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Chapitre 22 : Ascension et Descente. Rêves et Cauchemars.

Chapitre 22 : Ascension et Descente. Rêves et Cauchemars.

(Errare Humanum Est...? - 17/04/2004)

"Quel temps pourris !" grogna Thiki, appuyée négligemment contre le massif Groumpf dans le chariot.
"Propice aux tourments et à la mélancolie. Nous aurions bien eu besoin d’un soleil chaleureux et revivifiant." approuva Lelfe.
Il lança un coup d’œil à Ysandre, à l’arrière. Adossée contre la caisse/cercueil d’Halonn, la Paladine méditait depuis trop longtemps à son goût. Cela faisait trois jours qu’ils avaient quitté la ville et qu’ils parcourraient l’Empire d’Hira Ku sous la pluie constante. Lelfe aimait généralement tous les temps, mais celui-ci était trop maussade à son goût, pour l’humeur de ses compagnons. La jeune femme n’avait même pas réagit aux piques et agacements de Thiki.

Il soupira, ne sachant comment dérider leur compagne. Elle avait exécuté un homme. Simplement pour obéir à des coutumes qu’il jugeait imbécile... Même avec l’accord du jeune homme et avec la pseudo-justification judiciaire de cette étrange culture et de ses lois strictes, cela restait un lourd fardeau à porter. Lelfe se demandait ce qu’il aurait fait, si c’était à lui qu’on avait demandé pareille horreur. Se serait-il rebellé, comme lui criait son cœur ? Ou alors, se serait-il exécuté, sacrifiant le condamné à la tradition et au maintien des bonnes relations des royaumes ? Il resoupira derechef.
"Onyshahell, grand frère adoré, tu me le paieras, pour ce coup là. Tes analyses politiques ont du bien merder, cette fois... D’ailleurs, à ce propos..."

"Eh, la cartographe ! On est encore loin ? J’ai l’impression de reconnaître ces pics rocheux et ce pont de bois rouge."
Koyan se redressa, surprise par l’interjection. Et fit tomber le lourd rouleau de parchemin qu’elle compulsait fébrilement depuis... une demi-journée ? Lelfe bondit d’un geste souple et élégant, rattrapant les cartes avec sa dextérité toute elfique. Et la force de l’habitude. Derym stoppa le chariot une fois de plus, le temps que la jeune fille rassemble ses esprits et ses possessions. Mais cette fois, elle ne semblait ne rien avoir semé sur la route. Thiki sourit de manière goguenarde et applaudit à tout rompre, ironiquement.

"J’ai hâte qu’on arrive... J’en peux plus, de ce temps. Mes chansons résonnent lugubrement. Ma verve et mon inspiration semblent ramollir sous la pluie."
"Moi, j’aime bien ce genre de temps." annonça négligemment Derym. "ça me rappelle mon départ, le début de mon aventure. Et c’est assez joli, regarde."
Lelfe ouvrit pleinement les yeux à la beauté de la Nature environnante. Le jeune druide n’avait pas tort. Ils progressaient depuis quelques temps dans un entrelacs de formations rocheuses formant pics et pains de sucres, découpées par des torrents et de denses forêts de bambous. Le paysage était rendu envoûtant et mystérieux par les nuages sombres, déclinant tous les tons de gris, de blanc et de noir dans un lacis aérien qui narguait les concrétions rocheuses.

C’était en effet magnifique, faisant résonner le cœur de poète elfique du barde. Il rendit un instant grâce à Mère Nature et au Seigneur Lathandre, pour lui avoir fait percevoir tout ce qu’il avait ignoré. Et il avait fallut qu’un banal humain le lui montre.
"Merci Derym. Je sens ma Muse revenir !" s’écria-t-il joyeusement.
Le jeune druide sourit, sans vraiment comprendre ce qu’il avait fait pour Lelfe.

"Je pense qu’on ne devrait plus être très loin de l’Allée du Chemin des Cieux." coupa alors Koyan, noyée dans ses notes et ses cartes.
"L’Allée du Chemin des Cieux ? Quel nom compliqué..." nota Derym.
"Le peuple de Koyan partage avec les elfes leur amour pour les dénominations à rallonge." gloussa Thiki.
"On n’est pas perdu alors ?"
"Euh..."
"Koyan..." ++++ "Mais les cartes sont des vues de dessus ! Et forcément, on y perd en détail, en perspectives. Sans compter les annotations et les enjolivures des artistes."
"Ça a pas l’air de gêner les autres..." souffla insidieusement Thiki. "Et qu’est-ce qu’on fout dans cette direction, déjà ? Au vue de la timide lueur qui se prend pour un soleil sous cette pluie infernale, le Temple Machin de Derym se trouve à l’opposé d’ici !"
Le druide hocha la tête. Son instinct le prévenait que la petite voleuse avait raison. Il se prépara à répondre, mais on le devança.
"Nous suivre ordres Onyshahell, frère de Lelfe." affirma pesamment Groumpf.
"Ah ouais ? Et pourquoi ? La dernière fois, il nous a demandé un petit service qui a changé notre Paladine en légume !"
"Thiki ! Elle pourrait t’entendre !"

Derym jeta un coup d’œil paniqué à Ysandre, mais la jeune fille était plongée dans la contemplation mélancolique de la pluie fine qui les douchait. Elle n’avait rien entendu. Ou s’en fichait. Curieusement, cela fit mal à Derym.
"Ony’ est persuadé qu’on rencontrera de l’aide en allant par là. Mais il est sibyllin... C’est peut être sa forme d’humour à lui. Il est parfois si rigide qu’il doit nous jouer des tours pour se déstresser..."
"On s’en passerait bien." grogna Thiki.
"Tu fais pareil."
"Eh !"

"Arrêtez, vous deux. Cherchons plutôt cette mystérieuse Allée du Chemin des Cieux." trancha Derym, soucieux de la cohésion du groupe.
"Je me demande quand même ce qu’Onyshahell-sama veux qu’on y trouve." s’interrogea Koyan, sur un ton rêveur. "Il n’y a la bas qu’un monastère quasi-abandonné."
"Un monastère ?"
"Oui. C’est là que venaient méditer ou s’endurcir certains moines. Mais actuellement, la religion traditionnelle, avec jeune, épreuve physique et privation, a beaucoup moins de succès. Le monastère a périclité, loin de tout. On raconte qu’il n’y a plus que quelques ermites qui l’habitent, ou des pèlerins de passage. Mais il est encore entretenu à grands frais par l’Empire."
"Histoire intéressante." déclara Lelfe, pensif.
Dans la réponse au rapport qu’il avait fait parvenir à Onyshahell, l’ambassadeur avait affirmé qu’il trouverait sûrement quelqu’un. Quelqu’un dont il était persuadé que la fréquentation soulagerait un peu Ysandre...

Ils se remirent donc en route, toujours sous la pluie battante. Une chance, il faisait plutôt bon. Quand Derym s’en étonna, Koyan lui expliqua un phénomène climatique local appelé mousson, ce qui curieusement intéressa un moment Thiki. Lelfe quand à lui, avait entrepris la composition d’une ode au paysage torturé. Groumpf l’informa bientôt qu’il avait réussis à endormir Ysandre, puis Thiki. Koyan s’adressa alors à Derym et à Lelfe.

"Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais Ysandre..." commença-t-elle d’une voix gênée.
"N’est pas au mieux de sa forme ?" proposa Lelfe, légèrement exaspéré. Bravo, espionne de l’Empereur !
"Certes oui, mais... Vous avez remarqué, la nuit ? Enfin, je veux dire... Elle dors enlacée avec le vampire."
Cela tétanisa Derym un bon moment. Lelfe, au courant (pratique, la vision nocturne. Et la curiosité insatiable.), ne broncha pas, se contentant d’hausser les épaules.
"Ça te choque ?" demanda Lelfe à Koyan. Bon, c’était aussi valable pour Derym, qui avait des yeux de chien battus, là. "Ils ne font rien de se... répréhensible. Halonn est un grand sensible, en fait..."
"Non, non... Mais je me demandais si ce n’était pas un peu... risqué."

"Je ne pense pas. Je suis convaincu qu’Halonn n’est pas un mauvais bougre. Il a un côté... chevaleresque. ça va bien avec Ysandre."
Lelfe dédia un coup d’œil à Derym. Ses dernières remarques avaient atterré le druide.
"Hum... Elle est assez grande pour savoir ce qu’elle fait." trancha le chef du groupe, mal à l’aise. Jamais il ne s’était attendu à devoir gérer ça dans le groupe. Et il devait se faire violence pour ne pas se laisser emporter par ses propres sentiments... Une chance qu’il n’y ait pas de pieux dans le chariot.
"Inutile de s’inquiéter pour ça." affirma d’un ton gai (mais un peu forcé) Lelfe. "ça va peut être lui faire reprendre du poil de la bête !" Koyan se le tint pour dit et se replongea dans l’étude de ses cartes.

"Je jurerais qu’on est déjà passé par là... Je reconnais cette statue." affirma Derym.
"Pourtant, je ne suis pas sûre... Ce genre de détails n’est pas indiqué." murmura Koyan, au bord des larmes derrière ses lunettes.
"C’te Allée machin-chose, c’est quoi exactement ?" demanda alors Thiki, qu’un cahot avait réveillé.
"Une série de marche menant au monastère. Une voie de pèlerinage."
"Fais voir c’te carte."
Koyan obéit malgré une certaine réticence. ++++ "Ah. Je vois. Dit-moi, Koyan, ce monastère, il est bien situé sur un pic de cailloux, comme on en voit plein, non ?"
"Oui."
"Et il est célèbre, non ? Sinon, il serait pas sur une carte impériale... Donc, c’est un grand ensemble de bâtiments, non ?
"Oui. enfin, ça l’était du temps de sa splendeur."
"Et j’imagine qu’il à fallut un pic assez haut, grand et assez plat au sommet pour accueillir le tout, non ?"
"Oui..."
"Lève les yeux, banane !"

Koyan obéit une fois de plus, ainsi que Lelfe, Groumpf et Derym. Il se trouvait au pied d’un des plus gros massifs. Noyé sous la pluie et la brume, on devinait loin vers le sommet, une série de bâtiments. Koyan vira au pivoine, les autres poussèrent des soupirs profonds, mi-lassitude, mi-soulagement.
"Peux-tu nous rappeler à quoi servent les statues dans ce genre ?" demanda insidieusement Thiki, en désignant l’ouvrage à coté de leur chariot.
"Bien sûr ! Ils servent d’autel pour les pèlerins qui veulent entamer un voyage ou rendre grâce aux divinités propices à un bon cheminement. Elles sont aussi utiliser pour marqu..."
Elle s’interrompit, rougissant de plus belle.

"Elles servent à marquer les intersections, notamment vers les bâtiments religieux." termina Thiki, à sa place. "On est à côté de cette putain d’Allée ! Et ça fait deux fois, au moins qu’on passe devant !"
Koyan fondit alors en larme.
"Je-je-j’ai regardé que la-la carte et la r-route... J’ai pas pensé à lever ou à tou-tourner les-les yeux..."
"J’abandonne... Et ça se prétend espionne et cartographe. Une chance qu’il te reste la nécromancie. Quoique si tu y es aussi maladroite, je plains les cadavres."

"Thiki, ne soit pas si méchante." coupa durement Derym.
"Mais quoi ? On se demande si son cerveau est connecté avec la réalité, à elle ! Et... Mfff !!"
Lelfe venait de bâillonner la bouche de l’adolescente.
"Il suffit. Cesse tes gamineries. N’embête plus cette pauvre Koyan. On est arrivé à bon port, non ?"
"Ouais, ouais, compris... J’suis à cran, c’est tout. Allons vite nous mettre à l’abri chez les moines. Je rêve d’un bol de soupe chaude."

"On ne passera plus avec le chariot." annonça Derym, de retour d’une expédition en éclaireur sur le chemin indiqué par Thiki et confirmé par Koyan. "Ça s’élargit un instant, mais c’est trompeur. Le chemin se change ensuite en un escalier taillé dans la roche."
"Hein ?"
"Y’a même un endroit pour dormir ou attacher nos chevaux. Sûrement un relais avant d’entamer le pèlerinage. Je crois que la religion de ces moines prônent l’épreuve et l’entraînement physique comme..."
"Va falloir se taper un escalier ? Jusqu’en haut ?" coupa Thiki, pas vraiment ravie.
"Oui, sûrement."
"Mais c’est super raide et super loin !" ++++ "2401 marches, exactement." annonça fièrement Koyan. "L’Allée du Chemin des Cieux. Il y a des espaces de repos et de prière tout les 49 marches, et 7 paliers principaux..."
"Génial ! Tu pouvais pas dire ça avant ?"
"Et ça nous aurait avancé à quoi de le savoir ?" annonça brusquement la voix d’Ysandre. "Cesse donc de râler et mettons-nous en route."
La voix décidée de la Paladine surpris tout le monde.
"Tu ne dors plus ?"
"Non. On s’est arrêté, je te signale. Et avec le tintamarre que vous faîtes..."
"Oh, notre dame Paladine serait-elle aigrie au réveil ?" taquina Lelfe, pour tester la réaction de son amie.
"Pas plus que d’habitude. Je voulais juste exposer les faits à Thiki. Elle ne comprends pas le sens d’abnégation et d’effort."
"Raah, maintenant, elle est comme moi !" rigola la voleuse. "Acerbe dès le réveil !"
Ils éclatèrent tous de rire, soulagés que la Paladine aille mieux.

"On attaque ?"
"Maintenant ?"
"La nuit est encore loin et jusqu’à présent, ce sont les chevaux qui ont fait le boulot. Hardis, les aventuriers !"
Ils empaquetèrent le minimum et commencèrent leurs progressions sur la rude Allée du Chemin des Cieux. Groumpf se retrouva porteur du cercueil d’Halonn, ainsi que d’une grande part des bagages, appartenant essentiellement à Koyan. Le géant avançait sans broncher, indifférent à la pluie, à la fatigue. Il fermait le groupe. En effet, les marches monacales n’étant pas taillées pour sa physionomie, il avait du mal à progresser de manière précise, surtout sous la pluie battante qui rendait tout glissant. Et s’il chutait, mieux valait ne pas se trouver derrière.

Venait ensuite Ysandre. Elle avait voulu se placer là pour surveiller Groumpf, et donc, le repos d’Halonn... De plus, elle devait être la plus forte du groupe après le colosse. Elle pourrait peut être le rattraper. Après son bref éclat au réveil, elle avait vite sombré de nouveau dans la mélancolie, bercée par les gouttelettes qui ricochaient sur son armure impeccable. Mais elle sentait qu’elle se reprenait : l’exercice physique et le froid de la pluie la revigorait. Et suant, tremblant et soufflant alternativement, elle était trop occupée pour penser à des choses désagréables...

Thiki avançait devant elle, râlant, pestant, maudissant la Nature, le temps et tout ce qui l’obligeait à suivre cet escalier glissant et interminable sous la pluie. Vraiment, la ville, malgré ses complots tordus, valait mille fois la campagne. Il ne fallut pas longtemps à la voleuse pour s’épuiser, mais elle se forçait à continuer, suite à une remarque assassine de Lelfe : "Si tu peux te plaindre, tu peux marcher."

Devant (mais pas pour longtemps) se trouvait Lelfe. Bien agile, rieur et poète, il enchantait (au début) ses camarades de balades joviales et de chants de marches entraînant. Mais malgré ses dons pour progresser tel un danseur sur ce terrain glissant, il tomba vite à cours d’énergie. Sa progression volage et sautillante se changeant en pas lourd et éreintant, sa voix d’or fut bien vite remplacée par des halètements rauques dont se moqua Thiki. Ils se défiaient apparemment pour savoir qui tomberaient le premier... Au moins, ça les faisait avancer sans (trop) se plaindre...

Normalement, on aurait du après trouver Koyan, pour conseiller et guider Derym qui ouvrait la voie. Mais la jeune femme avait apparemment décidé de faire honneur à la réputation de faiblesse des magiciens, et plus particulièrement des blafards nécromanciens. Elle s’évanouit en même pas une heure de trajet, réussissant également à se fouler la cheville. Derym prêta alors galamment son dos, pour ne pas charger Groumpf d’un bagage excédentaire. Il ne prêta bien sur pas d’oreille à la sournoise proposition de Thiki d’abandonner la cartographe. De plus, l’adolescente ne la renouvela pas : elle aurait trop craint d’être la prochaine. ++++ Le jeune druide, quant à lui, ne semblait guère se soucier de la fatigue ou de l’inconfort, aussi inébranlable que Groumpf. Il se réjouissait de cette expédition en montagne, sous ce charmant paysage et cette pluie rafraîchissante. Pieds nus, il avançait sans coups férir, regrettant seulement que le chemin soit taillé ainsi dans la roche au lieu d’être une sente plus naturelle... S’il avait formulé à haute voix de telles pensées, il se serait fait lyncher... Une chance que l’expérience lui ait amené quelque bon sens et une vague notion de diplomatie.

"Une corde, une chaise à bras, des chevaux, n’importe quoi... Même un Mage qui connaît Téléportation !" rugit Thiki, rouge d’épuisement. "On n’en voit pas le bout !"
"On pourrait peut être faire une pause." proposa Lelfe.
"Si on n’arrête pas de s’arrêter, on n’avancera jamais." contra Koyan, jugée sur les épaules de Derym. Elle s’attira un regard noir de la part des autres.
"Courage, on est presque au sommet." déclara Ysandre, avec un optimisme forcé. "Un peu de marche n’a jamais tué personne."
"Va dire ça à un vieillard, par exemple..." ronchonna Thiki.
"Tu es déjà si vieille ?"
"On fera une pause au prochain virage : il y a un espace de prière." annonça finalement Derym. "Et je n’aime pas l’allure des nuages. L’orage va forcir, de même que le vent. Il nous faudra du repos."

La marche finale vers l’aire de prière fut à la limite de la course, tant tout le monde rêvait d’une pause méritée.
"Aaah ! Lathandre, Tür, dieux et déesses, merci !" s’exclama Thiki en se laissant tomber sur le banc d’une alcôve aménagée.
"Nous seront à l’abri quelques temps." annonça Derym. "La Nature va se déchaîner."
Comme pour répondre au druide, des éclairs zébrèrent le ciel dans une multitude de feux bleutés. Le tonnerre éclata, amplifié par la montagne et l’écho de la cavité providentielle. Un rideau de pluie noya le paysage et le chemin.
"On casse la croûte ?" proposa Lelfe.
"Oh oui ! Du feu ! De la bouffe !"
"On est un peu serré, non ?"
"M’en fous ! Groumpf, va faire un tour dehors !"
"Thiki !"

Ils se pelotonnèrent tant bien que mal et Lelfe alluma magiquement un feu, aidé par Derym, spécialiste de la survie.
"Un peu de repos et de calme va nous faire le plus grand bien." annonça le jeune homme.
"Je ne crois pas." coupa Ysandre en dégainant son épée. La jeune fille scrutait l’extérieur, perdue dans ses pensées.
Deux formes venaient d’émerger du rideau d’eau glacée. Une elfe noire et son esclave minotaure, tout les deux en armure et lourdement armés.

Ysandre jaillit immédiatement de l’alcôve, épée au clair. La pluie dense la gênait, rendant le sol glissant et les silhouettes indistinctes. De plus, l’elfe noire, elle, n’aurait pas de mal à les repérer, avec son infravision. Et les inconnus venaient d’en haut. Bref, stratégiquement, la situation n’était pas terrible. D’autant plus qu’avec Groumpf et les autres entassés dans l’étroit abri, ils faisaient des cibles magnifiques. Ysandre passa donc immédiatement à l’assaut. Même si elle ne terrassait pas l’ennemi, cela donnerait du temps aux autres.
"A l’assaut ! Pour le Courage et la Justice !" rugit-elle en levant son épée et en s’élançant vers la drow.

Le minotaure l’intercepta et para vivement à l’aide d’un cimeterre argenté. Il était diablement rapide pour un être de cette taille. Et il portait une cote de maille elle aussi couleur argent, lui assurant une solide protection. Ne parlons même pas de sa force... Le combat allait être rude, aussi Ysandre en implora à son Dieu.
"Tür ! Prêtes-moi ta force !" cria-t-elle en invoquant son protecteur tutélaire. Une aura bleuté entoura brièvement la jeune femme qui leva son arme. Le minotaure la regarda, d’un air surpris et triste. ++++ Ysandre allait l’occire, profitant de la surprise et de la puissance accordée par son dieu... Quand ses forces s’envolèrent brusquement ! Son aura sembla s’évaporer dès qu’elle s’approcha du minotaure. Sa force et son habilité furent drainée, au point qu’elle eut du mal à lever son épée. Elle s’abattit au pied du guerrier demi-humain, vaincue.
"Par quel traîtrise ? Ma force, mon Dieu..." murmura-t-elle, en larmes sous la pluie. Elle jeta un œil courroucé à la drow. Sûrement un tour de cette prêtresse du Mal.

"Calmez-vous, jeune demoiselle..." lança alors fort civilement le minotaure.
Ysandre cilla, surprise. Et le combattant tendit une grosse main velue pour l’aider à se relever. A ce moment, Groumpf, Lelfe et les autres jaillirent enfin hors de leur abris. "Baston !" hurla Groumpf en faisant tournoyer une lourde hache à deux mains. Le colosse semblait indifférent à la pluie, détaillant d’un œil à la fois professionnel et avide de sang le guerrier minotaure. "Ysandre, tiens bon, on arrive !" cria Derym, prêt à déchaîner le courroux de la Nature sur les assaillants qui osaient s’en prendre à la jeune fille. Thiki agit au lieu de parler : elle expédia illico une volée de carreaux sur la créature cornue. Ysandre put à nouveau voir en action l’étrange promptitude du minotaure : d’un revers de son cimeterre, il balaya les projectiles dans un mouvement flou.

"Eh, mais c’est Sank !" s’écria alors Lelfe, dont le regard acéré parvint à franchir le mur de pluie.
Le minotaure se raidit, puis abaissa son arme.
"Cette voix piaillarde et toujours joyeuse... Lelfe ? C’est toi ?"
"Stoppez tout ! C’est des amis !"
La scène se figea. Ysandre et quelques autres se sentirent alors bien bêtes. Un autre fut bien plus gêné...
"Euh... Si ce sont bien des amis à toi, Lelfe, il vaudrait mieux qu’il nous rejoignent dedans." intervint Derym d’un ton fort précipité.
"Oui, c’est vrai qu’on va pas discuter sous cette pluie battante..."
"Certes... Mais j’ai un peu lancé un sortilège qui est sensé appelé la foudre et..."
"On se casse !"

Tout le monde s’entassa donc à nouveau dans l’abri et la plus grande confusion.
"Veuillez-nous pardonner de vous avoir surpris ainsi..." commença le minotaure.
"Génial ! Lelfe !" s’exclama alors la drows en se jetant dans les bras du barde, l’entraînant dans une chute peu élégante. Elle se mit à le câliner et à le chatouiller, s’entraînant immédiatement un regard de haine de la part d’Ysandre, de Thiki et même de Koyan.
"Visiblement, oui, ce sont des amis." déclara Derym. "Encore désolé pour l’assaut. On est tous un peu nerveux, et l’apparition d’une drow..."
"Oui, oui, je comprends parfaitement. Inutile de vous excuser." coupa le minotaure. "Ma femme et moi avons l’habitude des préjugés raciaux, et cela fait longtemps que ça ne nous touche plus."
"Votre femme ?" ++++ Le minotaure désigna d’un pouce la drow qui câlinait (en armure), Lelfe. "Myshaennla. Elle est un rien exubérante, et elle s’entend à merveille avec l’autre boute-en-train inconscient qui vous escorte... Quand à moi, je m’appelle Sank."
Ysandre sembla alors émerger de la prostration où elle était plongée depuis qu’elle avait compris qu’elle avait attaqué sans raison un innocent.
"Je tiens tout de même à m’excuser..." commença péniblement la jeune femme. "En temps que Paladine de Tür, j’ai fait preuve d’une intolérance injuste envers vous."
"Oh, ce n’est rien ! Les jeunes collègues sont toujours impulsifs. Je l’ai été aussi, dans mon jeune temps."
"Collègue ?"
"Vous n’aviez pas remarqué ? Je suis également Paladin, au service de Nekkräm, Dieu Minotaure de la Compassion."
Ysandre en resta bouche bée.

"Etonnant." intervint Thiki. "Je savais que les minotaures étaient un peuple de gardiens loyaux et efficaces, mais je ne savais pas qu’ils y en avaient pour vénérer un Dieu du Bien..."
"Nous ne sommes pas tous des brutes épaisses sanguinaires. Une grande part, malheureusement, mais pas tous. La diversité existe chez tous les peuples et chez tous les êtres."
"C’est fascinant !" s’enthousiasma Derym. "Votre philosophie semble fort intéressante et agréable..."
"Derym, ne t’extasies pas devant chaque bizarrerie de l’univers." grinça Lelfe, enfin remit de l’assaut de câlins. "Sank est un hors-norme, un bannis, un traître aux yeux de sa race.
"Un jour, ils verront eux aussi la Lumière."
"Et un fanatique..."
"Ça te vas bien, de dire ça, disciple..."

"Disciple ?" coupa Ysandre.
"C’est lui, mon Maître, dans l’ordre de la Compassion. Je sers également Nekkräm."
"Tu sers un Dieu minotaure ?"
"Il n’y a rien d’anormal à ça." déclara Derym. "Tout le monde est libre de sa religion. La Nature est par exemple source de culte chez divers peuples et rend ses bienfaits à tous..."
"Je l’aime bien, ce petit !" s’exclama Sank en claquant amicalement le dos du druide. "Il a une saine vision des choses."
"J’ai un peu la même." ajouta Lelfe. "Ne soit pas si rigoriste ou coincée, Ysandre. Rien ne m’interdit d’être membre d’un culte étranger, non ? Comme si la Foi était question de race ou d’autre chose..."
"Tu as la Foi, toi ?" s’écria en riant le minotaure. "Première nouvelle ! Tu manques de sens commun et de concentration pour ça !"
Lelfe se tourna, boudeur.
"Même pas vrai." grogna-t-il, son argumentation subtile prouvant les dire du Paladin minotaure. ++++ "Si je puis me permettre, que faites-vous ici, sur ce mont désolé ?" demanda Derym, curieux.
Le paladin lança un regard étrange à Lelfe, qui lui répondit d’un hochement décidé de menton.
"Et bien, j’ai comme qui dirais pris une sorte de retraite." commença le minotaure. "Avant, j’étais Paladin errant, châtiant le Mal et colportant les saintes paroles de Nekkräm..."
"ça a dut être merveilleux !" s’enthousiasma Ysandre. Sa situation était fort proche de celle du colosse poilu.
"Y’a eu des hauts et des bas, comme toujours. Et voyager avec Lelfe et ses amis n’a jamais été simple. Ils ont un don en commun : celui d’attirer les ennuis. Mais ça nous a fait de bons souvenirs !"
"Pourquoi avoir arrêté, alors ?"

"Eh bien... J’avais commencé à aller trop loin. Nous tous, d’ailleurs. J’en voulais toujours plus : plus de danger, plus d’aventure, plus de confrontations avec les Ténèbres, le tout pour la gloire de mon Dieu... J’en oubliais presque que je servais la Compassion."
Il se tut un moment et regarda l’elfe noire, sa femme, y puisant le courage de poursuivre son histoire. Il se détacha de son dos massif un immense fourreau, contenant certainement une large épée à deux mains. Sa main géante trembla un instant. Sans savoir pourquoi, Ysandre frissonna.
"Durant nos joyeuses et exotiques péripéties, j’ai obtenu cette arme. Elle est magique, puissante et surtout... maudite."
"Tu aurais du te méfier, avec une lame noire comme l’ébène."
"Tout ce qui est sombre n’est pas maléfique." contra le minotaure, désignant d’un regard langoureux sa femme qui lui fit un clin d’œil coquin. "Mais cette lame l’était. Elle est habité par un démon tentateur, avide de combat et de sang."

"Pourquoi l’avoir conservé, alors ?" demanda Ysandre.
"Le démon était rusé et l’arme me conférait de grands pouvoirs. Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite... Et même après, j’ai refusé d’abandonner pareille puissance. Mon raisonnement était simple : je châtiais le Mal et pourfendais les mécréants, pour la Justice, le Bien et la défense des opprimés. Qu’importe si je devais utiliser pour ça un noir artefact."
"Classique piège du démon." intervint Lelfe en secouant la tête. "Tu aurais du le voir venir."
"Oui... Mais ne fait pas ton moralisateur : tu étais bien heureux que ma lame avide de combat te sorte du pétrin dans lequel tu te fourres toujours !"
"Qu’est-il arrivé ensuite ?" voulu savoir Ysandre. ++++ "Ce qui était prévisible : le démon eut de plus en plus faim de sang et d’âmes, et il me grignota peu à peu l’esprit... Une fatale nuit, je cédais durant mon sommeil et partis en chasse, massacrant des innocents dans l’auberge où nous nous étions arrêtés. Le lendemain, j’avais tout oublié."
"Ironiquement, Sank s’est proposé pour que nous résolvions ces meurtres inexpliqués... Chose qu’on a faite. Vous auriez vu nos têtes quand on a compris."
"ça n’a rien de drôle !" grogna le minotaure. "Une fois ma culpabilité étalée aux yeux de tous, je projetais de me suicider, afin d’expier dans la mort mes crimes."
"C’est là que je l’ai sauvé." intervint l’elfe noire. "Il m’avait déjà tiré des griffes de gens trop portés sur les stéréotypes. Et il m’avait converti à sa vision du monde. et en temps que nouvelle prêtresse de la Compassion, je ne pouvais pas le laisser se faire du mal."
Ils se sourirent mutuellement, comme seul savent le faire les amoureux.
"Elle m’a proposé le mariage et sans même réfléchir, j’ai dit oui."
"ça faisait un moment qu’on se tournait autour. Et puis, maintenant que tu as quelque-chose de précieux à protéger, tu ne songes plus à faire des trucs aussi stupide qu’un suicide."

"C’est si vrai... Toujours est-il que l’amour de Myshaennla m’a tiré des Ténèbres, libérant mon âme de la corruption de mon arme démoniaque. Mais la tentation était encore là, aussi je partis avec elle en pèlerinage."
"L’arme maudite ne pouvait-être détruite ou domptée aisément." poursuivit l’elfe noire. "Il nous fallait un endroit tranquille, calme et retiré, afin de tenter de la comprendre et d’annihiler son pouvoir."
"C’est Onyshahell qui nous a dégotté ça. Ici, le Temple de la Voie des Cieux émet des ondes de tranquillité qui apaise même la soif de sang de l’arme noire... Je peux entraîner en paix mon esprit et garder loin du monde cet artefact trop dangereux."

"Vous avez choisit de vous exiler ici pour tenir l’arme loin des autres ?" s’exclama Ysandre. "Quel noble sacrifice !"
"Je ne suis pas si noble. Je fais ce qui doit être fait. Et malgré mon entraînement et mes fermes résolutions, je sens encore la tentation. Si je parvenais à maîtriser l’arme... Non, je ne dois même pas y songer !"
"C’est quand même un grand sacrifice. Vous devez être si seul."
"Ce n’est guère pénible, avec une telle compagne..."
"Arrête, chérie ! Sinon, tu va faire rougir la jeune paladine !" Et bien évidemment, Ysandre vira au pivoine devant les manifestation de complicité de l’étrange couple.

"Une histoire très intéressante..." nota Koyan. "C’est romantique."
"Ce n’est pas le terme que j’emploierais." déclara Lelfe d’un ton amusé.
"Mais dîtes-moi... Que venez vous faire dans ce coin perdu ?" demanda alors Sank. "Vu qu’apparemment, vous ne nous cherchiez pas."
"C’est grand frère qui s’amuse." grogna Lelfe. "Il nous a dit de venir ici illico. Il nous a dit qu’on rencontrerait de l’aide. Je suppose qu’il parlait de toi."

"Mais comment la grosse peluche et la noiraude excitée pourraient-ils nous aider à rallier l’autre bout de c’t’Empire ?" coupa Thiki, toujours aussi... plaisante.
"Thiki, soit polie, bon sang !" la tança Ysandre.
"Moi au moins, je jaillis pas épée à la main sur le premier venu."
La Paladine rougit de honte à la pique de l’adolescente.
"Il me semble que vous m’avez expédié quelques carreaux d’arbalète en guise de salutation." intervint le Paladin.
Cela coupa Thiki dans ses railleries. Après tout, un minotaure en colère, cela pouvait être impressionnant.

C’est alors que Sank fit un clin d’œil amusé à Ysandre.
"Vous voyez, c’est simple de leur rabattre le caquet. J’ai de l’entraînement, avec Lelfe et les compagnons dont il aime s’entourer."
"Eh !" s’emporta Thiki. Puis elle explosa de rire. "Un Paladin qui a de la répartie ! Oh, Ysandre, tu vas me paraître bien limitée, maintenant. Vas-y, convertit toi à leur culte !"
Sank haussa les épaules, amusé. Ysandre décida d’ignorer les remarques de la gamine.
"Vous n’avez sûrement pas idée de comment Onyshahell comptait sur vous pour nous aider ?"
"Ils sont peut être secrètement magicien et connaissent des rituels de téléportation." intervint Koyan. "Ou alors, l’arme démoniaque a quelques pouvoirs qui pourrait nous dépanner."
"On ne se sert pas de ce genre de trucs maudit comme ça !" s’écria Ysandre.
"Désolé, j’y connais rien..." ++++ "J’ai une petite idée." déclara Sank en souriant. Il agita une chaînette. Lelfe parut soudain s’éveiller.
"Ne me dit pas..."
"Il a bien grossis, depuis la dernière fois que tu l’as vu..."
"De quoi ?"
"Son noble destrier..."

Sank sortis sous la pluie et siffla dans l’instrument qu’il portait en pendentif. Un son strident en sortis.
"Mais un cheval ne nous servira à rien !" s’écria Koyan.
"Tu crois réellement qu’un Paladin Minotaure se balade à cheval ? Avec tout son bardas de métal et d’armes ? Sans compter son poid..."
"Et en plus, on est au milieu d’un escalier." ajouta Thiki, se précipitant dehors, poussée par la curiosité.
"Il a quoi alors, comme monture ?"

Une forme énorme traversa le ciel, cachant les nuages. La pluie sembla s’arrêtait pour les aventuriers qui sortait tous le nez dehors. Des serres gigantesque s’agrippèrent à la montagne, la masse volante étant bien trop grosse pour stationner sur l’Allée du Chemin des Cieux.
"Sank ne fait pas les choses à moitié..." déclara Lelfe d’un ton détaché (feint). "L’air de rien, il aime avoir la classe. Ce doit être ça, les Paladins."
"Mais c’est..." balbutia Derym en contemplant le monstrueux oiseau de proie qui voilait le ciel.
"Oui. Il se balade en Oiseau Roc."

"Je hais les Paladins ! Je hais les Paladins ! Je hais les Paladins !"
"Thiki...Tu es vraiment obligée de le dire à chaque marche ?" gémit Derym devant la jeune fille.
"Surtout avec l’une d’entre eux juste derrière." grogna Ysandre qui suivait sans se plaindre, elle.
"Deux." ajouta Lelfe, en ânonnant péniblement. Il était beaucoup moins fringuant que la guerrière.
"Non mais c’est vrai quoi !" s’emporta la jeune voleuse. "Pourquoi est-ce qu’on doit se taper toutes ces connes de marches glissantes, avec ce temps pourri et..."
"Sank a dit que c’était la tradition." coupa Lelfe. La présence de son ex-mentor l’avait fait basculer dans un personnage rigide et intransigeant... Pour l’instant.
"Ooh... La traditio.. Il y est bien allé en Oiseau Roc, lui ! C’est ça, la tradition ? Bon sang, il va nous la prêter, c’te bestiole, en plus... Un peu plus tôt ou pas, qu’est-ce que ça change ?"

"L’accès au Temple est considéré comme un grand honneur qu’il faut mériter. Il est d’usage d’emprunter l’escalier pour se purifier par l’effort. C’est en effet une tradition." affirma Koyan. "Sank a sûrement déjà effectué ce pèlerinage, ainsi que son étrange femme elfe noire. Comme il est le Gardien de ce temple, il doit certainement le faire plusieurs fois. Mais sûrement pas tout les jours..."
Thiki lança un regard noir à l’hirakane. Elle avait beau jeu de dire ça, alors qu’elle se faisait trimballer sur le dos de Groumpf suite à une commode entorse.
"Et puis, le paysage est magnifique." s’enthousiasma Derym en embrassant du regard les pains de sucres, les forêts de bambous et de pin et les rivières tranquilles qu’ils surplombaient. "Rien que ça mérite qu’on face un effort pour cette balade..."
"Une balade... Mais il est increvable, ce Druide !" gémit Thiki, abandonnant.

Il n’avait d’ailleurs pas tort. La pluie avait quasiment cessé et les brumes s’écartaient lentement, révélant la beauté sauvage des environs. Mouais... Thiki préférait quand même contempler ça via une estampe de Grand Maître, de préférence dans une ville, dans un bâtiment bien chaud et isolé de l’humidité extérieure. Et avec à manger. Et après un bon bain chaud.
"Raah ! Ces marches n’en finissent donc jamais ! Quand est-ce qu’on arrive ? C’est encore loin Grand Druide ?"
"Oui, très loin !" grogna Derym, en plaisantant. Il était las de cette sempiternelle question... ++++ "Tu vois, ce n’était pas si loin que ça..." déclara Derym.
Le regard des aventuriers pouvait enfin apercevoir l’ensemble des petites constructions et pagodes de bois qui abritait le temple. Le Temple était blottit sur un replat, quelques centaines de mètres avant le sommet chaotique de la montagne. Il n’était guère impressionnant, mais il respirait le calme et la tranquillité propice à la méditation. Et il offrait un refuge pour les compagnons. Derym se retourna pour voir comment allait la troupe malmenée par l’escalade de l’abrupt escalier purificateur. Il fut fort surpris de constater que seul Groumpf l’avait suivit, portant une Koyan endormie.

"Joli. Tout petit. Groumpf avoir faim." Furent les seuls commentaires du géant.
Derym baissa les épaules, découragé. Il reprit confiance en voyant surgir Ysandre. A ses joues rouges et son souffle court, Derym devinait une souffrance que la jeune fille refusait de laisser paraître au prix de terribles efforts de volonté.
"Tu aurais au moins pu enlever ton armure de plaque..." soupira-t-il. Lui même serait bien à peine d’avancer ainsi harnacher pour la guerre.
"Perv... Oh. Un Paladin ne doit pas céder à la facilité et accepter naturellement toutes les épreuves que le Destin lui impose. Sinon, en quoi se serait un rituel purificateur s’il n’y avait aucun effort à fournir ?"
Derym comprenait son point de vue, en un sens. Mais Ysandre était parfois un rien trop... fanatique. Il désigna nonchalamment du pouce le comparse suivant qui arrivait en soufflant comme un bœuf.
"Et pour lui ?"

Ysandre se tourna pour découvrir Lelfe qui zigzaguait péniblement pour franchir à grand peine les dernières marches. Une grande partie de son équipements, de ses besaces et autres ceinturons entrecroisés avait fini dans l’immense sac à dos de Groumpf. Lelfe avançait désormais torse nu (bien que l’expression soit discutable en raison de la masse de collier, pendentifs et autres colifichets qu’il trimballait).
"Lui, c’est un cas à part. Je ne sais même pas comment un Ordre quelconque a put l’accepter comme Paladin..." souffla Ysandre d’un ton las.
Derrière Lelfe arriva enfin Thiki. L’avantage de la fatigue, c’est qu’elle lui avait cloué le bec. En sueur et tremblante, la jeune fille s’effondra presque dans les bras de Derym. Et ce n’était pas de la comédie. Le Druide en fut légèrement inquiet.
"ça va ?"

Il récolta pour la peine un regard noir, mais pas un mot. Elle était trop occupée à reprendre son souffle. Derym sentait le cœur de la jeune fille battre la chamade contre son torse. Curieusement, ça le troubla assez. Il toussota et fit signe à Groumpf de prendre également la jeune fille dans ses bras.
"ça va aller..." réussit à dire Thiki alors qu’ils progressaient vers l’entrée. "Mais plus jamais ça ! Si l’homme a inventé la roue et domestiqué des animaux, c’est pas pour rien !"
"Si elle peut râler, c’est qu’elle va mieux." intervint alors Ysandre, goguenarde. "Tu devrais prendre plus soin de ton corps et t’entraîner."
Pour toute réponse, la jeune voleuse montra les dents et commença à grogner. ++++ Une surprise les attendait quand ils franchirent nuitamment le dernier portique de bois rouge et pénétrèrent enfin dans l’enceinte sacrée. Une silhouette se détacha des ombres, faisant instantanément jaillir les armes hors des fourreaux.
"Oh, c’est toi, Halonn !" s’exclama Ysandre en reconnaissant l’albinos.
"J’étais inquiet que vous n’arriviez pas, aussi je suis sorti dès la tombée de la nuit pour vous guetter. Désolé pour la petite frayeur."
A part Groumpf, tous remarquèrent les trémolos dans les voix des deux guerriers. Lelfe lança un sourire railleur à Thiki, qui répondit par un clin d’œil taquin.
"Et pourquoi il a eut droit à un tour d’oiseau, lui ?" demanda soudain Thiki.
"Parce que c’est plus pratique que laisser ce pauvre Groumpf transbahuter mon cercueil." répondit le vampire. "En plus, je ne connais pas de pèlerinage capable de me... purifier."

"Tu n’es donc pas autorisé à rentrer dans le Temple ?" s’enquit Ysandre la voix voilée, soudain anxieuse.
"Non, mais..."
"Mais j’ai décidé qu’on pouvait bien faire une exception !" explosa une voix grave et joviale.
Sank s’avançait, vêtu d’un kimono blanc, qui ne faisait étrangement pas déplacé sur le puissant Paladin minotaure.
"Après tout, je sers la Tolérance... Ne laissons pas une banale affliction nous priver d’un ami… "
"Le vampirisme, une banale affliction ?" interrogea Thiki, narquoise.

"Aheum ! Bon, pas si banale... Mais certaines personnes la tolère très bien." enchaîna laborieusement Sank.
Ysandre rougit violemment et détourna les yeux d’Halonn.
"Trêves de bavardages." intervint Lelfe. "Je pense qu’après une telle ascension, on mérite un bon repas et un peu de repos, non ?"
"Après le bain." coupa Koyan. "Il est traditionnel de prendre un bain brûlant pour compléter la purification."
"Plus logiquement, je pense que c’est pour débarrasser les pèlerins de leur odeur de sueur." ricana Thiki.

Comme c’était apparemment coutumier en Hira Ku, le temple était doté d’une salle d’eau fort bien pourvue en eau chaude. Et comme c’était un établissement religieux, il y avait même un accès vers une cascade glacée, à l’extérieur.
"Ces gens sont des malades..." commença Thiki.
S’en suivit l’habituelle discussion sur la purification, le devoir, les épreuves et les privations ascétiques entre elle et Ysandre, le tout agrémenté des commentaires culturels de Koyan. Séparé par une paroi en bambou, les hommes (enfin, l’homme, l’elfe, le euh...colosse et le vampire) jouissaient de leur propre onsen. Ils écoutaient d’une oreille distraite les commentaires enragés des filles d’à côté.

"Intenables..." fut le commentaire de Derym. Mais il y avait une douce affection amusée dans son jugement.
Une fois le bain expédié, le groupe se joignit à Sank et à sa femme pour un repas végétarien (ce qui fit grogner Thiki).
"Vous allez vraiment nous prêtez votre fidèle destrier volant ?" demanda Derym. "Vous en séparez doit infiniment vous coûter."
"En effet. Mais j’ignore si je ne vais pas vous accompagnez. Lelfe est en train de faire les calculs de ce que Ryookha peut transporter... Il essaiera également de le maîtriser."
"Eh ! Pourquoi ce serait lui le pilote ?" s’exclama Thiki. "Il a déjà profité de la machine volante de l’Espadon..."
"Justement ! J’ai plus d’expérience pour le vol que vous autres."

"Ça oui !" ricana Sank. "Et dans les deux sens du termes ! Je suppose que tu n’as toujours pas appris à garder tes mains dans tes poches ?"
Et malgré l’air implorant du barde, le minotaure entreprit de conter comment Lelfe avait raflé quelques menus objets dans un temple de Tür.
"Mais tu n’as pas honte, blasphémateur !" rugit Ysandre, rouge de colère.
"C’est du passé... Et on avait vraiment besoin de ces potions curatives. Tür a certainement été heureux qu’elles servent des aventuriers dans le besoin lors de leur quête pour faire éclater le Bien et la Vérité..."
"Quel beau parleur..." contra Sank. "Tu nous justifies l’emprunt des statuettes en or et des chandeliers d’argent ?" ++++ Lelfe rougit, mais releva tout de même le défi. "L’argent c’était pour euh...lutter contre les loups-garous, si l’ennemi en avait engagé et...euh, les statues d’or...euh..."
"Encombraient ton bardas, ralentissant le groupe et te mettaient à l’abri du besoin matériel, tout en attirant des malédictions divines sur notre tête." termina le Paladin minotaure. "Une chance qu’on ait vite découvert la vérité et qu’on t’ait forcé à les rendre."
Lelfe rougit et encaissa sans mots dire les réprimandes d’Ysandre sous l’hilarité générale.

Pour redorer le blason de son ami, Sank raconta d’autre anecdote croustillante sur la compagnie d’aventuriers qu’il avait formé avec Lelfe, Groumpf et quelques autres.
"Il ne ment pas en affirmant avoir plus d’expérience dans les pirouettes aériennes... il fut l’un des rares à apprécier sans en être malade notre balade à dos de Dragon."
"Quoi ! Lelfe a piloté un Dragon ?" s’exclama Thiki, au comble de l’enthousiasme et de l’adoration.
"Oui. Enfin, piloter, pas vraiment... Supplier serait un mot plus juste. Ah, quelle glorieuse quête que celle de cette aventure là !"
Il éclata de rire en disant ça.
"Pourquoi il a dit ça ?" demanda la voleuse.

"Eh bien..." commença Lelfe, l’œil luisant d’un air goguenard. "En enquêtant sur d’énigmatiques disparitions de jeunes demoiselles, nous nous retrouvâmes obligé de tenter de restaurer la... virilité d’un Dragon Rouge ! Et oui, comme pour beaucoup d’homme, quand vient le grand âge..."
Les récits des aventures rocambolesques de Lelfe et de Sank occupèrent diligemment la soirée. Cependant, les héros étaient fort épuisés, et bientôt ils commencèrent à piquer du nez. Halonn déclara qu’il était temps de se retirer dans les chambres. Lui monterait la garde.

Lelfe se laissa tomber sur une paillasse sans même se plaindre de l’inconfort. Il était épuisé et en plus avait fort bu au cours de cette soirée pleine de souvenirs. Il ronflait déjà comme un bienheureux alors que Derym ne s’était qu’à peine dévêtu. De constitution plus robuste, Groumpf et Sank décidèrent de les laisser seul et d’aller prendre un dernier verre de saké pour tenir compagnie à Halonn. Pas un bruit ne filtrait de la chambre des filles, même si Halonn sembla desceller un mouvement, une ombre. Ce n’était que la forme de Koyan. Elle devait sans doute aller aux toilettes, vu qu’elle aussi avait copieusement arrosé le repas, au grand déplaisir d’Ysandre, qui elle ne suivait pas le Dieu de la Tolérance... Dans sa chambre, Lelfe marmonna dans son sommeil, dans un langage ancien. ++++ "Longue vie au Dieu-Roi ! Longue vie au Dieu-Roi !" scandait la foule d’elfe en délire.
"Ils sont harnachés pour la guerre..." pensa Lelfe en déambulant parmi les arcades de cristal et de marbre savamment sculptés. Des milliers d’elfes à la peau pâle, en armures de mytrill richement décorées, portant fièrement Lamelunes et Sceptres de Pouvoirs. Il reconnaissait les symboles, mais ne parvenait pas à les identifier encore, l’esprit brumeux, pâteux.
"Cet escalier..." murmura-t-il en escaladant l’immense construction de marbre et d’or. La foule hurlait toujours, d’une voix chargée d’une puissance vibrante, brûlant d’un désir de guerres si peu elfiques... Il arriva au sommet. Il comprit. Non. Impossible.

Le trône impérial de Nesharr s’élevait sous un arbre magique plurimillénaire, construction impossible faite d’or, d’argent, de pierres précieuses, de bois coûteux et de magie pure. A droite se tenait une silhouette lumineuse, translucide mais respirant la puissance, aveuglante et douce à la fois. Le Seigneur Lathandre, Dieu de l’Aube, du Printemps, du Renouveau et de la Seconde Chance. A gauche se tenait une elfe âgée mais incroyablement belle, gracieuse et autoritaire. Sa chevelure d’or et de miel criait sa parenté avec le Dieu et Lelfe. Ses insignes d’or et son Bâton du Soleil la désignait comme la Haute Prêtresse de Nesharr.
"Maman..."

Lelfe secoua la tête, se retourna, incrédule. Oui, c’était bien lui que la foule acclamait. Lui. Roi de Nesharr.
"Impossible..."
"Tu sais pourtant que seul l’être élu peu s’asseoir sur le trône du Noble Royaume." fit une voix chargé de regret, de remord et de tristesse infini. Deux silhouettes grises se matérialisèrent à coté de Lelfe. Deux fantômes.
"Cela te revient donc, frère, Ô Être Elu..." déclara Onyshahell solennellement.
"Non, c’est impossible. J’ai déjà été testé ! Ce n’est pas moi ! En plus ce n’est qu’une légende idiote, un plan tordu de GaHell. Mais... Frère ? Tu es... mort ?"
"Comme moi." affirma l’autre silhouette fantomatique. Un elfe aussi grand et encore plus musclé qu’Onyshahell. Son visage encore arrogant par delà la mort était barré, défiguré par une abjecte cicatrice. Pourtant son charisme impitoyable ne s’en trouvait pas diminué. ++++ "Frère ! Mais tu es..."
"Bannis. Mort et enterré. Déchu. Comme tu veux... J’ai tant désiré ce trône que j’ai précipité ma perte. Et tu m’y as aidé ! Quelle ironie qu’il échoit au faible, au lâche qui fuyait sans cesse..."
"Je... Je ne suis pas lâche ! Je ne voulais juste pas tomber dans ces jeux de pouvoirs, ces querelles idiotes et mesquines qui pourrissent la Cour."
"Tu fuyais tes responsabilités... Ne le nie pas. Regarde ce que tu as déclenché."
"Ce que j’ai déclenché ?"
"Tu as refusé."
"Tu as fait le mauvais choix."
"Hein ? Mais de quoi parler vous ?"
"Il te reste encore une chance." intervint une autre voix. Ysandre.

Vêtue d’une armure elfique d’une grâce exquise, elle portait fièrement les couleurs de son Ordre. Mais comme elle avait changé ! Ses yeux étaient durs, impitoyables, lui rappelant ceux d’Elohell... On lisait en elle une détermination brûlante, une soif de guerre et de sang. Elle portait de nombreuses cicatrices.
"Ysandre ? Mais qu’est-ce ce qui se passe ici ? Pourquoi on est au Nesharr ? Où sont les autres ?"
"Les autres ?"
"Groumpf, Derym, Thiki, Halonn..."
"Vous ne vous souvenez pas, votre majesté ?"
"C’est une honte." railla le fantôme de son frère aîné.
"Groumpf est mort en vous sauvant du Mal, comme Thiki. Halonn a trahit et à rejoint l’ennemi. C’est normal, vu sa nature. Mais la pire trahison fut celle du Druide..."
"Que ? Quoi ?"
"Vous avez refusé de le tuer quand il était temps." grogna Elohell.
"Jamais je ne ferais du mal à Derym !"
"Oh ? Même pour sauver ce qui reste du monde ?"
"Hein ?"
Le fantôme fit un geste. ++++ Lelfe se retrouva sur la plus haute tour du Portail du Soleil Levant, la porte Est dédiée à Lathandre de la capitale du Nesharr. Au delà, à l’extérieur de la cité, les bois elfiques de sa jeunesse n’étaient plus. Pas plus que les collines boisées ou les douces plaines que l’on devinait normalement au loin. Tout n’était plus que mort et désolation, un désert de cendres et putréfaction. Même le ciel n’était plus qu’un chaos noir et menaçant. Dans cet enfer sombre, des millions de silhouettes décharnés avançaient lentement, inexorablement. Des morts-vivants. Une armée de morts-vivants.
"Nous, les Elfes, savions que les humains nous apporteraient des ennuis... Mais regarde ce que tu leur as permis de faire !" Un mort-vivant finit par approcher de la cité. Il disparut dans une gerbe de flamme.
"Le mythal ne tiendra plus longtemps. Même ce dernier pari a échoué ! Pourtant il nous a coûté tant de vies !"
"Mais..."

En un instant, il fut de retour près du trône. D’un geste impérieux, sa mère le fit s’affaler dans le siège impérial.
"Sert enfin à quelque chose, Ô mon dernier enfant..." sanglota-t-elle. Ysandre s’avança. Elle dégaina une lourde épée noire, maléfique et avide de sang et d’âme que Lelfe connaissait trop bien. Il eut un geste de recul, mais la poigne de fer de la Paladine la lui fourra dans la main. Immédiatement, le Seigneur Lathandre s’avança, l’air triste et las. il se mit à genoux.
"Tuez-moi, et devenez vraiment un Dieu-Roi. Buvez mon sang, mon âme et mes pouvoirs..." supplia le Dieu. "Il n’est peut être pas trop tard."
"Mais pour quoi faire ?"

"Pour tuer Derym."
"Je l’aurais fait moi même, mais nul pouvoir coule dans mon vulgaire sang d’humaine." déclara Ysandre d’une voix glaciale.
"Je ne comprends rien ! Que s’est-il passé avec Derym ! Je sais que ce garçon ne peut pas faire du mal à qui que ce soit !"
"Les humains changent ou peuvent être manipulés..." énonça sentencieusement Elohell.
"Je ne veux pas devenir Roi ! Je ne veux pas devenir Dieu ! Je ne tuerais pas mon ami !"

Lelfe eut soudain l’impression de se noyer. Il suffoquait. Les visages de ses parents, de ses amis le hantait, exigeait qu’il prenne ses responsabilités. Il rejeta tout ça en bloc. Niant cette vision impossible.
"Ce n’est qu’un cauchemar..." murmura-t-il. "Rien... Qu’un... Cauchemar." Il banda sa volonté et hurla sa haine au monde. Puis tout disparut. Il étouffait à nouveau, se noyait. Il se débattit, tentant sans succès de rester hors d’une eau lourde, à la fois brillante et obscure. Une main fine et douce, mais ferme le hissa hors de l’eau. Il se retrouva, abasourdi, dans les bras d’une grande femme vêtue d’une ample toge blanche ou argenté...
"Le rêve continu..." murmura-t-il, épuisé. La jolie femme lui sourit en silence. ++++ Elle l’amena, marchant sur l’eau noire (ou brillante, les deux semblait mystérieusement mêlés, confirmant l’irréalité de la scène). Elle le déposa sur un îlot moussu au cœur du néant aqueux. Lelfe sursauta soudain. A peine la femme avait-elle posé le pied sur l’îlot qu’un arbre incommensurablement grand s’épanouit, grandit. Ses branches envahirent le ciel, le dévorant complètement. L’arbre semblait couvert de petits feux follets mouvants, en multitudes, comme des guirlandes d’étoiles, des fleurs de firmament...
"C’est joli... Mais..."
Lelfe se tut soudain, les yeux écarquillés. C’était des étoiles. Non. Des galaxies. Non...

"Des univers... Cet arbre a des univers en guise de fleur..." balbutia Lelfe.
La femme sourit gentiment à nouveau. Elle semblait heureuse de sa présence, caressant amicalement et sans la moindre pensée charnelle le corps de Lelfe, le berçant. Le Barde l’examina de plus près. Elle avait la même aura que sa mère. Un pouvoir... Peut être plus grande encore. Il constata que les yeux gris de la jeune femme ne le regardaient pas directement.
"Seriez-vous... Seriez-vous aveugle ?" demanda-t-il timidement.
Elle haussa les épaules. Ni oui, ni non, semblait dire son visage.
"Muette ?"
Là, elle hocha la tête.
"Vous êtes... une Elue ? Ou un Dieu ?" Une fois de plus, elle haussa les épaules. Ça n’avançait pas, comme dialogue.

"Inutile de vous demandez votre nom, j’imagine. Je n’ai même pas de quoi écrire. Honteux pour un Barde, non ? En tout cas, moi, c’est Lelfe."
Elle sourit et faillit même rire à son exultante joie de vivre (un rien simulée, en ce moment, mais l’effort était là). Lelfe sourit à son tour.
"C’est vous la responsable de... ces visions ? Ou rêves ? Ou je-ne-sais-quoi ?" Une fois de plus, elle haussa les épaules. Son air innocent commençait à porter sur les mains de Lelfe.
"Je suis où ? Il m’est arrivé quoi ? Où sont les autres ?"
Elle sourit et pointa son doigt vers le feuillage éclaboussé d’étoiles.
"Ah. Super. Me voilà bien avancé... Comment je rentre ?"
Nouveau sourire énigmatique. Puis soudain, elle le projeta à l’eau avec une force peu commune. Lelfe hoqueta de surprise. Il commença à s’enfoncer dans cette eau de cristal noir, sans qu’aucun de ses battements frénétiques de bras et de jambes n’aient le moindre effet sur l’étrange liquide sombre-brillant. Il mourut, étouffé au milieu du reflet d’un million de soleils d’un million de monde. ++++ "Halonn ! Tu ne peux pas faire ça !"
"Il est ma seule chance de rédemption, ma seule planche de salut ! Je le protégerais au péril de ma vie !"
"Nous devons le tuer avant qu’il soit trop tard. Je t’ai aimé, mon ami... Mais je ne puis te laisser faire !" hurla Ysandre en chargeant.
Les deux guerriers sacrés se jetèrent l’un sur l’autre, sous le regard perdu de Lelfe.
"Je suis encore vivant... Je me sens si mal... Que se passe-t-il ?"
Il s’évanouit sans savoir qui sortirait vainqueur du terrible duel.

"Prenez mon corps ! Si cela peut tout arrêter !" hurlait Thiki, au milieu d’une chapelle froide et déserte. Non, pas une chapelle... Une énorme bibliothèque.
"Si cela est ton choix..."
"Tu seras damnée..."
"Même ton âme périra dans les limbes..."
Lelfe ne pouvait déterminer l’origine de ces voix froides, cruelles, éthérées. Pas plus qu’il ne pouvait aider sa jeune amie... Par contre, il sentait une présence invisible, puissante, envahissante. Elle tournait comme un prédateur autour de la jeune fille.
"Je n’ai pas le choix ! Je t’accueille en moi, démon !"

Et Thiki tomba à genoux en hurlant. Elle se convulsa horriblement et Lelfe, présence immatérielle, ne put même pas verser de larmes. Les soubresauts cessèrent. La jeune fille se releva. Ses yeux avaient viré à l’émeraude phosphorescent. Elle dégageait une aura de puissance, de magie brute et de colère ahurissante.
"Bien. Pas démon, magicien, petite fille. Allons nous occuper de ce Mythal." murmura-t-elle d’une voix déterminé et dure. "Ton sacrifice ne sera pas vain, petite humaine..."
La voix n’avait plus rien de celle de la jeune fille. Lelfe sombra à nouveau dans le noir.

"...et Ysandre Sombreterre, vous êtes accusés de meurtre sur les personnes suivantes..."
Lelfe contemplait à présent ses amis attachés à des poteaux de bois. Seul Derym n’était pas là. Des fagots de bois étaient amenés aux pieds des héros. Thiki hurla, noyant le discours de la Paladine de Tür qui récapitulait la situation.
"Sœur, vous nous avez trahis..." termina-t-elle d’un ton déçut. "Vous périrez donc par le feu et expierez vos péchés en Enfer."
"Nous n’avions pas le choix ! Il devait mourir !" hurla Ysandre au cœur des flammes ; "Nous vous avons tous sauvés !"
Ses dernières paroles disparurent dans le brasier. Lelfe vomi et s’évanouit à nouveau.

Derym terminait de vomir sur les dalles noircies d’un temple plus ancien que le temps. Des elfes noirs se déplaçaient dans les ombres de la grotte, tel d’inquiétants prédateurs jouant avec vos nerfs au cœur de la nuit. Le jeune druide était malade, très malade. Sa peau pâle tranchait sur l’environnement obscur et l’ébène du temple. Comme la chaleur irradiée par son corps dévoré par la fièvre, contrepoint de la fraîcheur de tombeau de ces Profondeurs.
"Ça me ronge... ça me hante." gémit le jeune Druide. "Ah, cette douleur. Ils se battent en moi. Ils s’aiment et se haïssent... ça me rend fou. Je ne contrôle presque plus rien..."
"Je vais te soigner !" glapit Lelfe et lançant un sort de soin. Sans effet. _ Dans ses bras, Derym frissonna et son visage ravagé, à demi dément, s’orna d’un sourire railleur.
"Inutile... Je me sens partir. Dévoré. Ô Lelfe, promets-moi... Promets-moi que si ça me dévore, si ça me rend fou... Promets-moi que tu me tueras. Ne me laisse pas faire de mal... aux autres..." ++++ "Je te le..."
Lelfe secoua la tête.
"NON !" hurla-t-il. "Ce ne sont que des visions stupides ! Jamais je ne tuerais un ami ! Derym, bats-toi ! Il y a toujours un moyen ! Je refuse ça !"
Il haletait et brandit son poing vers la voûte glacée de la caverne, maudissant tous les Dieux et Esprits qu’il connaissait.
"Ces visions ne sont pas réelles ! Ly-Hell, si c’est un de tes tours tordus, vient te battre en face, que je te botte les fesses !"
En comme en réponse, il s’évanouit à nouveau.

Une main ferme et douce à la fois l’attrapa de justesse avant qu’il se noie. Lelfe était de retour devant la femme et l’arbre incroyable. Elle semblait sincèrement étonnée de le revoir.
"Que signifie... tout ça... Que me voulez-vous ?" ânonna-t-il.
"Rien." lut-il sur les douces lèvres pâles de la femme. "Mauvais rêves... Mauvais Destin. Plusieurs branches de l’arbre."
Lelfe hocha la tête en signe de dénégation.
"Je ne comprends pas..."
Elle re-essaya.
"Vision du futur. Vision du peut être. Peur égale mauvaise vision." décrypta-t-il.
Il pencha la tête de côté, réfléchissant.
"J’ai eu des cauchemars du futur ? Du futur possible ? Créé par mes peurs ?" Elle hocha la tête.

"Mais il y a plusieurs futurs, c’est ça ?"
Nouveau hochement affirmatif.
"Comment choisir le bon, alors ?"
Là, elle haussa les épaules et tenta de communiquer à nouveau. "Ne pas choisir est un choix. L’espoir doit choisir l’espoir. Peut importe le choix, le futur sera, sauf si un choix est fait..."
Lelfe secoua la tête.
"Désolé, j’ai un peu de mal à comprendre ce que vous dîtes... Mais bon, je ferais de mon mieux pour que ces visions n’arrivent jamais. Mais pour ça, il faut que je... Eh !"
Elle venait de joyeusement le repousser à la flotte. A nouveau Lelfe sombra au cœur d’univers dansant.

Lelfe se réveilla, repoussant en grognant ses couvertures. Il était en sueur. Il respira bruyamment, absorbant l’air à grands goulets. Il haleta. Puis il regarda autour de lui. Une chambre. Groumpf ronflant bruyamment dans un coin. Derym dormant comme un bienheureux à même le sol. Un sol de bois. Des portes coulissantes. Le temple de Sank.
"Oooh... P’tain de mauvais rêves. Plus jamais de saké avant de dormir. J’ai la tête en..."
Son instinct lui révéla une présence. Il tourna la tête. ++++ A deux pas de lui, frissonnante, les yeux exorbités par une peur sans nom se tenait une fillette à la peau grise. Une demi-elfe. Dès quelle vit le mouvement, elle tenta de fuir en rampant, terrorisée.
"Ly-Hell..." murmura Lelfe, choqué et surpris. Il tendit la main, comme pour vérifier s’il s’agissait d’une autre vision, d’un autre cauchemar. Elle hurla.
"Ne t’approche pas de moi !" glapit-elle en reculant frénétiquement. "P’tain... Qui... qui es-tu ?"
La demi-déesse bégaya encore un peu, puis poussa un hurlement de peur et de dégoût final avant de disparaître dans un éclair magique. "Qui je suis ?" répéta stupidement Lelfe d’un ton étrange. "Je suis... Lelfe. Et c’est tout.’

Il secoua la tête, comme pour chasser ses pensées étranges. Il examina la pièce, comme s’il venait enfin de sortir d’un monde onirique. Il se massa le crâne, haussa les épaules et se recoucha, faute de mieux.
"Vraiment... Drôles de rêves."
Quelques instants plus tard, il dormait tranquillement.

Thiki progressait en grelottant au travers des innombrables rayons de l’impossible bibliothèque. Elle aurait du être heureuse, environnée de tant de livres. Elle adorait lire, s’évader dans d’autres mondes, apprendre de nouvelles choses fascinantes. Mais là, elle se sentait mal à l’aise. D’abord, elle était perdue. Que faisait-elle ici ? Elle ne se souvenait de rien après le repas en compagnie de Sank. Et la voilà qui se réveillait dans une espèce de temple de la connaissance. Un labyrinthe livresque, orné de fresques, statues à demi détruites, étagères à parchemins anciens et stèles hiéroglyphiques. Le sol en marbre vert, froid, dur et fissurée de toute part, accentuait l’impression écrasante du bâtiment cyclopéen. Elle s’était d’abord époumonée, appelant en vain ses amis, courant à en perdre haleine dans les allées apparemment infinies. Le seul son qui lui avait répondu était celui de ses pas sur le marbre glacé.

Puis, elle s’était tue. Quelque-chose l’avait entendu, elle le sentait. Quelque-chose d’immense, de puissant. Une impression diffuse de chaleur inquiétante, une sensation de pure paranoïa. On la cherchait. Et ce on était inconnu et dangereux. Elle s’était enfoncée au hasard dans les rayonnages, cherchant à échapper à la présence. Réflexes de voleur. La survie avant la curiosité.

Elle errait maintenant depuis des heures dans cette bibliothèque. Lasse, elle s’assit sur une échelle qui montait à l’assaut d’étagères plus haute qu’une montagne. La jeune fille découragée saisit un livre. Autant profité du lieu, si on ne pouvait pas en sortir. Elle rejeta le livre comme s’il l’avait mordu. Ça aurait d’ailleurs pus être le cas. De fine brume bleuâtre s’échappait de l’ouvrage gisant désormais au sol. Un livre de magie. Des runes et des glyphes entraperçus semblait se tordre, tentateur, répugnant. Thiki donna un coup de pied rageur dans l’ouvrage, hoquetant. ++++ Dès qu’elle eut repris son souffle, elle saisit un autre grimoire. Codex Demoni. Poubelle. Art Magicae. A jeter. Di vermis mysterii. Beurk ! La jeune fille fouillait l’étagère. Grimoires de sorts, livres de théorie magique, recueil d’études thaumaturgique, parchemin de cabale. Que des ouvrages sur la magie. Certains, affreusement tentateurs, semblaient exsuder puissance et malveillance. D’autres semblaient au contraire promesse de savoir tranquille. Tous puaient la magie.
"Pourquoi ? C’est quoi cet endroit de merde ?" hurla la jeune fille en reversant les rayonnages de savoir occulte. Nul ne lui répondit.

Elle s’enfuit à nouveau, la peur au ventre. Illogiquement, elle se croyait de retour chez son ancien Maître. Et si le mage n’était pas vraiment mort ? Il lui avait déjà montré qu’il maîtrisait la nécromancie... Et si il voulait la revoir, la soumettre de nouveau à son joug ?
"Ridicule." marmonna-t-elle tout haut, pour se donner du courage. "Il est mort et bien mort. Et quand bien même... Il n’irait pas traverser un océan pour récupérer une gamine."
Quoique. Des fragments des lectures récentes de Thiki vinrent lui brouiller les idées. Et s’il avait appris pour ses maigres dons psioniques ? Et s’il avait toujours su ?

Les psions était rares, craint ou convoités. Aucun mage ne laisserait passer l’occasion d’en étudier un. Ou plutôt une... Des images de sa captivité embuèrent de larmes les yeux de Thiki. Elle fuit de plus belle, au hasard dans ces limbes livresques.
"Lelfe et Derym ne m’auraient jamais laissé. Ils l’auraient combattu ! Ils l’ont déjà vaincus !"
Mais dans ce cas, où étaient ses amis ? Ce pouvait-il qu’ils aient été vaincus ? Ou qu’un sort les ait séparés ? Timidement, elle appela à nouveau ses compagnons. Cette fois, on lui répondit.

"Viens..." souffla une voix faible, murmure parmi le vent, chuchotement à peine perceptible.
Thiki resta d’abord interloquée, doutant de ses sens. Elle balaya l’endroit de son regard de monte-en-l’air professionnel. Pas une ombre où se dissimuler, pas de trace de qui que ce soit.
"Viens..."
"Qui est là ? Qui parle ? Est-ce un sort ?" questionna-t-elle dans le vide, luttant pour garder sa voix ferme. "Lelfe ?"
"Viens..." Elle identifia enfin la direction du bruit. Curieuse mais prudente, elle s’approcha à pas de loup d’une allée.

Celle-ci était sombre. L’air y était glacial. Il flottait une étrange odeur, mi-caveau, mi autre-chose. Comme dans les temples et les dispensaires... Une odeur de médecine. Curieusement, cela là rassura. Elle s’était intéressée à la science et à l’alchimie, notamment aux techniques de soins non-magiques. L’odeur familière la rassura. Elle s’engagea donc dans le corridor surchargé d’ouvrage ancien, à la recherche de la faible voix. Pas folle, elle dégaina son arbalète. Et elle avait toujours quelques dagues dissimulées sur elle. ++++ Au fil de ses pérégrinations, elle se demandait si cela avait été une bonne idée, finalement.
"Ma curiosité me perdra..." grommela-t-elle, mécontente. Mais ça lui faisait du bien d’entendre sa voix. Celle de l’inconnu s’était tue.
Surprise, la jeune fille constata que ses paroles avaient provoqué un nuage de buée. La température était salement descendu.
"Ça craint de plus en plus..." grogna-t-elle en grelottant. Chaque pas semblait lui voler un peu de chaleur.
La température n’était pas la seule chose à avoir diminué. La luminosité aussi. Malgré son habitude de la nuit, Thiki craignait de bientôt ne plus rien voir. Et dans l’obscurité...

"Arrête. Y’a rien qui rode dans l’obscurité. J’suis dans un couloir désert, entourée de livre de magie poussiéreux."
Pourtant, elle semblait avoir perçut un mouvement. Et cette odeur qui persistait malgré le froid... Etait-ce bien simplement celle de vieux grimoire moisit ? Le sol se faisait lui aussi plus inégal. Le marbre avait toujours été usé, fissuré. Mais là, on tombait dans la fracture, la crevasse. La progression de la jeune fille devenait plus difficile, plus chaotique. Mais elle était prisonnière du "Tu as déjà fait tout ce chemin, c’est pas pour renoncer maintenant." La luminosité continuait de baisser. Puis soudain, un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid parcourut le dos de Thiki. Une présence. Dans son dos, comme il se doit.

Thiki se retourna, lentement, mains broyant la crosse de son arbalète lourde. Son haleine formait d’inquiétantes volutes dans l’air glacée. L’extrémité du couloir n’était qu’un point de lumière terne dans le lointain. Qui fut légèrement occulté. Thiki plissa les yeux, retenant sa respiration. Des volutes de fumée émeraude se condensèrent prêt de la sortie. Thiki pus sentir d’ici la vague de chaleur et de puissance occulte qui s’en dégagea alors. Un œil apparut, au milieu de la fumée. Un œil vert, démoniaque, à la pupille fendue de serpent. Un oeil inquisiteur qui cherchait à percer l’obscurité.

Thiki, le cœur battant, ayant peur de ce même battement qui semblait résonner dans le corridor, la trahissant, recula peu à peu. Lentement. Ces muscles aurait eut du mal à faire mieux tant sa peur était grande... Elle haletait. Soudain, elle bascula en arrière, traîtreusement fauché par une aspérité du marbre détruit. Elle s’étala de ton son long, le souffle coupé, la tête résonante. Gisant comme une loque terrorisée, elle n’osa se relever. Son arme était dérisoire, ses maigres talents psioniques étaient inutiles... Même son Maître en colère ou affrontant un collègue ne lui avait jamais fait aussi peur. La frousse la cloua au sol.

Et peut être la sauva. L’œil gigantesque balaya une dernière fois le couloir, puis disparut, n’ayant trouvé de proie. Thiki se mit à sangloter. Une éternité passa avant qu’elle ne pue se relever sur ses jambes flageolantes. Elle souffla. Le froid calma la fièvre de son excitation, mais pas les frissons de frousse rétrospective.
"Eh bien, voilà qui règle le problème du retour..." marmonna-t-elle, juste pour vérifier si elle pouvait parler.
Guettant toujours par dessus son épaule, elle se remit en route vers les ténèbres.

Un moment passa, chaque pas l’éloignant de la présence qui pulsait la magie. Elle accueillait avec joie l’obscurité grandissante qui la masquait aux yeux... à l’œil. Enfin, c’est ce qu’elle se dit jusqu’à qu’elle s’abatte une fois de plus, fauchée par une nouvelle crevasse traîtresse. Le sol devenait de plus en plus inégal et chaotique. Et elle n’y voyait plus rien.
"Bon. Impossible de continuer comme ça." grogna-t-elle en se massant la cheville. "Pas question de se retrouver avec une jambe cassée dans c’t’endroit moisie !"
La jeune voleuse était prévoyante : elle sortit une torche de son sac. ++++ Thiki jeta un regard inquiet, un de plus, en arrière. Personne. On ne voyait même plus l’entrée de cette section de l’immense bibliothèque... Soudain, elle sentit un frôlement, un mouvement. Elle cria. Le silence revint, ponctué uniquement des coups sourds de son cœur... Personne. Pas de bruit, pas de mouvement.
"Ce devait être un rat. Juste un rat. Y’en a toujours plein, dans les bibliothèques. Presque autant que de vieille barbes à lunette."
Elle alluma la torche. Elle n’était plus dans une bibliothèque.

Bouche bée, Thiki contempla les parois autrefois couvertes de livre. Elle était dans un couloir. Un couloir aux murs de cristal. Fascinée, elle s’approcha des parois. Une sorte de quartz. Un truc transparent, dur, coupant. La preuve, on pouvait voir les étoiles au travers... Les étoiles !?!
"Je le savais que c’était pas une bonne idée..." sanglota la jeune voleuse.
Elle semblait être dans un fragile espace de verre traversant une noire étendue piqueté d’étoiles. Ou d’autre chose. Certaines lumières étaient trop fixes, trop inquiétantes. Ou trop ternes, comme à demi-mortes. Elle n’aimait pas les contempler.

Thiki, ébranlée, hésita à poursuivre. Devait-elle rebrousser chemin, quitte à retomber face à l’œil ?
"Je lui ai déjà échappé. C’était sûrement ça que je sentais, au début..."
"Viens..."
La voix. Plus proche. Plus froide. Plus exigeante.
"Comme si s’était facile !" railla la jeune fille, défiant l’inconnu.
Rien ne lui répondit.
"Alors... En avant, ou en arrière ?" se demanda-t-elle à haute voix, pour conjurer les fantômes. Et comme pour lui répondre, quelque chose cogna à la paroi de verre.

Thiki hurla. Une chose avait heurté le tunnel de cristal. Une chose avec des ailes membraneuses, dégoutantes. Et trop nombreuses. Et mal appareillées. Avec un corps spongieux, grisâtre, malsain. Une chose avec une tête clairsemée de... De tentacules avides. Une chose qui volait dans le néant. Thiki arma son arbalète et tira les yeux fermés. Quatre sons cristallins lui apprirent que ces carreaux avaient heurté la paroi. Elle re-ouvrit lentement les yeux. Plus rien. Le... la... truc... Avait-elle eu peur ? Thiki, nerveuse, la chercha partout, scrutant l’immensité vide qu’elle percevait à travers les murs translucides. Toujours rien.

"Une hallucination... Tu t’es fais peur toute seule, ma vieille."
Elle en avait quand même la chair de poule. Encore pire qu’avec ce froid polaire. Sans compter cette sensation de malaise qui la prenait au cœur. La vision de l’être abject lui avait retourné l’estomac. Thiki prit son courage à deux mains et se redressa. Bornée, obstinée, elle irait jusqu’au bout, malgré ces trucs et la peur. Cet endroit puait la magie. Il fallait absolument qu’elle trouve comment en sortir. Reprenant sa torche, elle avança. ++++ Un escalier.
"Pourquoi faut-il qu’il y ait un escalier maintenant ? Qui monte, en plus ! Cet endroit est conçut pour me faire chier, ou quoi ?"
D’un par rageur, elle s’engagea dans l’ascension. Les marches de marbre vert étaient branlantes, malgré leur aspect neuf. Et le paysage au travers des murs avait changé. Comme si le tunnel traversait un mur de cristal mêlé à un échafaudage. Dérangeant. Les perspectives étaient étranges...
"Sans doute un effet d’optique du aux murs de verre." supputa-t-elle, tout de même guère rassurée. "Ou l’architecte est un mage dément..."
Il y avait encore quelques mouvements, au delà de sa prison de verre. Du coin de l’œil, elle avait remarqué des silhouettes caninoïde qui semblaient se mouvoir étrangement sur (ou sous ?) les poutres métalliques ou les arrêtes cristallines. Inquiétant, certes, mais elle les avait bannis de son esprit.

Avancer avant tout. On verrait le reste plus tard. Et puis, elle avait testé la solidité du corridor à coup d’arbalète. Aucun de ses carreaux n’avait pu ne serait-ce que rayer la surface du tunnel... Ce qui était dehors resterait dehors. Peut être. Fallait espérer. Le froid était intense, mordant. Même la chaleur produite lors de l’effort d’ascension ne la réchauffait pas. Elle frissonnait, claquait des dents. Son cœur lui faisait mal. Soudain, elle arriva au sommet. Une plate-forme circulaire de marbre luisant, neuve. Enfin... une demi-plateforme circulaire. Elle était coupée en deux par un mur de glace qui s’étendait dans toute les directions, à l’infinie. Pas de sortie. Et personne.
"Génial..."
"Tu as réussit..." souffla la voix, cette fois si présente, bien que toujours faible.
"Qui parle ?" hurla Thiki, empoignant son arme. "Où êtes-vous ? Je suis venue ! Que me voulez-vous ?"
"Plus près..."

Thiki, ne voyant que faire d’autre, s’avança vers le mur de glace. Il en rayonnait un froid mortel. Déjà, les sourcils de la jeune fille se perlèrent de givre. Une forme, peut être humanoïde, minuscule, était enchâssée, loin dans les profondeurs glaciale.
"Oui... .je te sens, ma fille... Ta chaleur, ton esprit brillant... Tu es celle qui hante mes rêves, ma planche de salut... Je suis si épuisé."
"Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?" balbutia Thiki, à travers ses dents qui s’entrechoquaient.
"Je ne sais pas... Je ne sais plus. C’est lui qui a accès à ma mémoire... Je ne suis qu’un fragment incomplet..."
"Qui lui ? De qui parlez-vous ? Je ne comprends rien à votre charabia !"

"Je suis prisonnier, hors de ce monde, hors du temps... Petite graine psionique, notre fuite t’as capturé dans notre réseau. Tu m’en vois désolé, cela va te causer moult soucis..."
"Tu peux pas être clair, un peu ? Tu te prends pour un prophète, ou quoi ?"
"Je m’affaiblis. Ce froid... Communiquer est difficile. Nous sommes si loin, si seul... La magie se délite autour de moi."
"Magie !" rugit Thiki en s’écartant de la paroi.
Ou du moins, en tentant de s’écarter. Elle chut lourdement. Ses pieds ne la portaient plus. Un fin et mortel voile de givre la recouvrait complètement.
"Ce-Cet-te-te f-fois...Ma-ma curiosi-té-té m’a..."
"NON !" tonna la voix étrangère. "Tu ne peux mourir ici. Tu dois le trouver. Dis lui où je suis ! Dis lui comment me trouver à travers les mondes !" ++++ La puissance de la voix sembla donner quelque courage à la jeune fille. Elle se redressa dans une cascade de neige. Thiki tituba. Elle se raccrocha au dur mur de glace. Instantanément, toute sensation disparut de ses mains. Elle ne pouvait plus bouger...
"Qu-Qui...Lui ? Je ne com…comprends...pas..."
Elle avait sommeil.
"Non ! Je peux te donner le pouvoir. Prends ma puissance ! Prend ma magie !"
"Je... je n’aime pa-pa-pas... la magie..."
Elle s’écrasa contre la paroi de glace. Elle était si bien... Son corps gelé ne la faisait plus souffrir. Elle ne sentait plus rien.

"Tu as mon sang ! Tu ne peux disparaître ainsi. Réveilles-toi ! Hors d’ici ! Tes amis t’appelles."
Que disait-il, cet être au cœur d’un glacier ? Ses amis ? Qui était-ce, déjà ?
Thiki avait du mal à penser...
Oh...
Lelfe... Et sa chevelure comme le soleil... Son Prince.
Derym... Lui aussi, avec ses cheveux comme le feu. Roux, comme elle.
Ysandre... Si déterminée. Si dure avec elle même... Mais rayonnante de courage.
"Va avec eux, petite fille." souffla la voix. "Accomplit des exploits, bouleverse le monde... Il viendra... Et tu lui dira."
La voix s’éteignit. Thiki sourit. Elle n’écoutait pas. Elle pensait à ses amis.

Lumière. Voix.
"Eh ! Elle reprends conscience !"
"Plus de couvertures !"
Thiki toussa, sa poitrine gelée au supplice. Des mains massaient son corps. Trois personnes autour d’elle. Elle sentait un influx chaud, bon, puissant qui s’insinuait en elle, chassant le froid et la peur. Surprise, elle trouva ses muscles tétanisés et endoloris. Elle les relâcha.
"Elle a vraiment repris conscience ! On a réussit ! Eh oh ! Thiki, ça va, ma puce ?"

Lelfe. L’air inquiet, sa chevelure en bataille, cascadant comme de l’or, remplis des reflets d’un âtre tonitruant. Il lui tenait la main. Elle sentait une magie séculaire s’introduire en elle par ce contact. C’était chaud et rassurant, comme un lever de soleil. Elle tourna péniblement la tête.
"Ça va..." balbutia-t-elle. Elle avait mal au cœur et son crâne menaçait d’exploser, mais ça allait. Et ne parlons même pas des frissons glacés.
"Tu nous as fait une sacrée peur."
Une voix calme qui prononçait des mots doux, remplis d’une gentillesse et d’une inquiétude sincère. Derym. Il avait les mains sur le cœur de la jeune fille, transmettant une douce chaleur à l’adolescente. ++++ Thiki sourit. Normalement, elle lui aurait gueulé dessus, voire l’aurait frappé avant de le taquiner pour avoir posé ses mains là... Pas aujourd’hui.
"Une chance que Lelfe se soit réveillé." déclara une autre voix. Féminine mais déterminée, avec des accents de culpabilité.
Ysandre, sa Paladine adorée. Elle aussi avait ses mains posées sur elle, envoyant une flamboyante énergie curative en elle.
"J’ai entendu crier dans la chambre des filles. Et ce n’était pas des gémissement de plaisir."
Thiki sourit.
"Elle sourit, c’est qu’elle va mieux !" lança joyeusement le Barde.
"Que s’est-il passé ?" demanda la Paladine.
"Voilà du thé chaud ! Je ne l’ai renversé que deux fois !" cria soudain Koyan, en entrant dans la pièce, suivit de Groumpf qui transportait un monceau de couvertures, l’air inquiet. Dehors, sur le pas de la porte, Halonn faisait les cents pas.

"Laissez là respirer !"
Thiki sourit à nouveau et fit signe que tout allait bien.
"Juste un rêve...Ou un cauchemar..."
"Hein ? Un cauchemar qui te plonge dans une grave hypothermie ?"
Thiki hésita. Mais elle devait le faire tôt ou tard. Et puisqu’ils étaient tous là... Elle plongea son regard dans les yeux de Derym et fit un clin d’œil complice à Lelfe.
"C’est possible pour les personnes comme moi... J’ai un truc à vous avouer..."

Thiki observait ses amis en silence. Lelfe, souriant, amusé, les yeux pétillants, comme à chaque fois qu’il découvrait quelque-chose d’intéressant. Il adorait vraiment l’inconnu et l’étrangeté... Mais il ne paraissait pas aussi surpris qu’il devrait. Un sourire torve s’étira sur le visage de Thiki. Lelfe, malgré ses airs de dandy inconscient et imprévisible, était un observateur roué. Il avait déjà remarquer le... problème de la jeune voleuse. En tout cas, nulle peur, nulle accusation dans ses yeux. Son chevalier ne la rejetait pas. Thiki s’accorda un soupir de soulagement. Derym, ensuite. Il battait des cils, l’air éberlué, vaguement perplexe. Mais nullement inquisiteur ou suspicieux. Encore un amateur de nouveauté. Mais le druide était parfois naïf et pataud. Il avait tellement vécu coupé du monde qu’il ne comprenait peut être pas son... état.

Une psion. Une violeuse d’esprit. Une créature non-humaine, aux pouvoirs menaçant, inconnus.
"Arrête..." souffla l’esprit de la voleuse. "N’en rajoute pas dans l’auto-apitoiement."
En tout cas, le Druide ne semblait pas en vouloir à la jeune fille. Peut être... Peut être parviendrait-elle à conserver son amitié ?
Ysandre. Statufiée, choquée, comme de juste. Dès qu’on quittait son référentiel habituel, la Paladine était dépassée. Allait-elle crier à l’hérésie ? Se ferait-elle inquisitrice pour l’amener au bûcher ? Les préceptes de la plupart des religions étaient clairs, au sujet des psions. Des pouvoirs d’origines ni magique, ni divine. La solution restante était claire : une origine démoniaque...

Mais la Paladine n’avait pas encore fait de geste vers son épée. Des émotions contradictoires se lisaient sur son visage.
"Et par delà son visage..." remarqua insidieusement l’esprit aux aguets de Thiki. "Non. Arrête. Si elle te surprend, si elle se rend compte que tu lis en elle... La condamnation sera sans appel."
Thiki se força à détourner son pouvoir indiscipliné, en se mordant la langue jusqu’au sang. Elle ne capta qu’une dernière image dans le tourment de pensée de la Paladine. L’image d’Halonn. ++++ Halonn... Le vampire s’était retiré dans un coin sombre de la chambre, chassé par le jour naissant et l’aura des Paladins et des prêtres à son chevet. Enigmatique, son visage mort ne trahissait aucune émotion. Ses yeux roses d’albinos la disséquaient froidement. Mais qu’attendre d’autre de lui ? Il ne semblait pas la juger, ni la rejeter... Cela aurait été dur pour un vampire. Soudain, Thiki se sentit proche du non-mort, d’une manière viscérale, solidaire. Comme elle, il devait connaître la peur de la solitude, du rejet des êtres hors-normes, des monstres. Elle respira un peu mieux. Il ne se dresserait pas contre elle... Et sa tolérance, sa solidarité de classe calmerait peut être Ysandre. Il y avait une relation trouble entre ces deux êtres que tout opposait, hormis un sens aigu de l’honneur.

Groumpf. Bon, passons. Quoique... Il n’avait apparemment rien compris aux pénibles aveux de la jeune fille. Ou alors, il s’en fichait éperdument. Difficile de savoir ce qu’il se passait sous cette face prognathe. Une brute sans cervelle. Mais animée d’un puissant sens du devoir, lui aussi. Prêt à tout pour protéger Lelfe, son Maître, son Dieu, son ami. Prêt à éliminer toute menace... Et elle était indubitablement une menace. Pourtant, Thiki percevait son esprit calme, placide. Presque reposant de par sa tranquillité. Cela lui fit du bien, ce calme presque zen du puissant guerrier. Mais il pouvait en un instant se changer en rage berserker brûlante, avide de sang et de destruction. Elle frissonna. Tant que Lelfe ne disait rien, elle devait être en sécurité... Peut être.

Koyan, la nouvelle et étrange coéquipière du groupe. Elle la dévisageait comme un insecte, avec une peur visible. Elle avait pâlie, malgré son maquillage de poudre de riz. Elle se mordait nerveusement les lèvres et lançait des regards agités aux autres. Bien. Enfin une réaction aisée à interpréter, classique, banale. Reflet de sa future vie de paria ? Pourtant, l’hirakane n’avait pas fait le moindre geste hostile, à part un léger et discret recul de répulsion. Allait-elle la rejeter, ordonner son exécution. Elle était apparentée, quoique vaguement, à l’Empereur de ces lieux. Elle avait le pouvoir, elle connaissait les lois dures et rigides de son peuple... Qu’attendait-elle pour sonner l’hallali ? Mais...

Mais... Koyan était une espionne maladroite, aussi étrange que soit cet oxymoron... Et une nécromante issue d’un peuple qui vouait un culte aux ancêtres. Encore une personne étrange, hors-norme. Maintenant qu’elle le considérait, Thiki se rendit compte de combien était étrange leur groupe. Tant de talents, de pouvoirs, de physiques étranges et bizarres ! Se pourrait-il que... Non. Il ne fallait pas espérer. Ne pas se bercer d’illusions. La jeune voleuse savait combien la réalité était amère et remplis de déceptions.
"Pourtant... Pourtant... Ils n’ont rien dit. Ils n’ont pas accusé. Ni fuit... peut être qu’ils vont... accepter."

Chimères. Fantasmes. Ils avaient beau former un groupe soudé par les dangers et la soif d’aventure, jamais ils ne permettraient à une voleuse de rêve, une violeuse d’esprit de continuer avec eux. En plus, il y avait Sank et son elfe noire de femme. Un Paladin et une prêtresse, de races particulièrement réputées pour leur cruauté et leur jugement tranché... A coups de hache. Et eux ne savaient rien d’elle. Thiki se racla la gorge. Autant en finir tout de suite.
"Alors ?" ++++ "Une psion... Voilà qui est... surprenant." déclara Ysandre. Sa voix était légèrement tremblante, mais Thiki ne descella nulle menace.
La Paladine se comportait même de façon plutôt étrange, évitant le regard de la jeune voleuse. Et rougissant. Et baissant les yeux. Et lançant des regards furtifs à Halonn.
Thiki comprit soudain. La Paladine n’avait peur que d’une chose : qu’elle s’introduise dans son esprit et s’aperçoive de son amour incongru.
"Ah, Ysandre... Les Paladins sont vraiment des gens à part, coupés de la réalité."
Thiki hésita à taquiner Ysandre sur ses pensées coquines... Mais à la réflexion, vu qu’elle semblait plutôt bien accepter le choc, inutile de s’en faire une ennemie.
"Tu crois que ça se soigne ?" demanda la Paladine, naïvement. "Je suis prête à faire tout mon possible pour t’aider. C’est mon devoir."

"Non, cela ne se soigne pas... Je ne crois pas que ce soit une maladie. C’est... En moi. A jamais." souffla la voleuse, timidement. Ysandre l’acceptait ! Maladroitement, timidement, mais elle ne la rejetait pas ! Pour un peu, elle aurait jaillit dans les bras de sa pas-si-rigide-en-fait amie et l’aurait embrassée.
"Ce n’est pas une maladie, loin de là !" exulta Lelfe. "C’est un don, un pouvoir unique et spécial ! Oh, comme j’aimerais être psion aussi... Ça doit être fascinant."
Irresponsable, joyeux, insouciant... Voilà bien Lelfe. Thiki sourit. Son Prince, son héros de conte de fée ne la repoussait pas non plus. Et parvenait même à la faire sourire...
"Connaissant Lelfe, il serait bien capable d’acquérir ce pouvoir aussi." railla Halonn de son coin d’ombre. "Et... Thiki... Sache que je n’ai nul peur ou révulsion envers les psions. J’ai trop l’habitude d’être persona non grata."
Le vampire albinos la soutenait également ! Avec bien plus d’ardeur qu’elle ne s’y serait attendu.

Derym sourit, puis ébouriffa amicalement la chevelure de la jeune voleuse.
"Ah, c’est de ça que t’avais peur ?" s’étonna-t-il. "J’y connais rien en psion, mais ça change rien pour moi. Tu restes mon amie."
"Mais cela pose un problème." trancha soudain la voix froide de Koyan, douchant l’enthousiasme qui se répandait en Thiki. "Ce pouvoir est craint à juste titre. Elle a accès à nos pensées intimes, à nos secrets. J’ai la tête remplie de secrets d’états et d’informations explosives."
"Ah ? On ne dirait pas." railla Lelfe. "Moi, je n’ai rien à cacher. Derym non plus, j’en suis sur, comme pour Groumpf. Halonn et Ysandre sont des coincés de la morale chacun dans leur type, mais ils vont bien finir par s’y faire... Et puis, Thiki a dit qu’elle ne maîtrisait pas ses dons, non ? Inutile de s’en faire, donc."

"Justement !" contra l’hirakane. "Elle n’a aucun contrôle, aucune discipline. Et exposé aux pensées errantes, aux désirs secrets des gens, à leur intimité trouble... Beaucoup de psion sombrent dans la folie, incapable de lutter contre ce tumulte !"
Cela réduisit Lelfe au silence pour un moment.
"Je suis volontaire pour qu’elle apprenne... J’y connais rien, mais je sais qu’elle ne me fera pas de mal." lança alors Derym. "Qu’elle s’entraîne sur moi... Si elle veux."
Thiki se catapulta dans les bras du Druide pour le remercier. Lelfe se proposa illico pour servir lui aussi de cobaye. Tout le monde le repoussa en riant. Jugé trop instable mentalement à l’unanimité. Il ne fallut guère longtemps pour que, de guerre lasse, Koyan abandonne ses réticences.
"Bon. Qu’il en soit ainsi, alors... Je ne le mentionnerais pas dans mes rapports à l’Empereur."

Elle serra la main à Thiki et en profita pour lui glisser un avertissement à l’oreille :
"Mais ne t’avises pas de t’introduire dans mon esprit. J’ai horreur de ça. C’est... C’est le seul endroit qui soit... à moi. Compris ? S’il te plait ?"
"Compris." souffla Thiki, étonnée. "J’ai d’autres... jouets. Je respecterais ton intimité."
Koyan soupira.
"Ouf. Sinon, je risque de perdre mon boulot. Et j’aime tellement être avec vous !"
Thiki balbutia un mot de remerciement. L’hirakane était elle aussi parfois très imprévisible !
"Bon, je crois que le problème est réglé." annonça Sank. Zut. Le Paladin. Elle l’avait oublié dans l’euphorie.
"Et ne me regarde pas avec ces yeux apeurés, jeune fille." continua le minotaure. "Je te rappelle que je suis Paladin de la Tolérance. Je ne lèverais pas la main sur toi, ni ne m’enfuirais juste parce que tu peux lire dans mon cerveau..."
"Je suis du même avis, je sers le même Dieu !" renchérit sa femme elfe noire. "Bon, après toutes ces émotions, que diriez-vous d’un solide petit déjeuner ?" ++++ Le reste de la journée se passa en préparatifs de voyages et en repos bien mérité. Ysandre avait décrété qu’il leur faudrait plutôt voyager de nuit. Pour éviter l’effet néfaste du soleil en haute altitude. Et c’était plus discret. En riant, Lelfe et Thiki avaient plutôt supputé qu’elle voulait tout simplement voyager avec Halonn... Ils partiraient donc ce soir, au coucher du soleil. De plus, le repos était nécessaire. L’ascension et une nuit agitée avaient épuisé certains... Bien que la sieste décrétée par Lelfe n’était pour Ysandre qu’une manière de tirer au flan.

La Paladine passa son temps à s’entraîner en compagnie de son homologue cornu. Elle voulait en plus le questionner discrètement sur sa relation avec Halonn... Après tout, le minotaure apôtre de la tolérance était bien marié avec une elfe noire. Il saurait sûrement la conseiller. Thiki et Derym s’entraînait également. Elle à maîtriser ses dons psychique, lui à contrôler ses propres pouvoirs issus de l’implantation du Saphir de l’Eau. Groumpf rassemblait et chargeait les affaires, harnachant le fier destrier volant de Sank. La femme de celui-ci préparait des provisions pour le voyage aérien des aventuriers, après avoir chassé Koyan de la cuisine pour incompétence manifeste, voire dangereuse.

L’espionne avait donc été reléguée à la cartographie, tentant de faire un rapprochement entre ses propres parchemins et la carte du monde imprécise de Derym. Tous frissonnaient en imaginant dans quel endroit Koyan allait bien pouvoir les expédier en lieu et place du Temple du Vent... Mais ils n’avaient pas le choix : c’était la seule qui connaissait, même vaguement, la géographie locale. Tout fut prêt juste quand le soleil commençait à s’abîmer à l’horizon. Après avoir salué la généreuse prêtresse elfe noire, le groupe joyeux se mit en route vers une plate-forme rocheuse derrière le temple. De là, l’oiseau Roc de Sank pourrait aisément prendre son envol, même chargé d’aventuriers.

"Ça va être génial, je le sens ! J’adore voler !" s’enthousiasmait Lelfe, comme à son habitude.
"Ça vous est déjà arrivé ?" demanda Koyan, étonnée.
Les autres soupirèrent. Il n’en fallait pas plus pour que le Barde se lance dans un long et animé récit de ses propres exploits aéronautiques. Derym écoutait, fasciné. Mensonge ou réalité, Lelfe déclarait avoir déjà chevauché un Dragon. Mais l’anecdote pourtant le titre d’étrange d’Aventure du Dragon Vomissant, tous les membres moins naïfs du groupe doutèrent de sa véracité.
"Sank, vous êtes sur de ne pas vouloir nous accompagner ?" demanda Ysandre. "C’est votre monture, après tout..."

"Nul besoin, petite demoiselle. Votre Druide la conduira facilement. Rauk est gentil et fera ce qu’un ami de la nature lui dit... Et vous n’avez nul besoin de moi. Ma place est ici, pour garder ma lame maudite. Je ne serais qu’une gène pour vous."
Il fit un clin d’œil à Thiki puis engloba Lelfe dans son geste.
"Vous avez déjà assez de gens imprévisible avec vous... Ma place est vraiment ici. Mais je prierais pour vous."
Ysandre sourit, Thiki tira la langue au Paladin minotaure. Imprévisible, vraiment... Ysandre sourit de plus belle. La petite se remettait de sa peur. Comme si ils auraient pu l’abandonner... ++++ La Paladine reporta son attention sur la caisse noire, le cercueil d’Halonn, que Groumpf chargeait sur la monture céleste. Ah, un voyage sous les lunes et sous les étoiles, en compagnie du si attentionné albinos... Thiki dédia un large sourire taquin à la Paladine. Celle-ci fronça les sourcils.
"Thiki... Tu lis dans mes pensées ! Je croyais que tu avais fait le serment de respecter l’intimité des gens ? Et violer un serment est..."
"Tssk, Tssk ! Nul besoin de lire dans ton esprit. Tes regards langoureux envers une caisse suffisent à deviner !" ricana la jeune voleuse.
Ysandre rougit, fit la moue et se tint coite, mouchée par la jeune fille.

Ils étaient prêts. Les bagages étaient chargés, Derym avait parlé avec la bête qui semblait fort docile et prête à les accepter à son bord. Lelfe avait fini de discourir, Koyan jouait avec une boussole et une carte que le vent prenait un malin plaisir à lui arracher.
"C’est le moment des adieux..." déclara Lelfe, soudain sérieux. "Au revoir, Maîtr..."
"En effet, c’est le moment des adieux !" coupa une voix puissante, dure et froide. Une voix inconnue.
Lelfe leva la tête, surpris. Tout le monde fit de même. Même l’oiseau Roc de Sank. Ce fut lui qui vit en premier le danger. Il lança un cri suraigu. Puis il fut fauché par les serres impitoyables d’un Dragon Blanc surgit de la brume. L’oiseau titanesque et le reptile ailé bataillèrent, serres contre griffes, écailles contre plumes. Ils basculèrent ensemble dans le vide.

Un être avait sauté à terre lors de la charge soudaine du Dragon. Bouche bée, les aventuriers virent se relever un elfe, grand et fortement musclé. Il était entièrement vêtu d’une armure en peau de Dragon Blanc agrémenté de chaînes de mytril et de barre d’adamantium. Un casque d’os draconniques masquait son visage, laissant libre sa chevelure d’or. Dans ses bras était blottie une petite fille humaine. D’un geste négligeant, il balança son fardeau à terre, sans ménagement. Puis il s’avança vers eux, dégainant l’arme éblouissante qu’il portait attaché dans son dos. Une lance festonnée, à la pointe de diamant, d’une taille impossible. Il se dégageait une aura de puissante inquiétante de cette apparition impromptue. Lelfe était tétanisé, ne pouvant détacher le regard de la silhouette conquérante. De son arme.

"Non... Impossible..."
"Si. Rien n’est impossible pour moi. Toi, par contre... Combien de temps vas-tu traîner avec ces incapables ? N’as-tu donc aucune grandeur ? Je t’observe depuis des lustres... N’as tu donc fait aucun progrès ?"
"Tu... tu es mort !"
"Et non. On ne peut me tuer aisément. Tu sais de quoi je suis capable ! Comment peux-tu douter de moi, ton mentor !"
"Elohell... Le banni..."
"Oh, plus pour longtemps, plus pour longtemps. Je t’ai observé. Il faut que je te reprenne en mains... Tu traînes avec trop de non-elfes. Tu te complais dans la médiocrité. Pas étonnant que tu sois toujours si faible." "_ Je fréquente qui je veux. Que veux-tu, toi ?"
"Que tu viennes avec moi ! Viens bâtir un empire immortel avec moi ! Suis-moi vers la grandeur, petit frère !" ++++ "Ton... frère ? Mais c’est quoi, ce délire ?" grogna Thiki.
"Il n’est... plus mon frère. Il a été banni. Il a été maudit. Son arrogant discours doit vous éclairez sur nos raisons."
"C’est sûr que c’est pas le comble de la modestie... Y’a beaucoup de psychopathe mégalo dans ta famille ?"
"Il ne fait plus partie de ma famille !" rugit Lelfe. Le ton de sa voix figea littéralement Thiki.
"Oh ? On me rejette ? Quel lavage de cerveau as-tu pu subir, petit frère ? Aurais-tu oublié qui t’as appris la grandeur ? Qui t’as enseigné l’art subtil de la magie elfique ? Qui t’as formé à nos arcannes de combat ?"
"Tu voulais un serviteur, un allié dans ta quête folle du pouvoir !" hurla Lelfe. "Jamais tu ne m’as vraiment considéré comme ton frère. Je n’étais qu’un pion !"

"Je ne le nie pas. C’est dans la nature des choses : les plus fort dominent et dirigent les faibles... Mais tu te trompes sur un point, petit frère. Je t’ai toujours vu comme un digne membre de mon sang. Tu es membre de la noblesse la plus haute. Ton sang est pur et tes compétences certaines. Pour cela, tu as droit à mon respect..."
Il jeta un regard sur la troupe qui suivait l’échange, médusée.
"Par contre, tu fuis encore tes responsabilités et ton héritage. Diantre ! Quel assemblage méprisable de sous-êtres hétéroclites. Des humains, un minotaure... Et toujours cette... chose répugnante qui te sers de garde du corps et d’esclave. Pas étonnant que caché derrière ce ramassis d’aventuriers de pacotille, tes dons stagnent et ton talent s’éteigne..."

"Ce sont mes amis !" cria le Barde. "_ Ami avec des sous-races, des êtres sans grâce qui pullulent, sans avenir, germes de destruction sur notre belle planète... Réveille-toi, mon garçon ! Ils nous dépassent en nombre ! Chaque jour les terres de nos ancêtres sont pillées par les mécréants. Les elfes réclament vengeance ! Il leur faut un chef digne de restaurer la gloire de nos civilisation ancestrale."
Lelfe sourit, cynique et amer.
"Oh ? Et bien sur, tu es ce chef ? Encore ces phantasmes stupides ?"
"Ricane, mais tu ne peux nier la vérité ! Je suis l’Être Elu !"

"L’Être Elu n’est qu’une légende, un mythe inventé par GaHell, sa sortie de secours pour contrôler la royauté du Nesharr. Il me l’a dit ! Tu as vendu ton âme pour une chimère."
L’elfe en armure draconnique haussa les épaules.
"Je le sais. Moi aussi je l’ai compris... Mais je vais faire de ce mythe une réalité. Rejoins moi et nous dominerons le monde !"
"Toujours aussi fou et avide de pouvoir ? Tu l’as déjà tenté, ton plan de mégalomaniaque. Tu as échoué, tu as été vaincu et bannis !"

L’immense elfe enleva alors son casque en soupirant. Tous hoquetèrent. La parenté avec Lelfe était évidente : même visage fin, aristocratique. Même bouche sensuelle, même nez raffiné. Même cheveux dorés qui semblaient éclairés par un soleil intérieur. Même yeux bleus perçant, brillant d’intelligence. Mais chez Elohell, les traits du visage étaient plus durs, plus arrogant que noble. Son sourire n’était que raillerie, son expression que morgue et dédain. Et sa beauté intrinsèque, son visage d’ange elfique était barré par une abominable cicatrice. Elle soulignait la dureté et la sauvagerie de ses traits, accentuant le charisme brutal d’un fou. Il caressa la marque qui le défigurait et le rendait encore plus inquiétant, souriant en silence.

Le soleil s’abîma à l’horizon, engloutit par les hauts sommets et par les nuages de pluie. Le ciel semblait se refermer sur le groupe de Derym, avalant la faible luminosité du crépuscule. Le tonnerre gronda. Elohell sourit, faisant reculer tout le monde, sauf Lelfe et Groumpf.
"Oui... J’ai été vaincu. Par l’abominable sang-mêlée qui se prend pour notre maître, par mon propre frère qui pour une fois fit un choix, par ma propre mère, Elue d’une divinité aveugle ! Vaincu, exilé, bannis !"
Dans un geste de défi il brandit alors sa Lancelune qui vibra d’une inquiétante menace.
"Vaincu... Oui... Déchu du trône qui me revenait de droit ! Privé de mes privilèges ! Mon héritage bafoué, réduit à un bout de métal sans âme. Regarde, Ô petit frère ! Je suis vivant ! L’arme de mes ancêtres est restaurée, mes pouvoirs sont plus grands que jamais. Regarde comme les actions de tes nouveaux maîtres ont été futiles." ++++ "Près d’un demi-siècle d’exil... Tu appelles ça une futilité ? J’ignore comment tu as pu libérer ta Lancelune de la malédiction... Mais tu as déjà été stoppé ! Ils pourront le refaire encore et encore... Et cette fois, il n’est pas sur que tu survives !"
Le grand frère de Lelfe sourit, perdu dans ses rêves de folle grandeur.
"Je sais que je ne suis pas encore prêt. Mais mon temps approche, bien plus vite que tu ne le crois ! J’ai fait alliance avec de sombres puissances qui me dégouttent. Une guerre est proche, qui ensanglantera ce monde. J’ai choisit mon camp et ce n’est pas le tien. Nous serons victorieux ! Je t’offre la chance de te ranger à mes côtés avant qu’il ne soit trop tard... Le typhon approche, il balayera tout. Et je me dresserais, seul Maître. Aërth sera purifiée des parasites qui la souillent !"

Lelfe haussa les épaules et soupira, désespéré. C’était ça qu’il avait admiré durant toute son enfance ? Ce fantoche aux rêves de grandeur ignobles ?
"Mais il est complètement barré, le frangin !" souffla Thiki.
"Brillant résumé." approuva Lelfe en posant la main sur la garde de son épée magique.
"Ses yeux brillent d’une folie furieuse. Pire qu’une bête sauvage..." marmonna Derym à ses côtés. "Nul animal n’aurait une pareille cruauté dans le regard."
"C’est vrai. Il est fou." renchérit Ysandre, serrant elle aussi son arme. "Ses propos sont ignobles. Il nous regarde comme si nous n’étions que... que des morceaux de viande !"
Groumpf ne dit mot. Il se contenta de déposer à terre le cercueil contenant Halonn qu’il n’avait pas eu le temps de charger sur l’oiseau Roc. Il dégaina son épée gigantesque.
"Les amis..." souffla Lelfe, gêné. "Je dois l’arrêter. C’est... un devoir auquel je ne peux me soustraire. Sa folie pourrait causer trop de dégâts. Mais je ne voudrais pas que vous soyez blessés. Ou pire."

"On est avec toi, bien sur." approuva Ysandre.
"Non. Bien qu’il me dégoutte désormais, je l’ai longtemps admiré. Je l’ai même aidé lors de sa première... Insurrection. J’étais si jeune, si naïf..."
"On fait tous des conneries quand on est jeune." ricana Thiki. "Rabattons le caquet de ce fat, si ça peux t’aider à te faire pardonner..."
"Non, vous ne comprenez pas. Je l’admirais pour sa force, son intelligence, ses talents. C’est un magicien très doué et... Un guerrier fanatique, bien au delà de ce que vous pouvez imaginer."
"Genre Onyshahell ?" demanda Derym, soudain inquiet. Il avait assisté, émerveillé, aux prouesses martiales de l’autre frère de Lelfe.

"Pire, je crois. C’est notre frère aîné... Et il a une détermination et une malveillance qu’Ony n’aura jamais..."
"Bref, c’est un gros bourrin !" grogna Thiki en armant sa quadruple arbalète. "Mais tu penses bien qu’on va pas se défiler."
"Nous sommes nombreux et il ne fait nul doute que la Justice est avec nous." déclara sentencieusement Ysandre. "Je ne sais pas quels sont ses crimes, mais son aura pue le Mal."
"Je le sens aussi et je suis avec vous." enchaîna Sank, dégainant un long cimeterre d’argent où dansaient d’étranges volutes de fumée. "Il y a des limites même à la Tolérance. Ce type est une abomination."

Lelfe sourit, heureux du soutien de ses coéquipiers. De ses amis.
"Elohell, le Banni !" tonna-t-il. "Au nom du Nesharr et de tout ce qui est Bon et Juste, je t’ordonne de te rendre. Abandonne ton arme, retourne dans la noirceur de ton exil ! Nous t’avons laissé le choix. tu ne t’es pas amendé, tu n’as pas cherché une autre voix que la course à la gloire et à la puissance... Rends toi ou soit détruit !"
Lelfe était impressionnant, son épée magique brandit fièrement vers son frère maléfique. Il semblait baigné d’une aura de gloire et de lumière. ++++ Elohell ricana, brisant l’illusion.
"C’est donc comme ça que tu le prends ! Très bien..." déclara-t-il en agitant sa lance dans une parodie de salut martial. "Je m’en vais fixer tes limites ! Je vais te prouver par le fer et le sang que j’ai raison. En un instant je balaierais votre groupe pathétique."
Lelfe rugit. Il activa l’enchantement de son épée qui lui donnait une vitesse surhumaine et se précipita vers son frère maudit, changé en tornade floue. Elohell ne bougea pas. Il écarta même les bras, parodie mesquine d’embrassade fraternelle.
"Merde !" rugit Groumpf en voyant Lelfe s’élancer comme un éclair. Il partit en courant après son ami.
Lelfe hurla de rage en portant un coup si vif qu’il en était invisible. Il visait la nuque, sans merci. Il ne pouvait pas se le permettre contre un tel adversaire. Elohell attrapa la lame d’une main.

"Pathétique. Si prévisible. Que t’ai-je donc appris ? Ton regard, tes épaules, tes pieds trahissent ton but. Il est si aisé de te deviner, petit frère."
Lelfe grogna et tenta en vain de dégager son épée de la poigne de fer de son frère. Les écailles de Dragon Blanc lui offraient une protection inimaginable ! Et sa force était au-delà de toutes les normes elfiques... D’un geste vif et sans appel, Elohell arracha la lame de Lelfe. Souriant, il la retourna contre son propriétaire et transperça en ricanant l’épaule du Barde. Il n’avait même pas eut le temps de réagir.
"Belle arme. Presque une Lamelune... Si elle était complète." se glosa-t-il. "Mais suis-je bête... Tu as toujours refusé la cérémonie de liaison ? Ah, comme c’est dommage que ton refus de la Haute-Noblesse et de tes origines te coûte la vie. Ou un membre... Je me sens d’humeur joueuse."

"Tu parles trop."
Et Lelfe décocha un coup de tête magistral à son aîné. Sans le toucher, hélas... Elohell était bien trop prompt. Mais cela causa suffisamment de flottement pour que le Barde s’arrache à son étreinte fatale, l’épée toujours fichée dans ses chairs. Il s’affala. Volontairement. Groumpf arrivait pile dans l’axe, son épée géante en avant, prête à embrocher Elohell après une charge héroïque. L’elfe vêtu de Dragons morts esquiva à une vitesse impossible, évidemment. Mais le roué Groumpf s’y attendait. Il le connaissait, ils s’étaient déjà combattus. Le titan réussit à stopper et à inverser son assaut, frappant de taille au prix d’un arrêt impossible. Seul les muscles d’un géant permettaient pareille prouesse martiale. Elohell plongea sous la lame, grâce à ses réflexes surhumains. Une fois de plus, Groumpf rugit et stoppa net sa lame, à mi-course. Inversant le mouvement une fois de plus, ses muscles gigantesques tendus comme des câbles prêt à rompre, il abattit sa lame vers le bas, interceptant un Elohell fort surpris. ++++ Mais l’elfe déchu était déjà Maître d’arme avant que Groumpf ne vienne au monde. En un éclair, il interposa de justesse sa Lancelune, bloquant le coup titanesque. L’impact le fit mettre genoux à terre, grimaçant. Nul ne pouvait stopper sans dommage l’explosion de puissance musculaire du titanesque Groumpf. Pourtant, il souriait, malgré la douleur. Déjà il était ivre de combat, de haine et d’adrénaline. La laideur et la sauvagerie du géant difforme étaient tout ce qu’il détestait le plus profondément. Groumpf accentua son effort, faisant trembler les bras de l’elfe fou. La barrière de la Lancelune allait-elle céder ? Et le fit, mais pas comme Groumpf s’y attendait.

Elohell fit semblant de céder. Ça, Groumpf s’y attendait et il avança sa lame aussitôt, prêt à tout. Mais l’elfe ne fuit pas comme le titanesque Maître de guerre l’aurait cru. Il n’avait cédé que pour gagner la place de prendre un peu d’élan et d’amener le tranchant de la pointe en diamant enchanté de son arme au contact de l’acier de Groumpf. D’un geste vif et puissant, dans un hurlement qui glaça les autres combattants, Elohell trancha l’épée gigantesque qui le menaçait. Une traînée sanglante, profonde, s’ouvrit telle une faille dans la montagne Groumpf. Des éclairs zébrèrent le ciel, le tonnerre se déchaîna. Une fine pluie se mit à tomber pour accompagner la chute du géant.
"Porte une armure, idiot. Et achète du matériel de qualité. La force brute seule n’est rien !" s’esclaffa, méprisable, Elohell en se relevant.

Mais Groumpf n’avait pas dit son dernier mot. La chute était partiellement feinte. Malgré la douleur et les rivières de sang impressionnantes, sa blessure était superficielle. D’un bond, d’une extension, il porta un coup titanesque à l’aide de son épée brisée. Elohell para à la vitesse de l’éclair, comme si de rien n’était. La brute s’obstinait, ne voulait pas reconnaître sa défaite... Et répétait la même erreur. Une fois de plus, l’elfe maudit feinta et se dégagea, prêt à frapper une fois, à redécouper l’arme primitive du colosse. Mais cette fois, Groumpf fut plus prompt. Alors que l’attention d’Elohell était fixée sur l’arme, l’incitant à enchaîner un coup magistral et stylé comme le premier, Groumpf lui lança un terrible coup de crâne entre les deux yeux. Sous l’impact, l’elfe vola littéralement, allant douloureusement s’écraser dans une flaque boueuse. N’importe qui aurait été sonné sur le coup, voire pire... ++++ Mais Groumpf savait que ce n’était pas n’importe qui. Il plongea aussitôt à terre, ramassant la pointe de son épée géante. Il lança la demi-arme en direction de l’elfe qui se relevait déjà. Dans un tourbillon rageur, le bout de métal presque aussi lourd qu’un homme, siffla en direction de la tête d’Elohell. Même groggy et bouillant de rage, l’impitoyable conquérant eut le réflexe de lever sa Lancelune. Le titanesque projectile heurta avec rage et fracas la hampe de l’arme enchantée. Des étincelles jaillirent. Le colossal dard de métal fut dévié... Mais pas assez.

L’arme heurta tout de même le visage d’Elohell, lui arrachant un cri de douleur et de colère. En partie stoppée par la lance, l’arme de Groumpf ne put se ficher dans la chair. Elle se contenta d’ouvrir une horrible cicatrice, reflet presque symétrique de la première. Elohell en resta ébahis, contemplant son sang qui gouttait sur sa blanche armure.
"Porte casque, idiot !" cria le colossal Groumpf en se ruant à l’assaut, pour en finir.
Elohell leva les yeux. Il tremblait, mais ni de froid ni de peur. Groumpf croisa ses yeux. Et il y lut sa mort.

Pendant un instant, les deux adversaires se jaugèrent, oublieux du monde. Un coup de tonnerre donna l’ordre d’assaut. En un instant, Elohell fut sur Groumpf, lui qui vacillait sur ses jambes quelques secondes auparavant. Groumpf n’avait pas pu dégainer à temps une de ses autres armes et il en était réduit à parer les assauts frénétiques du guerrier elfe avec sa demi-épée. Trop courte, désormais mal équilibrée, elle gênait le style du géant. De multiples plaies douloureuses s’ouvrirent sur son corps réputé indestructible. Elohell y allait à fond cette fois ci : pas de fanfaronnades, pas de coups d’esbroufe ou d’attaques raffinée. Cette fois, chaque assaut visait un point vital.

Toute la maestria guerrière du titan n’avait plus qu’un seul but : éviter un coup mortel. Il tenait vaguement face à la frénésie meurtrière, mais pour combien de temps ? Déjà son corps s’engourdissait. Le sang vital s’écoulait d’une pléthore de plaies. Aucune mortelle mais toutes dangereuses... Même lui, le colosse inamovible ne pourrait contenir la furie de l’elfe mégalomane. Pire : Groumpf sentait les vibrations de son arme brisée s’intensifier à chaque impact. Des fêlures ne tarderaient pas et cette dérisoire protection allait bientôt être balayée... Groumpf risqua un coup d’œil en arrière, ça seule change de survie. Cet acte le rassura, mais lui coûta presque l’usage d’un bras, Elohell n’ayant pas laissé passer l’occasion d’infliger une nouvelle blessure au titan. ++++ Lelfe s’était relevé. Il bondit, surprenant Elohell de dos. C’était lâche et peu digne d’un vrai guerrier. Mais pour le Barde, la victoire importait avant tout. Il devait sauver son ami ! Une fois encore les deux armes magiques se croisèrent dans une gerbe d’étincelle. En un mouvement flou, Elohell avait réussi à parer l’assaut tout en repoussant Groumpf. La peine se disputa à l’admiration sur les traits de Lelfe. Son ex-frère disposait vraiment d’un talent martial effroyable. Il avait sentit venir le coup sournois... Dommage. Lelfe se résigna.

Il allait sûrement mourir dans la contre-attaque. Elohell ne pardonnerait pas un tel acte mesquin, et son assaut serait si rapide qu’il ne pourrait jamais le contrer. Il n’était pas Groumpf. Lelfe vit un éclair flou qui visait sa poitrine. Peut être arriverait-il à emprisonner la lance dans ses chairs agonisantes ? Cela donnerait une occasion en or à Groumpf. Mais la douleur ne vint pas. Un choc sourd tira Lelfe de ses considérations morbides. La lame floue qui s’était interposé était un cimeterre d’argent.

Elohell fit instantanément un bon de côté, pour s’éloigner du trio de combattant. La demi-lame de Groumpf heurta l’endroit qu’il venait de quitter, soulevant une gerbe de rocher pulvérisé du sol. L’elfe se remit en garde, se demandant qui avait eut l’audace de s’immiscer dans le combat. Une forme énorme se rua sur lui. Groumpf ? Impossible, le titan n’était pas aussi rapide ! La Lancelune contra l’assaut du long cimeterre, dans un son cristallin qui faisait pendant au lourd roulement de tonnerre. Elohell put contempler son nouvel adversaire, immobilisé par ce contre. La silhouette floue d’un minotaure.

"Vous n’êtes pas le seul à disposer d’arme magique, sieur Elfe..." lança Sank.
Elohell cracha une insulte et attaqua immédiatement l’impudent Paladin. Sank dû la vie à son arme et à ses enchantements qui accroissait sa vitesse et camouflait sa silhouette dans des brumes floues. Il leva son autre artefact, un lourd pavois doré qu’il portait habituellement dans son dos. L’impact fut prodigieux. Sank recula sous l’assaut, malgré sa force herculéenne. Comment un elfe pouvait-il être aussi fort ? Le Paladin prononça alors le mot de pouvoir qui activerait le sort hébergé par le bouclier. Au second impact titanesque de la Lancelune, une explosion de lumière aveuglante se produisit. Elohell hurla de rage et de surprise, brutalement aveuglé.

Sank sourit amèrement. Cette vile combinaison lui déplaisait de part sa lâcheté, mais son adversaire ne lui laissait pas le choix. Alors qu’il scrutait les contours du minotaure rendus indistinct par les enchantements de la lame, il déclenchait le pouvoir aveuglant de son bouclier. Sank grimaça : malgré l’usage de cette technique, vaincre le frère de Lelfe n’allait pas être aisé... Normalement, il aurait du immédiatement enchaîner par quelques coups de cimeterre en ultra-vitesse... Hélas, Elohell était parvenu à reculer suffisamment pour être hors de portée.

Lelfe s’élança vers les nouveaux duellistes. Son épaule pourfendue lui faisait affreusement mal... Mais il n’avait pas le temps de se soigner. L’occasion offerte par Sank était trop belle ! Il se rua à l’assaut à toute vitesse, porté par l’enchantement de son arme. Un vertige et une sensation moite lui fit prendre conscience de son erreur : le sort de Hâte accélérait aussi son métabolisme ! En courant ainsi, sa blessure s’était changée en véritable fontaine carmin, l’inondant de sang ! Il eut un sourire triste, le temps que le monde se change en douleur floue, en sensation de vide. Il avait déjà fait cette erreur... Comme lui disait souvent Elohell dans l’ancien temps, il n’apprenait jamais. Quelle ironie de devoir mourir de par sa propre stupidité, sans rien pouvoir faire pour ses amis ! Grognant, il heurta le sol mouillé par la pluie et s’évanouit... ++++ "Derym ! Lelfe est mal ! Je m’occupe de Groumpf !" hurla Ysandre qui s’était précipitée vers le géant blessé.
Faisant appel à ses dons de Paladine, elle entreprit d’envoyer son énergie curative soigner les blessures du titan. Il se dégageait une chaleur haineuse de son corps impressionnant et balafré. Il avait hâte de reprendre le combat, surtout quand il avait vu son ami tomber... Mais il devait réfréner ses ardeurs belliqueuses. Blessé, il serrait inutile... Derym hocha la tête pour signifier qu’il avait entendu. Mais il devait d’abord terminer sa prière à Dame Nature... Le plan de Thiki passait avant tout. Il fallait prier pour que Lelfe tiennent encore un peu... Ainsi que Sank. Il jeta un coup d’œil au duel. Le minotaure mugissait, donnant des coups à toute vitesse, puis revenait promptement en défense, laissant son bouclier magique encaisser les contre-attaques.

"Incroyable..." pensa le druide. "Le frère de Lelfe se bat les yeux fermés, mais il repousse encore Sank !"
En effet, Elohell faisait vrombir sa Lancelune en une effroyable barrière de défense. Malgré sa vitesse, le Paladin minotaure ne parvenait pas à percer pareille danse de métal. Pire, chaque coup renseignait le guerrier elfe sur la présence de son adversaire. Il pouvait alors contre-attaquer à une vitesse fulgurante, obligeant le minotaure à se replier derrière son bouclier. Un assaut plus appuyé repoussa le Paladin dans un fracas de métal sonore, l’envoyant bouler à terre malgré sa masse imposante. Même le pavois magique avait ses limites.

"Maintenant..." souffla une voix dans l’esprit de Derym.
Etait-ce Thiki ou juste une de ses propres voix intérieures, une intuition ? Le Druide ne perdit pas de temps à essayer de le savoir : il déclencha son sortilège. Des ronces, des lianes et d’autres plantes grimpantes tenaces jaillirent soudain sous les pas d’Elohell qui se ruait pour achever le minotaure. L’elfe grogna et commença à jouer de sa lance tranchante pour se frayer un passage. Les plantes épineuses l’enserraient malgré cela, croissant à une vitesse folle, régénérant dès qu’il les pourfendait. Malgré sa force et son arsenal, il se retrouvait immobilisé par la marée végétale.

Derym grogna, sentant ses forces drainées par le sortilège. Il ne s’agissait pas d’un banal Enchevêtrement, mais d’un sort qui lui permettait de convertir directement son énergie vitale et magique en jungle tenace. Derym retenait le puissant guerrier elfe avec sa propre vie. Il régénérait les plantes avec son propre sang, sa propre volonté. Et il serait vite à cours, incapable de maîtriser pareille magie... Et il devait garder des forces pour secourir Lelfe. ++++ A côté de lui, une mélopée sinistre s’interrompit dans un éclat de voix impérieux. Un rayon de lumière violette, sombre et ténébreuse atteignit Elohell en pleine poitrine. Il cessa soudain de se débattre, donnant un répit salutaire à Derym. Le teint de l’elfe avait viré au gris terreux. L’arrogant personnage gémit, sentant ses forces drainées par la magie nécromantique de Koyan. Le rayon l’affaiblissait trop pour qu’il puisse simplement se dégager à l’aide de son arme et de sa puissance brute. Et chaque instant le rendait plus faible... Il releva néanmoins la tête et lança un regard promettant milles tortures et milles morts aux impudents qui osaient le clouer ainsi sur place. Les deux humains étaient faibles, ils ne pourraient pas maintenir longtemps pareille magie.

Sank se releva. Le dernier coup d’Elohell avait à moitié fracassé son pavois et lui avait fracturé le bras. Il hésita : se soigner grâce à la magie divine ou attaquer l’être immonde emprisonné ? Il sentait une noire pulsion, une faim avide, brûlante. Dans son fourreau, sur son dos, la lame noire du Paladin le tentait, lui demandant le sang et l’âme d’Elohell... Ce n’était qu’un juste châtiment pour pareil criminel... Sank repoussa la tentation et affermit sa prise sur son cimeterre. Il connaissait l’argument, celui qui l’avait tenté, celui qui l’avait amené au bord de la déchéance. Il repoussa l’offre de la lame noire et s’avança vers le massif végétal où un curieux rayon violine maintenait Elohell prisonnier. Une petite voix, inconnue, lui ordonna de se jeter à terre. Par réflexe, il obéit.

Quatre projectiles le dépassèrent en sifflant. Thiki venait de faire feu à l’aide de son étrange arbalète, après avoir soigneusement visé. Sans Derym et Koyan, jamais elle n’aurait pu ne serait-ce qu’espérer toucher l’elfe, tant le guerrier était vif et rapide. Mais là, les quatre projectiles incendiaires, chargé d’huile volatile et de phosphore, s’abattirent dans un bel ensemble sur le massif végétal. Elle envoya aussitôt une pensée vers Derym. Une fois encore le Druide l’a reçut correctement et s’exécuta sans attendre. Il inversa le flux vital qui alimentait son sortilège, changeant les vigoureuses ronces en massif desséché, propice à l’embrasement. Elohell ne perçut la modification de ses liens que trop tard. Cloué sur place par le rayon affaiblissant de Koyan, il ne put que regarder, impuissant, les projectiles ignées s’abattre sur lui et allumer un brasier ronflant. En quelques instants, il fut engloutit dans les flammes voraces...

"Prend ça !" exulta Thiki.
Koyan tomba à genoux, épuisée par la magie qu’elle avait du maintenir pour immobiliser l’elfe vindicatif. Drainer en continue les forces d’Elohell était presque aussi usant pour les siennes... Et, c’est bien connu, les nécromants ne sont pas réputés pour leur endurance. Derym ne valait guère mieux, mais ça ne l’empêcha pas de s’élancer pour porter secours à Lelfe. Il s’agenouilla près du Barde et commença aussitôt un sortilège curatif. Il fut vite rejoint par Ysandre et Sank, ainsi que par Groumpf qui se précipitait au chevet de son ami. ++++ Thiki ne quittait pas le brasier aveuglant. Le mélange alchimique et les plantes magiques avaient eut un effet détonant... Le regard de la jeune voleuse accrocha une silhouette inconnue. Une petite fille contemplait elle aussi le brasier, bouche bée. On lisait un espoir mêlé à une haine sans mesure dans son regard farouche. Qui était-ce ? Une nouvelle ennemie ? Thiki avait une étrange sensation en la regardant... Une sensation de vide.

Mais avant que la jeune voleuse n’ai pu s’enquérir de quoi que ce soit, l’incendie infernal sembla enfler, elle une bulle de savon surchaude, avant d’exploser dans une averse de brandons. Une sphère dorée se tenait au cœur des flammes mourantes. "Non, non, c’est impossible..." murmura la voleuse. Personne ne pouvait survivre à ça ! Et pourtant, Elohell brisa ses certitudes, en surgissant hors de la sphère dorée, indemne. Même les blessures infligées par Sank et Groumpf s’étaient refermées. Son armure pâle ne semblait même pas roussie.
"Merci d’avoir patienté..." lança cyniquement l’elfe. "On joue avec la magie ? Alors moi aussi ! On ne vous a pas dit qu’il s’agit d’un Art elfique ?"

Elohell tendit une main vengeresse vers le groupe de Derym, cible tentante. Une boule de feu déchira l’air et s’abattit sur eux. Groumpf bondit, bousculant tout le monde, se jetant volontairement à la rencontre du projectile ignée. La boule de feu explosa, ravageant le corps du géant, le catapultant en arrière dans un déluge de flammes. Malgré son action héroïque, l’explosion balaya quand même Ysandre, Derym, Sank et Lelfe. La Paladine se coucha sur le corps à peine revigoré du Barde, le protégeant du souffle ardent. Sank dressa son bouclier fendu devant lui, détournant le torrent infernal de Derym. Il sentait ses poils s’embraser et dut faire appel à toute sa volonté de Paladin pour ne pas défaillir. Plus loin, Koyan et Thiki contemplait horrifiées le groupe se faire engloutir par les flammes. En un instant, Elohell venait de porter un coup d’arrêt terrible aux aventuriers. Ricanant, le conquérant elfe jouissait de son œuvre.

Tous étaient plus ou moins touchés, brûlés et couvert de cendre et de suie. Lelfe reprit conscience à cause de la douleur cuisante d’un de ses bras et du poids d’une Paladine en armure couchée sur lui. Les plaques de métal avaient été portées au rouge et Ysandre était évanouie, gémissante. Une horrible odeur de chair brûlée flottait dans les airs. Doté d’un meilleur armement, Sank tenait encore debout, malgré pas mal de poils et de chairs roussis. Il avait vaillamment su protéger Derym, aussi le druide était quasiment indemne, plus secoué que profondément brûlé. De plus, il avait réussit in extrémis à activer le Saphir de l’Eau et à générer une bruine protectrice autour de lui. Mais ça ne l’empêchait pas d’avoir de belles rougeurs.

Groumpf était le plus salement touché. Il avait encaissé le sort effroyable de plein fouet, retenant la majorité des flammes dévorantes de son corps massif. Sa peau n’était plus qu’une croûte rouge et noirâtre, carbonisée et irrigué par le sang de ses vaisseaux éclatés. Il avait replié ses bras pour protéger sa tête. On en voyait l’os, lui aussi noirci. Ses yeux n’étaient plus que deux plaies, son visage déjà ingrat était ravagé. Pourtant, il tenait debout et souriait, ses dents blanches, carnassières jurant sur sa peau noircie. Il avait pu protéger les autres... Il lança un regard en arrière, puis se tourna vers Elohell.

Groumpf rugit et s’ébranla. Ses muscles semblèrent craquer, sa peau se détachant par plaque entière durant sa charge effrénée... Il cria sa haine et sa rage et fondit en véritable berserker sur Elohell médusé. Il expédia un coup titanesque directement dans l’estomac de l’elfe, l’envoyant à terre. Une côte craqua, malgré l’impénétrable protection des écailles draconiques. Elohell réussit une roulade pour éviter les véritables pilons qu’étaient devenus les mains de Groumpf. Le géant creusa littéralement un cratère à coté du guerrier-mage. L’elfe se ressaisit et dans un geste vif, trancha les mollet du titan. ++++ Une fois de plus, la monstrueuse montagne Groumpf s’abattit, ébranlant le plateau rocheux... Et cette fois, il ne se releva pas. Elohell se redressa péniblement et incanta illico un sort de soin. Il respirait avec difficulté, contemplant avec dégoût la carcasse rôtie du colossal berserker.
"Encore en vie, esclave ?" murmura-t-il en constatant que la poitrine du titan se soulevait par à-coups. "Quelle énergie ! D’où tires-tu pareille détermination ?"
Un rugissement répondit à cette question.

La charge héroïque de Groumpf avait visiblement inspirée quelqu’un d’autre... Elohell sourit en voyant Sank fondre sur lui. Sans la magie de son épée et de son bouclier, le minotaure se traînait à une allure pathétique. Ricanant, Elohell leva la main et prononça un mot de pouvoir. Une autre boule de feu jaillit de sa main tendue. Le sort était bien moins puissant. Sank brandit son bouclier et hurla en se jetant au cœur du brasier qui fondait sur lui. L’explosion l’engloutit, mais porté par la détermination et par la Justice, le Paladin la traversa, jaillissant devant l’elfe surpris qu’il percuta de plein fouet, à pleine vitesse. Malgré sa taille et sa corpulence hors-norme pour un elfe, Elohell fut emporté par la charge puissante du minotaure.

Le but de Sank était évident : il allait l’entraîner avec lui vers la falaise ! Le Paladin enserra sa victime, l’emportant dans sa charge inexorable. Dans quelques mètres, il pourrait se précipiter dans le vide avec lui... Il songea à sa femme et une larme perla de ses yeux. Cet instant de flottement fut fatal à son plan. Elohell profita du bref relâchement musculaire du Paladin pour bouger sa lance et la planter dans le sol, freinant la cavalcade suicidaire. Cela désarçonna encore plus le minotaure, faisant le jeu de l’elfe, plus agile et plus fin. Il échappa à la prise et balaya le Paladin, déchiquetant son armure d’un coup de Lancelune rageur. Le minotaure s’écroula, en sang. Une balafre sanglante s’était ouverte dans son torse... Il pria son dieu et disparut.

Elohell fut un instant surpris avant de comprendre. Un sort de Sanctuaire... Le Paladin était bien là, mais intouchable, intangible, protégé de la réalité par les pouvoirs divins. Il sourit. Il était l’Être Elu. Ce sort de pacotille ne pouvait le sauver de son courroux. Il se concentra et sa Lancelune brilla d’une lueur argent. Il la plongea dans le vide, d’un coup rageur et déterminé. Sank réapparut, hébété. Il avait eut le réflexe de se protéger de ses bras... Mais c’était insuffisant : la pointe de diamant de la Lancelune lui avait perforé les deux avant-bras, avant de racler contre sa cage thoracique. La Paladin cracha du sang et secoua la tête en signe de dénis. Elohell sourit, mauvais et arracha brutalement son arme des chairs meurtries du Paladin. Sank s’effondra en murmurant une prière, hors de combat.
"C’est comme ça que tu as faillit occire Hagell ? ça ne marche pas avec moi, bête stupide !"

Elohell se pencha sur le corps, intrigué par une étrange vibration magique. Un sort à retardement ? Un artefact de soin ? Non. Stupéfait, il découvrit la lame noire du Paladin qui vibrait d’intentions belliqueuses. Le rubis sombre de la garde scintillait d’un air mauvais, mais pourtant agréablement tentateurs, promesse d’une puissance impie...
"Ah ! Une des armes noires d’Ezéchiel !" railla l’elfe en se reculant. "Etrange choix pour un Paladin... Mais si tu t’étais servit de ça, pauvre idiot, tu m’aurais causé bien plus de soucis."
Il leva sa lance, prêt à achever le minotaure. Soudain, un éclat l’avertit. Elohell se jeta en arrière, pour esquiver promptement une Lance de Glace. ++++ Il tourna la tête pour découvrir Lelfe et Derym se soutenant mutuellement. Le Druide avait un main tendue vers lui, couverte de givre. Une pierre magique luisait sur son épaule mise à nue par les flammes... Lelfe incantait aussi. Il tendit ses doigts en direction de son frère. Elohell se tint prêt. Un dard étincelant, crépitants de magie s’élança vers le guerrier-mage. Elohell ne bougea pas. Il sourit même. Le projectile de mana pur le frappa en plein visage, ouvrant une profonde entaille. Elohell fit un pas en arrière. Un seul. Il éclata d’un rire sonore. Lelfe soupira, un air d’infinie tristesse sur le visage.

"Désolé, je peux pas faire mieux, Derym..."
"Pas grave. Moi, je l’ai même pas touché... Et j’ai plus assez d’énergie pour quoique ce soit d’autre."
"Est-ce là tout ce dont vous êtes capables ? Ta magie est une insulte envers notre sang, frère ! Tu devrais pouvoir faire bien mieux que ça ! Regarde, je vais te..."
Il fut brutalement interrompu par le sifflement de quatre carreaux d’arbalètes. Thiki repassait à l’attaque, profitant des tirades suffisantes du guerrier-mage imbu de sa supériorité. Elohell tendit la main d’un air las. Les carreaux se fichèrent dans un mur rosâtre surgissant devant lui. Il chantonna une suite à son sortilège. Le mur magique devint miroitant et avala les projectiles... Avant de les recracher à pleine vitesse, vers leur expéditrice. Thiki fut trop médusée pour réagir. Deux carreaux se fichèrent dans son arbalète. Un lui transperça la main et le dernier lui entailla douloureusement le flanc.

"Bon, comme je disais, je vais te montrer... Regarde la vraie magie à l’œuvre, petit frère !" lança gaillardement Elohell.
Il écarta les bras, pour embrasser toute la scène. Ses gestes et ses chants atteignirent une cadence effrénée, envoûtante. L’énergie magique se condensait entre ses bras, visible à l’œil nu... Un arc de destruction pure se formait, iridescent entre ses mains. Il prit la forme d’une gueule de Dragon étincelante. Lelfe reconnut le sortilège et gémit. Un Souffle de Dragon... Pire, la version spéciale de sa famille... Le Souffle du Dragon d’Or. Ils allaient être vaporisés. Un truc pareil pourrait même raser une petite ville ! Il devait agir. Mais il était à bout de force. Derym ne valait guère mieux, comme Thiki. Les autres étaient KO... A moins que... Koyan !

Il lança un regard paniqué à l’espionne nécromant. Elle incantait déjà. Lelfe connaissait la gestuelle : un sort de Barrière d’Ossements... Puissant, certes, mais inutile contre pareille énergie. Elohell l’emportait. Il allait les faire disparaître tous d’un coup. L’elfe mage termina avant l’hirakane. La gueule éthérée s’ouvrit, soufflant un cône de magie destructrice. Explosion. Déflagration de lumière et de bruit. Le souffle les envoya tous bouler à terre, y compris Elohell, surpris. Quelqu’un s’était jeté juste devant les mains d’Elohell, causant l’explosion prématurée de l’effroyable sortilège.

Pourtant, il n’y avait nulle flamme, nulle trace de désolation. Juste quelques fumerolles annexes à la magie libérée. Une petite fille humaine se tenait devant Elohell qui se redressait déjà. La magie crépitait en spasme mourant autour d’elle... Et elle était indemne après avoir reçut le sortilège de plein fouet. Elle se tourna vers Lelfe et Derym, le regard plein de haine et de détermination.
"Tuez-le... S’il vous plait." ++++ Un sourire mauvais s’étira sur le visage à la fois splendide et ravagé par les coups et la folie d’Elohell.
"Je m’attendais à une trahison plus subtile et plus vicieuse, Kara... Tu me déçois beaucoup." lança-t-il à la petite fille qui avait contré son sort dévastateur. "Prendre le parti de loqueteux déjà vaincu..."
"Ils peuvent encore gagner ! Je... Je les protégerais de ta magie !" cracha la gamine. Elohell haussa les épaules, nullement soucieux de cette piètre menace. "Je n’ai même pas besoin de ça. Mon frère est en sang, son ami humain est guère mieux... Balayer les deux autres vermines humaines ne me sera guère plus difficile. Vraiment, je t’ai pourtant enseigné la tactique !"
Et, tout souriant, il se rua à l’assaut.

D’un geste négligeant, il balaya les jambe de la fillette avec la hampe de sa lance, la faisant douloureusement heurter le sol détrempé par la pluie qui inondait désormais le champ de bataille. Il appuya méchamment son pied botté sur sa cage thoracique. Un sinistre craquement se fit entendre, immédiatement suivit par un long gémissement de douleur de la jeune fille. Mais point de larmes ou de cris. Un grognement pénible, quelques crachat de sang et ce fut tout. La fillette dégaina illico une dague, ou plutôt un ustensile tranchant bricolé, qu’elle portait cachée dans une botte. Elohell rie et regarda la lame qu’il aurait eut tout loisir d’esquiver se rompre sur ses jambières d’écailles et d’acier enchanté.

S’en fut trop pour Derym. il hurla sa hargne et sa haine, se préparant à charger l’ignoble nobliaux elfe, quitte à y laisser la vie. Un bras étrangement ferme le retint par l’épaule et l’entraîna vers Thiki et Koyan.
"Un instant..." murmura Lelfe, la détermination dans le regard. "Profitons de sa distraction pour nous reposer et concocter un plan..."
"Mais elle est en danger ! Ce malade prend un malin plaisir à la torturer !"
"Je connais ce malade. Il ne l’achèvera pas. Il est bien trop rusé et le potentiel de cette fille est énorme. Je le regrette, mais nous jeter sur mon frère ne la sauvera pas si nous ne sommes pas sûr de lui porter un coup décisif."
"Hein ?"
"J’ai encore quelques tours dans mon sac à malice... Mais je vais avoir besoin de tout le monde et de temps. Je regrette, mais on ne peut rien faire pour la petite Na-Mage pour le moment..."

"Na-Mage ?" s’étonna Derym.
Etendant la conversation, les yeux de Thiki brillèrent. Elle sentie aussitôt un irrépressible élan de sympathie pour la fillette qui se faisait rosser de coups de pied. La sympathie des hors-castes, des étrangers, de ceux qui ont des dons étranges et menaçant...
"Une Na-Mage... Fascinant !" s’enthousiasma-t-elle avant de poursuivre d’un ton docte. "C’est une personne totalement insensible à la magie ! A toute les magies ! C’est comme ça qu’elle a arrêté le trucs monstrueux d’Elohell... Vite, sauvons-là !"
"On y travaille. Je vais avoir besoin d’une bonne diversion. Koyan, Thiki, vous vous en sentez capable ?"

"Pas de problème. J’suis encore opérationnelle." affirma la voleuse.
"Ma sombre magie est à vos ordres. Que nos ancêtres nous inspirent pour ce glorieux et peut être dernier combat..." lança Koyan.
Lelfe se tourna ensuite vers Derym.
"Et toi ? Ne me dit pas que quelques sortilèges t’ont déjà mis à plat ?" "_ Quasiment." dit le Druide en utilisant ses maigres forces restantes pour revigorer Lelfe qui saignait par de multiples plaies. "_ Allons ! Tu peux me soigner ! Et lors de notre ascension tu as invoqué la foudre... Et tu peux bien te servir du Saphir de l’Eau, non ?"

"Pour la foudre, ce sort me dépasse encore. Impossible de la contrôler et de savoir qui elle va frapper. Je ne suis pas aussi parieur que toi, Lelfe. Il y a trop de risque que je touche un de mes amis... Et je dois garder en réserve un peu d’énergie pour vous soigner, comme maintenant."
"Oh, par Lathandre ! Serres les dents et arrêtes les soins !" le morigéna Lelfe.
"Mais je suis le seul à pouvoir encore soigner ! Sans mes pouvoirs curatifs, on va..."
"Laisse tomber et va à l’attaque avec les autres ! Le soin, j’en fait mon affaire !"
Tous les autres lancèrent un regard bizarre au Barde. Mais ses yeux étaient brillants de détermination. Il devait savoir ce qu’il faisait. ++++ Elohell avait fini de martyriser Kara. Satisfait, il contempla la jeune fille gémissante et en sang. Elle ne le dérangerait plus... Il était dommage qu’elle ne pleure pas. Cela devenait de plus en plus difficile de la faire pleurer, et il ne pouvait pas décemment lui infliger plus de blessure sans mettre sa vie en danger...
"Bon, reprenons..." déclara-t-il joyeusement en se tournant vers son frère. Ils s’étaient regroupés... Autant placer directement leurs têtes sur le billot. Elohell sourit. Anéantir son frère lui procurait un plaisir rare, une nouvelle étape franchie sur le chemin de sa vengeance. Lui d’abord, puis Onyshahell et sa Mère, l’Elue de Lathandre... Et le Nesharr deviendrait sien, comme prévu par sa Destinée ! Et ce serait le réveil des Elfes, le retour de l’Empire d’Or !

Elohell se demandait pourquoi il avait tant tarder à s’offrir ce petit plaisir fratricide. Il le sut en plongeant son regard dans les yeux bleus étincelant de rage, de haine et de détermination de son petit frère. Ah, s’il avait pu le rejoindre dans sa glorieuse quête ! Il aurait fait un magnifique dauphin, un serviteur superbe, un disciple doué... Un miroir flatteur. Mais non. L’abruti inconscient refusait le pouvoir, refusait sa tutelle ! Et il se complaisait à errer au hasard dans le monde, batifolant à son envie au lieu de perfectionner ses fabuleux dons familiaux. Quel gâchis ! Et en plus, il se complaisait à ramper avec des sous-êtres de race inférieure... Bien. Qu’il soit donc anéantit. Elohell se rua à l’assaut dans un éclair.

Des mains squelettiques jaillirent du sol sur son chemin, cherchant à l’empoigner, à immobiliser sa course folle. Des squelettes guerriers s’extrayaient sur son chemin. Elohell sourit. Il restait encore un peu d’énergie à ces plébéiens. Bien, ça le distrairait un moment... Sa Lancelune s’abattait telle une tornade d’acier et de cristal sur les pauvres corps animés par magie. Les squelettes n’avaient même pas le temps de lui mettre un coup, voire de se mettre en garde qu’il retournait déjà à la terre sous forme de poussière d’os. Pourtant, Koyan n’abandonnait pas, invoquant mort-vivant sur mort-vivant.

Des lianes et de ronces se mêlèrent aux squelettes pour ralentir l’elfe. Elohell ricana. Pas question de se faire avoir une seconde fois. Tout en pourfendant les non-morts, il incanta brièvement et des flammes pourpres et violines, inoffensive pour lui, dévorèrent les végétaux druidiques. Se servir de la Nature contre un elfe ! Quelle impudence ! Soudain, des carreaux explosèrent à côté de lui, dégageant des vapeurs méphitiques qui lui irritaient les yeux et les poumons. Thiki rechargea au plus vite une pour renvoyer une seconde salve d’acier aiguisé, cette fois. Mais Elohell avait déjà dissipé le nuage d’un coup de sort d’Air Pur. Il vit donc la fillette le viser et brandit la main devant lui, matérialisant un mur miroitant. Thiki hésita. Etait-ce un mur de Renvois des Projectiles ? Son instinct lui soufflait de ne pas faire feu...

Mais son hésitation fut trop longue : Elohell avait déjà ré-incanter un sortilège et une volée de Projectiles Magiques vola vers elle. Incapable d’esquiver le sort, Thiki encaissa les dards de Mana qui lui déchirèrent et lui brûlèrent les chairs. Koyan contre-attaqua avec une Lance d’Os que le mage-elfe dissipa à la volée en désintégrant au passage les derniers squelettes. Derym hésita lui aussi. Ce damné elfe semblait inarrêtable ! Bon, il avait promis... Il allait s’interposer. Des sorts druidiques pouvaient renforcer sa force et son agilité... Ce serait peut être suffisant pour stopper un moment la charge du fou furieux. Mais ce fut autre chose qui arrêta Elohell. ++++ Il venait de prendre conscience de la musique. Une chanson envoûtante, exultante de joie de vivre et de passion enveloppait le combat, motivant le camp de Derym, dopant leur moral. Il y avait de la magie dans ce chant lumineux et pur. Elohell lança un sourire torve à Lelfe qui s’était légèrement écarté et qui donnait son récital de toute sa voix, exécutant avec maestria un accompagnement enchanteur à la harpe.
"Tes talents de Barde, hein ?" ricana Elohell. "Ta plus grande fierté, mêler musique et Magie. Très elfique, mais hélas fort vain contre un Maître de l’Art occulte comme moi !"
En un bond, il fut devant son frère. Lelfe le défia du regard, continuant contre vents et marées sa chanson. Derym s’élança pour porter secours à son ami. Y serait-il à temps ?

"Qu’espères-tu donc ?" demanda Elohell. "Cette misérable chansonnette d’encouragement ne rendra guère plus fort tes misérables amis. Et ta mort va achever leur moral !" Lelfe lui dédia un sourire, rieur et mystérieux. Cela retint la main d’Elohell suffisamment longtemps.
"Halonn !" hurla mentalement Thiki de toutes ses maigres forces psychiques. Répondant à la prière de la jeune voleuse, une caisse tombée à terre lors de la charge du Dragon explosa derrière Elohell. Halonn jaillit de son cercueil, cimeterres brandis. La magie divine enveloppait l’assassin vampire d’un voile de noirceur trouble. Sa vitesse et sa force étaient inhumaines et ses armes enchantées avaient soif de sang. Il fondit sur Elohell dans une tornade de lames.

L’elfe abandonna aussitôt son frère pour reculer et parer les assauts frénétiques de l’albinos. La surprise lui valut quand même de prodigieuses entailles dans son armure. Des étincelles jaillirent quand la Lancelune heurta le raz de marée métallique des cimeterres dansant d’Halonn. Le vampire donna tout ce qu’il avait, débordant la défense ennemie par sa frénésie et sa soif de sang. Mais hélas, Elohell était trop doué pour laisser passer un coup mortel : il se contenta d’offrir à son adversaire son corps pour quelques blessures superficielles. Cela ne fut qu’aggraver la rage d’Halonn. Il avait attendu ce moment, monté ce traquenard à l’aide de Thiki, attendant patiemment la fin du crépuscule, se gavant de protection magique et d’amplification thaumaturgique. Mais le frère de Lelfe ne cédait pas, refusait de s’avouer vaincu. ++++ "Il contient mes assauts à pleine vitesse avec une arme à deux mains !" s’émerveilla l’albinos, à mi chemin entre la fascination et la terreur. "Pas étonnant qu’il ait vaincu Groumpf. Quel guerrier !"
Mais comme le combattant elfique, le vampire refusait d’abandonner. Il fit appel à toute sa science du combat, multipliant les feintes, les traquenards, les faux-assauts, les ruées. L’autre suivait avec une aisance et une élégance mortelle. Les deux guerriers semblaient danser au creux d’une tempête de métal. Des étincelles dues aux heurts répondaient aux éclairs, des cris de rage et des chocs métalliques contrebalançaient le tonnerre.

Et au loin, le chant de Lelfe, montait, encourageant les combattants, affermissant les bras d’Halonn, lui donnant une effroyable rage de vaincre. On aurait dit que chaque syllabe, chaque note soutenaient ses assauts, voire inspirant des coups tour à tour puissant et vicieux. Malgré tout, Elohell restait inébranlable. Les autres aventuriers contemplaient le combat, bouches bées. Impossible de se mêler de ce duel enflammé. La frénésie des deux combattants fous furieux qui dansaient au cœur de la tourmente empêchait l’usage de magie ou de projectile : les deux guerriers ne restaient jamais en place. Un corps à corps aurait été un suicide. Ils devaient se contenter d’encourager leur noir champion.

Puis soudain, la musique frénétique de Lelfe atteignit son paroxysme. Même Elohell le remarqua. Son instinct lui soufflait qu’il se tramait quelque-chose... Maintenant le crescendo, Lelfe contempla une dernière fois son médaillon, le symbole de sa famille, le symbole de l’affection de sa Mère, la source d’une magie ancienne, puissante et bénie par le Seigneur Lathandre en personne.
"Tu as fait un travail splendide... J’aurais aimé de transmettre à mes enfants, un jour." pensa Lelfe, attristé. "Au revoir... Adieu cher souvenir." Il leva sa harpe dans un rictus triomphal, sans cesser de chanter. Ses doigts las mais déterminés lâchèrent le médaillon familial. Il cliqueta à terre, brillant toujours de son aura surnaturelle. Etait-ce un adieu ? Elohell écarquilla les yeux, incrédule.

Lelfe abattit sa harpe de toutes ses forces, broyant la relique multi-millénaires. Parallèlement, il se concentra sur la dernière note de son Ode, de son pari désespéré. Il la sentait vibrer en lui, vibrer dans le Mana, vibrer jusqu’à ses amis, tous ses amis. Il y eut une explosion de lumière dorée qui aveugla tout le monde, faisant pâlir les éclairs en comparaison. Du médaillon brisé s’échappait un pouvoir effroyable en vagues bleutées ou dorées. Lelfe reprit son chant, atteignant une intensité jamais égalée, guidant la magie selon sa volonté, l’éparpillant entre tous ses amis. Il était au bord de l’extase. En quelques notes, il changea, il orienta la puissance brute libérée par l’artefact brisé.

C’était une énergie protectrice, propice à de saints auspices. Par des chants et des notes, mêlées à une prière fervente, Lelfe changea le flot de magie brute en énergie curative. Elohell rugit de rage. Malgré son aveuglement, il parvint à repousser Halonn. Profitant de la stupéfaction générale il se rua vers son frère, voulant broyer ce chant qui le rongeait. Lelfe continuait de chanter. La pression l’avait mis à genoux. Yeux fermés, il ne vit pas arriver Elohell furieux. La Lancelune se leva et s’abattit dans un éclair rageur. Un cimeterre d’argent et un bouclier s’interposèrent simultanément. Un poing ganté de métal repoussa vaillamment Elohell. Devant Lelfe, Sank et Ysandre se tenait, prêts à en découdre avec le Mal. ++++ Au loin, Groumpf avait repris des couleurs et dormait d’un sommeil paisible. Les plaies de Derym, de Thiki et de Lelfe s’étaient miraculeusement refermées. La tête bourdonnante, ébahis par son succès, Lelfe se redressa en s’appuyant sur l’épaule secourable de la Paladine. Il dédia à sourire victorieux et malicieux à son terrible frère.
"On méprise toujours les talents des Bardes ?" railla-t-il, titubant mais avec toujours le même regard assuré, défiant Elohell.

"Tu... Tu as sacrifié ton blason. L’artefact de Mère qui te protégeait depuis ta naissance, qui a été renforcé à chaque génération depuis des éons... Comment as-tu pu oser ! Comment as-tu pu faire ça ! Quelle était cette sorcellerie démente ?"
"L’espoir, cher frère, l’espoir... Un pari risqué. Mais que vaut un vieil artefact, fut-il cadeau d’un Dieu, face à mes amis. Je suis sûr que Mère et le Seigneur Lathandre approuveraient." "_ Impudent ! Ta tentative désespérée ne changera rien... Soit, tu as ramené ces mécréants à un état décent de vie... Mais je les ai déjà vaincus. Je les vaincrais encore ! Cette fois, pas de quartier, je suis vraiment sérieux !"

"Essaye donc. Mes amis ne s’inclinent pas facilement et moi non plus... La preuve, on a droit à un second round !"
Tous se mirent en garde, le chevalier-dragon elfique défiant seul la quasi-intégralité de l’équipe de Derym. Il n’y avait nulle peur dans les regards. Seulement une effroyable détermination de chaque côté.
"Cette fois, c’est la fin !" rugit Elohell. Et il passa à l’attaque.

Halonn, Sank et Ysandre se jetèrent à l’assaut d’Elohell, hurlant des cris de guerre au nom de trois Dieux. Il n’était pas concevable que l’elfe guerrier puisse encaisser pareille charge. Il allait immanquablement être débordé par ces combattants doués et renforcés par la magie... Pourtant, la victoire continua d’échapper aux amis de Derym. Elohell bondit, feinta, se fendit et tint en respect les trois courageux assaillants. Il se déplaçait à une vitesse folle, porté par la rage et ses incantations. Sa Lancelune lui donnait l’avantage de l’allonge et son expérience pluriséculaire lui permettait de lire les assauts des aventuriers. De plus, Sank n’avait jamais combattu au coté d’Ysandre et d’Halonn... Et le vampire assassin de l’ombre avait un style qui se mariait mal avec les charges héroïques de la Paladine.

L’elfe roué ne fit aucune erreur, trouvant les failles de la tornade de métal, exploitant chaque dissonance, chaque incompréhension. Il poussait le moindre avantage, dédaignant certains coups qu’il encaissait sans mal avec son armure d’écailles enchantées pour parer des estocs plus dangereux ou plus vicieux. A peine revigorés par le pari insensé de Lelfe que les vaillants aventuriers furent de nouveau couverts de plaies et de sang. Pourtant tout n’était pas perdu, loin de là : Thiki était entrée dans la danse, yeux fermés, un rictus de concentration aux lèvres. Usant de ses maigres dons psioniques, elle tentait de coordonner les assauts de ses coéquipiers. Il en résultat un statut quo propice à ceux-ci. Même Elohell n’était pas inépuisable. Ce n’était pas le cas du vampire albinos et les deux Paladins étaient portés par la Foi... ++++ Derym et Koyan quand à eux n’osait se mêler du combat, guettant toutefois la moindre opportunité. Le Druide soutenait Lelfe qui n’était toujours pas remis du contrecoup de son étrange rituel. Du sang perlait de ses oreilles et de ses lèvres, ses yeux dansaient, affolés, incapable de fixer autre chose que le vide... Soudain, Elohell se fendit et déploya une muraille d’acier entre lui et ses adversaires. Il se dégagea promptement et, lâchant la Lancelune d’une main, il dégaina trois fins poignards qu’il expédia à la vitesse d’un cobra vers Thiki. Déconcentré, la jeune voleuse se jeta à terre, mais ne pus esquiver que deux lames. La dernière mordit cruellement sa chair, brisant sa concentration.

Elohell en profita aussitôt pour repasser à l’attaque, décochant une estocade vicieuse qui désarma un des cimeterres d’Halonn, emportant un bon morceau de chair au vampire. Dans la continuité, il assena dans un mouvement fluide un coup de hampe qui envoya bouler Ysandre. Il relâcha alors brièvement sa lance pour relancer trois couteaux sur Sank, l’obligeant à s’abriter derrière son bouclier à demi détruit. Profitant de ce bref instant de répit, Elohell murmura un mot de pouvoir et une de ses bagues se mit à luire...

"Derrière moi !" cria une petite voix près de Derym. "Il appelle la foudre !"
Par instinct, le Druide obéit, imité par Koyan et Thiki. Sank, Ysandre et Halonn était trop prêt. Ils ne purent rien faire quand le sorcier elfe leva sa Lancelune vers les cieux et lança son incantation. Le ciel se déchira en gronda, des piliers de lumière actinique et des arcs électriques vrombissant plurent sur et autour d’Elohell. Les éclairs bondirent sur les plus proches cibles, labourant le plateau rocheux de leurs arceaux crépitant. La tempête d’arcs bleutés balaya les opposants d’Elohell, les expédiant à terre dans de sourdes explosions qui masquaient leurs cris de terreur et de douleur. Lui riait, immunisé par le sortilège de son anneau protecteur...

Quelle ne fut pas sa surprise de voir arriver à toute allure une larme parcourut d’éclair et d’étincelles crépitantes. Dans un hurlement de rage et de douleur, la peau et les muscles parcourus de spasmes et de brûlures, Ysandre abattit l’épée de Lelfe vers le cou vulnérable du sorcier. Elohell écarta sa tête en un instant grâce à ses prompts réflexes de combattant elfique aguerri. Il s’en était fallut d’un cheveu pour qu’il ne soit décapité... Un cheveu au sens propre : une ligne de sang s’était ouverte dans sa joue et une belle portion de sa chevelure d’or s’envola dans le vent glacial des hauteurs.

Il darda sur la Paladine un regard de pure haine meurtrière. Sa rage fut décuplée quand il reconnut l’épée de son petit frère dans les mains d’une humaine. C’était cela qui l’avait partiellement protégée de la foudre ! Comment une vulgaire humaine avait-elle pu se croire permise de porter la main sur une relique sacrée de sa famille, même encore incomplète ! Elohell leva sa Lancelune, prêt à tuer et l’abattit d’un geste vigoureux. Ysandre eut le temps de penser qu’elle aurait bientôt besoin d’une nouvelle armure... Elle tenta vainement de lever son arme pour parer... Le choc titanesque lui arracha la lame enchanté des mains. La pointe de cristal continua sa route, traversant sans mal l’armure de plaque et la chair, à la recherche des précieux organes internes... Du sang jaillit. Et la lance s’arrêta. ++++ Une brume venait de se rematérialiser sous la forme d’un vampire albinos hoquetant, couvert de suie mais encore vaillant. D’une main ferme, Halonn avait stoppé la course meurtrière de l’arme. Elohell cracha un mot de pouvoir et la Lancelune brilla d’une lumière aveuglante. Instantanément, le bras d’Halonn s’enflamma comme du petit bois sec, malgré la pluie glacée qui douchait désormais le chant de bataille. L’albinos hurla, dévoré par les flammes sacrées. Nul ne portait impunément les mains sur une arme consacrée par une famille vénérant Lathandre...

Le noble elfe dément se dégagea une fois de plus, laissant Sank et Ysandre à terre. Il constata, agacé, que le rituel de son frère avait soigné Kara et que la fillette avait protégé quelques uns des mécréants de sa magie... Il tendit le bras en souriant, incantant une Boule de Feu vers Halonn, Ysandre et Sank. Immédiatement, Kara s’élança, prête à encaisser le sortilège. Comme prévu... Elohell changea de cible à la dernière seconde, visant Derym, Thiki et Koyan. Il s’élança aussitôt, rattrapant presque le projectile igné. Il obliqua et évita les lames conjugué d’Halonn et Ysandre pour porter un coup titanesque à Kara. Avec la hampe de la Lancelune, il l’expédia au loin, lui brisant les côtes. Voilà, la Na-Mage ne le générait plus...

Satisfait, il se tourna pour voir l’effet de son sort. Il hoqueta de surprise. Dans un geste courageux et désespéré, Derym avait fait appel au Saphir de l’Eau de toute son âme. Répondant à son appel, Mère Nature avait matérialisé une barrière de glace en se servant de l’abondante pluie. La Boule de Feu avait percuté de plein fouet l’ouvrage improvisé, le faisant voler en éclats et le transformant en vapeur. Mais ainsi la magie ardente n’avait qu’effleuré le groupe de Derym. Elohell eut une moue amusée et mima un applaudissement pour le Druide qui tomba à genoux, vidé de ses forces. Puis le regard dur et fanatique revint. Elohell ne pouvait laisser cet enfant impuni : il maniait sans le savoir un artefact sacré et dangereusement puissant. Ce genre de relique n’avait rien à faire auprès d’un humain...

"Ysandre, ça va ?" demanda Halonn, penché sur la blessure de la jeune fille. Il n’osait invoquer sa magie maléfique.
"Pas de problème... Je suis encore en état pour arrêter ce salaud."
"Sank ?" demanda alors l’albinos. Le minotaure venait de se redresser en grognant. Sa fourrure et sa peau étaient affreusement brûlées. "Ça va, j’ai encore quelques sorts de soin en réserve." grimaça le Paladin de la Tolérance.
"Bien. J’ai une idée. Un autre tout ou rien. Pouvez-vous contenir ce malade sans moi un moment ?"
"Ça doit pouvoir se faire..."
"Alors on y va !" ++++ Ysandre s’élança, sentant ses forces fuir avec son sang, à toute allure sous l’effet de la Hâte conférée par l’arme de Lelfe. Mais la Paladine avait une volonté d’acier. Elle serra les dents et se jeta sur Elohell, le privant du meurtre de Derym. Le jeune Druide releva brusquement la tête et sourit. Un sourire carnassier. Des poils apparurent sur lui, puis son corps se modifia. Derym venait de se changer en loup au pelage fauve. Cela surpris assez Elohell pour qu’il puisse planter ses crocs dans le bras de l’elfe, le privant d’une certaine liberté de mouvement à défaut de pénétrer son invincible armure. Sank en profita pour enchaîner les estocs vicieux, maintenant l’elfe dément sur la défensive. Quelques zébrures apparurent dans les écailles d’opale de la protection d’Elohell, signe de la frénésie guerrière d’Ysandre et de Sank.

Halonn s’était quant à lui précipité vers Koyan.
"Magicienne ! Lelfe a libéré une quantité phénoménale d’énergie curative dans l’atmosphère... Je la sens qui me brûle. Seule une infime partie a été canalisé par la musique."
"Oui, je sens que le Mana est curieusement agité.... C’est presque... grisant. Mais que veux-tu que j’en fasse ?"
"Peux-tu changer cette énergie en énergie négative ?"
"Peut-être. Mais je n’en garantis pas les effets, ce sera incontrôlable, on risque une réaction en chaîne..."
"On n’a pas le choix."
"Qu’as-tu en tête exactement ? Tu veux que j’essaye de lancer sur l’elfe fou un autre sort d’Affaiblissement ?"

"Non. Je veux que tu la canalises dans mon corps de mort-vivant."
"Pourquoi faire, au nom des Ancêtres ! Tu veux être désintégré ? Une telle quantité te corrompra, même toi... Inutile d’espérer une augmentation de tes attributs comme ça."
"Je ne cherche pas à me renforcer. J’ai besoin de cette énergie pour contacter mon Dieu, afin de lancer un sort qui normalement me dépasse..."
"Quel sort ?"
"Un sort de Mort..."

Koyan déglutit, nerveusement. C’était de la Haute-Nécromancie. Un des sortilèges les plus haïs, les plus craint et l’un des plus puissants. Ravir une vie d’un mot !
"Bien... On va essayer ça..." se décida-t-elle à contre-cœur. Il risquait leur âme à tous les deux, même si celle du vampire était déjà maudite. "Par contre, ton plan comporte une erreur."
"Laquelle ?"
"Il n’est pas facile de manier la magie cléricale, fusse-t-elle de destruction. On change : tu condenses le Mana curatif émis par Lelfe, tu le corromps et le dirige vers moi. Et je lance le sort de Mort."
"Je vois. C’est en effet plus simple pour un sorcier de collecter le Mana environnant... Mais je ne veux pas risquer ta vie."

"Ma vie plutôt que l’échec. Depuis quand un vampire a des états d’âmes ? Cette Paladine vous ramollit, assassin !" railla gaiement Koyan en ouvrant son livre de sort.
Halonn ne put que se contenter de sourire. Il se concentra, rassemblant par ses prières l’énergie magique. La transformation nécessitait de pervertir une quantité fabuleuse d’énergie positive. Il devait tenir... Déjà il voyait des flammes bleutés dévorer son corps.
"Mordez-moi pour vous régénérer durant l’accumulation." lança Koyan, tendant un bras.
Le sang de la nécromancienne était curieusement délicieux. ++++ Ysandre et Sank se débattaient comme des beaux diables, ne cédant en rien à Elohell. L’elfe était de plus en plus furieux. Il avait fini par se débarrasser de Derym, envoyant le loup bouler au loin. Le Druide repris forme humaine en s’évanouissant. Il avait de multiples plaies sur le torse et un de ses bras faisait un angle étrange... Ysandre avait de plus en plus de mal à tenir le rythme, mais chaque coup d’œil vers le corps ravagé de Sank, toujours vaillant malgré l’électrocution et les brûlures, lui redonnait des forces.

Soudain, l’elfe dément perçut quelque chose à l’aide de ses sens surdéveloppés. Sa sensibilité toute elfique avec la magie l’avertissait d’un danger. Le Mana... il se condensait en une effroyable marée. Et il changeait, devenant, froid et sombre. Elohell se figea et aperçut enfin Halonn et Koyan, enveloppés dans des ténèbres crépitantes de malveillance. Pour la première fois, il eut peur et s’arrêta. Inconscient de ce qui se tramait, Sank et Ysandre se jetèrent à l’assaut pour profiter de l’ouverture.
"Ysandre ! Sank ! Ecartez-vous !" hurla mentalement Thiki malgré la douleur de ses blessures.
Une chance, la Paladine capta le message télépathique et elle plongea sur le minotaure, l’envoyant rouler à terre avec elle.

Une sphère de noirceur avide de vie jaillit en direction d’Elohell, projectile sombre, en vague forme de crâne d’un noir d’encre enveloppé dans des volutes grisâtre méphitique. Il se ruait vers Elohell, papillon de ténèbres attiré par l’effroyable flamme de vie de l’elfe dément. Ce dernier écarquilla les yeux. Impossible d’esquiver. Peut être allait-il mourir. Peut être pas...
Il leva sa Lancelune.
"Nesshar Jynriu !" hurla-t-il, activant toute la puissance de son arme mystique. Les symboles des Lunes brillèrent.
Une brume d’argent l’enveloppa juste à temps. Le projectile de mort ralentit, comme englué dans les volutes d’argent.

"Impossible !" crièrent en cœur Koyan et Halonn.
La brume luttait toujours contre le sort mortel. Puis, peu à peu, sa densité augmenta alors qu’Elohell mettait genoux à terre, brandissant frénétiquement sa Lancelune. Les volutes de fumée d’argent se regroupèrent et prirent la forme d’un Dragon. Et le Dragon d’Argent Ethéré avala le sortilège de mort, dépeçant la magie nécromantique de ses griffes et de ses crocs immatériels. Elohell se redressa en ricanant, toisant les thaumaturges avec une rage teintée pour une fois de respect.

"C’est... C’est quoi ça ?" tonna Koyan. Pâle, la magie et la perte de sang l’avait vidé de ses forces, mais pas de son indignation.
"Nesshar Jynriu, le Dragon Protecteurs des Trois Lunes..." ânonna Lelfe non loin d’eux. "Il le maîtrise désormais dans sa forme complète..."
"Mais c’est quoi ? Ça a mangé mon sort !"
"Un des protecteurs de mon pays... Une sorte de magie semi-consciente que seul les plus nobles du royaume peuvent invoquer." expliqua Lelfe. "Une protection effroyable contre la magie. A ce stade, Il immunise Elohell contre tous nos sorts. Pire, il peut même les dévorer, aspirer notre magie et parfois nous la renvoyer."
"C’est possible des choses pareilles ?" s’emporta la nécromancienne. "C’est... C’est de la triche !" ++++ "On peut dire ça... Cette protection a été conçue et raffinée par nos ancêtres pendant des millénaires ! C’est sensé protéger la royauté... C’est terrifiant de penser que mon frère puisse s’en servir. Mais heureusement, il existe une faiblesse à ce sortilège : Elohell ne peut plus lui non plus utiliser de magie."
"Génial. C’est un guerrier accomplis et on peut même plus le toucher avec nos sorts. Et c’est sensé être une bonne nouvelle ?"
"Non. Et la situation est même pire encore : le Dragon d’Argent peut dévorer les sortilèges, même fixés, qui renforcent notre équipe..."
Et comme pour prouver les dires de Lelfe, la gueule de la créature éthérée plongea, arrachant à Ysandre des volutes de magie en lambeaux. Au revoir, sort de Hâte...
"Au moins, nous n’avons plus à crainte une Boule de Feu dévastatrice." commenta Halonn. "Tous ensembles, nous pouvons encore gagner !"

Comme pour contredire Halonn, Elohell pointa sa Lancelune dans leur direction. Il cracha un autre mot de pouvoir. Le symbole du Soleil commença alors à briller... Des flammes naquirent à la pointe de la lance, grondante, se condensa en une sphère ardente gigantesque. Halonn du mettre la main devant ses yeux d’albinos, éblouis par le brasier rugissant. La chaleur et la magie gauchissaient l’air, vaporisaient les flaques et les gouttes de pluie. Halonn cru entrevoir brièvement une silhouette majestueuse, léonine, au cœur de la tourmente de flammes en formation.
"Nesharr Shinrael, le Lion du Soleil, deuxième gardien du Nesharr... Mais heureusement il ne le maîtrise pas encore bien. Je crois me rappeler que la magie de Lathandre est nécessaire et mon frère n’a jamais été un grand religieux." commenta Lelfe d’un ton presque détaché.

"Pas bien maîtrisé ? Mais il te faut quoi ?" hurla Thiki. "Ce truc pue la magie et il est encore plus gros que la Boule de Feu qui a faillit nous anéantir !"
"Oui, mais là, il a fait une erreur..." annonça Lelfe.
Elohell lança l’énorme projectile igné, qui fondit sur les aventuriers en ouvrant une tranchée de lave dans le sol. Lelfe s’élança et se jeta face à la déferlante ardente. Il n’y eu pas d’explosion titanesque, pas de déluge de feu et de roche fondue. Le sortilège se contenta de s’évaporer en une myriade de lucioles crépitantes.

"Un Gardien de Nesharr ne peut pas être utilisé contre un membre d’une des Cinq Familles." annonça Lelfe en ricanant, toisant gaillardement son frère. "Hors, je suis le Second Fils de la Troisième Famille du Nesharr."
"Tu es le Troisième Fils !" rugit Elohell en se portant à la rencontre de Lelfe, sa haine le faisant négliger les autres.
"Plus maintenant, banni !"
Elohell éructa et leva la Lancelune, toujours drapé dans son manteau d’argent éthéré. ++++ Lelfe ne bougea pas, ne chercha pas à esquiver. La pointe de diamant le traversa de part en part.
"Meurs, impudent !" tonna Elohell, ravis de répandre le sang fraternel.
"Pas... Encore..." gémit Lelfe, crachant du sang, contemplant étonné sa propre poitrine défoncée. "Il est temps de... mettre un terme à cette folie."
Fermement, il agrippa la hampe de la Lancelune maculée par son sang.

Elohell écarquilla les yeux de surprise.
"Qu’espères-tu, jeune fou !" grogna-t-il en pesant de tout son poids sur sa lance. Le cristal s’enfonça dans un bruit écœurant, fouillant les chairs écarlates de Lelfe.
Enigmatique, le Barde se contenta de sourire et d’agripper fermement la Lancelune couverte de son sang. Il se sentait défaillir. La douleur était intolérable, enflammant ses nerfs. Même la pluie glaciale n’arrivait pas à calmer sa fièvre ardente. Il tremblait, hoquetait, son corps se tordant pour échapper à l’empalement, luttant contre sa raison, sa volonté de maintenir en lui l’arme terrible. Mais le pire, c’était cette sensation de vide, de détachement qui l’envahissait. Il sentait sa conscience se déliter, comme si elle fuyait avec son sang. Polarisé sur son dernier pari, il n’entendit pas les autres qui se ruaient vers lui malgré leurs blessures, prêt à le secourir. Ou à mourir en essayant. Il devait se hâter...

"Si tu crois m’immobiliser, tu te trompes lourdement, petit frère ! Ma force est sans limite !" rugit Elohell au comble de la rage. Pourtant, malgré sa force inhumaine, l’elfe ne pouvait arracher l’arme de la poitrine du Barde. "Une main me suffira pour balayer tes misérables amis !"
Il crachait ce mot comme une insulte... Cela provoqua un étrange sourire sur le visage mourant de Lelfe. Pour autant qu’il se souvienne, il n’avait jamais vu son grand frère entouré d’amis. Des connaissances, des complices, des disciples, des serviteurs... Des amantes également. Des gens qui lui vouait quasiment un culte. Mais aucun véritable ami. Peut être était-ce là les germes de sa folie...

Lelfe secoua la tête, déclenchant une vague de douleur dans son corps supplicié. Il n’avait pas le temps pour ça. L’action avant la réflexion. Elohell avait déjà entamé une danse folle pour se charger de ses coéquipiers. Il n’avait pas mentit. Il était tout à fait capable de les terrasser d’une main. Entraîné dans la spirale de mort de son frère, Lelfe était à l’agonie. Soudain, il affermit sa prise et planta fermement ses pieds dans le sol. Elohell stoppa, ses yeux croisèrent le regard plein de détermination folle de son jeune frère. Il sourit, le défiant, prêt à contrer tout ce que pourrait inventer Lelfe, prêt à défier la mort, confiant dans sa puissance et dans la protection absolu de son arme. Puis Lelfe se lit à chanter lentement, solennellement, dans une langue elfique plus ancienne que ces montagnes. Les yeux d’Elohell s’agrandirent d’horreur quand il identifia le chant magique psalmodié par son jeune frère.

"Par le Soleil et les Lunes, Par la Terre notre Mère, Par les Cieux, notre destiné, Par la Magie de notre race et la Foi de nos ancêtre, je t’offre mon sang, Ô Lame Protectrice des Royaumes... Moi, Second Fils de la Maison Ytherill’Shanahell El-dunn Lutharynn, Troisième Famille Elfique de Nesharr, j’implore l’esprit gardien de la Lance..."
"Impossible !" ragea Elohell en balançant illico un coup de poing terrible dans le visage de Lelfe.
Cela ne suffit pas à le faire taire. La Lancelune commençait à vibrer, craquer et fumer en réponse au rituel du Pacte. Des éclairs la parcouraient, brûlant tour à tour les chairs à nue de Lelfe ou les mains gantées d’Elohell. L’éthérée protection du Dragon d’Argent sembla se convulser, en proie à quelque malaise magique extrêmement douloureux. L’air autour des deux frères miroitait de puissance occulte.

"NON ! Non ! C’est mon arme ! J’ai déjà passé le pacte !" rugissait Elohell sa prise désormais totalement concentrée sur la hampe magique qui vibrait et brûlait entre ses doigts.
Pourtant, il sentait la puissance de l’arme le fuir, refluer vers son misérable frère. Il rugit une dernière fois avant de se décider à agir. Calant la lance vibrante contre son flanc, il défit un de ses gantelets draconnique. D’un geste rageur, il porta son poignet à sa bouche et l’ouvrit sauvagement d’un coup de dent, ignorant la douleur. Puis il plaqua sa plaie ruisselante sur la Lancelune. Instantanément, le sang fut absorbé. Des volutes écarlates s’enroulèrent autour de l’arme sacrée. A son tour, Elohell entonna le rituel de Pacte. ++++ "Par le Soleil et les Lunes, Par la Terre notre Mère, Par les Cieux, notre destiné, Par la Magie de notre race et la Foi de nos ancêtre, je t’offre mon sang, Ô Lame Protectrice des Royaumes...Moi,Elohell, Premier Fils de la Maison Ytherill’Shanahell El-dunn Lutharynn, Troisième Famille Elfique de Nesharr, j’implore l’esprit gardien de la Lance de m’accorder ses pouvoirs, sa sapience et son infini protection..."
"Tu as...été banni...Tu n’es pas le Premier Fils..." murmura Lelfe en poursuivant lui aussi son chant rituel.
"Tu n’es pas le Second Fils ! J’existe ! J’ai conquis cette arme deux fois déjà. Je l’ai maîtrisée et porté sa puissance aux nues. Un fainéant comme toi ne pourra pas me l’arracher !"

Les deux elfes continuèrent à incanter de concert, au milieu des pulsations bleutées de l’arme. La Lancelune luisait de magie contraire et pulsait violemment. Des arcs crépitant lardaient le sol et l’atmosphère autour des deux frères arguant pour leurs droits du sang. Les autres combattants s’étaient figés, n’osant intervenir et se jeter dans le maelström de magie brute. C’était désormais un combat personnel, une lutte sans merci opposant deux esprits, deux volontés, deux destinées contraires. Lelfe en appelait à la Loi, à la Justice et au Bien, revendiquant pour la première fois ces titres de noblesses, son ascendance semi-divine. Elohell y opposait sa puissance, sa magie, sa volonté de fer et son désir insatiable de conquête.

L’un demandait humblement l’assistance de l’artefact de ses ancêtres. L’autre exigeait la soumission face à son sang et son rang. L’un n’était que désir de puissance, l’autre ne sollicitait qu’une brève victoire. L’un était le summum de la tolérance et de la liberté, l’autre ne désirait que régir et se croyait supérieur à tous. L’un défiait la mort en se vidant de son sang, l’autre s’en faisait le Cavalier, le Maître des exécutions raffinées, le bourreau suprême. Chacun à leur manière, en cet instant, ils étaient l’incarnation du peuple Elfe.

Face à pareille opposition, face à pareille détermination, l’artefact magique ne pouvait choisir, tiraillé par leurs contrastes, par leurs arguments se réfutant l’un l’autre. Dans un claquement sec, la magie se dispersa en une violente tempête d’éther qui mit tout le monde à terre. Chauffé à blanc, véritable soleil entouré d’inquiétantes volutes d’argent et d’éclair de Mana bleuté, la Lancelune se dressa entre les deux combattants jetés à terre, tel un juge solennel. Tous retinrent leur respiration en attendant le choix qui scellerait leurs Destins. Elohell et Lelfe se jetèrent ensemble, empoignant la hampe avec détermination, ignorant la souffrance et les brûlures. La Lancelune refusa de choisir.

Dans un fracas de tonnerre, elle repoussa Lelfe mourant et Elohell le conquérant. Puis, dans un jaillissement de lumière, la Lancelune vrombit, fracturant le promontoire rocheux qui surplombait les torrents tumultueux du mont sacré. Elohell poussa un cri de rage, mais, impuissant, il dut lui aussi fuir l’avalanche qui engloutissait son arme. La cascade de pierre et de boue ensevelit l’arme solaire, la précipitant au pied de la falaise, enlisée au cœur de la déferlante de roche qui s’écrasèrent des centaines de mètres en contrebas. Bientôt, les torrents rugissant, gonflés par la pluie de ce jour sinistre, emportèrent les débris de l’avalanche et la lance légendaire.

"Noooon !" hurla Elohell d’une voix vibrante de rage et de haine. "Qu’as-tu fait, imbécile ? Je ne peux même plus la sentir !"
Lelfe se contenta de sourire en regardant le pan de falaise détruit. Son visage était plus que pâle. On aurait dit que la lumière joyeuse qui baignait habituellement son fin visage avait été éteinte pour l’éternité. Ses amis se pressèrent autour de lui.

Halonn, Sank, Derym et Ysandre, malgré leur épuisement et leurs blessures, tentèrent d’en appeler à leurs pouvoirs guérisseurs. C’était une course contre la montre. Le cœur du Barde ne battait plus et ses membres commençaient déjà à refroidir. Pourtant, un sourire heureux illuminait son visage habitué aux chansons.
"Croyez-vous que je vais le laisser s’en sortir ? Croyez-vous vraiment que je vais vous laisser l’aider ?" siffla une voix plus froide que les vents du Grand Nord.
Elohell s’avança, entouré d’une aura de haine à la fois brûlante et glaciale. Le noble et sinistre elfe avait les deux bras horriblement brûlé. Son armure en écaille d’albâtre était souillée par la boue, la suie et le sang. Le sien et celui de son frère. Sans arme et sans peur, il chargea les soigneurs. ++++ Thiki tenta de l’intercepter, mais l’elfe ne se soucia même pas des carreaux qui rebondissaient contre son armure. Le sort misérable de Koyan ne le ralentit même pas. Il frappa Ysandre et la projeta à terre d’un seul coup haineux. Un coup de pied vicieux eut aussi raison de Derym qui s’effondra en crachant du sang. Halonn et sa rapidité vampirique fut plus chanceux... Un instant. Ensuite l’elfe mage le transperça d’un dard de lumière qui lui consuma presque tout le torse. Un bouclier arrêta enfin la charge de folie furieuse. Ce fut son dernier service : la protection de Sank vola en éclat sous le poing dément d’Elohell.

Le minotaure Paladin plongea ses yeux habitués à maints et maints conflits dans ceux d’Elohell. Pour n’y lire que pure folie et envie de meurtre frénétique. Cet homme était hors de toute rédemption, hors de toute tolérance. Il était un serviteur du Mal... Voire le Mal incarné. Le Paladin prit sa décision, à contre-cœur. Mais ses amis, anciens comme nouveaux, passaient avant tout. Il devait arrêter cette... créature.
"Rendez-vous ou mourrez." tonna le minotaure de toute la puissance que lui conférait sa Foi. Elohell ricana et ce mit en position de combat.
"C’est toi qui va mourir, bête !"

Sank secoua tristement la tête et lâcha son cimeterre. Le sourire avide de sang d’Elohell s’agrandit. Il allait se faire un plaisir de mettre le Paladin en charpie, à main nue s’il le fallait. Il avança en grondant. Et se figea. Sank venait d’empoigner fermement la garde de la gigantesque épée noire qu’il portait en gardien sur son dos.
"Non... Tu sers le Bien. Tu ne peux..."
"Tu me l’as toi même conseillé, elfe." annonça le Paladin d’un ton morne. "Parfois, le Mal ne peut être vaincu que par le mal... Un démon contre un démon."
Sank dégaina la lame maudite.

La noirceur absolue de l’arme sembla s’animer de pulsations écœurantes. Le joyau de sang enchâssé dans la garde vibra et se teinta d’un reflet malveillant, avide. Halonn reconnut l’aura qui émanait de l’arme. Trop bien. Une soif inextinguible de sang, de carnage, même. Elohell rugit et cracha un sortilège. Sank leva l’épée maudite qui intercepta le projectile de mana, s’en délectant presque. Une lueur mêlant soif de combat et pitié traversa le regard du Paladin. Il abattit son arme. Elohell était trop près. Cette fois, ses réflexes ne purent rien lui éviter. Pas plus que le sortilège hâtif de défense qu’il avait improvisé.

La lame de pure noirceur traversa le bouclier magique, cisailla sans mal l’impénétrable cuir de dragon, transperça les écailles, les pourrissant par son contact maléfique, se moquant des enchantements. Puis, le métal impie mordit cruellement la chair de l’elfe, faisant brièvement jaillir sang et fumée. Elohell poussa un hurlement de dément alors que Sank lui transperçait le corps de sa lame maudite. Il se vidait ! De son sang et de son âme. L’arme maudite d’Ezéchiel dévorait ses forces et sa magie, nourrissant le démon emprisonné. En parallèle, la lame démoniaque tentait de corrompre le Paladin en lui offrant l’ivresse de la victoire et la puissance volée au combattant elfique.

Mais Sank repoussait toujours le démon tentateur par sa Foi infaillible. Il avait déjà succombé une fois à la lame et les conséquences en avait été terrible. Et pas que pour lui. Derym et les autres ne s’en tirerait pas s’il cédait à l’ivresse de puissance offerte par le tentateur. Aussi, le Paladin se devait de lutter contre l’épée. Elohell, cloué sur l’espadon ténébreux le perçut alors qu’il était au comble de l’agonie. Il vit la faille et tendit son esprit vers l’âme démoniaque qui y était emprisonnée. Comme toujours Elohell était sur de sa victoire : il fit moult sordides promesses au démon, l’incitant à la trahison. Il jouait avec la soif de sang de l’arme, se gaussait du piètre guerrier qui la possédait... Un Paladin, en plus.

Déjà, il sentait ses forces refluait alors que Sank grognait et s’affaiblissait, son énergie vitale vidée par l’épée noire. Mais le minotaure s’accrochait toujours. Typique des Paladins, ça. Qu’importait qu’Elohell ait détourné le démon sanguinaire et voleur d’âme à son profil ! L’épée maudite restait malgré tout un énorme pieu de métal tranchant qui lui fouillait les chairs. Sank pesa de tout son poids, tentant de trancher en deux l’elfe embroché. Elohell n’eut pas le choix. Il concentra la maigre énergie qui lui restait et la combina avec celle offerte par le démon avide. Déjà, l’elfe savait qu’il lui faudrait tôt ou tard payer ce pacte impie.

Il fit appel une dernière fois à la magie et avec une force amplifiée, il arracha la lame de ses entrailles et l’expédia au loin avec Sank. Du sang se mêla à la pluie, mais l’elfe dément se redressa. Il sourit, un sourire terrifiant, balayant toute trace de santé mentale sur son visage. Sank avait quand à lui beaucoup de mal à s’en remettre. Le démon de l’épée était furieux de se voir ainsi privé de sang. Le Paladin luttait et parvint à contenir la fureur de son arme. Il n’osait plus s’en servir. Mais il avait tenu bon. ++++ Ysandre, Derym et Halonn avaient maintenu Lelfe en vie. Le Barde dormait maintenant du sommeil du juste, ses plaies les plus graves refermées par la magie combinée de ses amis qui étaient allés aux bouts de leurs limites. Le vampire albinos et la Paladine avancèrent, menaçant. Plus de magie en eux, mais il leur restait leurs dons de combattants. Elohell tomba à genoux, contemplant avec une sorte d’étonnement le flot sanguin qui jaillissait en cascade de sa blessure maudite. Sa magie et ses artefacts secrets se révélaient incapable de refermer la blessure. Bientôt, il sombrerait, victime de l’hémorragie.

"Je vais abréger tes souffrances..." souffla Ysandre en murmurant une courte prière. Pas question de laisser en vie pareil démon. Mais elle avait toujours du mal à tuer de sang froid, même les pires coupables.
"Laisse, je vais le faire. Pareil assassin ne peut mourir que par la griffe d’un assassin, d’un autre maudit." déclara Halonn. La jeune femme lui en fut reconnaissante, même si elle estimait que le vampire se dévalorisait.
Elohell leva les yeux vers ses bourreaux. Des yeux bleu, perçant, des yeux de fou. Nullement vaincu.
"Vous croyez avoir gagné, misérables ?" ricana-t-il d’un air mauvais. L’elfe se redressa en titubant au prit d’un terrible effort de volonté. Inconsciemment, Ysandre et Halonn reculèrent devant l’aura de pure folie meurtrière du frère de Lelfe. Il leva un poing conquérant face au ciel déchaîné.

"Izrhanberull ! Mon arme ! Viens à moi !"
Un rugissement lui répondit. Fendant les nuages, un énorme Dragon Blanc se posa sur la mince plate-forme rocheuse. Il jeta négligemment la titanesque prise enserrée dans ses griffes : l’oiseau-roc, le fidèle destrier volant de Sank. La gigantesque créature battit une seule fois des ailes. Cela suffit à envoyer bouler la fière équipe de Derym, sous les rires et les quolibets d’Elohell. "Ordonne... Et j’obéis." siffla la créature mythique aux écailles d’albâtre.

"Ah là, non, c’est triché !" s’emporta Thiki, n’y croyant pas.
"Ce salopard... Nous sort la grosse artillerie." gémit Lelfe qui venait péniblement de reprendre conscience.
Derym et Halonn se dévisagèrent, impuissant.
"Quelqu’un à une idée contre... ça ?" demanda poliment Koyan. Son ton résigné et détaché ne semblait déjà plus appartenir à ce monde. Elohell s’appuya nonchalamment contre le Dragon, ensanglantant son colossal destrier.
"Tu n’avais pas parlé d’un deuxième round, petit frère ?" ironisa-t-il en voyant que le Barde avait repris conscience. "Izrhanberull. Enterre-moi cette vermine dans les glaces éternelles."

Le Dragon Blanc tendit le cou vers le groupe d’aventuriers tétanisés. Il grogna, grimaça, ses yeux semblèrent soudain emplis d’une rage désespérée. "Plus vite que ça, Dragon !" tonna Elohell. "On ne va pas y passer la journée. Cette pluie, ce continent m’insupporte. J’ai tant de choses à faire... Et Kara, au pied ! Ne m’oblige pas à venir te chercher."
La jeune humaine, toujours blessée et impuissante sortit de derrière un rocher, abri dérisoire. D’un pas lourd et après un dernier regard plein de tristesse et de lassitude, elle rejoignit son sinistre maître. Ce spectacle mit Thiki en rage. Elle connaissait l’esclavage, les horribles traitements, les privations et les remontrances sordide qu’infligeaient les mages, ces prétendus sages, ceux qui se croyait supérieur.

A la vitesse de l’éclair, elle dégaina son arbalète et expédia quatre carreaux explosifs sur le Dragon et Elohell. Peine perdue, le lézard volant se contenta d’abaisser une aile protectrice. Les explosions chimiques n’entamèrent même pas la peau membraneuse de ses ailes. Et Elohell riait.
"Bourreau, fait ton office !" railla Elohell. Thiki eut l’impression que le Dragon Blanc lui jetait un regard désolé... Avant d’ouvrir la gueule. Une tornade de mort glacée jaillit, d’une blancheur doucement trompeuse. Une silhouette dépassa Thiki, se ruant à l’encontre du souffle polaire.
"Derym ! Non !" Le Druide hurla en se jetant épaule en avant dans la tourmente glaciale. Instantanément, il perdit toute sensation dans son bras. A l’inverse, sa tête, ses nerfs étaient brûlants. Il canalisait toute sa force, toute sa Foi, appelant de toute son âme le pouvoir du Saphir de l’Eau pour contrer le gel fatal émit par le Dragon. La scène se déroba à la vue de ses amis : ils furent engloutit dans un nuage de givre malgré l’ultime effort du jeune homme.

Ils sentirent leur sang se figer, leur peau mise à rude épreuve par le froid. Autour d’eux, la pluie se changeait en neige, en blizzard même. Mais ils survécurent, étonnamment. A demi-emprisonné dans un cristal de glace la plus pure, Derym avait réussit à dévier la majorité de l’attaque. Hélas, le jeune druide gisait, congelé, désormais impuissant. Mort, peut être. Elohell haussa un sourcil d’étonnement. Il était rare que quelqu’un survive ou dévie le souffle d’un Dragon Blanc.
"Il a un artefact étonnant..." murmura-t-il. "Je crois que je vais emporter son corps aussi... Izrhanberull ! Je suis sûr que tu n’y es pas allé de tout ton cœur. Finis-les avant que je m’impatiente."

Thiki frissonnait. Elle haïssait le froid. Elle ne l’avait jamais aimé. Trop de nuit dans la rue, ou pire, dans le misérable placard venteux que son maître cruel nommé chambre. Ou pire encore : trop de nuit passé dans les cryptes, à servir de cobaye pour quelque expérience nécromantique...
"Je hais la magie ! Je haïs le froid ! Je veux pas mourir comme ça !" songea la voleuse. Puis une idée lui traversa l’esprit. Ce froid... Il lui remémorait une sorte de rêve... un couloir, une bibliothèque...

"Pourquoi je songe à ça maintenant ?" se demanda-t-elle en voyant le Dragon se repositionner pour une nouvelle salve glaciale. Halonn, Sank, Koyan et Ysandre se jetaient à l’assaut. Autant tout donné pour les derniers instants. Mourir en combattant, avec honneur.
"Réfléchis ! Il doit y avoir un moyen de s’en sortir ! Y’en a toujours un... Mon cerveau essaye de me le dire, je le sens..."
Ses amis s’abattaient autour d’elle, négligemment jeter à terre par le Dragon ou par Elohell qui ne faisait même pas d’efforts visibles. Puis, inconsciemment, elle tendit son esprit vers le Dragon. Et elle vit. ++++ "Ah, tout de même..." souffla une part inconnue et légèrement inquiétante de son être. Devant ses yeux, la réalité s’effaça pour laisser place à une sorte de... glyphe ? Filet ? Réseaux ? En tout cas, quelque-chose qui reliait le Dragon à Elohell... Non. Ce n’était pas direct. Il lui fallait remonter, remonter encore la construction éthérée, le pont entre les esprits. Cela puait la magie, mais elle s’obstina, sachant qu’elle tenait la réponse.
"Merveilleuse construction. Très inspiré. Et si cruelle..." souffla encore la voix mystérieuse qui rodait dans sa conscience. "Regarde. Contemple comment un esprit peut asservir un Dragon !"

Thiki ne comprenait pas tout. Détachée de la réalité, sa conscience flottait désormais au centre de la construction mentale arachnéenne. Un centre violent, agité, liant Elohell et...Quelque-chose d’autre. Quelque-chose de vieux, de puissant...
"Et si..." Elle précipita son esprit à l’assaut de ce pont mental, plongeant au cœur du sortilège, élevant son esprit entre les flots magiques qui liaient ces êtres disparates.

Un Dragon se sentit soudain libéré de ses chaînes. Ses yeux reptiliens s’écarquillèrent. Le sort du Maître, l’esclavagiste suprême était parti ! Ses pensées carillonnaient dans son crâne gigantesque, enfin libre, enfin non surveillé. Elohell se contenta de tapoter son oreille, comme si un bruit agaçant le gênait. Il ne réalisa pas que son esclave était libre. L’heure de la vengeance avait sonnée ! Le Dragon balaya Elohell d’un coup de queue surpuissant, fracassant l’armure du conquérant elfe, l’envoyant rouler dans la pluie et la boue. D’un coup d’ailes il s’envola. L’elfe s’était déjà redressé et tentait de reprendre le contrôle. Thiki gémit.

Izrhanberull était fou de rage et ivre de colère. Mais il savait qu’il devait faire vite. Il souffla une tornade de glace sur l’elfe, l’engloutissant au cœur d’une congère. Un éclair bleuté lui apprit qu’Elohell avait réussit à esquiver l’attaque en se téléportant. Le fourbe magicien disposait encore de ressources et était perclus d’artefacts occultes. Une sphère de lames étincelantes mirent fin au vol du Dragon, meurtrissant ses chairs et déchirant une partie de ses ailes. Il faisait une trop belle cible en l’air. On affrontait toujours les mages au contact. Izrhanberull se posa et attaqua Elohell avec ses griffes plus dures que l’acier. L’elfe utilisait ses réflexes de combattant aguerris pour esquiver le tranchant. Mais peu à peu il faiblissait.

De rage, Elohell invoqua le pouvoir d’un autre de ses anneaux, déclenchant une véritable tempête de projectiles ignés sur le Dragon Blanc. Izrhanberull lui répondit à coup de souffle mortellement gelé. Hélas, l’elfe sinistre portait toujours son armure fabriquée à partir du corps de ses semblables : le froid mordant ne lui causa guère de dommage malgré l’état piteux de sa protection. Un éclair magique brisa l’œil du Dragon. Pas grave, il en avait un second. Négligeant la douleur, il chargea le conquérant elfe qui esquiva. Prévisible. Le combat long et fastidieux contre la bande à Derym avait épuisé physiquement et mentalement l’elfe. Il ne vit que trop tard la queue du Dragon. Dans un claquement terrible, Izrhanberull faucha Elohell de son appendice caudal. Tous entendirent de nombreux os se rompre. ++++ Mieux : l’elfe fut propulsé au loin, à demi-assommé, glissant sur la boue. Il tenta de se retenir de toutes ses forces, mais ses muscles ne lui obéissaient plus. La falaise se rapprochait, la magie le fuyait, du sang l’aveuglait, ses blessures le faisaient tellement souffrir qu’il ne pouvait se concentrer...
"NON ! Pas comme ça !" hurla le conquérant elfe en s’abîmant dans le vide.

Le silence. Des paires d’yeux papillonnèrent, incrédule. Au loin, le tonnerre se calmait et déjà la pluie faiblissait. Aucun d’eux n’y croyait. Les muscles restaient tendus, les armes levées. Mais l’increvable elfe ne reparaissait toujours pas.
"Il...il est mort ?" balbutia Ysandre, se faisant l’écho de l’espoir général.
Le silence et le vent des cimes lui répondirent. Izrhanberull s’abattit au sol, épuisé mais victorieux, grisé par la reconquête de son honneur. Et... curieusement triste.

Kara se rua vers le précipice, tentant d’apercevoir quelque-chose en contrebas. Inutile, avec les brumes soulevées par la pluie. Elle cracha dans le vide et lança au hasard quelques pierres. Thiki eut un sourire. Puis elle vacilla. Du sang perlait de ses narines et de ses oreilles.
"Bon travail, mais..." crut-elle entendre avant de s’évanouir. Le contact du sol mouillé étant une vraie bénédiction.
"Eh ! Thiki se sent pas bien !" hurla la Paladine en accourant.

"Il y a plus urgent. Derym s’est prit de plein fouet un souffle de Dragon !" fit remarquer Halonn. Il se précipita pour dégager le Druide de sa gangue de glace, lui même souffrant peu du froid.
Koyan se tourna vers Lelfe.
"Tu survivras ?"
"Mouaip... Pas la grande forme, mais j’ai la peau dure... Groumpf aussi."
"Retournons vite au temple. La femme de Sank nous soignera. Elle est la seule qui dispose encore de pouvoir curatif ici."

Ysandre s’approcha lentement du Dragon Blanc. Curieusement, le reptile que l’on décrivait comme sanguinaire lui semblait sympathique. Il soignait la petite Na-Mage avec ses grosses serres maladroites. Non. Pas maladroite : experte, plutôt.
"Vous avez besoin d’aide ?" demanda la Paladine à son sauveur.
"Non. Mes blessures peuvent attendre. Et comme vous le savez, votre magie ne peut rien pour Kara." "_ Venez tout de même au Temple. Sank est Paladin de la Tolérance, ça lui fera plaisir. Ça nous ferait plaisir à tous."
"Hélas, j’ai à faire dans le Nord lointain. Mes semblables attendent la libération après la chute du Tyran..."

"Bon... Et toi ?" demanda finalement la Paladine à la petite fille.
"Je reste avec lui. Au cas où..."
"Nul ne peut survivre à pareille chute, même pas Elohell, tu sais."
La jeune fille se contenta de secouer la tête. Ysandre s’en voulait de l’abandonner là, mais elle ne pouvait pas la forcer. D’ailleurs, dans son état, elle en aurait été incapable.
"Bon, très bien... Enfin... Dragon ! Veille bien sur elle. Je ne tolérerais pas qu’il lui arrive du mal !"

La gigantesque créature réussit à émettre une parodie approximative de rire.
"Très bien, Paladine. Vous avez ma parole de Dragon. Et sachez que mon honneur est désormais sans faille. Je la protégerais tant que je vivrais."
Satisfaite, Ysandre retourna aider ses amis qui clopinaient en direction du temple. Même l’oiseau-roc avait repris ses esprits et aidait en transportant Groumpf. Le Dragon et la Na-Mage les regardèrent disparaître au détour d’une crête montagneuse.

"Tu crois qu’il est vivant ?"
"Sûrement pas. Mais... Autant être sûr. Panse mes ailes et nous irons jeter un coup d’œil dès que je serais rétabli... Le cas échéant, nous l’achèverons."
"Je veux le voir mourir de mes mains !"
Le Dragon sourit, ou du moins essaya. C’était un désir parfaitement compréhensible. Il donnerait un morceau du corps à Kara. Vivant, si possible. La jeune fille commença à appliquer herbes et pansement sur le corps écailleux. Ils ne remarquèrent pas tout de suite l’étrange glyphe qui apparaissait peu à peu sur le front du saurien...

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