quoi il s’agissait.
"ça ? Oh, une tradition !" répondit gaiement Mejo. "La Nature nous a donné un corps superbe et adaptable. Nous nous devons de l’honorer en l’entretenant et en le portant au summum de nos capacités. Ici, nous le faisons par la lutte. Ce n’est pas pour me déplaire d’ailleurs, vu que c’est comme ça que j’ai été nommé à la tête du bosquet ! Ahahaha !"
Derym en resta un moment abasourdi, avant de hausser les épaules. Après tout, cette méthode de sélection en valait bien une autre. Et malgré son air de brute, Mejo était sûrement un érudit, vu qu’il parlait leur langue.

"Nous nous étonnions de ce bosquet si ordonné... si artificiel." commença Lelfe. "C’est assez bizarre pour des Druides de modifier ainsi la Nature, de la plier à votre bon vouloir humain, non ?"
"Houlà ! Z’êtes des extrémistes ? Non, sûrement pas. Il ne faut pas confondre Nature et sauvagerie. Les entendues sauvages, c’est bien, mais ce n’est qu’une partie de l’expression des dons de Mère Nature. L’homme et ses constructions, ses actes et sa volonté en sont d’autres. Les animaux construisent bien des terriers, des cités même ! Ils mangent les fruits, disséminent les graines et font de l’agriculture. Nous faisons pareil. Le tout est de respecter l’harmonie et l’équilibre !"
Derym hocha la tête, enthousiaste à la suite de ce discours. Décidément le monde regorgeait d’êtres et de pensées différents ! Il n’avait jamais pensé à cela. Pour lui la Nature c’était les forêts sauvages, les étendues vierges, impénétrables. Lelfe aussi, sourit. Lui connaissait les conflits qui éclataient souvent entre les communautés druidiques et les cités, les paysans et le culte de la Déesse de l’Agriculture. Si tout le monde avait eu le bon sens de ce druide hirukan, ils auraient peut être pu cohabiter en paix. Il songea un instant à son maître Adacad, un véritable fanatique de la Nature sauvage, toujours prêt à pourfendre ceux qui détérioraient le moindre espace naturel. Qu’aurait-il pensé de cette philosophie ?

"Votre point de vue est très intéressant." déclara joyeusement Derym. "Et je dois reconnaître que votre bosquet-jardin respire l’harmonie et la joie de vivre. La nature, même cultivée, modifiée, y resplendit."
"Merci du compliment ! Urkall a beaucoup aimé aussi. Il a pris beaucoup de notes. Il disait que les orcs avaient malheureusement une fibre trop sauvage pour s’émouvoir d’une telle beauté construite, qu’ils préféraient les contrées sauvages et indomptées. Mais il est tout de même resté admiratif devant nos réalisations."
"Vous êtes ami avec Urkall ?" demanda Lelfe.
"Ouais... Un gars intéressant. J’aimerais bien lui reparler. Et aller chez lui. J’ai adoré les descriptions des recoins perdus de son royaume ! Comme lui et malgré ma vie tranquille, j’aime la nouveauté ! J’aimerais bien voir à l’œuvre cette fibre sauvage des orcs."
"Hummm... sa race peut être fort dangereuse aussi."
"Hahaha ! Je sais, je sais, peu d’orcs aiment les étrangers, les civilisés. Tous les peuples ont leurs fanatiques, leurs incultes, leurs xénophobes. Il faut dépasser ça : j’aimerais vraiment aller chez lui."

"Je suis sur qu’il serait d’accord. Et mon frère Onyshahell pourra sans doute arranger ça." fit remarquer le Barde.
"Ah ? Tant mieux alors ! ça fait un moment qu’j’ai pas vu Urkall... Vous pourriez lui demander de passer ?"
"Bien évidemment."
"Et..."
"Oui ?"
"Z’êtes vraiment le frère d’Onyshahell ? Z’êtes tout petit !"
Lelfe grogna et se renfrogna, ce qui déclencha immédiatement l’hilarité de Mejo et de Derym. Mejo donna jovialement des ordres et les deux aventuriers se virent conviés à un copieux repas au milieu d’une troupe de joyeux druides. Lelfe fit remarquer que le repas n’était pas végétarien, contrairement à ce qu’indiquaient certaines Voies des druides elfiques. Cela fascina l’assemblée de jeunes druides, incapables de comprendre pourquoi se priver volontairement des dons généreux en viande, miel et poissons de la Nature. Mejo expliqua une fois de plus que le courant druidique des Lyran s’était inspiré de l’étude des animaux. Les herbivores se nourrissaient de plantes et de champignons, les carnivores d’animaux. L’homme était omnivore, donc il devait manger de tout.
"Et pour la cuisson ?" demanda Derym, intéressé. "Ah ah ! Bonne question ! Ici, en Hira Ku, nous aimons les produits frais ou crus. C’est juste une question de goût. Je sais aussi apprécier une viande bien grillée. Le feu est un élément naturel, non ? La cuisine est donc une autre expression des prodigalités sans fin de Mère Nature. Qui se soucie que la viande soit cuite ou cru ?" ++++ "Mais cuire un aliment, n’est-ce pas un gaspillage de matière végétale ?" demanda Lelfe, jouant volontairement les avocats du diable.
"Non ! Les éclairs s’abattent et enflamment parfois des forêts entières, non ? Le feu est naturel et l’Homme peut, non, doit s’en servir. Sinon ce serait vraiment du gaspillage, non ? De plus, nous utilisons uniquement du bois mort. Nous nettoyons ainsi la forêt de ses déchets. Je vous vois venir : bien évidemment, on en laisse assez pour assurer l’équilibre écologique..."
Lelfe éclata de rire et annonça qu’il suivait lui aussi une philosophie semblable dans la vie. Intérieurement, le Barde se posait d’autres questions, plus sinistres. Dessous ses abords si joyeux, ce Lyran était-il capable de se battre pour sa philosophie ? Considérait-il la vie humaine comme égale à celle des animaux, des plantes ? Comme du bois mort ? Il orienta la conversation sur l’âme humaine, mais n’apprit rien de plus. Mejo assurait qu’il respectait la vie, mais tout le monde pouvait se cacher derrière de belles paroles.

"Et quelle est la position de votre Ordre sur la magie ?" demanda alors Lelfe.
"Encore une question difficile... La Nature nous donne certains pouvoirs, inutile de le nier. A certains animaux et certains monstres aussi. La magie est donc une chose naturelle. Inutile donc de la craindre ou de la mépriser, comme le fait malheureusement notre peuple. Seule l’utilisation de la magie est discutable. S’en servir pour des desseins diaboliques ou corrompus est évidement intolérable. Il en va de même pour certaines voies qui brisent le cycle de la vie, comme la Nécromancie. Les Nayu par exemple, n’hésitent pas à bafouer l’ordre naturel !"
"Hummm. Vous avez des exemples précis ?"
"Pas vraiment. je n’ai que ouïe dire de cérémonies maléfiques, d’invocations démoniaques et de rituels sanglant nécromantiques. Ils n’ont que peu de soldats pour protéger leurs comptoirs de pillage commercial. Ils font donc de sombres alliances avec les forces des Ténèbres !"
Le silence s’abattit sur le groupe après ces déclarations empoisonnées. Visiblement l’inimitié entre les deux familles était vraiment très forte pour déclencher une telle réaction chez le jovial et sage Mejo Lyran. Lelfe et Derym firent de leur mieux pour détourner la conversation et calmer le druide. En tout cas, mieux valait que les Lyran n’apprennent pas les talents de Koyan et d’Halonn, par exemple.

Au cours du repas, il leur fut présenté les jeunes Kyo et Rusha Lyran, deux jeunes apprentis druides.
"La future génération ! L’un deux me battra peut être un jour et me succèdera ici !" s’exclama le géant Mejo.
"Il faudrait encore que Kyo s’intéresse plus aux écrits druidiques qu’aux combats... On ne gagne pas qu’avec des muscles." déclara Rusha Lyran.
"Pfff. Je n’aime pas étudier. Et alors. Je peux devenir un grand druide et un grand guerrier sans rester sans cesse plongé dans les livres !" répondit son frère Kyo.
"L’ambition de Kyo est de devenir un grand soldat Lyran, en plus d’un druide accompli." informa Mejo. "Nos troupes sont les meilleures du royaume à cause de jeunes passionnés comme lui."
"Arrêtez de l’influencer. Il n’y a pas que le combat dans la vie !" maugréa Rusha.
"Il y a aussi nos excellent érudits médecins, nos savants herboristes et nos spécialistes en agriculture." ajouta Mejo en souriant à son jeune frère. ++++ "J’préfère être soldat que paysan !" s’exclama bruyamment Kyo, lançant un regard méprisant à Rusha.
"Tête de mule. Y’a pas que les muscles qui comptent... Tu as un match contre moi après."
"Ouais ! J’vais t’éclater ! Tu verras que ta science ne peut rien contre mon entraînement d’élite !"
"On verra. Au fait : le sucre de ton thé... Et ben c’était pas du sucre. Les toilettes sont par là."
Kyo pâlît en se tenant l’estomac, qui gargouillait fortement à présent. Il se leva d’un bond et s’enfuit, hurlant qu’il se vengerait.
"C’était méchant, Rusha..." réprimanda Mejo. "L’humilier ainsi devant nos invités."
"Il l’a cherché, cette brute sans cervelle."
Le druide Lyran soupira tandis que Lelfe s’écroulait de rire. Derym s’efforçait de rester indifférent à cette querelle fraternelle, mais il avait du mal à cacher son amusement.
"La jeunesse..." soupira Mejo, qui était pourtant loin d’être un vénérable ancien.
"Eternel problème !" sourit Lelfe en songeant à son enfance. "Mais revenons à notre présence ici..."
"Nous pensons que les agressions ont pu être l’œuvre d’un loup-garou ou d’un animal sauvage de grande taille." commença Derym. "Nous aimerions savoir ce que vous en pensez, en tant que spécialistes."
Mejo Lyran resta un moment silencieux, réfléchissant. Lelfe remarqua tout de même une chose intéressante : le terme de spécialiste l’avait surpris un instant.
"Cette affaire mine vraiment notre crédibilité. Un loup-garou incontrôlé en ville. Je ne pense pas. Quand à une bête fauve... Je pense aussi qu’on s’en serait rendu compte. Surtout dans nos quartiers. Cette affaire sinistre est vraiment dérangeante. Il y a de l’occulte là-dessous, je le parierais ! Et qui dit occulte dit Nayu."
"Vous pensez qu’ils seraient derrière ces assassinats ? Dans le but de vous discréditer au yeux du peuple et de l’Empereur ?"
"Sans aucun doute ! C’est typiquement leur façon d’agir : fourbe, détournée, par derrière."
"Mmmm. Pourtant, le climat de terreur risque de leur coûter cher, après tout ce qu’ils ont investi dans les célébrations du Double..."
"Déjà qu’ils profitent de cette Sainte fête pour faire commerce ! Je pense qu’ils n’hésiteraient pas un instant à sacrifier un peu de leurs profits pour nous discréditer."
"Possible. Revenons aux faits : vous avez sûrement vu les blessures sur les corps de vos gens. Ont-elles pu être causé par un loup-garou ou un grand fauve ?"
"Mmmm... Oui. Même si des sorts ou des armes ensorcelées peuvent sans doute infliger de mêmes plaies." maugréa à contre-cœur le Lyran.
"Bien sur, mais nous ne devons négliger aucune piste." susurra Lelfe, amical.
Il se garda bien de dire à haute voix que de telles blessures pouvaient également être infligées par des sorts druidiques.

La conversation fut interrompue par l’arrivée d’une jeune femme. Comme Mejo, Kyo et Rusha, elle portait l’amulette d’argent frappée des trois lunes qui la désignait comme une des membres de la famille Lyran. Mais le plus étonnant était qu’elle était accompagnée d’une louve au pelage d’argent.
"Ah ! Tu as des invités, Mejo ?" demanda-t-elle d’une voix douce.
"Ce sont les enquêteurs de l’Empereur." répondit le druide. "Tu tombes bien, ils pourront te poser des questions. Ils sont druides aussi."
Elle plongea ses yeux gris dans ceux des deux aventuriers, leur lançant un regard suspicieux, un rien méprisant.
"J’ai du travail et je n’aime pas parler. Qu’ils se débrouillent avec toi. Je suis uniquement là parce que Père m’a demandé de venir chercher du ginseng, du kaho et de la dracanine."
"Les stocks du palais sont déjà épuisés ?"
"Apparemment oui, sinon j’aurais pas à me déplacer." soupira la jeune femme.
"Faudra leur dire qu’ils se calment. On ne doit pas prélever plus que nécessaire dans la Nature."
"Tu leur feras la leçon toi même. Moi, ça me regarde pas."
Et sans attendre, elle ordonna sèchement à un novice de la conduire aux réserves du Bosquet. Mejo soupira. ++++ "C’était qui ?" demanda Derym. "Elle n’a pas été très polie..." ça le choquait d’autant plus que la majorité des hirukans étaient limites obséquieux.
"Ma sœur Mayani... Elle est un rien sauvage, il faut l’excuser : elle n’aime pas la compagnie des humains."
"Elle préfère les loups ?" demanda Lelfe d’un ton étrange, presque nostalgique.
"Les animaux en général. Elle dit qu’elle n’arrive pas à comprendre les êtres humains. Bah ! J’pense qu’elle en a juste un peu peur."
"Sans doute. Ma sœur est encore pire qu’elle !" déclara Lelfe en rigolant à moitié.
Derym lui était mitigé. Cette jeune femme étrange contrôlait visiblement son loup via un lien empathique. Son maître lui avait parlé de tels druides, qui commandait à la perfection aux animaux... Et qui s’en servaient comme armes. Il informa discrètement Lelfe de ce fait. Visiblement le Barde était au courant aussi. Une hypothèse de plus.

Mais pas de mobile ou de preuve à l’horizon. La jeune femme n’était pas restée assez longtemps pour qu’ils puissent se faire une opinion ou l’interroger. Les héros n’apprirent rien de plus en questionnant Mejo et ses frères. De toute façon, ils se fermaient quand Lelfe ou Derym laissait entendre que l’un des leurs pouvait être impliqué. Solidarité de clan. Ne voulant se mettre les sympathiques druides à dos, ils prirent rapidement congé. Espérant que Thiki et Ysandre auraient plus de détails au manoir Lyran. Ils devaient se hâter de les rejoindre, pour leur donner leurs informations. Ensuite Lelfe irait arpenter un peu les bars et les rues de la ville, pour écouter les rumeurs... Soudain, une idée lui vint.
"Dit-moi, Derym, tu connais ces plantes, là : le ginseng, le kaho et la dracanine ?"
"Hmmm. Oui, un peu, pourquoi ?"
"On peu en faire quoi ?"
"Et bien... Je connais une recette de stimulant. Ou un cataplasme contre les morsures empoisonnées. Ou un...euh.. ahum..."
"Quoi ?"
"Un... stimulant sexuel." termina le jeune homme en rougissant.

"Grandiose... Tant d’argent dépensé pour rien." grogna Thiki en traversant le parc zen somptueux, les doux lacs artificiels et les jardins de mousse méticuleusement soignés qui constituaient l’enceinte intérieure de la résidence Lyran.
"Silence !" répliqua Ysandre, agacée. "Et mieux vaut ça que mettons, une armée belliqueuse ?"
"Tout de même, un jardin si énorme, soigné par leurs propres Druides, c’est un caprice de riche."
La Paladine renifla dédaigneusement pour ne pas avoir à répondre. Elle adorait ce jardin. Thiki se savait médisante et énervée. La matinée ne leur avait pas appris grand chose. La Paladine avait tenu à inspecter tous les lieux des crimes, et à attendre les informations de Lelfe et de Derym. Perte de temps... Quoique, les deux aventuriers avaient découvert pas mal de choses intéressantes. Pas forcément utiles, mais intéressantes. Et vu l’étincelle malicieuse que Lelfe avait dans le regard, il devait déjà avoir sa propre idée. Il n’en parlerait pas, bien sûr. Le Barde était tout à fait du genre théâtral, style réunir tout les suspects dans une pièce avant de faire de fracassantes révélations... Impossible de lire en lui non plus, d’ailleurs. Thiki commençait à croire que Minoru s’était complètement planté, qu’elle n’avait aucun Don. Tant mieux, à la limite. Si les cauchemars pouvaient cesser aussi... ++++ En tout cas, les lieux des massacres ne leurs avait rien appris du tout. Sacrés hirakans, à tout nettoyer au plus vite, à faire comme si rien ne s’était passé ! Comment mener une enquête dans des conditions pareilles ? Bah, en tout cas, à la vue de certains dégâts pas encore réparés, le ou les assaillants avaient une force hors du commun. Loup-Garou ou pas loup-garou ? Les informations de Lelfe allaient dans ce sens, mais il fallait garder l’esprit ouvert. Elle se souvenait, à contre-cœur, avoir vu son ancien maître dépecer des adversaires à l’aide d’obscurs sortilèges. Les pensées de Thiki furent brutalement interrompues par leur arrivée devant un simple pavillon de bois, agréablement ombragé sous une pinède, à deux pas d’un lac remplit de poissons multicolores.
"Lyran-sama vous attend." déclara inutilement leur serviteur/guide.
Thiki eut un haussement d’épaule agacé. Bien sur qu’il les attendait, c’est à ça que servent les rendez-vous ! Et elles pouvaient le voir, le chef Lyran méditait, assis en tailleur sur des tatamis, à deux pas devant eux. La voleuse l’observa tandis qu’Ysandre se lançait dans de complexes salutations dans un hirukan maladroit. Toujours son physique impressionnant, mais ainsi assis, en simple kimono blanc (mais néanmoins raffiné), dans ce décor dépouillé, il jouait visiblement la carte de la simplicité et de l’humilité. Malin ça, Ysandre était déjà gênée d’être venue en grande pompe, avec son armure et ses insignes de Paladine, ses formules creuses de politesses apprises par cœur. A tout hasard, la jeune voleuse lança son esprit vers les pensées du chef Lyran. Peine perdue, un véritable mur... Etait-ce la résultante de la méditation ? S’était-il préparé contre une possible intrusion mentale ? Possible, certains Paladins Inquisiteurs étaient connus pour savoir déceler la vérité comme s’ils lisaient dans les pensées.

"Votre hirukan est fort bon, ma Dame !" jubila le chef du clan Lyran, flattant (outrageusement ?) la Paladine.
"Vous parlez merveilleusement bien notre langue aussi." répondit poliment Ysandre.
"Mieux qu’Ysandre la votre !" lança Thiki dans un hikukan parfait. Décidément, c’était bizarre, elle semblait maîtriser cette langue à la perfection sans effort. Etait-ce du à ses pouvoirs ? Le chef Lyran éclata d’un rire franc et complimenta Thiki à son tour. Il semblait si sympathique... Trop, même. L’image d’un bon père de famille, bourru mais au cœur d’or, bon vivant et amical. Attention aux apparences.
"Bon, revenons-en à notre triste affaire..." commença la Paladine.
"Des nouvelles ?" coupa immédiatement Lyran-sama.
"Pas vraiment... Oh, si ! Dame Nayu s’inquiète pour sa fille qui n’est pas rentrée." répondit la Paladine.
Thiki l’aurait volontiers baffée. Quelle idiote ! Lui donner ainsi des éléments de l’enquête ! Comment tenter de le piéger là-dessus maintenant ? Bah, ce qui est fait est fait... Et la réaction du chef de clan Lyran était à elle seule intéressante. ++++ D’abord une sorte de détente, de soulagement, puis, quand Ysandre avait annoncé la disparition, une interrogation, puis une joie évidente, bien vite réprimée.
"C’est une triste nouvelle." annonça le chef Lyran. Visiblement, ça lui écorchait la bouche. Il faisait des efforts pour ne pas se réjouir. Il y avait de quoi : si cette disparition s’avérait liée aux affaires de meurtre, ça le débarrassait d’un membre du Clan rival. Et accessoirement, ça prouverait que les massacres n’avaient pas lieu que dans sa partie de la cité. Mais d’un autre coté, si le tueur était un Lyran... ça risquait de provoquer un désastre pour sa famille et une vendetta sanglante ! Thiki lisait la peur se propager dans son regard au fur et à mesure que le chef Lyran faisait les mêmes hypothèses qu’elle. Avait-il une raison de penser qu’un des membres de sa famille soit impliqué ?
"Rien de neuf de votre côté ?" demanda alors Ysandre.
"J’ai fait doubler la garde. J’ai détaché en patrouille nocturne nos propres gardes du palais intérieur. Il faut à tout prix protéger la population."
"Je vous remercie. Le Daymo a aussi renforcé ses équipes, mais il manque de volontaires et de matériel."

Thiki resta silencieuse, décryptant les implications possibles des paroles du chef de clan. Plus de gardes, pour protéger la population, lutter contre le tueur ? Ou pour discrètement lui faire champ libre ou l’aider à disparaître en toute discrétion ? Et pourquoi des gardes du palais intérieur ? Illogique ça. Ça allait contre la pulsion de survie humaine... En cas de crise, les gens puissants avaient tendance à renforcer leur propre sécurité. Altruisme ? Confiance aveugle en leur propre capacité ? C’est vrai que le clan Lyran était connu pour ses prouesses martiale, mais tout de même... C’était vraiment suspect. Thiki réfléchit encore : qu’avaient de particuliers les gardes du palais intérieur ? Elle en avait croisé un ou deux, entraperçu de loin lors de leur cheminement dans la demeure. Voyons... Des boîtes de conserve ambulantes, suréquipés. A côté, la tenue d’Ysandre paraissait presque simple et légère. Sans doute surentraînés aussi, bref, des pros de la protection rapprochée, au service de leur seigneur. Pourquoi les envoyer dans les rues ? Peut être qu’il essaye de capturer lui même le tueur ? Avec de telles unités d’élite, on pouvait peut être lutter contre des loups-garous déchaînés ou d’autres monstruosités. Pourtant Thiki se refusait à croire en une telle générosité, même si ce Lyran-sama semblait soucieux de son peuple. D’un coup la jeune voleuse afficha un air stupéfait. Une hypothèse venait d’émerger de son esprit rompu aux idées étranges. Elle sourit dangereusement, ce qui lui attira un regard étonné du chef de clan.

"Avec tout ces gardes dans la rue, j’imagine que vous allez pouvoir vous joindre aux festivités du Double ?" demanda alors la jeune fille.
Lyran-sama prit un air affreusement gêné. Son regard scrutateur plongea dans les yeux de Thiki. Il se reprit, affichant un air mi-chagrin, mi-amusé. Il semblait apprécier l’estocade.
"Hélas, non... Je considère que le danger est encore trop grand pour permettre à ma famille de participer sans crainte à ces réjouissances. surtout que je pense que les Nayu sont impliqués dans les massacres. Ils n’attendent peut-être que cette occasion pour fondre sur mes enfants."
"Vous n’avez pas confiance en vos gardes ?" demanda Ysandre, inquisitrice.
"Bien sur que si. Mais la ville est vaste et personne n’est à l’abri d’un incident. Surtout que les mercenaires sans foi ni loi protégeant ces fourbes Nayu seront présent aussi."
"Pourtant, les cérémonies et les rites du Double semblent important pour votre clan, vu sa participation active au culte des Trois Lunes." déclara malicieusement Thiki.
"En effet..." répondit l’imposant chef de clan, accusant le coup. "Mais ça reste tout de même de mon devoir de père, de chef du clan, de protéger les miens à tout prix. Tant pis pour la religion." ++++ "Une décision courageuse..." affirma Ysandre, plus pour meubler que pour autre chose. Il se passait visiblement un truc entre Thiki et Lyran-sama. Elle décida d’observer. La voleuse était douée, il sortirait sans doute quelque-chose d’intéressant de cette confrontation verbale.
"Le fait que la fille de Dame Nayu soit portée disparue plaiderait plutôt pour leur innocence, non ?" enchaîna Thiki.
"Hummm... Aucune idée. Je ne veux pas être médisant mais à votre place, je me méfierais. Il s’agit peut être d’une diversion. Les Nayu sont des traîtres. Ils n’hésiteraient pas à sacrifier l’un des leurs pour être débarrassés des soupçons. Puis elle a seulement disparu."
"Peut-être, peut-être..." répondit Thiki. Il noyait le poisson, tentant de les orienter vers l’ennemi héréditaire. C’était visible et un peu puéril. De plus, les hirakans étaient fiers et le Clan Lyran était renommé pour sa bravoure et sa vaillance au combat. Fuir une banale fête, même devant un supposé complot de leurs ennemis ne leur ressemblaient pas. Thiki avait de plus en plus l’impression que son intuition était la bonne. Ça se voyait sur son visage au sourire inquiétant. Le chef du Clan Lyran l’avait également remarqué mais restait de marbre.

La conversation, reprise en main par Ysandre qui tentait de dissiper l’atmosphère d’affrontement entre Thiki et Lyran-sama, fut interrompue par l’arrivée d’une jeune femme d’allure sauvage, étonnamment accompagnée d’un loup. Son physique la désignait naturellement comme membre du Clan Lyran.
"Mission accomplie père. J’ai donné ça à Kyrun." déclara-t-elle, négligeant complètement les invités.
"Bien. Va aussi demander à Notoko-chan de faire une autre vérification."
"Je suis pas coursier..." grommela la femme sauvage, s’en allant tout de même.
"Ma fille, Mayani." informa Lyran-sama après un coup d’œil interrogateur d’Ysandre.
"Vous avez un problème ?" demanda innocemment la Paladine.
"Non, pas vraiment..."
"Qui est Kyrun ?" demanda soudain Thiki.
"Mon plus jeune fils. Un rien écervelé, je le crains. Je vous l’aurais bien présenté, mais ce passionné c’est un peu tué à la tache, récemment."
"Ah bon ? Il fait quoi ?"
"Il est garde. Un soldat de premier ordre, malgré son jeune âge. Les récents événements lui pèsent beaucoup, et il s’est littéralement épuisé."
"J’aurais aimé le rencontrer." affirma Thiki, son sourire devenant encore plus large. Une autre pièce s’ajustant avec sa théorie.
"Pour le moment, nos médecins lui ont conseillé le repos le plus total..." répondit le chef du Clan, mal à l’aise. "Après les éprouvantes festivités du Double, je suis sûr qu’il sera ravis de vous rencontrer."
"Comme c’est dommage..." ++++ Thiki et Ysandre quittèrent la luxueuse et zen résidence Lyran, la Paladine restant un peu mitigée quant à leur entretien avec le chef du clan. Thiki, elle, en était plutôt satisfaite. Les deux jeunes femmes échangèrent un moment leur point de vue, tout en déambulant parmi les parcs et les allées silencieuses du quartier Lyran.
"Tu es paranoïaque et suspicieuse. Il n’y a aucun fait derrière tes hypothèses." maugréa la Paladine.
"ça expliquerait pourtant bien des choses !"
"Tu ne peux pas triturer les faits pour qu’ils cadrent à chaque fois avec les théories de ton esprit tordu ! Il y a une éthique dans les enquêtes : ne pas présumer trop vite. Et considérer les suspects comme innocents jusqu’à preuve du contraire."
"Pfff... Pas étonnant que la Justice, ça avance pas !"
"Eh ! Un peu de respect !" s’indigna la Paladine. "Tes hypothèses sont intéressantes et très crédibles. Il faut juste ne pas s’emporter."
"D’accord, d’accord... On avancera à petit pas. Mais toi, ne te laisse pas dominer par la sympathie que tu éprouves pour ces nobles guerriers."
"Je devrais me méfier aussi, alors." fit remarquer une voix derrière eux.
Derym salua les deux jeunes femmes qui venaient de sursauter. Il se tenait tranquillement assis dans une échoppe de thé, écrivant tranquillement dans son journal de voyage.

"Je n’y connais pas grand chose en enquête, mais... Vous ne pensez pas que c’est pas très malin d’en discuter comme ça dans la rue ?" ajouta le Druide.
"Bah, on ne parlait pas en hirakan." contra la Paladine, rougissante tout de même de s’être ainsi fait prendre en faute.
"Il a raison, Ysandre. Beaucoup trop de ces gens comprennent notre langue." déclara Thiki. "Que soit damné Onyshahell et ses échanges culturels ! En tout cas, bonne remarque, Derym. Ce doit être tout ces salamalecs qui me sont montés au cerveau."
"Et ça vous a appris quelque chose ?" demanda le jeune homme, une fois qu’ils se furent installés à une table discrète.
"Plusieurs choses, même !"
"Hypothèses et théories fumeuses..." marmonna la Paladine.
"C’est l’ensemble de petits détails qui clochent qui font avancer une enquête." contra Thiki.
La jeune voleuse fit un compte rendu parfait de leur entrevue au Druide, mimant les échanges et changeant de voix au passage. Son imitation d’Ysandre fut particulièrement éprouvante pour la Paladine. Avait-elle vraiment des poses si maniérées et une telle voix de crécelle précieuse ? La gamine devait en rajouter... Espérons.
"Et ?" demanda le jeune homme quand le récit fut fini.
Thiki leva les bras au ciel en poussant un soupir d’impatience.
"C’est pas vrai, il est comme l’autre ! Pas un brin d’observation et d’imagination."
"Je ne vois pas trop ce que tu peux déduire de ça..."
"Moi, je vois, ça confirme certaines de mes théories." déclara soudain une voix mélodieuse.
Lelfe s’avança, saluant ses amis.

"Enfin de retour..." laissa tomber Derym.
"En fait, ça fait un moment que je vous observe. J’ai adoré la pantomime de Thiki."
Lelfe s’attabla avec eux, déclarant qu’il avait d’abord observé un peu les alentours, pour voir si les filles n’étaient pas suivies.
"Dis-moi... Où étais-tu ? Tu n’es pas resté avec Derym ?" commença la Paladine. "Eh ! C’est quoi ce parfum de fleur et de savon ? Et tu sens aussi l’alcool !"
"Aheum ! Euh... Tu vois Thiki, elle peut être observatrice, quand elle le veut."
"Ne change pas de sujet..." repris la Paladine d’un ton légèrement colérique.
"Et bien... J’étais aux renseignements. Rumeurs, ragots, commérages. Petites indiscrétions de serviteurs, ce genre de choses. Un terreau fertile pour nos hypothèses, non ? Et tu sais aussi bien que moi où et comment obtenir ce genre de renseignements."
"Dans les lieux de débauches."
"Hummm... J’aurais dit établissement de boisson et de loisirs."
"A l’odeur, je dirais qu’il a fait également un séjour dans un de ses bains public brûlant qu’affectionnent tant les Hirakans. Et au vu du parfum si délicat, il y était en compagnie... Un bain mixte, le Barde ?" susurra Thiki, taquine. ++++ Lelfe rougit légèrement et toussota, tandis qu’Ysandre lui lançait un regard noir et que Derym faisait semblant d’être plongé dans la contemplation de sa tasse de thé. La jeune voleuse était décidément très observatrice. Et elle connaissait ses méthodes.
"Bon, bref, passons. J’ai obtenu une foule de renseignements et de rumeurs. Probablement rien d’important et la plupart doivent être carrément faux. Mais intéressants quand même."
"Raconte !"
"Bien. J’ai déjà obtenu confirmation que la famille Lyran était extrêmement bien vue. Tout concorde : ils semblent aussi nobles, généreux, amoureux de la Nature et soucieux de leurs concitoyens qu’ils le paraissent."
"Tu vois Thiki, tu te faisais des idées." coupa la Paladine.
"Bien sûr, le peuple ne peut s’empêcher de colporter quelques rumeurs sur une famille si en vue... On raconte notamment que Ero Tio Lyran serait en fait un vieux pervers qui, de nuit, irait courir la gueuse dans les tavernes mal famées."
"Ridicule..."
"Peut-être." répondit Lelfe avec un sourire. Ysandre manifestait une forte sympathie pour ce suspect. "Mais j’ai vérifié. Il est réellement un grand fêtard et n’hésite pas à venir incognito se divertir avec son peuple... Et avec son physique, il ne passe pas inaperçu, même si les gens font semblant de rien. Plus depuis un moment, il est vrai... Par contre, pas d’affaire de mœurs en vue."
"Il a bien le droit de faire la fête aussi." maugréa la Paladine à contre-coeur.
"Certes. D’ailleurs, j’ai appris dans ces mêmes établissements, qu’il n’était pas le seul. Son fils, le jeune Kyrun, aurait une liaison secrète avec une belle inconnue. Il louerait discrètement quelque chambre tranquille de temps en temps. Et la jeune dame ne correspond pas à la description de la future madame Lyran."

"Oh..." encaissa la Paladine, le rose au joue. "Voilà qui est gênant pour la famille. Mais ce ne sont pas nos histoires pour le moment !"
"C’est vrai. Bon, puisqu’on en est aux scandales sexuels... Mejo Lyran, le druide en chef, serait homosexuel. Il se livrerait à des orgies débauchées dans son bosquet druidique, en compagnie de jeunes disciples."
"Hein ?" s’écria Derym, estomaqué.
"Tu devrais peut être aller enquêter, Derym." ricana Thiki, moqueuse, à la consternation visible du jeune homme.
"C’est sérieux, cette histoire ?"
"Pour les orgies, probablement pas... Par contre, j’ai plusieurs témoignage confirmant le... penchant du Druide pour les hommes."
"Ça le regarde." déclara presque solennellement Derym. ++++ "Continuons... La prêtresse Notoko No-Lyran, promise de Kyrun et cocue avant l’heure, aurait conspiré pour empoisonner la Haute-Prétresse des Trois Lune, Yulle Mani Lyran. C’est comme ça que le peuple explique le déclin de la Haute-Prétresse."
"La vieillesse pourrait tout à fait en être responsable."
"Oui. D’autant plus que, bien évidemment, il n’y a aucune preuve... Passons maintenant à Kyo Lyran. C’est un guerrier d’élite, unanimement admiré pour sa force. Par contre, il serait possédé par le démon du jeu. Et pour discrètement rembourser ses dettes, il se livrerait à de sordides combats illégaux."
"C’est vrai, ça ?" demanda Thiki.
"Pour les paris et les dettes, oui, je crois. Mon contact était un membre de la Guilde des Voleurs locale." répondit Lelfe. "On raconte aussi qu’il aurait littéralement broyé un type en armure, une fois... Là, je n’ai que les dire d’un ivrogne."
"Hummm... une force hors du commun. Notre assassin ?" demanda Derym.
"Aucune idée... Pas de preuves." déclara Lelfe en haussant les épaules. "Quand à son frère Rusha Lyran, pas grand chose à dire. On m’a bien rapporté qu’il fourguerait en douce certaines plantes et certains substances exotiques, peut être illégales... Mais rien de vraiment concret. Et puis, il est du style à faire ça soit pour soulager les gens, soit pour aider son frère à rembourser sa dette."
"Il m’a fait l’impression d’être un type bien." affirma Derym.
"Moi aussi. Mais il faut se méfier des impressions." poursuivit Lelfe. "Pour finir, peu de chose aussi sur Mayani Lyran. J’ai seulement apprit que malgré son apparence revêche, elle était une Rôdeuse attentionnée. Bon, ses loups sont un peu accusés de se servir dans les troupeaux, mais rien de grave. Ni de sûr... Ma sœur a été accusé de bien pire, par exemple !"

"T’as une sœur ?"
"Deux, en fait. Un jour, vous les rencontrerez, j’espère." répondit joyeusement le Barde. "Mais elles sont un peu... spéciales."
"J’imagine."
"Ça veut dire quoi, ça ?"
"Sinon, rien d’autre à part ces rumeurs et ces médisances ?" demanda Ysandre.
"Par grand chose d’autre... Si : tout le monde dans ce quartier s’accorde à accuser les Nayu pour tous les problèmes actuels."
"Belle solidarité..."
"Tiens, ça me fait penser, on n’a pas recherché la jeune Nayu disparue." fit remarquer Derym.
"Si le tueur l’a choppée, elle est morte, et en petits morceaux quelque-part." maugréa Thiki, peu intéressée.
"J’ai donné le portrait à Ysandre." informa Lelfe. "Qu’elle s’en occupe..."
"C’est vrai, les Paladins, au secours de la veuve et de l’orphelin." chantonna Thiki.

Ysandre poussa un soupir las. Une responsabilité de plus. Elle sortit le portrait de la noble disparue et eut vaguement une moue dégouttée. Encore une de ces belles femmes, fines et aux allures mystérieuses. Gracile, séductrice. Parfait exemple de la noblesse, se considérant au-dessus du peuple... ça ne l’enchantait guère de devoir se pencher aussi là dessus.
"Tiens, Lelfe ! Avec tes contacts, tu devrais nous retrouver facilement cette belle jeune femme. Tu as l’habitude de les dénicher, non ?" ironisa la Paladine.
La jeune fille s’arrêta, interloquée. Lelfe venait de se figer, littéralement stupéfait. Il afficha vite un air grave et mortellement sérieux.
"Et merde ! J’avais pas fait gaffe !"
"Quoi ?"
"L’amante de Kyrun Lyran..." commença le Barde. "C’est le portrait craché de cette Dame Nayu !"

Les aventuriers restèrent un moment sans rien dire.
"On fait quoi ? Ils sont pas censés se haïr ?" demanda Derym.
"Comme c’est romantique !" s’écria Ysandre. "Comme dans les livres." La Paladine s’attira alors les regards étonnés de toute la tablée. Elle toussota et baissa la tête en rougissant. Derym sourit : il ignorait que la Paladine avait un tel côté fleur bleue. Thiki ne put bien sûr s’empêcher de ricaner.
"C’est vrai que c’est un ressort prisé dans la littérature." déclara Lelfe, pour dissiper le malaise de la jeune femme. "Par contre je n’y aurais jamais cru dans la réalité... Quel idiot ! Je suis Barde, j’aurais dû y penser."
"Nul n’est parfait... En tout cas, j’aimerais bien dire deux mots à cette Dame Nayu." déclara Thiki, sourire de loup aux lèvres.
"Moi aussi. Quel idiot ! Vraiment !"
"ça nous ouvre des hypothèses intéressantes." affirma Derym.
"Et classiques."
"J’aime quand l’affaire devient classique. C’est plus facile à élucider." ++++ "Eh ! Rien ne prouve que cette Nayu ou que Kyrun Lyran soient impliqués dans les massacres." se récria Ysandre, se raccrochant à son rêve littéraire. Elle avait déjà pris le parti des amants secrets. Trop de littérature à l’eau de rose dans son enfance...
"Rien non plus ne prouve qu’ils en soient innocents." affirma Thiki.
"Hmmm... Si ce sont des meurtriers, leurs premiers cadavres auraient logiquement dut être Notoko No-Lyran, la femme imposée par la tradition ou les parents d’un de nos deux amoureux." déclara Lelfe.
"Et s’ils ne sont pas coupables, ils peuvent être des témoins. Ils sortent la nuit, non ? Et dans le quartier impliqué. Ils ont peut être vu quelque-chose."
"ça expliquerait la disparition de la demoiselle."
"Et également la réclusion de Kyrun sous prétexte de maladie. S’il a surpris le meurtrier et qu’il est de son clan, ou commandité par Lyran-sama..."
Ils se turent un moment, chacun imaginant hypothèses et supputations. Finalement, Thiki soupira.
"En fait, ça nous avance à rien !" explosa la jeune fille. "Sans preuves formelles, tout ça reste vain."
"Tiens, on se range à mon argumentation ?" lança insidieusement Ysandre, se vengeant.
"Ouais... J’te taquinais, tu sais. Je sais pertinemment qu’il faut des preuves. Et qu’il faut aussi se déciller les yeux !"
"Hummm..."

"On en saura peut être plus après la réception de ce soir, chez les Nayu." annonça Lelfe, en conclusion. "Et on ira tous, avec Halonn."
"Hein ? Pourquoi ? Je suis pas sûr que venir avec un vampire albinos de compagnie soit du meilleurs tact diplomatique." grinça Thiki.
"J’ai quelques hypothèse que j’aimerais qu’il vérifie pour moi..."
"C’est quoi ?"
"C’est un secret !" rigola Lelfe, taquin.
"Pfff... Il a simplement honte des ses idées extravagantes." souffla Thiki, dégouttée.
"Allons, un peu de patience... Et je suis pas le seul à garder mes secrets, non ?" répondit le Barde, amusé. "Il me semble que toi, par exemple, n’a pas annoncé à tous que tu étais convaincue que tout le clan Lyran était une famille de loup-garou !"
La jeune voleuse resta estomaquée. Elle avait certes fait cette supposition et c’était sa principale théorie. Mais elle n’en avait parlé à personne. Elle avait fait quelques allusions voilées, atténuées. Et encore, qu’à Ysandre. Comment le Barde avait-il pu savoir ? A moins que... Ce sourire en coin, amusé, ces yeux rieurs, mais pourtant braqués sur elle, concentré... Serait-il possible ?

La jeune voleuse se concentra et tendit son esprit vers celui ce Lelfe. Comme toujours, se n’était que tumulte, pensées chaotiques, sentiments désordonnés. Et pourtant. Vaguement, il y avait quelque-chose. Oui, aucun doute : Lelfe se concentrait sur une seule phrase, une seule. Destinée à la jeune fille, à la seule personne capable de lire dans les pensées. Une phrase unique, simple mais pourtant terrifiante pour la voleuse : "Je suis au courant." Déglutissant, elle plongea son regard vert dans les yeux azur de Lelfe. Il fit une mimique intéressée. Il avait magnifiquement joué son coup : se concentrant sur cette phrase, il avait jeté le trouble sur la voleuse... La conduisant à se révéler, à lui prouver qu’elle pouvait lire dans son esprit. Quelle idiote ! Observateur comme il était, il n’avait eu aucun mal à remarquer le mouvement instinctif de stupéfaction de la jeune fille. Qu’allait-il faire maintenant ? Révéler son secret honnis, honteux, aux autres ? Le Barde se contenta de sourire et d’enchaîner.

"L’hypothèse m’est venue aussi, après que nous ayons visité le Temple des Lunes et le Bosquet. Je la trouve fort crédible et elle mérite qu’on s’y arrête."
"Hein ? C’est vrai ?" s’étonna Ysandre, dépassée.
"Je pense aussi que c’est vrai." intervint Derym, à la surprise de tous. _ "C’est à la fois viscéral et... ça expliquerait certaines remarques, certains comportements."
"Eh ! Notre Druide est futé maintenant !" jubila Lelfe.
"Ce serait... non, c’est impossible !" s’écria Ysandre. "Ils ont l’air si... gentils. Si nobles..."
"On ne peut jamais se fier aux apparences..." conclut Lelfe. ++++ Ysandre s’enferma dans un mutisme pensif, comme Thiki, qui attendait toujours que Lelfe mette sur le tapis ses dons étranges. Ce mutisme ne lui rapporta qu’un regard étonné de Derym. Elle le rassura d’un sourire. Visiblement, Lelfe ne dirait rien pour le moment. La jeune fille put souffler un peu. Peut-être ne la trahirait-il pas... Lui, ça allait, il était de la famille d’Onyshahell. Il était compréhensif. Voire attiré par le bizarre... Comment réagiraient les autres ?
"Passons voir Koyan aux archives. Elle a peut être du nouveau." déclara la voleuse.
"Et elle est notre passeport pour les civilités courtoises dont semblent raffoler les Nayu." ajouta Lelfe.
"Génial, j’ai hâte d’y être..." maugréa Thiki, avec une mauvaise humeur forcée. En fait, elle bouillonnait d’impatience à l’idée de se frotter au deuxième clan de la cité.

Les hirakans semblaient être des bureaucrates efficaces, méticuleux et organisés. Un peu trop même... Toujours est-il qu’un bâtiment entier était consacré aux archives de la ville. Histoire, lois, comptabilité, tout était annoté et conservé. Et ils avaient lâché Koyan là-dedans.
"C’est vraiment nécessaire ?" demanda Ysandre, qui n’avait pas vraiment envie de trop fréquenter la jolie espionne de l’Empereur.
"Oui. On apprend énormément dans les récits du passé." affirma Lelfe. "C’est un Barde qui te le dit !"
"Tiens, j’aurais jamais vu notre elfe comme un amateur de vieille littérature." ricana Thiki, d’un ton vaguement acide. "Peut être est-ce pour se rapprocher de la douce et maladroite Koyan ?"
"Arrêtez vos bêtises..." trancha Derym, las. Décidément, faire s’entendre tout le monde était un travail à plein temps. "On arrive."
"Tiens, je vois pas Groumpf ?" annonça Lelfe, surpris.
Il avait finalement décidé de laissé le grand guerrier au service de Koyan, l’apparence barbare du géant pouvant troubler leurs enquêtes diplomatiques. Et si les gens accusaient le colosse d’être mêlé aux meurtres ?

Méfiants, ils pénétrèrent avec prudence dans l’établissement qui sentait le livre moisi, le vieux parchemin et la poussière. Il y régnait un véritable capharnaüm. Groumpf était bel et bien là, mais au lieu de garder le bâtiment, il soulevait une énorme étagère renversée. Dessous, Koyan...
"Aïe ! Merci, Groumpf !"
"Pas d’quoi. Habitude, maintenant. Huitième fois." maugréa le titan, vaguement amusé.
"Je vois qu’on ne chôme pas, ici !" lança Lelfe en saluant son compère.
"Ah, vous voilà ! Bienvenue dans les archive du Daymo. On y trouve des choses passionnantes, Lelfe ! Tu devrais aimer."
"Je n’en doute pas." répondit le Barde en contemplant la jeune femme couverte de poussière et de parchemins.
"Alors, Koyan, tu as trouvé des choses intéressantes, pour notre affaire, où alors tu as passé ton temps en te roulant par terre avec le musculeux Groumpf ?" ricana Thiki.
La jeune espionne rougit violemment. Thiki ne put s’empêcher d’éclater de rire. Mais ce fut bref. L’imposant Groumpf s’était soudain matérialisé dans son dos, la toisant de sa masse gigantesque.
"Aheum ! Trêve de plaisanterie douteuse... Koyan, tu as des infos ?" demanda la jeune voleuse.
Koyan hocha la tête, affirmative, les entraînant vers un amas de livres, cartes, parchemins, rouleaux et notes annotées, qui dégoulinaient littéralement d’un bureau. Son antre...

"Je me suis plongée dans l’histoire fascinante de cette cité. Sa fondation est unique !"
"Ça on sait déjà : deux clans ennemis, ralliés par l’Empereur..."
"Oui, mais les piètres détails que j’ai réussi à retrouver dressent un tableau fascinant. Les Lyran sont décris comme une famille ayant accepté la souillure et luttant contre elle, mais également comme les sauveurs barbares, aussi sanglant que les ennemis de l’Empire. Ils ont accédé à la noblesse après cette bataille, et ont également été amnistié, de crimes non-mentionnés."
"Fascinant, ça cadre avec certaines de nos hypothèses... Surtout les plus lugubres."
"Par contre j’ai pas pu apprendre de quels crimes on les avait accusés." poursuivit Koyan. "Mais en revanche, on a reporté un élément très intéressant lors du premier Double fêté dans la nouvelle cité."
"Laisse-moi deviner..." commença Lelfe. "Une série de massacres innommables ?"
"Exactement ! Comment tu as deviné ? Et série est un bien grand mot : seul deux corps ont été retrouvés, affreusement mutilés. Le coupable était un Lyran."
"Ils l’ont trouvé comment ?" demanda la Paladine. Sait-on jamais, ils pourraient peut-être recourir à la même méthode.

"Il s’est dénoncé lui même. Et bien que la famille Nayu ait tenté de dénoncer un prétendu complot de toute la famille Lyran, il fut le seul accusé."
"Tu as les minutes de sont procès ?" demanda Ysandre, pleine d’espoir.
"Hélas non... C’est ancien et il a eu lieu en huis-clôt, à la capitale impériale. Fait assez curieux en soit, je ne vois pas pourquoi l’Empereur se serait mêlé d’une affaire locale, ni pourquoi ils ont maintenu ça secret."
"J’ai quelques hypothèses..." déclara Lelfe, sans s’expliquer d’avantage, ce qui lui attira un regard furibond de la Paladine.
"Concernant les Nayu, le passé est également assez instructif... Durant l’alliance qui précéda au fondement de la cité, on les nomme vils manipulateurs ou encore les souilleurs, les profanateurs. On raconte que de nombreux ministres étaient contre une alliance avec pareille impure engeance. J’ai un discours du souverain de l’époque, je cite : Même si cette alliance conclue dans et après le sang vous répugne, les Nayu sont nécessaires pour retourner les forces de l’ennemi contre lui même..."
"Merveilleux. On dîne chez eux ce soir..." annonça Thiki.
"ça ne nous avance guère." soupira la Paladine. "Je préfère les faits concrets aux histoires de famille."

"Et concernant les documents qu’on t’a transmis ?" demanda Lelfe.
"J’y viens. Les dessins de l’amulette et de la bague... Alors, voyons... L’amulette porte les marques du culte des Trois Lunes. Vous y êtes allés, vous devez en savoir plus que moi. J’ai ici un tableau représentant la famille Lyran, lors d’un festival d’un Double précédent. Noter les amulettes, finement représentées."
"De quand ça date ?" demanda Lelfe, intéressé par la peinture. On y voyait une famille typiquement Lyran. Des hirakan massifs, musclés, aux cheveux longs, châtains ou roux, en kimono de cérémonie sous une double pleine lune.
"Du second Double après la fondation." répondit l’espionne-archiviste. "Oh, un détail peut être intéressant : le Temple des Trois Lunes, qui fournit les amulettes familiales suite à un accord commercial, a été construit sur ordre de l’Empereur et avec le financement Lyran. L’ordre a été émis juste après la condamnation du meurtrier Lyran. Comme une sorte d’amende..."
"Intéressant."
"Vraiment ? Je ne vois pas trop ce que ça nous apporte." annonça Ysandre, vaguement dépité. Lelfe et Thiki ne pouvaient pas s’exprimer clairement ? ++++ "Concernant la bague de Dame Nayu, et bien, je n’ai pas trouvé grand chose. Mais elle ressemblait par le style à un courant d’art religieux. On aurait dit un objet de culte d’Amado, le Soleil Resplendissant."
"Le Soleil Resplendissant ? Ah oui, un Dieu comme Lathandre, en gros..." déclara Lelfe. "Bizarre, je ne voyais pas un tel artefact religieux au doigt de la manipulatrice Dame Nayu."
"Comme quoi, il ne faut pas juger quelqu’un uniquement sur les rumeurs sur sa famille." annonça sentencieusement Ysandre.
"Hummm... Rien d’autre ?"
"Si. Par curiosité, j’ai cherché à savoir si justement les Nayu servaient cette divinité solaire. Et ils ont réellement financé un Temple du Dieu du Soleil Resplendissant par le passé."
"Par le passé ? Plus maintenant ?" demanda Derym, intrigué.
"Non. En fait le Temple a été détruit et brûlé par des Inquisiteurs. De leur propre religion !" annonça Koyan. "D’après les archives, le Haut-Prêtre avait pêché et avait succombé aux Ténèbres. D’après les journaux intimes de l’époque, il y aurait une histoire de coucherie là-dessous."
"Je ne vois pas ce qui justifierais l’incinération d’un temple entier... Prêtres compris, je suppose ? Même Ysandre ne blâmerait pas le sexe comme ça." affirma Thiki.
"THIKI !"

"Ils doivent avoir leurs raisons, sinon l’Empereur ne les aurait pas laisser agir, mais je n’en ai trouvé aucune trace." répondit Koyan. "Et l’affaire remonte à des siècles."
"D’autres informations sur les Nayu ?"
"Non, pas vraiment... c’est une famille très secrète et beaucoup moins mondaine ou proche du peuple que les Lyran. Par exemple, je n’ai jamais trouvé le moindre tableau ou dessin les représentant à une cérémonie ou à un festival quelconque."
"Pourtant, ils y vont, non ? Ne serait-ce que pour les Doubles. Et leurs soirées ne sont-elles pas célèbres ?"
"Certes. Mais en dehors de ces occasions, ils ne sortent jamais de leur manoir. C’est pour ça qu’il circule tout un tas de rumeurs sur eux, sur leur accointances avec la magie noire. Et leurs soirées sont réservées à l’élite et à leurs collaborateurs. Je n’en ai pas vu de transcription dans les journaux populaires."
"Cool, on va pouvoir voir ça en direct. J’le sens pas. C’est un truc à finir sacrifié à une divinité quelconque, cette soirée." grogna Thiki.
"On a peur ? Je croyais que tu aimais faire la fête ?" ricana Lelfe.
"Et je vous ai déjà dit qu’il ne faut pas juger si vite !" s’écria Ysandre. "Les gens médisent sur les Nayu seulement parce qu’ils protègent leur intimité et parce qu’ils tolèrent la magie. C’est plutôt un exemple de tolérance, non ?"
Lelfe acquiesça, presque à contre-cœur. Il fallait se méfier des à priori. Pourtant il se demandait si la Paladine avait eu vent de certaines rumeurs orgiaques...

Quelques heures plus tard, ils se faisaient annoncer au manoir des Nayu. Rien que la traversé du quartier dirigé par ce clan avait été instructive... C’était comme si ils cherchaient délibérément à s’opposer au quartier du clan Lyran. Ici, point de jardins zen et de tranquilles maisons de thé... Plutôt des forges, des docks, des banques et moult autres entreprises affairées, bourdonnantes comme des ruches. Ici, on brassait de l’argent et l’on commerçait. Même si le quartier était industrieux, il était loin d’être laid ou désagréable. Les Nayu étaient de fins esthètes et appréciaient visiblement fresques et sculptures. Pas une maison qui ne fut décorée et festonnée, parfois même lourdement. On respirait la prospérité. Thiki déclara l’endroit "Génial et civilisé" et Lelfe fut tenté par des auberges aux noms prometteurs et aux services qui ne l’était pas moins... Une chance qu’Ysandre ne sache lire l’hirakan.

Mais il devait tout de même reconnaître que l’endroit n’était pas non plus un paradis. Certaines ruelles, presque dissimulées, étaient crasseuses. La garde Nayu y parquait les indigents, les mendiants et tout autre indésirable, fort nombreux. L’œil de professionnel de Lelfe, de Thiki et d’Halonn sauva la bourse de leurs camarades à mainte reprise de mains un peu trop entreprenantes. Dans l’ombre des ruelles obscures, on devinait d’inquiétantes silhouettes, qui menaient des commerces plus douteux. Lelfe n’osa pas faire la remarque à Ysandre, qui s’extasiait devant les décorations somptueuses des festivités du Double. Inutile de gâcher le plaisir et les illusions de la Paladine. Le barde remarqua que Derym par contre, avait immédiatement noté le revers de la médaille de ce quartier. Vu sa moue dédaigneuse, il était clair que le jeune Druide préférait le coté Lyran... Pourvu qu’il se montre tout de même diplomate avec la famille Nayu. Bien vite, Lelfe se rassura. Derym était le prototype même du type qui ne faisait pas de vague. Ce n’était ni un extrémiste, ni un exalté. A se demander pourquoi il se fourrait toujours dans tant d’ennuis. ++++ Halonn et Thiki semblait dans leur élément, dans cette affairée citée nocturne. Le vampire albinos semblait joyeux et rayonnant, pour une fois. Quand Lelfe l’interrogeât, il apprit qu’Halonn appréciait particulièrement le début du Double. Jamais il n’avait vu le monde avec autant de lumière, depuis sa macabre transformation. Groumpf et Koyan semblaient d’une totale indifférence. Faut dire qu’ils étaient plutôt occupés. Le géant s’était visiblement promut assistant/main secourable de l’espionne de l’Empereur. Il faut dire que pour Koyan, marcher dans la rue en kimono de cérémonie constituait déjà une épreuve. Elle avait déjà faillit choir de deux ponts et Lelfe ne comptait même plus le nombre de fois où elle s’était prise les pieds dans ses habits luxueux. Ysandre, bien qu’émerveillée par la beauté des décorations festives, affichait à la fois une mine sévère et pensive, voire triste. Sûrement une résurgence de son passé de fille de riche. Se replonger dans ce monde de fastes et de fanfreluches devait lui être pénible. Mais elle ne se déroberait pas. C’était son devoir. Lelfe, pour finir, était dans l’attente. Il voyait tourbillonner dans son esprit hypothèses, faits, preuves indirectes et théories. Il espérait que la soirée lui permettrait de répondre à ses interrogations...

La demeure des Nayu était véritablement impressionnante de dorures et de statues surchargées. Un délice architectural, pour celui qui aimait le style à la limite du baroque. Il y avait aussi moult tableaux, lustres, vases et objets précieux élégamment disséminés dans les somptueux couloirs. De lourdes tentures rendaient l’atmosphère plus intimiste, plus gracile, en opposition avec la rude pierre taillée. Lelfe nota avec intérêt le grand nombre d’œuvres à caractère érotique, voire franchement pornographique. On ne devait pas s’ennuyer, ici ! Ils furent annoncés par de diligents et discrets serviteurs, aboutissant dans une vaste salle de bal. Dame Nayu trônait avec quelques courtisanes, sur un fauteuil confortable, plus proche de l’amas de coussin moelleux que d’un rigide trône. Elle était toujours aussi sublimement belle et inquiétante.
"Ah, nos chers émissaires de l’Empereur ! Soyez les bienvenus dans notre précieuse demeure." commença la maîtresse du clan d’un ton altier.
"Tout le plaisir est pour nous." répondit Lelfe après une galante révérence. "Nous vous remercions de votre charmante invitation. Notre sombre tache ne laisse, hélas, que fort peu de temps aux distractions."
"Nous vous sommes donc gré de nous consacrer ainsi un peu de temps... Je vois que vous avez amené de... surprenant amis."
Lelfe eut un sourire de loup. La souveraine Nayu venait, comme prévu, de découvrir Halonn.

"Vous avez décidément des connaissances très intéressantes." constata la Dame Nayu après s’être reprise. "Vous formez une étrange et variée compagnie."
"Je le prends comme un compliment. L’efficacité se trouve dans la diversité." affirma Lelfe, un étrange sourire aux lèvres. "J’aime me targuer de ne pas m’arrêter aux différences de races ou de religions dans le choix de mes amis."
Voilà, l’appât était lancé. La chef des Nayu allait-elle lui faire confiance et laisser tomber ses masques ? Halonn se présenta ensuite, au grand plaisir des invités. Le vampire albinos avait été un noble, un roi du désert. Il savait parfaitement comment se comporter durant ces mondanités. De plus, il semblait aimer le luxe et la bonne vie... Par contre, il n’arrêtait pas de lancer de lourdes œillades appuyées à l’intention du Barde. Visiblement, il n’appréciait que modérément d’être un rouage dans les manipulations de Lelfe. Il affichait aussi un air vaguement inquiet.
"Des hôtes très intéressant..." réussit-il à glisser à l’oreille du Barde. "Et dangereux."
"Tu peux donc confirmer mon hypothèse ?"
"Je ne suis pas certain, bien évidemment... Ce n’est qu’un frisson, une impression de familiarité. Rien de sûr." répondit Halonn, hésitant. "Pourtant... Sa réaction a été très instructive, non ?"
"Tout à fait !" ricana Lelfe. ++++ "Tu ne peux pas t’empêcher de surprendre les gens, hein ?" sourit Halonn en se servant un verre de vin rouge.
"C’est mon pêché mignon !"
"En tout cas, voilà une belle piste pour nos recherches."
"Dame Nayu aurait-elle manqué de tact à ce point ? Tu la crois déjà coupable ?" demanda Lelfe, interloqué. "Si tu veux mon avis, si elle décidait de commettre ce genre de meurtres, on ne trouverait aucune trace. Ne te laisse pas aveugler par des griefs personnels."
Halonn hocha la tête. Il fallait garder l’esprit ouvert. Lelfe et Thiki n’arrêtaient pas de le répéter. Et c’est vrai que Dame Nayu n’avait pas l’air d’une sauvage meurtrière... Elle avait plutôt l’air d’une meurtrière froide, se cachant dans l’ombre pour guetter sa proie.
"Elle, peut être pas..." déclara finalement l’albinos. "Par contre, sa famille. Ils n’ont peut être pas tous son maintien."
"Très bonne remarque. Profitons de la fête pour discuter un peu avec ces Nayu."

Lelfe rassembla ses amis. Thiki et Halonn avaient l’air complètement dans leur élément. Le Barde songea qu’il faudrait peut être surveiller un peu la jeune voleuse. Elle avait déjà l’air un peu grise. Elle devait profiter du dégoût dédaigneux manifeste de la Paladine pour se servir en mets fins et en alcools. Et puis... Lelfe avait laissé traîner ses oreilles dans les lieux de débauches de la ville. D’après les gais lurons qu’il y avait rencontrés, rien n’égalait la perversion baroque des fêtes Nayu. Même s’ils se retenaient, ce n’était pas un endroit pour une jeune fille... Ysandre lui en voudrait à mort s’il laissait arriver malheur à la petite voleuse inconsciente. Derym et elle avait l’air un peu perdu, au milieu des plats raffinés, des vins exotiques et des danseuses lascives. Le Druide faisait de son mieux pour avoir l’air d’apprécier la soirée, ce qui se résumait apparemment à boire et manger de temps en temps et à se concentrer sur les œuvres d’art, afin d’ignorer les suggestions que lui lançaient certaines des invitées.

Ysandre faisait un peu pareil, le rouge aux joues. Visiblement, elle donnerait tout pour être ailleurs... Tout en étant à deux doigts de l’explosion colérique. Il n’y avait qu’à voir comment elle regardait les danseuses ou les ivrognes. Lelfe craignait une explosion quand elle apercevrait les fumeurs d’opium. Sans parler des invités mâles qui tournaient autour de la jeune fille comme des mouches autour du miel. Elle les rabrouait d’un œil assassin, mais... Certains refusaient de s’écarter si vite. Pire, ceux-là la déshabillaient du regard, l’œil avide, limite la bave aux lèvres. Lelfe reconnut deux blasons Nayu. Halonn toussota et s’installa ostensiblement près de la Paladine, avec un air de propriétaire. Il toisa froidement les opportuns, jouant avec son symbole divin. Aussitôt, les deux fils Nayu s’éclipsèrent. Bien, la jeune femme était en sécurité avec Halonn, donc...
"Derym, tu viens ? Je vais faire un tour ?" annonça Lelfe, sauvant le jeune druide des mains avides de délicates jeunes femmes qui l’entretenaient à propos d’une statuette à la position équivoque.
"A... avec plaisir !" répondit le jeune homme, en se levant. ++++ Lelfe et Derym rattrapèrent les deux Nayu et engagèrent la conversation. Il était jumeaux et se nommaient Yosha et Shyhi. Ils étaient également tous deux grands fumeurs de substances exotiques. Lelfe et ses sens affinés l’avaient bien senti. Se gardant bien de se faire remarquer par Ysandre, Lelfe entraîna tout le monde dans un fumoir reculé. Derym lui serait utile, pour les protéger discrètement des effets néfastes de la drogue. Il serait facile de tirer les vers du nez de ces jeunes gens.
"Je suppose que vous voulez nous interroger sur nos emplois du temps les jours des meurtres ?" demanda finalement Shyhi.
Visiblement c’était le plus fin des deux. Son jumeau semblait déjà contempler un monde à part.
"En effet. La question est désagréable mais malheureusement nécessaire." commença Lelfe. "De plus, des noctambules tels que vous pourraient avoir vu ou remarqué quelque chose, même à votre insu."
Le Nayu lui dédia un sourire de loup.
"Hélas, nous ne sortons que dans nos propres quartiers. Mère est curieusement stricte et ne nous laisse jamais sortir au delà des terres du clan. Un fait aisément vérifiable."
"Très intéressant. Ah, le protectionnisme des parents ! Mais je suis convaincu que des jeunes gens imaginatifs et curieux disposent sûrement de moyens pour... s’éclipser."
"Ça c’est sûr !" intervint bruyamment Yosha dans un éclat de rire. "On fait ce qu’on veut ! Pour les courageux, rien d’impossible. Passer par les égouts, par exemple, ou les cryptes et..."

"Yosha..."
"Oups !"
Derym éclata d’un rire franc, jouant la compréhension.
"Allons, inutile de rabrouer votre frère. On est jeune nous aussi, on sait ce que c’est..."
"De plus, vos frasques sont célèbres. Inutiles d’espérer nous les cacher." poursuivit Lelfe, froid, analytique. Il avait pris spontanément le rôle de l’intransigeant inquisiteur.
"Racontez-nous donc, je suis sûr que vous n’avez rien à vous reprocher."
Les deux frères échangèrent un regard gêné. Eux, ils étaient moins sûrs. Finalement, Shyhi soupira et se lança.
"Il nous arrive en effet d’écumer les bars de la cité. Y compris chez les Lyran. Pour... euh... chercher de l’action."
"Pour provoquer et vous battre." coupa Lelfe, rude.
"Euh... Pas que ça. Yosha aime beaucoup certaines... herbes que cultivent les Lyran."
"Eh ! Toi aussi ! Sans compter que leurs auberges et leurs serveuses sont accueillantes."
"Jusque là, rien de très répréhensible." déclara Derym, volontairement complaisant. "Vous y étiez, les soirs des massacres ?"
"Eh bien...Oui. Pour diverses raisons."
"Lesquelles ?"
"Et bien, on voulait... En savoir plus."
"Sur quoi ?"
"Sur ces meurtres bizarres. Voir si c’était un Lyran qui avait vraiment fait le coup, comme disait Mère."

"Attirés aussi par la vue du sang ?" demanda Lelfe. "Des badauds se réjouissant des massacres chez leurs ennemis, qui venaient en plus les narguer dans les bar, cherchant la bagarre..."
Les deux frères piquèrent du nez, vaguement honteux. Lelfe excellait dans son rôle, jouant nonchalamment avec l’insigne de son Ordre de Paladin. Ils acquiescèrent en silence. Pourtant Derym sentait qu’ils dissimulaient encore quelque chose. Shyhi avait l’air trop soulagé, comme s’ils avaient réussis à éviter un sujet gênant.
"Mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas ?" affirma le Druide, pariant sur ses suppositions "Des nobles comme vous ne sauraient se déplacer pour des raisons aussi vulgaires...Non, vous aviez une mission." ++++ Les deux frères lui lancèrent un regard noir. Ils se faisaient violence pour ne pas sauter à la gorge de Derym. Lelfe les en dissuada en caressant son pendentif sacré.
"Je crois qu’il faudrait que vous discutiez avec Ahima." lança finalement Shyhi d’une faible voix. "Quand à nous, veuillez nous excuser, mais nos devoirs d’hôte nous appellent..."
Lelfe et Derym les laissèrent partir, satisfait.
"Bien vu, le coup de la mission..."
"Je crois que ça cadre avec certaines de tes informations, non ?"
"C’est ce que nous allons vérifier de se pas... Trouvons donc ce Ahima."

Pendant ce temps, Ysandre et Thiki avaient décidé de ne pas rester inactives. Autant interroger d’autres Nayu de leur côté. Thiki avait repéré une cible très intéressante dans un coin. Un Nayu qui ne buvait pas, qui ne fumait pas et qui ne se souciait visiblement pas des autres. Il était grand, pâle et vêtus de bleu nuit. Plutôt bel homme, bien qu’un peu frêle. La jeune voleuse s’approcha, suivit par Ysandre, garde-chiourme.
"Bonsoir !" s’exclama la voleuse. "Z’êtes un Nayu, non ? Comme les autres, z’êtes tout pâle."
L’autre tourna lentement la tête et la dévisagea longuement, d’un air méprisant, sans mot dire. Puis il tourna la tête, l’ignorant superbement, ce qui fit enrager Thiki.
"Veuillez pardonner mon amie, un peu... brutale." commença Ysandre, souriant poliment. "Nous sommes les envoyés de l’Empereur et nous devons..."
Mais il n’écoutait déjà plus. Dès les premiers mots, il avait tourné son regard méprisant vers la Paladine. Et ses yeux s’étaient écarquillés. Thiki supposa que c’était l’effet surprenant de voir une Paladine dans cet antre de débauche. Elle se trompait.

"Une vierge... Ici !" balbutia le Nayu.
Instantanément, Ysandre vira au pivoine et recula d’instinct.
"Comment osez-vous !?!" rugit la Paladine, prêt à montrer à ce cuistre le courroux de Tür.
"C’est si insultant..." lança Thiki sur le ton de la plaisanterie, voulant détendre l’atmosphère. Elle ne voulait pas qu’Ysandre démolisse un suspect sans preuve.
Le Nayu sourit et s’inclina respectueusement pour s’excuser.
"Pardonnez-moi, je me suis laisser...emporter. Reprenons. Nous avons tous été un peu impolis, ce soir." déclara-t-il. "Pour me faire pardonner, vous pouvez me poser toutes les questions que vous voulez."
Ysandre et Thiki s’assirent prêt de lui.
"Commençons par le plus simple. Votre nom et qui vous êtes."
"Je suis Oshume Nayu. Aîné. Magicien."
Il était froid et concis et semblait finalement s’amuser de la conversation.
"Magicien ? C’est assez rare..." intervint Thiki.
"Oui. Les esprits limités, et il y en a tant, ont stupidement peur de la magie et lui voue une haine déraisonnée. Ah, on tolère aimablement les prêtres, mais dès qu’un sorcier arrive, on pousse de grands cris. Déraisonnable."
"Je suis assez d’accord. C’est assez injuste." compatit Ysandre, toujours aimable.
"Bah, ça rend mes services d’autant plus coûteux et vitaux." "_ Et quels sont-ils ?" grinça Thiki. Elle non plus n’aimait pas les magiciens. Surtout les arrogants.

"Je suis l’un des pivots du clan. Je m’occupe de tout ce qui a trait à l’occulte. Nos protections comme nos armes. Oui, nous avons des armes magiques. Et d’autres chose.."
"Des soldats morts-vivants ? Des goules nécrophages ?" demanda soudain Thiki.
Le sourire du magicien Nayu s’effondra instantanément, répondant pour lui.
"Que... Comment vous savez ça ?" chuchota-t-il, vaguement effrayé. Ysandre semblait partager son trouble.
"Nous sommes les envoyés de l’Empereur, c’est notre rôle de savoir ces choses là... Et nous avons nos propres spécialistes." mentit Thiki en désignant Halonn et Koyan qui discutaient devant une galerie de portraits.
Bien évidemment, la jeune voleuse ne pouvait pas lui avouer qu’elle venait de piocher ça dans son esprit. Elle même en était toute bouleversée : ses dons maudits existaient bel et bien ! ++++ "Nous ne sommes pas là pour juger ça." intervint Ysandre, avec un air féroce qui disait qu’elle en mourrait en fait d’envie. "Mais une de vos... créatures pourrait-elle s’être échappée ou avoir causé ces massacres ?"
"Non... Impossible." affirma le magicien après un instant de réflexion. "Je l’aurais su... Et je suis prêt à jurer devant vous, Dame Paladine, que notre clan n’est pour rien dans ces meurtres. Ils sont aussi gênant pour nous."
"Comment ça ? C’est les Lyran qui sont le plus sur la sellette, non ?" demanda Thiki.
"Certes. Mais cette affaire nous touche tous. Vous devriez demander à Ahima." répondit Oshume, gêné. "Quant à moi, je crains de devoir me retirer... La magie nécessite repos et méditation."
Il prit congé au plus vite, sans doute pressé d’aller rapporter à sa mère que les envoyés de l’Empereur connaissaient trop de chose sur le clan.
"Allons trouver cet Ahima. Koyan doit savoir qui c’est..." décida Ysandre. "Plus vite on en aura fini, plus vite nous partirons d’ici."

Koyan s’amusait comme une folle, très à l’aise. Les réceptions de l’Empereur étaient certes splendides, mais les gens y étaient tellement... empesés, coincés. Ils devaient faire attention au moindre faux pas. Ici, ils étaient libre de s’adonner à leurs fantasmes les plus fou. La jeune fille comptait avec amusement le nombre de couple (ou plus...) qui s’éclipsaient discrètement. Qui sait, elle même pourrait peut être se permettre de... Non. La mission avant tout. Elle secoua la tête pour chasser ses pensées. Elles ne collaient pas. Elles étaient étrangères. La jeune fille avisa Halonn qui se promenait près d’une galerie de portraits. Il était seul, à l’écart et ne semblait pas se soucier de la fête. Il lui semblait même un peu triste. Elle s’approcha doucement, empoignant deux verres sur un plateau (et sans s’en rendre compte, propulsant le serveur qui le tenait à terre).
"Vous semblez préoccupé..." commença Koyan en tendant un verre au vampire, lui tachant au passage ses vêtements d’apparat. Halonn la remercia, sans relever sa maladresse, toujours plongé dans ses pensées.

"Allez, qu’est-ce qui vous tourmente ?" insista la jeune espionne.
"Je vérifie simplement les hypothèses de Lelfe." répondit finalement l’albinos.
"Il n’y a pas que ça, je le vois bien !"
Halonn soupira. Il aimait rester seul pour ressasser ses souvenirs, mais Koyan semblait décidée à ne pas le lâcher. C’était gentil, en un sens. Une sorte de compassion. Peut être devrait-il lui même être plus gentil. Servir le Bien, malgré sa traîtrise ? L’aimerait-elle ainsi ? Malgré sa... malédiction. Ridicule. Pourquoi tenait-il tellement à l’attention de cette jeune femme, d’abord ? Il n’aimait pas trop les femmes...

"Je réfléchissais à mon passé et à cette enquête." déclara le vampire sous le regard insistant de Koyan. "Vous avez lu les carnets du Barde. Vous connaissez mon histoire... Ces festivités me rappellent un douloureux passé."
"Quand vous avez conquis le royaume de votre mère ?"
"Oui. Et quand je suis devenu vampire."
"Vous savez, il existe des vampires forts fréquentables..."
Halonn sourit, révélant par là même ses canines acérées. Koyan ne croyait pas si bien dire... Sans savoir pourquoi, il posa la question qui le tourmentait à la jeune femme.
"Vous pensez donc qu’un humain et un vampire peuvent s’entendre ? Vivre ensemble ? S’aimer, même ?" ++++ Koyan réfléchit un moment. Visiblement, le sujet était important pour l’albinos.
"Je ne sais vraiment pas. Je manque... D’expérience." commença-t-elle. "Mais vous voyagez avec Derym et les autres depuis un moment, non ?"
"Une goutte d’eau dans ma vie. Une lumière aussi... Mais est-ce juste une bougie dans l’obscurité ou l’aube d’un renouveau ?"
"Je ne sais pas... C’est à vous d’en décider, je pense." Koyan s’interrompit un instant avant de sourire de toute ses dents. "Quand à l’amour ? Vous visez quelqu’un en particulier ?"
L’albinos ne répondit pas, gêné. Koyan décela même un peu de rouge aux joues du vampire. Halonn serait-il un grand timide ? Bizarre qu’un guerrier de sa trempe soit aussi émotif. Puis elle suivit son regard et comprit. Décidément, les contraires s’attirent... Ou bien était-ce les semblables ?

"Ah, Koyan, tu es là !" déclara Ysandre, suivit par Thiki. "On a quelque-chose à te demander : tu connais un certain Ahima Nayu ?"
"C’est exactement la question que nous venions te poser !" s’écria Lelfe en arrivant sur ces entre faits.
"Amateur de peinture érotique, Halonn ?" demanda sournoisement Thiki qui avait déjà noté le rouge au joues de l’albinos. "Ça rougit un vampire ?"
"Un peu, quand monte la chaleur et l’exaspération." répondit Halonn, acide. "Et ces peintures m’aident à répondre à l’énigme de Lelfe."
"Comment ça ?"
"Vous ne remarquez rien ?"
"Pas vraiment. C’est des Nayu. On les a presque tous rencontrés durant la soirée."
"Ça ne vous semble pas étrange, dans cette culture attachée au respect des ancêtres, qu’il n’y ait pas d’ancêtre Nayu dans la galerie ?"
Maintenant que le vampire albinos l’avait fait remarquer, c’était visible. Mis à par deux jeunes femmes inconnue, il n’y avait que les portrait des Nayu déjà présent.
"Et alors ?" demanda Ysandre, perdue. "Ça nous apprend quoi ?"

"Ne me dîtes pas qu’elle a rien remarqué !" explosa Thiki en levant les bras au ciel.
"Quoi ?" fit Ysandre, agacée.
"Et bien, je pense que la famille Nayu est une famille de vampire." annonça gravement Lelfe.
Halonn hocha la tête en accord avec le Barde. Ça cadrait avec les réactions à sa présence. Et avec son propre instinct.
"Ça expliquerait bien des choses de leur histoire." affirma Koyan. "Je suis d’accord avec Lelfe sur ce point."
"Des vampires... On est dans un nid de vampire..." balbutia Ysandre, abasourdie.
"Moi non plus, je n’avais rien remarqué." souffla Derym à la Paladine.
"Apparemment, nos secrets sont comme des livres ouverts pour vous !" s’exclama une nouvelle voix. Une jeune femme discrète, plutôt petite et vêtus de sombre, à la garçonne, sembla émerger des ombres. "Ahima Nayu, je présume ?" lança Lelfe dans un sourire.
"Exact. Fille de Dame Nayu et responsable de la sécurité du clan... Vous êtes observateur et futé. Mais allons poursuivre ceci dans mon bureau." ++++ S’éloignant de la fête, les aventuriers furent conduit au travers des méandres et des passages dérobés de la demeure Nayu, jusqu’à un bureau sans aucun signe particulier, à part d’être remarquablement bien caché.
"Vous avez déjà mis le doigt sur le plus grand secret de notre clan. Laissez moi vous éclairez sur le reste." annonça Ahima.
"Qui est au courant ?"
"Peu de monde. Même la plupart de nos hommes ne connaissent pas notre... état. Les Lyran savent, bien sûr. Et l’Empereur."
"Il ne m’en a jamais parlé..." fit remarquer Koyan.
"Cela n’était sans doute pas nécessaire. Et il a la honte de cette alliance impie contracté par ses ancêtres."
"Comment vous... nourrissez-vous ?" demanda Halonn, froidement.
Ahima eut un sourire avant de répondre.

"Sur nos gens, sur des volontaires, des fêtards nobles. La plupart trop drogués pour se rendre compte de quoi que ce soit. Certains volontaires sont même... dépendants."
"Et je suppose qu’occasionnellement, vous ne dédaignez pas un repas en ville." lança perfidement Lelfe.
"Seul Shyhi et Yosha osent faire ça. Et peu souvent. Mère les tuerait si elle l’apprenait. Surtout avec ces meurtres... Rassurez-vous, je mettrais fin à cette pratique."
"Bien sûr... Si le peuple l’apprenait, ce serrait la révolte et le bûcher."
"Mais êtes vous sûr de ne pas être impliqué dans ces massacres sanglants ?"
Ahima prit son temps avant de répondre. Thiki perçut mentalement une hésitation, un doute.
"Ah... Vous pensez à une frénésie meurtrière, une soif de sang inextinguible ? Et bien, même si le doute est permis, je n’y crois pas. Même Yosha et Shyhi connaissent nos règles et ne les ont jamais enfreintes. Les Nayu ne sont pour rien dans ces meurtres. Ou alors je n’en ai pas été informée. Et je suis habituellement très bien informée."
Lelfe acquiesça en silence. Ces tueries irréfléchies... ça ne cadrait pas avec le style des Nayu. Et avec leur prudence.

"Quel est la mission de Yosha et Shyhi ?" demanda-t-il à la vampire.
"Vous êtes déjà au courant de ça ? Petits indiscrets... Bah, ce n’est pas grave. Ils étaient chargés de veiller sur leur jeune sœur. Des rumeurs me sont parvenues. Elle fréquenterait un... un Lyran !"
Ça cadrait avec les informations glanées en ville par Lelfe.
"Ça a été prouvé ?"
"Plus ou moins... Ils se voient mais sont fort discrets. Nous n’avons pas eu d’information concernant un... passage à l’acte."
"Pourquoi paraissez-vous si inquiète ?" demanda soudain Ysandre. "S’ils s’aiment, ce pourraient être une occasion merveilleuse, non ?"
Ahima la regarda avec un tel mépris et un tel dédain que Lelfe pensa un instant que la Nayu allait attaquer la Paladine.
"Vous pensez à une alliance, une amourette entre clans ennemis ? Ridicule ! Les Lyran et nous sommes des monstres trop différents. Cette haine est séculaire, millénaire ! Nous ne sommes pas dans un roman à l’eau de rose où tout s’arrange entre héritiers de bonnes familles."

La Paladine baissa la tête sous l’orage. Elle avait passé son enfance à dévorer de tels romans. L’amour interdit entre familles rivales était une ficelle fort usitée... A sa connaissance, il y avait deux fins classiques : la réconciliation ou le double suicide.
"En quoi les meurtres sont gênant pour vous ?" demanda soudain Derym. "Vos frères et votre sœur se sont montrés forts discrets. Il n’y a pas de raison que vous soyez accusés, tout se passe apparemment chez les Lyran..."
"Je suis sûr que le chef du clan Lyran a déjà du vous dire qu’il pensait que nous étions impliqués. Il n’est pas le seul, sans doute. Notre famille, qui touche à l’occulte, n’a pas une excellente réputation. Si l’enquête montrait que des vampires se trouvait là durant les assassinats... La réaction du peuple est prévisible. Regardez ce qui est arrivé à ce druide orc."
"Mais ce n’est pas tout..." ++++ "Non. Financièrement aussi c’est un problème. Quelques-uns de nos partenaires commerciaux connaissent ou soupçonnent notre... état. Les massacres les inquiètent et ils cherchent ailleurs. Ils ont peur, se méfient, médisent. Pour contrer ça, nous essayons d’être présent et en vue lors des festivités du Double. Nous devons montrer que nous n’avons rien à nous reprocher !"
"Mais vous n’en êtes pas sûr." intervint Thiki, se référant aux sensations perçues par son pouvoir.
Ahima sembla un instant décontenancée. Puis elle soupira.
"Soit. Je peux... Non, je dois vous faire confiance. Je soupçonne un complot."
"Un complot ?"

"Oui. Ces massacres ont débuté immédiatement après la... relation entre ma sœur, Hime Nayu et Kyrun Lyran. La coïncidence est trop grosse. Je soupçonne quelque-chose, sans savoir quoi... Le Lyran manipulerait-il ma sœur ? Si oui, dans quel but ?"
"Ou l’inverse." intervint Lelfe. "Votre sœur a peu être un plan et manipule son amant."
"C’est... aussi une possibilité. Grande Sœur n’est pas très... stable. Mais elle en aurait parlé à la famille ! Et je jure que nous ne sommes pour rien dans ces massacres !"
"Hummm... Il s’agit peut être d’une coïncidence, après tout." affirma Ysandre. Elle ne voulait pas que cet amour inter-ennemis jurés soit ternie. Intérieurement, elle rêvait encore à son conte de fée.
"Il existe une autre possibilité." fit soudain remarquer Derym. "Quelqu’un pourrait manipuler les deux."
"Mais qui ferait ça ? Et pourquoi ?"
"Là, aucune idée..."

"Au fait, j’ai une question ? Vénérez-vous le Dieu du Soleil ?" demanda Lelfe, pour passer à autre chose.
"Non, ce serait ridic... Ah ! Je vois, la bague de Mère... Vous êtes décidément fort rusés."
"Venant de vous, c’est un grand compliment."
"Et bien, il s’agit d’un artefact divin, en effet. Ma Mère a séduite un prêtre du Dieu du Soleil et a réussi à lui faire confectionner ce bijou. Le pauvre en fut excommunié et son temple fut détruit. Mère peut être une sale garce, quand elle le veut. En tout cas, ce bijou lui permet de supporter temporairement le soleil. Mais il s’épuise et nous ne pouvons nous en servir souvent."
"Juste pour nous tromper et empêcher qu’on découvre votre vrai nature, hein ?"
"C’était le but, je le confesse... Juste pour notre survie."
Ysandre allait faire part de ce qu’elle pensait de ce genre de manipulation quand la porte s’ouvrit. Un serviteur entra en toute hâte, sans visiblement se préoccuper des invités. Il tomba à genoux et s’adressa à Ahima.
"Mademoiselle...Votre sœur, Hime-sama, est enfin rentrée !"

"Voilà qui est parfait." assura Lelfe. "Nous voulions justement l’interroger." "Je crains que ma fille ne soit pas en état de..." coupa alors Dame Nayu qui avait accouru. Elle foudroya le groupe du regard, impériale, mais en fut cette fois pour ces frais.
"Il suffit !" rugit le Barde. "J’en ai soupé de ces atermoiements. Ysandre, Koyan, montrez à cette gente dame vampire à qui elle a affaire !"
La Paladine s’avança, impressionnante, ses yeux brillant de foi et de conviction. "_ Je représente Tür, Dieu du Courage et de la Justice ! Ma foi et ma détermination à servir le Bien sont sans faille. Je suis une Paladine de l’Ordre du Poing Sauveur ! Quiconque se trouve au travers de mon chemin durant une enquête serra châtié par le courroux divin."
A son tour Koyan s’avança, déroulant avec emphase un rouleau de parchemin.
"Auriez-vous oublié qui nous sommes ? Nous sommes directement mandatés par l’Empereur ! Nous sommes ses envoyés spéciaux, avec les pleins pouvoirs pour l’enquête. Oseriez-vous vous déclarer ennemis de l’Empereur Sacré d’Hira Ku ?" ++++ "Nous avons déjà commis l’erreur de ne pas questionner le fils Lyran... Je ne recommencerais pas. Conduisez-nous à votre fille !" surenchérit Lelfe.
La Haute Dame Nayu se décomposa. D’un geste, elle aurait pu donner l’ordre à ses gardes et à ses assassins camouflés d’en finir avec ces gêneurs. Si sa fille était vraiment coupable... Mais elle choisit la voie de l’obéissance. Ce groupe de fanatiques était dangereux. Elle n’aimait pas le regard de la Paladine... Cette Ysandre serait tout à fait capable de l’occire séance tenante, la considérant comme un être maléfique et au mépris de la diplomatie internationale. Et après tout, Koyan avait raison, ils étaient les émissaires de l’Empereur.

"J’accepte donc. Je tiens juste à préciser que le reste de la famille n’est pour rien dans la conduite de ma fille..."
"C’est ce que la Justice déterminera." rugit Ysandre, déchargeant sa colère accumulée pendant la soirée orgiaque sur la noble Nayu. "Quand on élève des enfants, il convient de savoir ce qu’ils font et d’y mettre le holà si nécessaire."
"ça chauffe, hein ?" murmura Thiki à l’oreille de Derym qui se tenait coi.
"Plutôt. Ysandre me ferait presque peur, comme ça." répondit tout bas le jeune homme.
"C’est ça les Paladins..." maugréa Thiki, bien haut, s’attirant un regard venimeux de la femme chevalier.

Ils furent conduits dans une sombre chambre, toujours richement décorée de tentures de satin rouge et de mobilier laqué d’une grande finesse. Lelfe remarqua avec grand intérêt les décorations, statues et estampes à nette tendance érotique. Il émanait de la chambre une sensualité trouble.
"Les vampires..." déclara-t-il, amusé.
"Pervers. Créature du mal." souffla Ysandre, dégouttée. Certaines représentations artistiques étaient purement obscènes. Les hommes faisaient vraiment ça ?
"J’espère que vous ne nous jugerez pas seulement suivant les apparences ?" grinça la noble Nayu.
"Je vous assure que non." fit une voix monocorde. "J’y veillerais." Halonn. Il observait la scène en silence, réservant son jugement.

Une jeune fille se tenait dans un lit d’aspect confortable, entourée de serviteurs diligents. De fort pâles serviteurs diligents. Visiblement, la fille Nayu avait pris un remontant... Ysandre grimaça de dégoût... Avant de se souvenir, honteuse et troublée, qu’elle avait elle même offert son sang à Halonn. Bah, c’était pour la survie d’un ami, Tür la pardonnerait.
"Mademoiselle Hime Nayu ?" demanda Lelfe, poliment.
"Oui ? Qui êtes-vous ? Vous n’êtes pas... comme nous. Mère, que signifie..."
"Nous menons, à la demande de votre Empereur, une enquête sur les meurtres. Les massacres qui endeuillent cette cité." affirma brusquement Ysandre.
"Et nous pensons que vous y êtes mêlée." ajouta Thiki.
"Moi ? Mais... Pourquoi ?"

"Nous sommes au courant pour votre relation avec Kyrun Lyran. Des témoins vous ont vu vous donner des rendez-vous furtifs."
"Si ça se trouve, nous avons deux meurtriers, deux bêtes assoiffés de sang..." fit remarquer presque innocemment Ysandre.
Hime Nayu les regardait avec anxiété, son regard affolé passant d’un visage accusateur à l’autre.
"Mère..."
"Je n’ai rien à voir avec ceci ! Tes relations coupables avec ces déchets de Lyran sont la honte de la famille ! Regarde où ça va nous mener."
"Mais... Mais... Nous nous aimions !" ++++ "Nous ne sommes pas là pour juger votre relation, aussi bizarre et choquante soit-elle." affirma alors Derym d’un ton doux. "Mais pour déterminer qui est responsable des sanglants événements des nuits dernières."
"Inutile de nous mentir. Je le saurais." affirma Ysandre.
"J’aimerais en être sûre..." pensa Thiki en braquant toute sa concentration psionique sur l’esprit de la fille Nayu. Sans grand succès, l’esprit d’une morte-vivante n’était pas aisément pénétrable. En tout cas, la Paladine menaçante suffit à faire fondre en larme la jeune vampire.
"Je... je savais qu’il y avait quelque-chose." gémit-elle. "Mais je n’ai rien dit. Je n’étais pas sûre... Au début."
"C’est Kyrun, n’est-ce pas ?" demanda doucement Lelfe.
Hime renifla et hocha timidement le menton.
"Une fois... Juste avant le début du Double... Juste avant qu’on retrouve les premier corps... Il n’est pas venu à un rendez-vous. Je n’y ai pas fait beaucoup attention. J’étais triste et je savais qu’il était surveillé par sa famille."
"Continuez."

"Puis, le lendemain, il vint et... Il m’a dit qu’il ne savait pas ce qui s’était passé la veille. Il s’était retrouvé errant dans les rues, commotionné, l’esprit vaseux. Là encore, je n’y ai pas prêté grande attention... J’étais si heureuse qu’il soit venu cette fois !"
"Et ensuite ?"
"Après... Je l’ai... vu. Il est venu à un rendez-vous... Il était si irritable, si nerveux mais pourtant absent ! Il s’est transformé sous mes yeux ! Il ne pouvait pas se contrôler. Je me suis battu et j’ai du fuir pour sauver ma vie. Par contre, les passants ont eu... moins de chance."
Et voilà. Ils avaient enfin un témoignage direct. Ils savaient enfin ce qui s’était passé.
"C’était donc bien un loup-garou..." marmonna Thiki d’une voix presque ennuyé. "Je suis un peu déçut. Trop évident."
"Nous n’avons que sa parole..."
"Je ne crois pas qu’elle mente." affirma Koyan en examinant de plus prêt le corps de la jeune vampire. "Elle présente des plaies analogues aux cadavres. Seule sa nature particulière a du lui permettre d’y survivre."
Hime Nayyu piqua un fard.

"J’ai du... Me nourrir sur un passant. Un paysan en visite. Un inconnu. Mais je ne l’ai pas tué !"
"Où est-il ?" demanda Ysandre. "Ça ferra un témoin pour corroborer vos dires."
"Je lui ai remis tout mon argent en échange de son sang et de son silence. Il a du repartir. Je ne connais même pas son nom..."
"Comme c’est pratique !"
"Je pourrais le retrouver." affirma Dame Nayu d’un ton sec. "Vous pourrez l’interroger."
"Et vous, vous pourrez le faire taire..." pensa Lelfe. Il faudrait qu’il demande à Koyan d’assurer la protection du paysan. Les Nayu ne voudraient sûrement pas que leur coupable secret s’évente.
"Qu’avez-vous fait après ?" demanda Thiki. "Qu’est-ce qui vous a pris autant de temps pour revenir chez vous ?"
"La lumière... Il allait faire jour et j’ai du me cacher. Nous avons des égouts et des souterrains dans notre quartier, afin de pouvoir nous déplacer incognito. Mais j’étais toujours dans le domaine des Lyran. Ils évitaient soigneusement ce genre de chose." ++++ "Bon, une question pour la forme : accepteriez-vous de témoigner publiquement contre Kyrun Lyran ?" demanda Ysandre d’un ton officiel.
La jeune fille vampire hésita longuement. Puis elle hocha la tête en silence.
"Ce... monstre. Ce n’était pas Kyrun. Je croyais qu’il ne me ferait jamais de mal. Mais il m’a trahi... Il m’a blessée. Il avait dit qu’il pouvait se contrôler..."
"Bien. Koyan, vient avec moi. Allons chercher ce Kyrun Lyran. Cette enquête est finie !" affirma la Paladine.
"Tu crois vraiment qu’il ne se défendra pas ?"
"Je suis tout à fait capable de maîtriser un loup-garou !" déclara Ysandre.
"Oui, mais une famille entière ? Je ne suis pas sûr que les Lyran laisse accuser leur fils comme ça." contra Lelfe.
"Et du point de vu judiciaire, c’est la parole de Kyrun contre celle de d’Hime." ajouta Thiki.
"Il avouera." déclara Derym d’un ton presque chagriné. "Ce sont des hommes d’honneurs."
Dame Nayu hocha affirmativement la tête.

"Ils ont toujours eu ce stupide concept de l’honneur chevaleresque... Alors que ce ne sont que des animaux ! Ils pourraient s’en sortir en mettant en cause ma fille ou en révélant au peuple notre secret. Dans ce cas se serait la guerre !"
"Ils ne risqueront pas un conflit ouvert, vous le savez. D’ailleurs, durant un Double, vous le perdriez." affirma Lelfe.
Dame Nayu ne dit plus un mot tout en les conduisant à la porte. Les aventuriers avaient à faire. Un loup-garou fou furieux à arrêter. Ysandre et Koyan étaient parties devant, pour prévenir la soldatesques et les magistrats.
"Vous devriez tout de même préparer vos avocats." prévint Lelfe en saluant la noble Nayu. "Votre fille a tut de nombreuses informations, soit par bêtise, soit par amour."
La Haute Nayu hocha la tête et referma vivement la porte de sa somptueuse demeure.

"Dommage, je serais bien resté à la soirée. Malgré les événements, je suis sûr qu’elle serra mémorablement débauchée..."
"Pervers." déclara Thiki d’un ton affectueux. "Tu profites qu’Ysandre ne t’entende plus."
Lelfe sourit avant de lever les yeux vers les deux Lunes pleines.
"Tout de même, un truc me chiffonne dans cette affaire. Je ne sais pas quoi... Un titillement de mon cerveau."
"Ouais, moi aussi, j’ai trouvé la conclusion un peu simpliste ! Maintenant, c’est aux inquisiteurs de jouer... J’aurais aimé un résultat plus... probant." affirma la jeune voleuse.
"Vous ne pensez pas que la jeune Nayu pourrait se servir de son amant Lyran comme bouc émissaire ?" intervint soudain Halonn. "Le séduire, le manipuler pour commettre des meurtres... J’ai déjà vu de nombreuses vampires utiliser le sexe comme arme."

"Non, aussi surprenant que ce soit, son amour est sincère." déclara Thiki. C’était la seule chose qu’elle avait réussit à percevoir de l’esprit de la vampire.
"Je suis d’accord avec Thiki." déclara Lelfe en lançant un drôle de regard à l’adolescente. "Elle ne m’a pas parut être une grande manipulatrice, ni une bonne actrice. Et puis ça cadre avec mes témoignages d’auberge..."
"Par contre, j’imagine fort bien la chef Nayu employer ce genre de plans." intervint Derym. "Elle me fait penser à... une mante-religieuse."
"C’est un peu ça... Mais je la vois mal sacrifier sa fille, voir le secret de son clan uniquement pour faire condamner un des fils Lyran."
Ils s’interrompirent un instant, regardant les festivités se mettre en place. Le regard de Lelfe accrocha une décoration religieuse. Association d’idées. Lumière.
"Mensonges. Une personne nous a franchement menti..." murmura-t-il en prenant conscience des implications.
"Oh !" s’écria Derym en suivant le même cheminement.
"Quels idiots ! On a rien vu !"
"Quoi ?" demanda Halonn. ++++ "La prêtresse des Trois Lunes, Notoko No-Lyran, la promise de Kyrun Lyran..."
"Elle nous a affirmé ne rien savoir des amulettes des Lyran, alors qu’elle est l’une des promises de la famille et la seconde prêtresse du culte !"
"Et le chef des Lyran m’a laissé entendre que c’était elle qui allait vérifier un truc pour Kyrun... Son amulette ?" ajouta Thiki en blêmissant.
"Amulettes qui empêchent ces loup-garous de se transformer et d’être sensible au Double, combien vous pariez ?"
"Et il y a ces rumeurs... Elle aurait tenté d’empoisonner sa supérieure pour se hisser au sommet du culte." fit remarquer Halonn.
"Il fallait qu’elle soit vierge et célibataire. Oui ! C’est ça ! Elle a du saboter l’amulette de son futur mari pour qu’il perde la tête durant le Double !" exulta Lelfe. "Une fois sa culpabilité prouvé, plus de mariage, donc plus d’obstacle pour sa carrière !"
"Lacher un loup-garou enragé dans une ville pour... ça." se révulsa Derym.
"Tout cadre !" s’enthousiasmait Lelfe. "Eh ! Pourquoi Halonn vient de partir en courant ?"
En effet, l’albinos vampire venait de détaler à tout allure sans attendre la fin des explications de ses compagnons.
"Je vais prévenir Ysandre ! On se rejoint chez les Lyran !"

Halonn avait un mauvais pressentiment. Il traversa la ville en courant, coupant par les toits et les jardins, insensible à la fatigue. Il aperçut Ysandre et Koyan, entouré de quelques gardes. Le seigneur Lyran était déjà avec eux. Il se tenait devant le parvis du magnifique Temple des Trois Lunes. Il s’arrêta surpris. La Paladine avait-elle aussi découvert le fin mot de l’énigme ?
"Ysandre !" cria-t-il en se laissant tomber près du groupe, faisant sursauter les gardes.
"Vous ne nous croyez donc pas capable d’arrêter un loup-garou ?" renifla la jeune femme. "Lyran-sama a écouté nos argument et va nous amener son fils... Il serra jugé au Temple des Lunes, comme le veut leur tradition."
"Un instant ! Tu ne sais pas tout. La prêtresse Notoko No-Lyran, la future femme attitrée de Kyrun, l’a manipulé !"
Le chef Lyran sursauta.
"Mais alors... Kyrun est innocent !" rugit-il, reprenant du poil de la bête.
"Votre amulette... Vous protège-t-elle bien des effets du Double ?" demanda le vampire.
"Oui... C’est une relique qu’ont conçu à grand coût les prêtresses du Temple des... Oh !"
"Voilà ! Nous pensons que Notoko a saboté celle de votre fils."
"Ce serait... criminel ! Ce serait contre tous les dogmes de son église."

"Vous ne pouvez pas savoir !" rugit soudain une dure voix féminine. La prêtresse Notoko No-Lyran venait de sortir de son Temple. Accompagnée par une gigantesque créature poilue à l’aura meurtrière. Kyrun. "Être enchaînée à un destin, être destinée à devenir la femme d’un monstre, voir son but, sa foi, lui être interdite ! Tout ça au nom de la tradition ! Vous ne comprenez donc pas ce que c’est !" s’écria la jeune femme avec véhémence.
Les gardes se déployèrent, frissonnants. Kyrun était impressionnant de taille, avec des griffes gigantesques et une musculature anormale. Ses yeux rouges, sa salive dégoulinante. Il flairait de loin ses futures proies, attendant un ordre de sa maîtresse.
"ça aurait pu être si simple... Avec un mari meurtrier, infidèle en plus, avec une créature des ténèbres ! On aurait parfaitement compris que je me retire dans les ordres. Plus de mariage arrangé, plus d’obligation de m’accoupler à... ça !"
Nul ne disait mot, cherchant que faire. L’hostilité et la colère de la prêtresse était presque palpable. ++++ "Notoko..." commença le chef Lyran d’une voix triste. "Ne crois tu pas que notre destin, notre héritage maudit, ne nous cause pas du tourment. Depuis des décennies, ces mariages avec les prêtresses des Lunes nous permettent de contenir notre rage, notre sauvagerie. Tu n’es pas la seule à en souffrir. Nous nous efforçons d’être le plus juste et le plus généreux possible envers le Temple..."
"Silence ! Et notre honneur, nos propres désirs ? Qu’en faîtes-vous ? Il y a des choses qui ne s’achètent pas ! Ma destinée par exemple !"
"Ce sacrifice est pourtant honorable... Kyrun ou l’un de mes fils t’aurais rendue heureuse. Tu aurais pu rester prêtresse..."
"Oh, que oui ! Une prêtresse subalterne, tout juste bonne à donner une nouvelle portée de louveteaux !" rugit la jeune femme.
"Laissez tomber, Lyran-sama..." affirma Koyan. "Elle est complètement folle, enfermée dans son égoïsme et sa soif de pouvoir."
La prêtresse des Trois Lunes rugit un ordre. Le loup-garou géant passa à l’attaque.

D’un coup de patte titanesque, il trancha en deux un garde. Les deux autres s’élancèrent courageusement, katana au poing... Et périrent sous les crocs de l’animal.
"Mon animal domestique, celui qui osait penser à m’épouser, à me dominer, est un tueur sans scrupule sous les Lunes ! Il est invincible pendant le Double ! Et il est à mon service !"
ça avait l’air vrai. Les coups portés par les malheureux représentants de l’ordre n’avaient ouvert que de faibles plaies qui s’étaient déjà refermées. Et le loup-garou avait une force inimaginable. Même Ysandre sentait sa foi vaciller sous le regard du monstre.
"Faîtes donc cesser cette folie !" ordonna le chef Lyran. "Il existe sûrement un moyen."
"Oh oui... Comme prévu, malgré les fouineurs de l’Empereur. Finir par un parricide ! Et le massacre d’une partie des envoyés de l’Empereur ! Inexcusable. On croira sans mal mon témoignage de veuve éploré. Comment j’ai du arrêter et tuer mon futur mari qui déchiquetait ses parents..."

"Notoko, c’est une folie !"
"La folie c’est de contraindre des femmes à s’accoupler avec des bêtes !"
"Je comprends maintenant pourquoi Kyrun est allé voir ailleurs." intervint Koyan. "Toute cette haine..."
La prêtresse siffla un ordre colérique et le loup-garou s’élança vers eux.
"Lyran-sama ! Fuyez ! On va le retenir !" cria la Paladine en se portant à al rencontre du fauve. "Quelle inconsciente !" pensa Halonn. "Et quel courage aussi." ++++ Ysandre bondit, bouclier en avant, interceptant le coup du colossal animal fou furieux. Son lourd bouclier plia et rompit, la criblant d’échardes de bois et de métal. Le coup titanesque la mit à terre par la même occasion. Elle ne sentait plus son bras.
"Tür ! A moi !" cria-t-elle alors que la bête plongé sa gueule vers elle. Priant de tout son être, elle lança son poing ganté de métal directement dans la tête du loup-garou géant. Une lueur dorée auréola son poing tendu qui s’abattit tel le courroux vengeur de Tür. Le loup-garou fut catapulté en arrière dans un gémissement sanglant. Mais bien vite, il se redressa. Ysandre faisait face, son poing luisant de la puissance conféré par son dieu, son épée prête à défier le fou furieux.

Une pluie de dagues sombres intercepta le loup-garou qui bondissait sur la Paladine. Halonn venait d’entrer dans la danse. Il bondit à une vitesse prodigieuse, plongea et de ses deux cimeterres ouvrit des plaies béantes dans les jambes de l’animal. Ysandre en profita pour s’élancer et frapper le monstre de son épée. Ensuite, son poing divin s’abattit sur la nuque du Lyran transformé. Elle voulait l’assommer, pas le tuer... Il n’était pas responsable. Sa pitié faillit lui coûter la vie : le loup-garou ploya, mais la force des pleines Lunes conjuguées le rendait inarrêtable. Il se redressa et referma sa gueule sur le bras ganté de fer de la Paladine. Les crocs traversèrent le métal et la chair, l’os se rompit et la jeune fille hurla de douleur. Halonn se porta au secours de son amie, traçant de mortelles arabesques de métal entre le monstre et la blessée. Pourvu qu’elle ne soit pas infectée... Le duel entre le vampire et le loup-garou se poursuivit un moment, toute la science de la guerre de l’albinos se heurtant à la sauvagerie déchaînée du possédé. Leurs sangs maudits se mêlaient.

Malgré ses efforts et ses armes magiques, Halonn n’arrivait ni à calmer, ni à blesser sérieusement son adversaire. Et contrairement à celui-ci, il ne pouvait régénérer facilement ses blessures. Mais il devait tenir. Du coin de l’œil il avait vu Ysandre commencer à se soigner avec ses pouvoirs saints. Peut être qu’à eux deux, il pourrait... Soudain, des formes cauchemardesques jaillirent sur le loup-garou. Les cadavres déchiquetés des gardes venaient de s’animer.
"Bien jouer Koyan !" exulta le vampire. Il avait complètement oublié la jeune fille hirakane...
"Désolé pour l’attente, l’invocation est longue et je ne suis pas très douée."
Ysandre s’était redressée et chargeait avec Halonn. Le loup-garou ne tiendrait plus longtemps, maintenant. ++++ Une barrière s’interposa soudain, envoyant bouler les deux guerriers à terre. "Vous êtes tenaces, envoyés de l’Empereur." ricana Notoko en brandissant son symbole divin. Une lumière argentée en jaillit, ciblant Halonn et les cadavres animés par Koyan. Ceux-ci disparurent dans un éclair. Halonn tomba à terre, roulant pour échapper aux flammes argentées. Il resta prostré, gémissant et paralysé. Libéré, le loup-garou avança à nouveau vers les deux jeunes filles.

Koyan tendit la main en prononçant une incantation. Une lance d’os jaillit pour empaler le loup-garou et sa maîtresse. Un bouclier argenté la détourna, faisant hurler de rire la prêtresse.
"L’important est de gagner du temps... Les autres et les Lyran vont arriver." marmonna Ysandre à sa compagne.
"Bien. Compris. J’ai besoin de quelques instants..."
La Paladine acquiesça et s’élança en criant le nom de son Dieu. Elle se battit comme seuls les fanatiques peuvent le faire, faisant jeu égal avec le loup-garou pendant un moment, ouvrant des plaies sanglantes aussitôt refermées dans le corps de la bête fauve. Elle parait les coups du mieux qu’elle pouvait et son armure encaissait quelques chocs titanesques. Mais elle ne pourrait poursuivre longtemps. Déjà elle sentait son bras faiblir, malgré la bénédiction de Tür. Un coup vicieux lui déchiqueta sa protection pectorale, ouvrant au passage des griffures sanglantes dans son corps.

Blessures qui se refermèrent aussitôt. Une énergie rougeâtre venait de jaillir du néant pour l’envelopper. "Mais c’est qu’il est désagréable !" grogna la prêtresse des Trois Lunes en s’avançant vers Halonn. Le vampire, rampait tout en palsmodiant des prières à son sombre dieu. Il utilisait cette énergie maléfique pour soigner les plaies d’Ysandre, permettant à la Paladine de poursuivre le combat. ++++ Peu à peu, il se rapprochait... S’il parvenait prêt du loup-garou, il pourrait aider la si courageuse jeune fille... Une ombre menaçante le surplomba soudain. Notoko brandit une lame faite de magie lunaire et la plongea dans le dos du vampire avec force. Halonn hurla, sentant la magie divine lui dévorer la chair, le clouer au sol dans un enfer de torture et de douleur argenté. Il manqua de s’évanouir. Réunissant ses dernières forces, il réussit à porter un coup qui fit choir la prêtresse. Mais ça ne l’empêcherait pas de s’occuper d’Ysandre. Le vampire albinos aurait tant voulu sauver la Paladine.

"...Mânes de vengeance, hantez cet esprit corrompu ! " termina enfin Koyan.
Un raie de lumière grisâtre frappa la prêtresse des Lunes, l’enveloppant dans un suaire brumeux. Elle poussa un cri et brandit son symbole divin. Convulsée, le regard perdu, affolée, elle hurlait des insanités en brandissant son symbole divin dans le vide, visiblement persécutée par des choses qu’elle était seule à voir.
"Laissez-moi ! Je vous bannis ! Non ! Ne me touchez pas, maudits ! Vous êtes morts !" criait-elle, paniquée.
Koyan sourit. La voilà persécuté par les souvenirs vengeurs de ceux dont elle avait causé la mort.

Mais le danger n’était pas écarté. Sans Halonn, Ysandre menait un combat perdu d’avance contre le loup-garou déchaîné. Des balafres inquiétantes ornaient le corps de la Paladine. Elle ne tenait debout que par sa foi. Vite, Koyan incanta.
"Chaîne noire et immatérielle, sorter des ombres pour emprisonner mes ennemis !"
Sous la créature lupine, l’ombre parut s’épaissir, se circulariser. A l’appel de Koyan, des chaînes d’une noirceur infernale jaillirent de l’ombre de la créature, s’enroulant tels des serpents de ténèbres autour de ses membres. Le loup-garou rugit et se débattit en vain. Il était bel et bien immobilisé.

Il y eut un instant de flottement, Ysandre ne voulant pas croire qu’ils avaient finalement gagné. Puis, la fièvre du combat dissipée, elle mit genoux à terre, vaincu par la souffrance... Bon, elle allait pourvoir se soigner, se reposer... Malheureusement, elle ne fut pas la seule à choir. Koyan s’abattit un instant après.
"Pardon... Sort... Trop puissant... pour moi." murmura-t-elle avant de s’évanouir.
Ysandre leva des yeux désespérés vers le loup-garou qui la dominait de toute sa hauteur. Tür allait-il l’abandonner, finalement ? songea-t-elle en voyant les chaînes noires retourner au néant. Elle n’avait pas la force de se relever, ni de lutter. Elle ferma les yeux, attendant le coup de grâce... Rugissement. Jaillissement de sang. De sang froid, putride. La Paladine ouvrit les yeux. ++++ Halonn s’était précipité, négligeant la douleur causée par l’épée lunaire qui fouillait ses entrailles et dont il ne pouvait se saisir. Il avait encaissé les coups de griffes du fauve pour sauver la Paladine. Il agrippa les pattes griffues de ses dernières forces, invoquant la puissance de son Dieu noir.
"Ysandre... Vite. L’épée de lune... Détruit l’amulette !"
La Paladine écarquilla les yeux. Ce qu’il demandait...
"Vite ! Je ne tiendrais plus lontemps ! Je suis immortel, je m’en remettrai !"
Ysandre empoigna la lame argenté immatérielle qui transperçait l’albinos. Bien sur, elle ne pouvait pas la retirer... Mais elle pouvait la bouger. Il avait pensé à tout, l’alignement était parfait.
"Pardon..." gémit-elle. Halonn sourit.

Ysandre appuya de tout son poids, de toute son âme sur l’épée qui traversa Halonn de part en part. La pointe de l’arme divine heurta avec fracas l’amulette de Kyrun, à demi-cachée sous les poils du fauve. Une explosion effroyable s’en suivit, catapultant Halonn et la jeune fille en arrière. Le vampire en eut un bras arraché et le corps encore plus brûlé. La paladine était indemne.
"Halonn ! Halonn ! Ça va ?" demanda-t-elle dans un sanglot.

"C’est ok... ça... repoussera." sourit-il faiblement. "Mais promets-moi... Promets..."
"Oui ?" "Promets moi de ne plus te jeter à la mort comme ça... Et de... Ne plus fermer les yeux en attendant le trépas... J’préfère quand tu es une battante..."
Sur ce, l’albinos au corps déchiqueté s’évanouit.
"Promis." affirma Ysandre. Elle se redressa. D’un pas vif elle avança vers la prêtresse Notoko qui errait toujours dans son monde de tourment. Un coup de poing l’assomma. Prés d’elle, Koyan se redressait, essuyant le sang qui gouttait de son petit nez. Et sur le sol, gisait un jeune hirakan nu et musclé. Kyrun. Il respirait doucement. Au loin, Ysandre entendait le pas botté des gardes qui se précipitaient. Elle cru même entendre la voix de Derym qui la hélait. Elle n’en sut pas plus, sombrant elle aussi dans l’inconscience.

Ricochant sur un meuble laqué, un fin trait de soleil vint faire frémir les paupières d’Ysandre. La Paladine eut un grognement fort peu féminin, puis s’agita un instant, réveillée. Elle ouvrit les yeux. Il faisait noir à part le mince pinceau de lumière, vive et brûlante, qui l’avait tirée de son sommeil. Où était-elle ? Que s’était-il donc passé ? Sa mémoire fatiguée lui remit en mémoire les événements de la nuit : ils avaient affronté vaillamment, peut être inutilement, la grande prêtresse Notoko des Trois Lunes. Et son loup-garou de promis. Quelle folie avait poussé cette femme à manipuler ainsi son futur mari, à lui faire commettre d’horribles massacres ? Ysandre ne le comprendrait jamais.

Et pourtant... Si, elle comprenait, même si ça la répugnait, lui rappelant son passé. Elle aussi elle avait été prête à tout pour sortir d’un destin imposé, d’un mariage arrangé, d’une vie stupidement gâchée par la tradition... Pourtant, la Paladine pensait vraiment que la Loi et la tradition étaient les garants d’une bonne société, un ciment indispensable à la vie en communauté, au respect de tous. C’est pour ça qu’elle avait aimé tant ce pays aux racines si fortes et aux coutumes si profondément ancrées. S’était-elle trompée ? Ysandre grogna en se redressant sur son lit. Ce n’était pas dans ses habitudes de se morfondre dans le noir, vautrée sur une couche dans l’obscurité, à ruminer des pensées dérangeantes. Elle était une Paladine de Tür, Dieu du Courage et de la Justice ! Et une femme d’action, aussi... D’un geste exaspérée, elle se leva d’un bond. ++++ Parfait, pas de bobo, elle ne sentait aucune douleur. Juste une sorte d’engourdissement et un puissant mal de crâne. Rien qu’elle ne put aisément supporter. Au moins, ils s’en étaient sortis, vu qu’elle était vivante. Elle n’y croyait qu’à demi elle même, quand elle s’était jetée sur le loup-garou. Soudain, elle sentit une profonde angoisse monter en elle : certes, elle allait bien, mais qu’en était-il de ses amis ? Elle s’était évanouie sans connaître l’issue finale du combat ! Elle s’avança vers la porte en toute hâte, puis se figea en entendant des voix. Elle lâcha un profond soupir et remercia Tür de sa bonté.

"Elle ne devrait pas tarder à se réveiller... Waaah !" s’exclama Lelfe en ouvrant la porte. "Ysandre ! Tu veux ma mort, à te cacher derrière, comme un spectre."
"Euh... Désolée." répondit la Paladine, gênée et ravie à la fois. Visiblement, tout le monde allait bien.
Lelfe, Thiki et Derym venaient aux nouvelles portant un plateau de victuailles qui promettait un savoureux et requinquant petit déjeuner. Plus loin dans le couloir, Groumpf montait la garde et il lui adressa un geste joyeux.
"Salut, Ysandre. ça va... mieux ?" ânonna Derym en rougissant.
"Beaucoup mieux. J’ai encore un peu la tête dans les nuages et j’ai l’impression d’être toute engourdie, mais ça va !" annonça la Paladine joyeusement, pour les rassurer.

Par contre, eux semblaient un rien étranges. Lelfe détournait la tête, sifflotant et faisant semblant d’admirer une poterie. Derym avait un teint pivoine et contemplait ses pieds. Thiki semblait vaguement irritée et un rien moqueuse (mais ça, c’était normal).
"Ysandre, tu sais, il faut attacher la ceinture des kimono de nuit, sinon..." déclara alors la voleuse en faisant un geste vague de la main vers la Paladine.
Le regard de celle-ci descendit vers sa tenue, dont elle ne s’était jusqu’alors pas souciée. Comme l’avait fait remarquer l’adolescente, elle était amplement ouverte, révélant les doux charmes féminins de la Paladine.

Un cri et deux claques bien senties plus tard, Derym et Lelfe se retrouvèrent propulsés hors de la chambre de la convalescente.
"Elle va beaucoup mieux, en tout cas." gémit Lelfe en se massant sa joue qui rougissait. Dans le couloir attenant, Groumpf se marrait ouvertement. "Elle a une sacré force, cette fille..."
"Oui." confirma Derym. "En tout cas, je suis content qu’elle aille mieux. Elle a vraiment frôlé la mort, cette fois... Quelques instants de plus et tout nos sorts de soins auraient été impuissant."
"Même en gavant son corps d’énergie curative, il lui a fallut trois jours pour récupérer. Comme je regrette de ne pas avoir été là ! Ça a du être un combat épique, un bon sujet pour une héroïque balade..."

Derym secoua la tête. Quel insouciant fou d’exploit !
"Moi je regrette surtout de ne pas avoir été là pour l’aider et l’épauler, pour lui éviter toute cette souffrance." déclara-t-il d’un ton moralisateur.
"Je sais, je sais..." répondit Lelfe. "Moi aussi, j’aurais du être là pour l’aider. Heureusement qu’il y avait Halonn et Koyan !"
Le druide hocha la tête avant de rester silencieux un moment.
"Tu crois que Thiki va lui dire ?" fini-t-il par demander.
"Je ne sais pas. Honnêtement, j’espère, car je n’ai pas envie de m’en charger."

"Ça va vraiment mieux, maintenant ? Tu as l’esprit clair ?" demanda Thiki après avoir fait déjeuner sa compagne.
"Oui, j’ai les idées moins confuse une fois le ventre plein." affirma Ysandre en rougissant de honte à retardement.
"Comportement basique, on reconnaît bien là les guerriers..." ronchonna l’irrespectueuse gamine.
Ysandre sourit et lui envoyant une bourrade amicale.
"Comment vont Koyan et Halonn ? Que sont devenus Kyrun Lyran et Notoko ?" demanda la Paladine, avide d’informations. "Je sais déjà qu’on a gagné le combat, sinon je ne serais plus vivante, mais..."
"Tu t’es évanouie à la fin, quand on arrivait avec les gardes... Halonn a encaissé les derniers coups pour que tu portes un coup d’arrêt au loup-garou. Après ça, ils nous restaient plus qu’à ramasser les corps."
"Les corps ? Tu veux dire que..." ++++ "Mais non, ils vont tous bien. Koyan est aussi alitée, apparemment. Elle a abusé de la magie et doit maintenant le payer. Quant à Halonn... Et bien, ma fille, tu n’es pas très observatrice !"
Thiki tendit le doigt vers le coin le plus sombre et le plus reculé de la pièce. Ysandre y devina une forme appuyé contre un mur, endormie.
"Il ne t’a pas quittée. Tu ne t’es pas demandé pourquoi on petit-déjeunait à la chandelle et pourquoi on n’avait pas ouvert les fenêtres ? Il a tenu à rester te veiller dès qu’il a un peu récupéré. Il était très inquiet."
La Paladine s’approcha, tremblante. Le vampire albinos gisait, adossé au mur, dormant d’un profond sommeil d’épuisement. Sur sa peau blanche, on pouvait suivre d’impressionnants sillons, d’immondes cicatrices laissées par des griffes géantes. La Paladine ne pouvait qu’imaginer la souffrance qu’il avait du endurer en prenant tant et tant de coups pour la protéger.

"Il va s’en sortir. Régénération et sorts de soins." déclara Thiki en réponse à la mine inquiète de la Paladine. "C’est un dur à cuire. Regardes, ses cicatrices s’estompent déjà. Il était presque coupé en deux quand on l’a trouvé."
"Épargne-moi tes commentaires trop détaillés."
Elle avança une main, s’interrogeant : devait-elle avoir recours à ses dons curatifs pour soigner le vampire ? Le pouvait-elle seulement ? La magie de Tür et l’état de mort-vivant ne faisaient pas souvent bon ménage.
"Laisse, il s’en remettra tout seul." intervint Thiki. "Par contre, tu pourrais tendre le cou quand il aura soif en se réveillant..."
"Thiki !" "Oh, fait pas ta mijaurée...C’est comme ça qu’il guérit. On y est tous passé." répondit-elle en découvrant son poignet où deux trous sombres étaient visibles.
Thiki se tut un instant. Devait-elle annoncer la nouvelle à la Paladine ? Déjà ? Elle semblait parfaitement remise mais... Ne trouvant pas le courage, elle se rabattit sur un autre sujet. ++++ "Tu sais... Je crois que notre ami aux dents longues à un faible pour toi."
L’affirmation réduisit la Paladine au silence une bonne demi-minute. Elle semblait choquée, outrée mais elle rougissait. C’était bon signe.
"Qui sait, ta foi en Tür et surtout ton jolie minois et ton corps athlétique ont peut être convertit un mort-vivant à l’âme damnée au culte de l’Amour..." continua la voleuse en rigolant.
"Thiki !" Cette fois Ysandre était d’un rouge brique. Et elle lançait des regards ambigus au vampire. Ce n’était pas du dégoût, en tout cas... Thiki sourit. On dit bien que les contraires s’attirent. Et en plus, il semblait qu’Ysandre et Halonn partageaient le même esprit chevaleresque, le même concept de l’honneur.

"Bon... On laisse Halonn dormir un moment." décida soudain la Paladine. "J’ai envie de voir un peu tout le monde et de revoir enfin le soleil..."
Le ton décidé ne souffrait d’aucune discussion, aussi Thiki n’insista pas et se dirigea vers la porte de la chambre. Dommage, elle aurait aimé assister au réveil du Prince Charmant par un baiser de sa belle. Mais avec cette coincé d’Ysandre, c’était peu probable... Mais avant de sortir, Ysandre la surpris : revenant sur ses pas d’un bond, la Paladine plaqua un retentissant baiser sur les lèvres de l’albinos endormi !
"Ce qui y’a de bien avec les Paladins, c’est qu’ils sont pas lâches..." murmura Thiki en souriant avec amusement.

Ysandre et Thiki rejoignirent donc les autres dans le jardin zen du manoir du Daymo.
"Tu es enfin décente ?" attaqua Lelfe avec un clin d’œil.
"Je le suis toujours, sauf incident. Contrairement à certains dépravés ici présent." contra la Paladine en désignant ouvertement le Barde, vêtus, il est vrai, à la manière d’un sybarite parasite se vautrant dans le luxe depuis quelques jours.
Pendant ce temps, Thiki et Derym s’échangeaient des regards. La voleuse, honteuse et contrite, le druide las et accablé, puis ferme et décidé.
"Au fait, que sont devenus Notoko et Kyrun ?" demanda soudain la Paladine. La question redoutée. ++++ "Euh... Ils ont été conduits en prison." commença Lelfe.
"Bien !"
"Et Dame Notoko... S’est suicidée." termina-t-il.
"Ah..."
La Paladine se tint coite un moment, songeant à cette femme, folle et déterminé, arrogante et manipulatrice. Et pourtant, si malheureuse. Peut être avait-elle enfin réussie à fuir son destin ?
"Le suicide est une forme de lâcheté..." commença la Paladine.
"Ici, il est assez bien considéré, ritualisé. Une forme d’excuse pour une faute impardonnable. La mort et le sang lavant le péché..."
Lelfe se tut, n’osant poursuivre... Si elle demandait...
"Et Kyrun ?"
Et voilà, elle avait demandé.

Heureusement, Derym vint à son secours, endossant la responsabilité. Le jeune homme le sentait : il était le chef du groupe, il le devait.
"Kyrun a été jugé... Et condamné pour les meurtres." annonça-t-il d’une voix triste.
"C’est... Un peu dommage." répondit la Paladine. "Il n’est pas vraiment coupable. Il était manipulé."
"Mais se sont ses mains qui ont ôté la vie à de si nombreuses personnes. Le peuple veut un coupable..."
"Oui..." murmura la Paladine, se faisant tristement une raison. "La justice doit être respectée. Quelle est la sentence ?"
"En raison des circonstances, il serra seulement déchu de tous ses titres de noblesses, de tous ses biens et serra envoyé au bagne pour le restant de ses jours."
Ysandre serra le poing. Bizarrement, cette décision ne lui semblait pas vraiment juste. Pourtant, sa foi, son éducation de Paladin lui affirmait que son Dieu était d’accord avec la sentence. Cette impression venait sans doute de l’influence tolérante de Lelfe et des autres.

Pourtant, elle ne pouvait rien faire pour ce malheureux. Elle n’avait aucun pouvoir ici. Soudain, elle remarqua que Derym avait l’air encore plus grave et sombre. Il hésitait à dire quelque-chose. Croisant le regard de la Paladine, il se décida.
"En raison de leur... traditions Kyrun ne veut pas que sa famille soit déshonorée par cette condamnation. Il a donc choisit de... se suicider rituellement."
La Paladine en resta estomaquée.
"Il est donc mort lui aussi ?" demanda-t-elle d’un ton chagrin.
"Non." répondit Derym, tremblant, mais décidé. Il devait faire son devoir jusqu’au bout. "Il se suicidera aujourd’hui, à la tombée de la nuit. Et selon la tradition, il a requis un... assistant."
"Un assistant ?"

"Un ami, qui doit le décapiter si jamais il ne parvient pas à surmonter la douleur et à s’ouvrir le ventre comme le veut la tradition..." répondit Lelfe d’une voix lasse. Il baissa le ton. "Une coutume assez... dérangeante."
"Ce doit être éprouvant pour l’ami qui... Oh non !"
A la mine consternée de ses camarades, elle avait fini par deviner qui Kyrun Lyran avait demandé.
"Il t’a choisis toi..." conclut Derym. "Tu l’as arrêté, tu l’as empêché de commettre d’autres crimes... Il veut t’honorer ainsi, te remercier d’avoir stoppé cette folie."
"Non... non..." ++++ "Même si tu ne le perçois pas ainsi, c’est un grand honneur." affirma Lelfe, lui même peu convaincu, se dégouttant de faire ça à Ysandre sans toutefois trouver un moyen de faire autrement.
"Moi peut le faire." intervint soudain Groumpf. "Pas déranger par tuer."
Ysandre croisa le regard du titan et prit sa décision. Elle savait que sous ses dehors de brutes, le colosse avait en fait un cœur tendre et qu’il n’aimerait pas ça plus qu’elle. Soudain, elle sentit le lourd fardeau de sa tache de Paladine, le poids incommensurable de la tradition et de l’honneur s’abattre sur ses épaules.
"Je le ferais."
Thiki soupira. Derym se contenta de soutenir le regard emplit d’une infinie tristesse de la Paladine. Lelfe, pour une fois, était à court de mots...

L’exécution, car il n’y avait pas d’autre mot, tant le poids des obligations et du destin étaient pesant, fut une horreur. Le fils Lyran, en présence du Daymo, de sa famille et des aventuriers étrangers, se planta courageusement une dague rituelle dans l’abdomen. Sans hurler, suant de souffrance et se mordant les lèvres jusqu’au sang, il essaya de mener à bien le rituel. Sans succès, la douleur et le sang lui firent lâcher l’arme. Il bascula, hoquetant, tremblant saignant par une plaie abjecte.

Il leva la tête vers la Paladine qui le surplombait. Son regard suppliant croisa celui emplis de larmes d’Ysandre. Il sourit, ferma les yeux et balbutia un inaudible merci quand elle leva le katana cérémoniel. D’un coup, Ysandre le décapita dans une immonde gerbe de sang. La tête tranchée roula abominablement dans le sable, ses yeux clos semblant accuser la Paladine... Ysandre supporta vaillamment le choc et se retira dignement, incarnation du Devoir et de la Justice inarrêtable. Dès qu’elle fut hors de vue, elle vomit et s’effondra en pleurs. Lelfe, Groumpf, Koyan, Thiki et Derym n’osèrent pas la suivre, ne sachant que lui dirent ou comment la réconforter. ++++ Une ombre se glissa alors auprès de la Paladine et la releva.
"Tu as juste fait ton devoir..." souffla doucement Halonn. Ysandre se blottit contre la poitrine du non-mort et l’inonda de chaudes larmes.
"J’ai... J’ai pris la vie d’un innocent !"
"Il l’a choisit lui même. Tu as seulement respecté ses dernières volontés. Et... techniquement, il était coupable. Il avait du sang sur les mains."
"Mais qu’est-ce qui le rend différent de moi ? Il n’y était pour rien !" s’emporta la Paladine.
"Peut être... Mais c’est ainsi. Tu n’aimes pas tuer, surtout sans raison. Ce sentiment t’honore. Mais tu ne peux pas te dérober face au devoir."
"Même si la Justice est absurde et inique ?"

"Ce n’est pas le cas, tu le sais au fond de toi... Même si tu trouves le jugement disproportionné, tu as accepté."
"Je voulais... Je voulais..."
"Tu voulais l’honorer en l’aidant à respecter ses croyances, ce que tu as fait en dépit de ton respect pour sa vie. Tu n’as ni fauté, ni faibli... C’est certes une tradition pénible, mais c’est la leur. Maintenant, par son sacrifice, il a rendu l’honneur à sa famille. N’est-ce pas une cause qui mérite de mourir ? Et tu l’as aidé à se racheter dans la mort..."
Il continua ainsi à apaiser les pleurs de la jeune femme jusqu’au lever du jour. Peu à peu, Ysandre reprenait courage et justifiait son acte, retrouvant sa foi qui venait de vaciller.

Une silhouette sombre avançait encore dans la maison du Daymo, malgré l’heure tardive. Elle avançait bizarrement, sans bruit, portée par une trop grande multitude de pattes. Silencieusement, elle sortit dans le jardin. Les lunes étaient magnifiques et éclairaient d’argent bonzaï et mares d’agréments, en jouant à cache-cache avec de sombres nuages, promesse d’une pluie prochaine. Une autre silhouette, plus petite, se tenait assise sur un rocher, s’amusant à effrayer les poissons d’une mare.
"Etait-ce bien nécessaire, Maîtresse ?" demanda la plus grande des ombres.
Une lueur lunaire éclaira un instant la peau grise et le visage souriant méchamment de Ly-Hell.

"Cela m’a amusé. Ce qui justifie simplement l’acte." affirma-t-elle à sa servante.
"Tout de même, corrompre les jurés et semer cette idée de suicide répugnant dans l’esprit de ce jeune homme..."
"Je croyais que tu aimais ce royaume et ses traditions ?" taquina la demi-elfe grise.
"Je joue mon rôle, c’est tout. Comme vous me l’avez ordonné."
"Avec perfection. Kyrun est donc mort, comme je l’avais ordonné."
"Mais à quoi vous sert la mort d’un Lyran ? En plus, vous risquez de vous attirez l’opprobre du Général de l’Ouest, à empiéter ainsi sur son territoire."
"La mort du Lyran est sans importance. Tourmenter la Paladine était bien plus amusant !"

"Vous avez fait tout ça pour... Tourmenter Ysandre ?"
"Oui ! N’est-ce pas distrayant ? Semer le doute, le conflit, la honte, le chagrin ! Ah, toutes ces émotions humaines ! J’ai hâte de voir ce qui va en résulter."
"Parfois, je ne vous comprends pas Maîtresse..."
"Ton rôle n’est pas de comprendre, mais d’exécuter. Que font-ils, maintenant ?"
"Halonn a consolé Ysandre. Dans sa chambre."
"Ah, parfait ! Une fille en pleurs, choquée... Une proie facile. Mais je n’aurais pas parié sur l’albinos... Ah, quelle bonne surprise ! Ce divertissement me ravit. Un vampire servant le Dieu du Meurtre et une Paladine de Tür ! Fameux !"
Ly-Hell éclata d’un rire malsain. Sa servante Aram sut qu’elle devait se retirer.
"Poursuit la mission, comme prévue." lança la fillette demi-déesse en guise d’adieux. "J’ai hâte de savoir ce qu’ils feront ensuite..."

Commentez !
Un message, un commentaire ?

Un message, un commentaire ?

(Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.)



Qui êtes-vous ? (optionnel)