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Chapitre 23 : Le Temple du Vent, souffle lugubre d'une chanson entre les branchages.

Chapitre 23 : Le Temple du Vent, souffle lugubre d’une chanson entre les branchages.

(Errare Humanum Est...? - Heroïc-Fantasy - 9/10/2004)

Trois silhouettes progressaient difficilement au cœur d’une titanesque chaîne de montagnes. L’ascension était lente, opiniâtre, les trois marcheurs défiant la nature sauvage. Ils avaient vaillamment franchi le terrible désert entourant la province de No Oryu. Théâtre d’une ancienne guerre entre les elfes sauvages des sombres forêts entourant les montagnes et l’Empire d’Hira Ku naissant, la zone entière était morte. La magie y était aléatoire et le relief n’était constitué que de noires épines de basalte volcanique, de plaines vitrifiées et de failles traîtresses. Il y errait des créatures contrefaites et suprêmement dangereuses, adaptées à cet environnement hostile. Ils avaient ensuite franchi les bois impénétrables où se cachait des elfes rancuniers. Où pire : mort-vivants. Et pour finir, il fallait se lancer dans l’ascension de ces montagnes cyclopéennes.

La compagnie qui se lançait à l’assaut de ce territoire à la Nature sauvage était composée de personnes fort disparates. C’était souvent le cas chez ceux que le hasard ou le destin avait poussé sur les routes, en quête. Ceux qu’on nommait communément aventuriers. En queue de file, emmitouflé dans un manteau d’une noirceur de nuit, haletant, se trouvait Ulzenth, l’elfe noir. C’était actuellement lui qui souffrait le plus de l’ascension. Pour progresser dans ce chaos rocheux, ses compagnons l’obligeaient à cheminer de jour. Les reflets du soleil sur la neige ou les roches claires regorgeant de quartz blessaient ses yeux habitués aux ténèbres éternelles de son monde souterrain. Sans parler de la chaleur et de l’épuisement.

Ulzenth était un citadin, un voleur-assassin qui vivait généralement en parasite, profitant de son beau minois pour dévaliser (et parfois assassiner) quelques imprudentes matrones...La Nature sauvage de la surface était trop pour lui. Pourtant, il s’obstinait, guidé par la vision conférée par son Dieu. Il était le dernier survivant de la mission suicidaire que leur avait confié la divinité du vol et de la traîtrise en voie de disparition chez les drows. Le succès de cette mission reposait sur les épaules massives du suivant.

Kor’Gal était un orc marin, un être amphibie, encore plus déplacé dans ces montagnes que l’elfe noir à l’allure de dandy encapuchonné. Sa stature massive, son port de tête agressif, ses gestes fluides malgré l’environnement étrange, tout le désigné comme un combattant aguerris. Son air perpétuellement aux aguets et ses fréquents arrêts paranoïaques le désignait également comme un traqueur. Sur son dos trônait une lance géante et sombre, emmitouflée dans des lanières de cuirs festonnés de runes. Une arme terrible, maudite. Une arme qu’il avait reçut pour accomplir sa vengeance, pour massacrer Derym et ses amis au nom du Dieu de la Chasse. Malgré sa force et son endurance fantastique, l’orc peinait, même s’il se sentait mieux au fur et à mesure que l’air se raréfiait. Marcher était si pénible, pour un être aquatique. Il s’arrêta pour souffler, reposer ses pieds et mâchonner une des pilules magiques qui lui permettait de survivre hors de l’océan fournit par son guide.

Celui-ci s’arrêta pour attendre l’orc et l’elfe noir. Celle-ci, plutôt, même si trouver la petite vieille hirakane desséchée féminine relevait plus de la sémantique que d’une réalité visible. Sortant une main déshydratée de sa robe de bure, plus proche de la serre de rapace que d’une main de femme, elle pressa silencieusement ses troupes exténués. Au grand agacement des deux autres. D’abord, leur mystérieuse guide semblait tout connaître d’eux, de leur but, de leurs saintes missions. Et elle leur donnait des ordres. En silence. La vieille nonne avait fait vœu de silence. ++++ Un silence d’ailleurs total : pas un bruit n’émanait d’elle, même quand elle se déplaçait sur des terrains instables tels les éboulis qu’elle escaladait sans mal. Le drow et l’orc marin se consultèrent du regard, une fois de plus exaspéré par la dextérité de l’ancêtre. Qu’une banale humaine à l’aspect proche de l’impotence les surpasse les rendait nerveux. Mais ils avaient besoin d’elle. Elle seule connaissait l’endroit où ils se rendaient. Là où tout s’achèverait, où les visions divines qu’ils avaient reçut se réaliseraient. Le champ de bataille final : le Temple du Vent.

Derym et son groupe mirent du temps à se remettre de leur rencontre impromptu avec le frère de Lelfe. Mais les soins magiques de la femme de Sank, ainsi qu’un long repos dans le calme temple au sommet de la falaise leur rendirent peu à peu la santé. Puis vint le temps où leur sang d’aventurier bouillonna. Le départ fut fixé et les adieux furent déchirants. Tous promirent de revenir rendre visite au couple vénérant le Dieu minotaure de la tolérance. De fort lien de camaraderie se créent quand on affronte des dangers aussi effroyables qu’un prince elfe déchu. Chargé de héros qui n’en menaient pas si large que ça, l’Oiseau-Roc du Paladin minotaure s’élança dans l’azur. Puis l’étrange monture céleste se stabilisa à un rythme de croisière et ils purent se détendre.

"C’est fantastique, de fendre la bise comme ça !" s’enthousiasma Derym, assis devant, prêt de la tête de l’oiseau géant.
"C’est encore mieux de le faire par soit même." répondit Lelfe d’un ton rêveur. "Vous vous rappelez nos aventures avec les Briseurs de limites ? Je me demande ce qu’ils deviennent..."
"On ne pouvait vraiment pas y aller autrement ?" grogna Thiki. Non loin d’elle, Ysandre acquiesça vigoureusement en hochant la tête, n’osant pas ouvrir la bouche. Les deux demoiselles étaient fort pâles et évitaient au possible de regarder en bas de cet étrange véhicule.

"Non. Et c’est plutôt intéressant comme cela." rétorqua Koyan, les doigts couvert d’encre par la mise à jour de ses cartes grâce à la vision aérienne. "Regardez donc là-bas, juste avant l’horizon. Le Désert de Désolation commence là-bas. L’éviter ainsi est une initiative remarquable. Sire Onyshahell est décidément fort rusé..."
"On aurait le vertige ?" taquina Lelfe. "Plutôt étrange, pour une monte-en-l’air et une courageuse Paladine du Dieu de la Justice."
Sous le regard amusé du Druide, les deux jeunes filles contre-attaquèrent, oubliant par la même occasion l’altitude et les secousses du voyage. Derym sourit. Il avait mûrit, récemment. Il lui arrivait désormais de voir clair dans les manigances de Lelfe.

Le voyage se poursuivit sans incident, les héros bien à l’abri sur leur monture céleste. Même si un dragon bleu fendit une fois le ciel dans un coup de tonnerre tonitruant, semant brièvement la panique. Mais il ne se soucia pas d’eux. Bientôt, la colossale chaîne de montagnes apparut, déchirant les nuages. L’Oiseau-Roc fondit vers un canyon encaissé, incapable de voler plus haut que les pics acérés balayés par les vents glacés. De plus, la fidèle monture de Sank montrait des signes évidents de fatigue. Le soleil déclinant, Derym ordonna à l’oiseau géant de se poser.
"On s’arrête déjà ?" demanda Koyan. ++++ "Il serait dangereux de voler dans ce dédale de roche de nuit, Koyan..." lança Lelfe, vaguement désespéré.
"De plus, il est épuisé... Et je ne veux pas le priver plus longtemps de son maître." renchérit Derym en flattant l’encolure du titanesque volatile. "En plus, nous ne sommes plus très loin."
L’air à la fois vague et rêveur du jeune druide dissuada ses amis de lui demander comment il savait ça. Ils commencèrent donc à débarquer.
"Ça va faire du bien de se dégourdir un peu les jambes !" s’exclama joyeusement Lelfe.
"Groumpf d’accord. Lui préférait marche." acquiesça le titan. C’était lui qui avait eut le moins d’espace lors de leur odyssée aérienne.
"C’est vrai qu’on a pas trop bougé..." ajouta Ysandre en s’étirant.
"Enfin un peu d’action !" s’enthousiasma Thiki. "On pourrait même partir tout de suite ! Je ne suis pas fatiguée."

"Et nous pourrions jouir de la présence d’Halonn." déclara Lelfe en souriant d’amusement.
"Je ne sais pas si c’est très sage de voyager de nuit..."
"Dis Derym, il est loin le Temple ?" coupa Thiki.
"Non, pas trop. Il suffit juste de gravir cet éperon rocheux, là-bas."
"Où ça ?"
Le druide tendit le doigt.
"Oooh non...Derym..."
"C’est en pente presque douce. Presque. C’est déjà ça." déclara Lelfe en haussant les épaules, faussement nonchalant.
"Ça dépasse les nuages !" rugit Thiki.

"Raaah...C’est sans fin !" se plaignit Thiki après la pause de midi du troisième jour d’ascension. "Je veux un hôtel, une ville, un bain ! Quelle idée de suivre un Druide ! J’aurais pas pu me faire engager par une équipe de Bardes et de troubadours ?"
Elle lança un regard noir à Lelfe qui sautillait en compagnie de Derym. Malgré son teint rougeaud dû à l’effort, il restait joyeux et s’extasiait devant les sommets titanesques, devant la moindre plaque de neige. Qui devenait de plus en plus fréquente.
"Et en plus, je hais le froid !"
"Courage..." souffla Koyan, qui n’était guère plus vaillante. L’espionne cartographe était plus habituée aux fastes de la Cour et aux études en bibliothèque.

"Ooh...Groumpf, j’agonise ! Tu ne peux pas me porter ? J’suis pas si lourde..."
"Groumpf déjà porter bagage et Halonn. Et armes. Beaucoup armes blessantes. Pas vouloir faire mal à Thiki. Mais est prêt à faire un effort..."
"Ne te laisse pas avoir, Groumpf ! Si elle a assez de salive et de souffle pour se plaindre, elle peux avancer." trancha Ysandre.
La voleuse lança un regard noir à la Paladine, mais se tut et continua à marcher. Se forçant, elle rejoignit Lelfe et Derym à l’avant de la troupe.

"Eh, Druide ! Tu as la moindre idée de quand est-ce qu’on va arriver à ce foutu Temple ?"
"Pas vraiment. La montagne est plus haute que je l’aurais cru de loin... Et nous avançons moins vite que je le pensais."
Thiki lorgna haineusement le jeune homme. Etait-ce un reproche ? Non... Derym n’était pas le genre à se moquer ou à râler après quelqu’un... Malgré son influence.
La voleuse s’approcha du Barde, en sueur mais toujours guilleret.
"Comment tu fais pour tenir ?" souffla-t-elle. "Tu étais moins vaillant lors de l’ascension de l’escalier sacré du temple de Sank."

"L’appel de l’aventure ! Se frotter à la Nature brute, aux éléments sauvages... Circuler dans ces terres vierges et immaculées... Ne sens-tu pas battre ton cœur et ton sang devant cette exploration ?"
"Non, pas vraiment, j’entends battre mes tempes à cause de la fatigue." railla la jeune fille, vaguement désespérée. Elle soupira. "Sinon, Barde, tu pourrais pas entonner quelque chant magique qui nous donnerait du cœur à l’ouvrage ?"
"C’est une bonne idée !" s’enthousiasma Ysandre qui avait rejoint le groupe de tête.
"Non." affirma soudain Derym.
"Non ?" s’étonna Lelfe, qui avait déjà empoigné sa harpe. ++++ Le druide désigna les hauteurs surchargées de neiges éternelles.
"On commence à être assez haut." expliqua-t-il. "Il va falloir progresser dans la neige... Et je ne veux pas risquer de provoquer une avalanche."
"Eh ! C’est qu’il connaît sa partie, le Druide." ricana Thiki. Pour masquer son exaspération. De la neige. Mouillée en plus d’être froid... Génial !
Derym se massa alors l’épaule, non loin du Saphir de l’Eau.
"Je peux presque sentir la neige instable..." les informa-t-il en grimaçant.
"Ça fait mal ?" s’inquiéta Ysandre, toujours soucieuse du bien être des autres.
"Pas vraiment... Juste... Irritant."
Derym ne disait pas toute la vérité. Il avait des élancements étranges en provenance du Saphir... De plus en plus au fur et à mesure qu’il approchait du sommet. Et ils en étaient encore loin.

Les jours passèrent, monotones, glacés. L’ascension était de plus en plus pénible. La neige poudreuse et difficile à traverser laissa la place à la glace glissante. Failles et crevasses se multipliaient. D’ailleurs, dans l’une d’elle, au bout d’une corde de secours, se trouvait Thiki. Groumpf était en train de la haler grâce à sa force titanesque.
"Ça va ?" s’inquiéta Derym.
"Ouais, juste quelques coupures et contusions." râla la jeune fille.
"C’est la troisième fois aujourd’hui... L’agilité et le sens du danger ne sont pas sensés être indispensable dans ta profession ?" railla Ysandre. _ La Paladine était à cran, elle était épuisé, tant physiquement que moralement. Avec le froid terrible des nuits dans cette montagne et la réverbération du soleil dès l’aube, elle ne pouvait plus guère fréquenter son tendre vampire.

C’était mesquin, mais elle ne manquait pas une occasion de taquiner la jeune voleuse. Une sorte de revanche.
"Faudra que je me confesse et que je fasse pénitence, ce soir..." songea-t-elle avec une pointe, légère, de remord.
"Cela devient de plus en plus pénible." affirma Lelfe. "Derym, tu es sûr que l’on approche du temple ? J’ai l’impression de ne pas avancer."
Le barde était brûlé par le soleil à cette d’altitude, sa peau rougit vu qu’il avait négligé par coquetterie les recommandations de Derym. Il avait perdu de son entrain.
"C’est vrai, nous avançons de moins en moins. Je vois encore le camp de la dernière fois..." ajouta Koyan.
"C’est l’altitude. Cela nous fatigue plus vite."
"L’oxygène de l’air se raréfie, ce qui nous rend moins vif et endurant." les informa Thiki, recevant en réponse que quelques coups d’œil d’incompréhension.

Tout en avançant péniblement, la voleuse se mit en devoir de donner un cours impromptu sur l’atmosphère d’Aerth, en compagnie de Lelfe. Cela les distrayait et les empêchait de penser à la fatigue et à leurs muscles endoloris. Par contre, cela coupa leur souffle, et bien vite seul Derym et Groumpf furent en état d’avancer.
"On va s’arrêter là."
"Bonne idée. J’en peux plus... J’étouffe et j’ai mal partout." souffla Lelfe en s’effondrant dès que les tentes furent dressées dans un abris rocheux.
"Si Lelfe parler moins, lui marcher plus longtemps." déclara sentencieusement Groumpf, déclenchant une vague de rires et de sourires chez ceux encore vaillant.
"Non, franchement, Derym, on est encore loin du Temple ?" demanda Ysandre, vaguement inquiète. "Nous sommes exténués, les vivres s’épuisent et Halonn m’a dit qu’il n’y avait quasiment rien à chasser dans ces monts..." ++++ "Pour la chasse, je pourrais trouver deux trois trucs." répondit le Druide. Il se massa son épaules, parcourut de plus en plus fréquemment par d’étranges et douloureux élancements. S’il en croyait leur rythme qui augmentait... "Je pense que nous ne sommes plus très loin. Mais cette couche de nuage là bas m’empêche de voir clairement le sommet." Tous se tournèrent pour regarder le bouclier de nuage qui masquait le haut de l’éperon gigantesque qu’ils escaladaient depuis des lustres.
"Ça va être un Enfer à traverser..." les informa alors Lelfe. Les autres se retournèrent vers lui.
"Pour quoi cela ?"
"Si je m’abuse, on va atteindre la Couche."
"La quoi ?"
"La Couche, une région particulière de l’atmosphère."
L’œil de Thiki s’alluma alors de compréhension.
"Oh ! Je pensais que c’était une légende !"
"Non, elle est bien réelle. Ce qui expliquerait la présence d’un Temple à si haute altitude, dans ces montagnes perdues au milieu de nulle part."

"Si vous nous expliquiez au lieu de papoter, les deux spécialistes en légendes ?" interrompit Ysandre.
"Bien. Il s’agit d’un phénomène inexpliqué, sûrement magique. A partir d’une certaine hauteur, on pénètre dans une couche de l’atmosphère plus chaude et plus dense. L’oxygène et la température reviennent à des taux supportables."
"Cela se passe entre sept et huit milles mètres d’altitude. On est déjà si haut ? C’est fantastique !" s’enthousiasma Thiki.
"On pense que cette Couche a été crée par quelques vieil Empire dragonique oublié, ou par quelques mages fous. Mais on en sait pas plus... C’est peut être l’œuvre de Druides farceurs, pour ce que j’en sais."
"Je suis certain que les acolytes du Temple du Vent le savent." affirma Derym.
"Mouaip... Donc on va à nouveau avoir chaud et on pourra respirer normalement ? C’est bien, alors ? On est très loin d’un Enfer !"

"Il y a bien évidemment un problème : vous voyez les nuages là haut ? Agglutinée par les courants d’airs dûs aux montagnes, ils sont à l’interface, au début de la Couche. La différence de températures et de pression forme ce bouclier nuageux. Au programme : d’abord neige, puis pluie, avec des vents terribles et quelques éclairs... Si on franchit ça, là oui, on pourra savourer la douceur de ce microclimat... Mais ça ne va pas être facile."
Derym afficha une mine fort soucieuse à l’énoncé de ces calamités atmosphériques promises.
"Cela risque même d’être franchement impossible." finit-il par laisser tomber d’un ton las. "Les orages de montagnes sont particulièrement virulent et traîtres. Si on y ajoute la glace fondante, je ne vois pas comment franchir cette barrière atmosphérique."

Tous se turent. Ils se connaissaient assez pour savoir qu’ils essaieraient quand même.
"Bon, autant prendre une bonne nuit de sommeil, alors." lança Thiki en se roulant dans une pelisse.
"En effet. Demain, nous braverons les cieux déchaînés !" lança joyeusement Lelfe, toujours ravis de tenter l’impossible. Derym eut un pâle sourire et se coucha, la main crispée sur le douloureux Saphir de l’Eau. Sa magie lui permettrait-elle de maintenir sain et sauf ses amis ? ++++ La journée était déjà avancée quand ils se levèrent et furent prêt à partir. Comme chaque jour, l’ascension fut pire que les précédentes. Mais en milieux de journée, l’équipe de héros plongea vaillamment dans le brouillard. La frontière de la Couche. Très vite, le vent les menaça, manquant de les renverser ou des les envoyer bouler au bas de la montagne. Groumpf prit la tête et ils s’encordèrent au titan qui faisait écran de par sa masse musculaire. La neige glacée, coupante, les lacérait de tous côtés, comme si elle prenait un malin plaisir à trouver la moindre faille dans leurs fourrures et leurs habits. Bien vite, la visibilité devint nulle et ils durent faire confiance à l’infaillible sens de l’orientation du jeune Druide.

Autour d’eux, les plaques de neiges instables, fondantes, menaçaient à chaque instant de s’écrouler et de déclencher une avalanche mortelle... Mais cette fois, Thiki était bien décidée à faire rentrer dans la gorge d’Ysandre ses commentaires malvenus. De toutes ses forces, la voleuse scrutait leur environnement, cherchant avec Derym les pièges naturels de la montagne. Et ce fut elle qui les sauva, alors qu’il glissait tant bien que mal sur le chemin rocheux désormais nu et boueux, battus par une pluie torrentielle et glaciale. Jamais il n’aurait pu continuer dans pareil déluge, leurs vêtements et leurs fourrures trempées, avec un vent rugissant terrible.

"Là ! Une grotte ! Abritons-nous !" hurla la jeune fille caché dans les pieds de Groumpf.
"Bonne idée ! On y passera la nuit." lui répondit en criant Derym. "Il faut nous sécher et nous reposer, sinon nous ne tiendrons pas longtemps."
Ils guidèrent leurs amis épuisés : Lelfe était au bord de l’évanouissement. C’était déjà fait pour Koyan, désormais transbahutée par Groumpf, dans le cercueil, en compagnie d’Halonn (ce qui déplut assez à la Paladine, qui rajouta la jalousie sur la liste de ses expiations du soir).

Là, ils déballèrent vivres et campement.
"Vite, un feu ! Je gèle ! Et je hais le froid !"
"Un instant... Avec ce vent et cette humidité, ce n’est pas facile." maugréa Derym en s’escrimant devant le foyer.
Voyant qu’il n’y arrivait pas, Thiki alla explorer les profondeurs de la grotte. Le hurlement lugubre du vent laissait présager une ouverture ou une cheminée plus loin, qui conviendrait peut être mieux pour le foyer.
"Eh !" s’écria-t-elle soudain. "Venez voir ! Il y a des marches. Un escalier qui monte !"
Rejoignant la voleuse, le groupe d’aventuriers transits de froid déboucha dans une vaste salle souterraine, visiblement artificielle. Un escalier aux marches abruptes montait dans un long corridor qui semblait sans fin, au cœur de la montagne.

"On va camper là, c’est bien plus sec." déclara Ysandre en déchargeant son barda. "On explorera ça plus tard."
Derym hocha la tête. Le repos et le séchage avant tout. Dans la salle moins humide, il lui fut facile d’allumer un feu salvateur, le corridor montant servant parfaitement de cheminée. Une fois séchés et restaurés, ils purent s’intéresser à nouveau à leur étrange environnement.
"C’est quoi, cet endroit ?" demanda Ysandre en désignant toute sorte de runes et glyphes taillées dans la pierre pour décorer les murs.
"Des symboles druidiques. Elfiques, essentiellement." répondit diligemment Derym.
"Tout à fait." renchérit Lelfe. "Mais ces gravures ne semblent pas être magiques."
On aurait dit qu’il était déçut. ++++ "Celle-là est le symbole de l’Air, le symbole sacré du Temple du Vent." déclara Derym en pointant une figure. La même ornait l’un de ses cylindres-messagers.
"Tu crois que cet escalier monte jusqu’au Temple ?" demanda soudain Thiki, la voix pleine d’espoir. "Ce serait génial d’éviter la tempête !"
"Oui, je le pense. Ou pas loin, en tout cas." affirma alors Halonn, qui venait de s’extraire de son sarcophage macabre.
"Comment le sais-tu ?" questionna Derym. Thiki mit la main à sa dague, voyant que le vampire albinos avait saisit la gardes de ses lames.
"Parce que nous avons des visiteurs." Surgissant silencieusement des ténèbres comme des fantômes, une pléthore d’elfes en armes venait de les encercler.

Les nouveaux venus provenaient vraisemblablement de l’escalier. Concentrés sur la chaleur et le repas, les aventuriers épuisés n’avaient rien entendu. Tous ces elfes étaient trop légèrement vêtus pour venir de l’extérieur. Ils portaient tous d’inquiétantes peintures de guerre faciales et brandissaient qui un arc, qui une longue et fine épée. Leurs yeux luisaient de manière inquiétante dans la semi-obscurité.
"Euh...amis ?" risqua Lelfe dans sa langue natale.
"Déposez vos armes, ne faîtes plus un geste !" ordonna un des elfes dans la même langue, malgré un fort accent. Des arcs se tendirent dans l’obscurité.
Les aventuriers se figèrent, prêt au pire. Sauf Thiki, qui se détendit, visiblement.

Elle connaissait ce ton : celui de l’Autorité, celle du garde/policier qui surprenait des malfrats en flagrant délit. Tant qu’ils coopéraient, ils ne risquaient rien. Cette hypothèse était en plus confirmée par l’attitude prudente des elfes. Ils n’avaient pas tiré alors qu’ils les avaient surpris, vulnérables. Sûrement une patrouille venue en exploration après avoir vu la fumée du feu de camp. En plus, il comprenait Lelfe.
"Allez, on fait ce qu’ils disent. On a rien à se reprocher." déclara la voleuse. "Puis Lelfe va bien nous tirer de là avec son bagout..."

Elle fit un clin d’œil au Barde, avant de déposer doucement sa dague et son arbalète, bien en vue. Ysandre, Koyan, Derym et Lelfe firent de même. Seul Groumpf et Halonn étaient réticent. Le premier se sentait nu sans un armement lourd et le second n’accordait pas encore sa confiance aux intrus. Mais ils finirent par obéir après un lourd regard de reproche du Druide et de la voleuse. Dès que leurs visiteurs se furent emparés de leur armement, Lelfe commença à discourir dans sa langue avec celui qui était visiblement le chef. Son débit était trop rapide, même pour Derym, qui maîtrisait tant bien que mal l’elfique. Et l’accent des étrangers le laissait perplexe. Au mieux, il saisissait un mot sur trois...

Le barde parla longtemps, avec force geste, insistant surtout sur lui et Derym. Il parut tour à tout enjoué, confiant, fasciné, perplexe, puis finalement il reprit son sérieux.
"Bon, je crois qu’on y arrive..." confia-t-il à ses amis. "Ces messieurs sont des rôdeurs protecteurs du Temple du Vent et de l’Arbre Sacré."
"C’est quoi l’Arbre Sacré ?"
"Aucune idée... C’est une traduction libre. Ils emploient un vieux terme issus de l’Eldarym, la langue mère de l’elfique d’aujourd’hui."
"Donc, ils savent que nous ne constituons pas une menace ?" s’informa Ysandre, toujours pragmatique.
"Oui et non... Ils n’avaient jamais vu d’étranger parvenir jusqu’ici avant. Alors je leur ai dit que nous étions en pèlerinage et que nous étions des Druides à la recherche du Temple du Vent." ++++ "Nous tous ? Pourquoi ?"
"Disons qu’ils n’aiment pas vraiment les étrangers... J’ai un peu brodé pour qu’ils nous acceptent."
"Je sens venir la catastrophe..."
"Mais ils sont prêt à nous conduire au Temple. L’escalier souterrain permet bel et bien d’éviter la tempête et de gagner le cœur tranquille de la Couche."
"Aller... Où est le mais ?" railla Thiki. Lelfe soupira.
"C’est que... Et bien, ils veulent une démonstration de nos pouvoirs druidiques. Plus une petite cérémonie de purification..."
"Je le savais bien ! Tu n’aurais pas du mentir... Comment on va faire ?"
"Oh, on va bien trouver..."

Lelfe passa le premier, concentrant la magie druidique, il fit apparaître un petit plant. La fleur jaillit de la terre, révélant un instant sa corolle fastueusement coloré, puis fana instantanément.
"Minable..." souffla Thiki.
Mais la démonstration avait apparemment suffit aux rôdeurs du Temple. Derym vint ensuite, et il lui fut facile de reproduire le miracle de la Nature de Lelfe. Mais son edelweiss à lui resta bel et bien accroché au rocher.
"Il devient de plus en plus doué." commenta Ysandre, alors que les elfes saluaient la performance par de nombreux applaudissement.
"C’est dommage, cette fleur fanera tout de même." déclara le Druide, un rien triste. "Sans lumière, dans cette caverne..."
"Tu n’y peux rien. C’est eux qui voulaient une démonstration."

Lelfe discuta ensuite âprement avec les gardiens du Temple. "Bon, j’ai réussit à exclure Groumpf et Thiki de l’épreuve." annonça-t-il fièrement. "Thiki, désolé, mais tu es désormais une novice. Alors silence et obéissance..."
"Génial. Mais bon, tant que j’ai pas à toucher à la magie."
"Quand à Groumpf, il est visiblement notre gardien. Ils ont accepté l’idée d’un garde du corps."
"Ils veulent pas lui chercher d’ennuis, oui !"
"Tu aurais pu y penser avant et leur dire la vérité." déclama Ysandre d’un ton sentencieux. "Ton mensonge pour bien nous faire valoir risque de nous causer des ennuis."
"Ce serait pire si je le retirais. Ces gens sont comme toi, Paladine, ils ne supportent pas le mensonge."
"Bon, que fait-on ?" demanda Derym. "Comment Ysandre, Koyan et Halonn vont pouvoir passer pour des Druides ?"
"J’ai un plan..."

Halonn fut le suivant à être testé. Sa pâleur et son albinisme soulevèrent des sourcils curieux, mais le vampire prit soin de ne pas sourire et de ne pas se laisser toucher par les elfes. S’ils voyaient ses crocs ou sentaient sa peau froide de mort-vivant... Obéissant à Lelfe, dont il se demandait d’où il tirait ses informations, il se métamorphosa, faisant appel à un de ses dons vampiriques. Un loup apparut donc dans un nuage de fumée, devant les rôdeurs médusés. Aussitôt, Halonn reprit forme humaine et s’éloigna. Il ne fallait pas laisser le temps à ces rôdeurs expérimentés de regarder ce loup de trop près.
"Et voilà notre chef !" ricana Lelfe. "Les métamorphoses druidiques sont fameuses. J’ai donc fait d’Halonn notre chef de file. Un vieil ermite bourru métamorphe..."
"Bien vue !" affirma Derym. "Espérons qu’ils n’aient rien remarqué... Je vais me préparer pour la suite." ++++ Le jeune druide s’éloigna un peu, rejoignant Halonn dans les ténèbres. Ysandre s’avança à son tour. Par geste, elle demanda à l’un des elfes de lui entailler légèrement le bras. Ce qu’il fit avec quelque réticence. Là, la Paladine appliqua les herbes que lui avait données en douce Derym. Elle n’avait pas la connaissance des plantes du jeune homme, mais ses pouvoirs curatifs de Paladine firent le reste. Murmurant une prière à Tür, s’excusant au passage de son mensonge pour la bonne cause, elle referma la plaie.
"Et voilà notre herboriste et guérisseuse." chantonna Lelfe. "Ils ont l’air de marcher."
"Mouais... Et tu va faire comment, pour Koyan ? Je pense pas qu’invoquer un squelette ou se perdre avec une carte soient des talents très prisés par les Druides." grogna Thiki.

Lelfe lui fit un clin d’œil et ne dit mot. Koyan s’avança. Mais pas seule. L’œil exercé de la voleuse remarqua un mouvement caché dans l’ombre de l’espionne-nécromant. Un être invisible devait la suivre. Lelfe faisait tout un baratin, sans doute pour distraire les rôdeurs... Thiki jeta alors un coup d’œil en arrière. Dans l’ombre, Halonn lui fit un clin d’œil. Il était assis à côté d’une forme qui ressemblait à un homme. Mais dans la pénombre, était-ce bien Derym ou plutôt un habile montage de fourrure et de vêtements ? Thiki se mit à sourire à son tour.

Koyan se mit à chantonner et à faire de grands gestes. La magie répondit à son appel sous forme de volutes colorées qui l’enveloppèrent. Un instant plus tard la peau de l’hirakane avait prit la teinte et la dureté du bois. Elle sourit et s’éloigna sous les vivats des rôdeurs.
"Évidemment, un sortilège défensif tel qu’une Peau d’écorce ne brise pas le sort d’Invisibilité..."
Un instant plus tard, la forme à côté d’Halonn s’affala et comme par hasard, Derym surgit d’à côté du vampire.
"Ça et une métamorphose..." souffla le vampire. "Je vais être fatigué pendant un long moment. Lelfe est exigeant au réveil."

En parlant du Barde, il rejoignit ses amis, l’air ravis.
"Voilà ! Ils ont été fort impressionnés et acceptent de nous conduire au Temple ! C’est-il pas génial ?"
"Oh oui ! Mais j’aurais aimé que nous fassions ça, sans mentir..." grogna la Paladine.
"C’est de la diplomatie, ma chère."
Elle se contenta de lever les yeux au ciel.
"On va pas attaquer maintenant l’ascension de cet escalier abrupt ?" lança alors Thiki, follement inquiète. Elle voulait se réchauffer et se reposer. Et prendre un bain bien chaud. Et un repas digne de ce nom. Lelfe toussota, gêné.

"Oh... Rassures-toi, ce n’est pas pour tout de suite. On va avoir le temps de se reposer."
"Lelfe... Je n’aime pas ce ton. Qu’est-ce qu’il y a encore ?" Et comme pour renforcer le mauvais pressentiment de Thiki, leurs gardes commencèrent à allumer d’autres brasiers. Et à sortir d’étranges herbes et masques de leurs besaces.
"C’est trois fois rien. Juste la cérémonie de purification. On n’a rien à faire à part rester assis..."
"Lelfe ?"
"Bon, rester assis pendant qu’ils vont remplir la grotte de fumée purifiante, d’encens et de je sais quels autres épices... Ah, et ai-je précisé qu’il fallait être nu ?" ++++ Une toux bruyante s’éleva au cœur d’une grotte enfumée. Une toux suivit de râles.
"Raaah...Lelfe, la prochaine fois..." grogna Thiki d’un ton menaçant.
"J’aurais pensé qu’une citadine affirmée comme toi serait plus à l’aise dans un milieu enfumé."
"Regarde pas !" tonna la jeune fille. "Et ça n’a rien à voir avec l’atmosphère des bars ou autres. Ça pue ces trucs ! J’ai mal au crâne, ma gorge est en feu, ne parlant pas de mes sinus... Et en plus, je me pèle cul nu dans une grotte humide à plus de sept mille mètres d’altitude !"
"Vois ça comme un record, un truc jamais tenté auparavant alors..."
"Moi, je trouve ça très supportable." laissa tomber Derym au milieu de la conversation.
"On se demande ce que Derym trouverait dérangeant..." coupa Ysandre, lasse de ces sempiternelles disputes.
Le jeune druide le savait, ce qui le dérangerait. Ou l’extasierait, il ne savait pas trop : que la fumée soit moins épaisse et étouffante et il aurait pu apercevoir le corps de la Paladine blottit contre une paroi.

"Nous devrions arrêter de nous plaindre. Sinon, nos gardien pourraient se poser des questions sur nos réactions à cette purification." intervint alors Halonn.
"Facile pour toi ! Tu es déjà mort, tu n’as pas à respirer."
"De toute manière, ils ne comprennent pas ce que l’on dit. Et pour nous voir dans cette purée de poix..." Derym soupira en cœur avec Ysandre. C’était repartit. Le druide s’abîma les yeux pour essayer de discerner leurs gardes-chiourmes à travers la fumée. Ça l’empêchait d’essayer de voir autre chose. Les elfes avait entassé moult branchages vert sortis d’on ne sait où et y avait ajouté quelques herbes plus exotiques avant de les enflammer. Bien vite, une fumée d’une blancheur de neige, épaisse et âcre avait remplis la grotte.

Les héros avaient alors perdu toute notion de temps et de distance, seules les voix étaient encore audible, quoique bizarrement atténuée. De plus, le froid encore vif leur piquait la peau, causant un frissonnement jouant entre les limites de l’agréable et du désagréable. Pour couronner le tout, la senteur âcre des foyers s’immisçait dans leurs cerveaux. Il fallait tout l’entraînement druidique de Derym pour supporter cette purification. Ou la non-mort éternelle d’Halonn. Thiki était très affectée, mais le jeune homme la soupçonnait d’en rajouter au plaisir... Plus inquiétant, elle avait été victime d’une phase d’hallucination ou de cauchemars éveillés. Une chance, Ysandre et sa poigne de fer avaient pu la calmer avant que cela tourne à la catastrophe. ++++ "Sûrement un effet psychotrope des herbes qui brûlent..." songea Derym, se remémorant certains rituels druidiques ou chamaniques. "Cela ne doit pas faire bon ménage avec les dons psioniques de Thiki..."
Lui même n’était pas ou peu affecté. Il se trouvait un peu plus détendu et analytique qu’à l’accoutumée. Et il avait parfois des pensées...Bizarres. Il faut dire qu’avec Lelfe qui prenait tout à la blague à côté de lui, il ne fallait pas trop s’étonner. Derym et les autres avaient déjà du subir un bon répertoire de chansons paillardes ou évocatrices de la part du Barde. Il semblerait que chez lui la fumée l’enivre et décuple sa libido.

Derym regretta profondément de ne pas avoir de sort de Silence, quand Lelfe se mit en devoir de lui expliquer, avec moult détails imagés et imaginés, comment Ysandre avait ceinturé Thiki. A un moment, Koyan apparut dans l’histoire, alors que l’hirakane ne s’en était même pas mêlée. Il faut dire que la jeune fille était paralysée par une crise d’éternuements absolument incontrôlable, suivit de longue phase de silence méditative. Derym avait tenté de lui adresser la parole, mais au bout du dixième essai, il n’avait reçut en réponse qu’un morne "Non, tout va bien." Groumpf, quant à lui, paraissait indifférent à la fumée. Avec sa vitalité de titan, Derym doutait que quelques fumerolles puissent lui nuire de quelques manières. Quand à un effet psychique... Et bien, soit il se maîtrisait, soit il n’était pas assez imaginatif pour en souffrir...

Au bout de ce qui parut une éternité, une main s’appuya sur l’épaule de chacun d’eux et les guida vers la sortie de la grotte. Là, un vent glacial les accueillit, chassant les vestiges des brumes purificatrices, tant autour d’eux que dans leur esprit.
"Raaah ! On caille ! Lelfe, dis-leur de nous rendre nos vêtements." gémit Thiki.
Immédiatement, le barde grelottant, les lèvres déjà bleuies, se mit à traduire frénétiquement. Sans succès. Il poussa un soupir las.
"Ils disent que nous devons rester comme ça pendant quelques temps, exposés aux vents... La cérémonie n’est pas finie."
Thiki gémit à nouveau, puis cracha une longue bordée d’injure à faire pâlir un charretier, s’attirant un regard courroucé d’Ysandre. Mais pas plus : la jeune fille avait trop froid pour parler, même si une rougeur écarlate la réchauffait et colorait son teint. Plus de pudique voile de fumée... Une chance, il faisait nuit.

Derym fit appel à tous ses talents pour ignorer la bise glaciale. C’est ainsi qu’il remarqua que l’air s’était à nouveau enrichit en oxygène. Et il faisait en fait moins froid qu’à l’entrée de la grotte, en fait. Le vent masquait cette impression. Au bout d’une nouvelle éternité, les rôdeurs elfes s’estimèrent satisfait et rendirent leurs affaires aux héros qui s’habillèrent en toute hâte. Ils tendirent ensuite à chacun une boisson âpre mais chaude, à base d’herbes revigorantes. Thiki la lapa d’un coup, malgré son amertume.
"Et maintenant ?" demanda Lelfe dès qu’il eu retrouvé une certaine contenance.
D’un mot, les gardiens leurs firent signe de les suivre.

Le groupe d’aventurier suivit donc les elfes au cœur d’un chaos rocheux. Le vent faiblit bien vite, en même temps que la température remontait prodigieusement. Plus de neige ni même de pluie, les étoiles et les lunes réapparurent. Derym escalada un éperon rocheux et se retourna pour admirer le paysage. En contrebas dansait une mer de nuages agitée de soubresaut. Seuls les plus haut pic de la chaîne montagneuse en immergeaient, tels d’improbables et colossales îles abruptes.
"C’est fantastique !" cria-t-il, enthousiasmé par les beautés de la Nature. Nul ne lui répondit. Intrigué, il se retourna. Et vit ce qui avait estomaqué ses compagnons. Le chaos rocheux prenait fin et se transformait en agréable prairie d’altitude montant doucement. Ce micro-climat était déjà une chose merveilleuse en soit, mais c’était ce qui avait au bout qui avait soufflé ses amis.

Au sommet de la montagne en forme d’éperon rocheux, se dressait un arbre colossal. Non, colossal était encore un terme trop insignifiant devant la grandeur majestueuse du végétal. L’arbre gigantesque enserrait le haut du roc, déployant un réseau de racines qui traversait la plaine et la montagne de part en part. C’était un arbre qui paraissait plus ancien que le temps, tordu et résistant aux vents des sommets.
"ça a quelle taille, d’après toi ?" demanda Derym à Lelfe, fasciné.
"Je dirais bien qu’il a un demi-kilomètre de haut, peut être plus..."
"On dirait un bonsaï géant." murmura Koyan, respectueuse, tellement troublée qu’elle ne voyait même pas l’oxymore dans sa phrase.
"Rien que voir cela valait bien des souffrances..." murmura Ysandre.
"Et attendez de le voir en plein jour ! Oh, pardon Halonn..." exulta Thiki. "Il faut qu’on explore ce truc !"
"Cela tombe bien..." fit remarquer Lelfe après un bref entretient avec leurs gardes. "Devinez où est le Temple du Vent ?" ++++ Le moral remonté par cette fabuleuse découverte et par la hâte de partir à l’aventure, les héros avancèrent au plus vite vers l’arbre gigantesque. Malgré leur enthousiasme, ils n’arrivèrent devant le réseau de racine qu’aux premières lueurs de l’aube. Halonn commença à jeter des regards inquiets aux autres. Le soleil n’allait pas tarder, à pareille hauteur. Il devait réintégrer son cercueil au plus tôt, où s’abriter à l’ombre... Mais comment, avec tous ces rôdeurs elfiques qui les encadraient ? Cela empira quand ils arrivèrent au pied de l’arbre : ici se trouvait un village regorgeant d’elfes qui les dévisagèrent avec un certain intérêt. L’architecture toute fondue dans le bois du titan végétal les laissa muet de stupeur et d’admiration, surtout quand Lelfe fit remarquer que le village s’étendait également en hauteur, sur des branches larges comme des avenues.

Halonn fit une grimace quand leurs guides leurs indiquèrent un ingénieux système d’ascenseur. Plus il escaladerait l’arbre géant, plus le soleil pointerait tôt ses rayons sur lui... Et moins il y aurait d’ombre.
"Génial !" s’écria Thiki quand les elfes les hissèrent à des hauteurs improbables, au cœur du feuillage. Chacune des feuilles avait la taille de Groumpf.
"Très ingénieux, en effet." commenta Koyan d’un ton détaché, évitant de regarder vers le bas.
"Oui..." grinça Ysandre, peu rassurée par la construction de bois et de corde. "Mais je préfère tout de même le sol."
"Allons ! On a peur, Paladine ? Le vertige ?" railla Lelfe, qui s’amusait visiblement comme un fou, avide de nouvelles sensations.

La jeune femme ne répondit pas, se contentant d’emboîter le pas à Derym, maintenant guidé sur des branchages sans garde fou, à une hauteur impressionnante. Un bâtiment apparut contre le tronc, majestueux de sculpture mêlant bois et marbre blanc polis.
"Le Temple du Vent ?" hasarda le Barde. Un des rôdeurs lui fit un signe négatif.
Devant le parvis du magnifique bâtiment, tous les gardiens mirent genoux à terre. La porte s’ouvrit sur une elfe entre deux âges, au doux regard chargé de sagesse. Elle était frêle et plutôt belle, malgré sa peau burinée par les vents d’altitude et le soleil. D’un geste, elle congédia les rôdeurs elfes.

"Voilà des visiteurs bien matinaux..." commença-t-elle dans une langue parfaitement compréhensible. "Les Vents m’ont prévenus de l’arrivée d’une étrange compagnie."
"Madame, je suis Lelfe et voici Derym et mes compagnons druides qui..."
Elle éclata d’un rire cristallin.
"Inutile de jouer cette comédie avec moi ! Seul le jeune humain est emplis du pouvoir de la Nature... Et entrez donc, avant que votre mort-vivant ne fonde sur place. Nous serons plus à l’aise pour discuter à l’intérieur."
Cela cloua le bec au barde un moment, mais il finit par suivre les autres aux yeux rieurs à l’intérieur. Un doux foyer les attendait, ainsi qu’un copieux petit déjeuner.

"Je me suis dit qu’une collation vous ferez le plus grand bien..." commença l’elfe d’un ton doux. "Je me présente : Zeralé Ushled, Haute-Druidesse du Temple du Vent. Mes tatillons rôdeurs m’ont dit que vous le cherchiez ?"
"En effet, ma Dame." déclara Derym en s’inclinant. "En fait, c’est vous que je cherche. Mon Maître, le Haut-Druide Kel’Dias, m’a envoyé pour vous porter ceci..." Il sortit alors un cylindre messager, portant l’ancien symbole elfique du Vent et le tendit à la Haute-Druidesse. Celle-ci ne dit mot, le visage de marbre. Thiki nota que sa main trembla légèrement quand elle saisit le cylindre magique. Soupirant, elle l’ouvrit à l’aide d’une formule secrète. Un parchemin et une pierre translucide en tombèrent.
"C’est bien ce que je craignais..." murmura-t-elle, si bas que seule l’ouïe aiguisée de Lelfe l’entendit.

Lentement, elle lue la lettre, laissant les aventuriers se sustenter et s’interroger. Derym ne quittait pas des yeux le diamant posé devant la Haute-Druidesse. Il avait redouté de trouver contre toute logique cette pierre ici.
"Mon maître ne peut tout de même pas croire que je puisse... Il ne veut quand même que... ce serait presque un blasphème !" songea-t-il, affolé.
L’elfe fini par terminer sa lecture, soupirant derechef. Elle croisa le regard de Derym.
"C’est bien ce que vous redouter, mon garçon..." souffla-t-elle.
Derym déglutit péniblement. C’était impossible.
"J’ai quelques préparation à faire au préalable, mais je pense que dès cette après-midi, vous pourrez vous rendre au Temple."
"Pourquoi faire ?" coupa Thiki. "Ne me dîtes pas que Derym doit..." ++++ "J’en ai bien peur. Jeune homme, d’après les autres dans la lettre de votre Maître, vous devez passer les épreuves du Temple du Vent et y amener le Diamant du Ciel. Là, vous hériterez de ses pouvoirs, si vous en êtes capable." Derym porta vivement sa main à son épaule, où était enchâssé le Saphir de l’Eau.
"Mais... C’est impossible ! Je suis déjà un disciple de l’Eau et j’ai le Saphir sacré en moi ! Je ne puis accueillir le Diamant ! Cela..."
"Cela n’a jamais été tenté depuis des millénaires..." coupa la Haute-Druidesse d’un ton chagrin. "Votre... Votre Maître a sûrement une grande confiance en vous et en votre puissance."
Elle se leva vivement, l’air bouleversée.
"Je... Je dois préparer tout cela. Restez ici et reposez-vous." déclara-t-elle en quittant avec hâte la pièce.

Thiki eut une moue dubitative.
"Elle a pas l’air ravie, ravie, la grande chef elfe..."
"Il faut un peu la comprendre. Je crois que l’on vient de bouleverser ses convictions et ses habitudes..." intervint Koyan.
"En tout cas, quel honneur Derym !" s’exclama Ysandre. "Ta foi va être de nouveau mise à l’épreuve et reconnue !"
"Un humain accédant à nouveau aux plus grands secret des Druides Elfes, voilà qui est fort rare..." commenta Lelfe. "Même si ça me trouble un peu."
Derym écarta les bras en signe d’impuissance.
"Mais je n’ai jamais voulu pareil honneur ! Tant de druides plus sages et plus talentueux que moi rêvent de cet honneur, de servir un des Principes Elémentaires... Et moi, je dois tenter d’en acquérir un second !"

"C’est génial, non ? Ton Maître doit avoir vu en toi un super druide potentiel !"
"Il me surestime..."
"Ou c’est toi qui te sous-estime .Tu as déjà fait tant !"
"Est-ce douloureux ?" demanda alors Koyan, devinant la peur dans les yeux de Derym.
"Oui... Enfin, pas tant que ça. Je dois avouer avoir un peu peur... Jamais dans les anales un druide n’a été disciple de deux Temples Elémentaires. Et si j’échouais ? Si mon maître avait tort ? Et pourquoi m’impose-t-il tout ça ?"
"Tu veux arrêter ?" demanda gravement Lelfe. Lui même était assez curieux de cette situation. Hélas, ses connaissances druidiques étaient plus que faibles. La preuve, la Haute-Druidesse ne l’avait même pas considéré comme un vrai disciple de Dame Nature. Il s’en sentait un peu frustré.
"Non... C’est ma mission, je l’accomplirais jusqu’au bout."
"On sera avec toi !" l’encouragea Thiki.

Laissé par ses camarades au bas de la grotte permettant l’accès aux terres du Temple, un rôdeur elfe taillait un bout de bois, appuyé d’un air nonchalant à côté d’un foyer qui réchauffait ses os transit de froid. Il sifflotait une vieille balade, quasiment inattentif à son environnement. Une faute grave pour un rôdeur-protecteur... Mais qui irait imaginer qu’il vienne d’autre visiteur dans ces hauteurs inaccessible ? Cette interrogation surgit brutalement quand la dague traîtresse s’enfonça dans son dos. Douleur effroyable, puis surprise totale. Il contemplait son... son propre corps ! La tête décapité contempla quelques instant avec incrédulité sa dépouille avant de sombrer dans le néant.
"La voix est libre..." grinça la vieille hirakane en essuyant son tanto et sa dague.
"Etait-ce vraiment utile de le décapiter ?" ronchonna l’orc marin qui arrivait derrière. ++++ La vieille aussi les épaules.
"Ça a plut à votre noir ami." répondit-elle en désignant l’elfe noir tout sourire qui venait de se désolidariser de l’ombre. "Et puis il sera ainsi moins facile à ressusciter ou à être interrogé par un prêtre."
Elle sourit, amèrement avant de poursuivre.
"Et puis, vous étiez curieux de mes capacités. L’elfe noir souhaitait m’éliminer dès que nous serions hors de la grotte."
"Je ne l’aurais pas permis !" tonna le chasseur orc. "Je sais qui nous a soigné, recueillit et guidé dans ces contrées hostiles."

"Jeune chasseur, vous n’avez pas idée de la noirceur d’âme de votre ami..."
Le concerné haussa les épaules et sourit.
"Ne donnez pas foi à tous les ragots qui courent sur ma race. Je suis ici guidé par mon Dieu, pour accomplir notre plan, notre vengeance. Votre vie ne m’intéresse guère, en comparaison et je sais apprécier les aides compétents."
"Ne niez pas que c’était un test. Et je vous ai vu jouir du meurtre de cet elfe blanc."
"Soit. Je fais tout de même parti d’un ordre assez orienté vers le vol...De vie."
"Maintenant, silence ! Suivez-moi. Ils ont de l’avance, mais elle diminue..."

Derym était affreusement gêné : une horde d’elfes dévoués bourdonnait autour d’eux, servant des mets délicieux et des boissons exquises. Ils avaient organisé une véritable fête en leur honneur.
"C’est sûrement parce qu’ils ne reçoivent pas beaucoup, au sommet de cette montagne." s’exclama gaiement Lelfe quand il lui fit part de sa gêne. "Profite du moment présent !"
Se fiant à son ami (que faire d’autre d’ailleurs ? Il ne pouvait repousser la générosité de ce peuple), Derym se joignit au festin.
"En tout cas, ils savent recevoir !" s’enthousiasma Thiki entre deux bouchées sauvages.
"Et y’en a qui ne savent pas se tenir..." ronchonna Ysandre, faisant les gros yeux à la voleuse qui se baffrait goulûment.

"Je prends des forces !" se justifia-t-elle. "On va attaquer le Temple juste après."
"On ne va pas attaquer le Temple."
La Paladine lança un regard inquiet au druide. Hélas, comme prévu, la remarque de Thiki l’avait replongé dans une sombre morosité. Vainement, la jeune femme chercha quelques paroles rassurantes pour le réconforter. Mais elle ne trouva rien et se contenta d’un sourire encourageant. Derym lui répondit d’un vague plissement des lèvres.
"Quel est le problème exactement ?" murmura alors Koyan à l’oreille de la Paladine.
C’est vrai, elle n’était pas là au Temple de l’Eau.

"Tu as sans doute remarqué que Derym à un saphir magique incrusté dans l’épaule..."
"Oui. Cela semble être un objet de grand pouvoir. Je sens des vibrations de Mana très puissante, mais que je ne peux ni identifier, ni contrôler."
"Je ne connais pas tout les détails : la magie et le druidisme me dépasse un peu... Mais cela donne en effet des pouvoirs très puissants à Derym. Si j’ai bien compris, il pourrait contrôler l’eau sous toutes ses formes et selon ses désirs..."
Koyan écarquilla les yeux de stupeur. Un tel pouvoir ! Qui n’en rêverait pas ? La nécromant elle-même pouvait voir des usages fantastiques à pareille artefact.
"Quel est le problème alors ?"

"Le problème, c’est qu’il le contrôle fort peu... C’est une relique qui est normalement destinée à être contrôlée par des Druides très sage et très puissant... Et apparemment, cette magie cause de la souffrance à Derym, tant physiquement que mentalement. Cela le ronge et il ne veut pas le montrer."
"Hum... Je vois." murmura Koyan. Puis soudain, une idée la frappa. "Attends ! Le diamant qu’il y avait dans le cylindre, avec la lettre pour la Haute-Druidesse..."
"Précisément. C’est une autre de ces reliques druidique surpuissante. Et Derym va devoir aller dans le Temple du Vent, y affronter des épreuves et s’y faire incruster ce bijou..."
"Par les Ancêtres ! Quelle puissance il aurait ! Qui ne la désirerait pas ?"
La Paladine soupira. ++++ "Lui. Il était déjà troublé d’être nommé Elu de l’Eau. Apparemment, c’est un rang extrêmement élevé parmi les druides... Et d’après ce qu’il a dit, personne n’a été nommé aussi Elu de l’Air."
"Derym est donc exceptionnel..."
"Je le pense aussi." marmonna Ysandre. "Mais nous ne savons pas ce que deviendra le corps de Derym. Si le Saphir de l’Eau le fait déjà souffrir et est incontrôlable..."
"Il souffre déjà, rien qu’en approchant du Temple." intervint alors Lelfe, qui écoutait discrètement.

Ysandre et Koyan lancèrent un regard inquiet vers leur ami. Il faisait bonne figure, conversant avec des disciples elfes. Mais il était en effet plus pâle que d’habitude.
"J’admire la détermination de Derym. Il ne faillira pas à sa tâche et ne renoncera pas." affirma la Paldine. "Et je serais là pour le soutenir."
"C’est en effet un têtu !" plaisanta Lelfe. Mais il était lui aussi très inquiet pour son ami. Et il n’aurait pas de scrupules si le druide décidait de faire passer son bien être et sa santé avant sa mission.

Les conversations se turent soudain. Vêtue d’une toge diaphane, plus rayon de lune qu’habit, la Haute-Druidesse Zeralé Ushled apparut sous les frondaisons de l’arbre titanesque. Aussitôt, les elfes s’agenouillèrent, suivit après un temps de retard par le groupe de Derym.
"Relevez-vous." ordonna-t-elle d’une voix douce et triste. "Nous sommes entre nous, inutile de forcer sur le décorum..."
Tous obéirent et le banquet repris.

Un verre de vin fin à la main, Lelfe observait Zeralé, qui elle même ne quittait pas des yeux Derym. Le regard gris délavé de la Haute-Druidesse semblait emplis d’une infinie mélancolie... Et d’autres choses, plus troublante : on aurait dit de la rancœur.
"Elle est peut être vexé de voir un étranger acquérir le pouvoir de son Temple... Mais alors pourquoi semble-t-elle si triste ? Elle nous regarde comme si nous étions déjà mort."
La Haute-Druidesse se tourna vers Lelfe et lui dédia un sourire amer.
"En tout cas, méfions-nous..."

Zeralé Ushled s’éloigna du groupe, gagnant une estrade naturelle au creux de l’Arbre Sacrée. Aussitôt, quelques elfes la rejoignirent, portant des instruments de musique.
"Chic ! Un peu de musique maintenant !" exulta Thiki.
"Fête vraiment réussit !" tonna Groumpf en engloutissant un plat en un instant.
"Voilà qui va nous mettre du baume au cœur, avant d’aller au Temple du Vent." lança Ysandre, dans l’espoir de faire sourire Derym. Le jeune homme plongé dans ces pensées lui dédia un clin d’œil, signe qu’il avait remarqué ses efforts pour le réconforter. Lelfe ne sourit pas, se contentant de plonger son regard azur dans celui de Zeralé Ushled.

La voix cristalline de la Haute-Druidesse s’éleva, se mêlant langoureusement aux murmures laconiques du vent dans les branchages gigantesques. La chanson était évidemment en elfique, dans un dialecte fort ancien. Le début fut particulièrement dynamique, la voix de soprano de l’elfe contrant vivement les mesures agressives de la musique. Visiblement, c’était un solo fort bien rodé. Derym et les autres étaient enthousiastes, transporté par la musique vive. Ils se sentaient débordant d’énergie. On aurait presque dit qu’il s’agissait d’un chant de Barde comme ceux de Lelfe.
"Elle est sacrément douée ! T’as de la concurrence !" murmura Thiki, envoyant un coup de coude taquin dans les cotes de Lelfe.
Celui-ci ne dit rien. Il avait reconnut l’Ode.

Après un summum guerrier, la musique chuta soudain. La voix de la Haute-Druidesse devint l’incarnation même de la lamentation mélancolique. Un voile de tristesse et de douleur faucha l’assemblée. Le chant était amer, la chanteuse paraissait éplorée. Le groupe resta sans voix, regrettant déjà leur exultation précédente.
"Quelle chanson triste..." murmura Koyan.
"C’est déprimant !" protesta Thiki. Mais elle même n’avait plus le courage de le dire à voix haute.

Derym lança un regard inquiet à Lelfe. Il se souvenait d’un chant fort ressemblant qu’avait malencontreusement interprété le Barde... Cela avait presque suscité une vague de suicide.
Lelfe soupira. "C’est un chant fort ancien, très traditionnel. Il raconte la querelle entre les rois des Elfes et des Drows, devant l’Empereur Eldarym, le dernier de sa race..."
"Eldarym ?"
"La race dont on pense d’où sont issus tous les elfes. Qui a disparu depuis des dizaines de millénaires, au moins. Une légende, un mythe... Peut être."
"Et ça raconte quoi, cette chanson ? Je comprends le début : la fureur guerrière qui oppose elfes et drows est parfaitement retranscrite..." ++++ La chanson sombrait dans un nouvel abysse de mélancolie, minant le moral de tous. Lelfe ressoupira.
"Et bien, c’est là le début de la haine entre les deux races d’elfes. Et dans leur dispute, ils en viennent aux mains. Et ils tuent par erreur le dernier Eldarym, le dernier Empereur qui les unissaient, celui plus vieux que le temps auprès duquel ils étaient venus chercher conseil..."
"Génial... Je comprends que ça soit triste." ronchonna Thiki. "Mais comme message à une fête, je le sens pas terrible..."

"En effet, non." trancha Lelfe en se levant.
Le public le regarda, écarquillant les yeux de surprise. Zeralé Ushled sembla elle aussi fort choqué. Elle le fut encore plus quand la voix d’or du Barde s’éleva en un vivant contrepoint, chargé d’espoir et de joie de vivre. Lelfe se mit à chanter, lui aussi en elfique ancien. Derym et les autres ne pouvaient comprendre le langage, mais ce qui se passait était assez clair : la chanson de Lelfe était l’exact opposé de celle de la Haute-Druidesse. Et pourtant, les deux voix et les deux mélodies antithétiques se mariaient en un tout grandiose.

Mais la lutte entre les deux chanteurs était évidente, véritable duel artistique pour prendre la direction de l’air et de la musique. L’impression globale alternait entre la langueur mélancolique, la tristesse, la morosité et la joie, l’espoir et l’allégresse.
"Mais qu’est-ce qu’il fait ?" demanda Koyan. "Quelle honte ! Interrompre notre hôte ! Et comme ça... Quel manque de tact !" s’alarma Ysandre. "_ Ode au Renouveau. Une vieille chanson supposée écrite par Lathandre lui même. La quintessence de l’espoir et de la confiance en le futur, pour le peuple elfe." informa Thiki d’une voix curieusement détachée. "Bien qu’il fasse des arrangements. Sa version est presque mieux que l’originale..."

"Hein ? Comment tu sais ça ?"
Thiki sembla revenir sur terre, un peu perdue.
"Euh... Aucune idée. Je l’ai peut être lu..."
"Tu connais l’elfique ancien ?" demanda soudain Derym, qui en quittait ni des yeux ni des oreilles le duel. Lelfe était en train de le perdre, malgré son talent et sa magie musicale : par soutien pour leur Haute-Druidesse, tout les elfes présent avaient étonné un cœur de soutien.
"No... Oui." balbutia la voleuse.
Dans son esprit, les paroles des deux chansons défilaient. Avec toutes les clefs pour les comprendre, pour les chanter.
"Tu peux nous l’apprendre ? Je ne sais pas ce qui se passe, mais je veux aider Lelfe."
Loin, très loin de là, un magicien demi-elfe se mit à chantonner dans son bain...

Suivant les indications de Thiki, ils se mirent à reprendre en cœur la chanson de Lelfe. Enfin, en cœur...L’ardeur y était, mais le talent et la synchronisation laissait à désirer. Outre le retard induit par la transcription de Thiki, Derym n’avait rien d’un grand chanteur, même si sa voix était agréable. De plus, elle apportait une curieuse touche grave à l’air. Mais le druide était un peu gêné de s’opposer, ne serait-ce qu’en chanson, aux elfes qui les avaient si bien reçut. Ysandre avait plus de talent, ayant subit quelques cours de chant et moult chorales religieuses. Mais la jeune fille était encore plus gênée que Derym et elle ne donnait pas la pleine mesure de son talent. Et elle se trompait souvent dans les sons complexes de l’elfique ancien.

Koyan avait elle apparemment aucune timidité. Mais elle n’avait pas non plus de sens du rythme ou de la mesure. Et sa voix était un peu nasillarde, teinté de son lourd accent hirakan. Groumpf quand à lui avait une voix profonde et caverneuse, qui paraissait un peu déplacée ici. Curieusement, il s’en sortait fort bien dans le rythme et le ton. Il voyageait avec Lelfe depuis si longtemps qu’il avait été souvent forcé d’accompagner son ami dans ses délires musicaux. L’ensemble aurait pu être une vaine cacophonie, une insulte au talent des deux artistes qui s’affrontaient. Ce n’en fut rien.

Lelfe guida l’ardeur et la volonté des siens, les enveloppant de son chant, unissant leurs efforts. Il se servait de leur détermination et de leur amitié pour la faire transparaître dans le chant. En quelques instants la partie d’espoir, de courage malhabile et de volonté de vivre submergea le chant de deuil des elfes. Comme percevant sa défaite inéluctable, la Haute-Druidesse baissa le ton et guida son cœur d’elfes jusqu’au silence, laissant finir Lelfe et son groupe. Puis, ce fut le silence. ++++ Derym et les autres poussèrent des exclamations de joie, ragaillardis et unis par la musique. Puis, lentement, les elfes s’inclinèrent, menés par Zeralé. Pour finir, ils applaudirent à tout rompre. Derym et Ysandre rougirent et tentèrent de se faire petit. Thiki exulta et poussa des cris de joie. Koyan et Groumpf, sourires aux lèvres, se contentèrent d’un hochement de tête. Lelfe dédia un sourire triomphant à la Haute-Druidesse. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait l’impression d’avoir réussit un test vital.

Enfin, celle-ci sourit.
"Peut être... Peut être qu’après tout... Tout n’est pas perdu." murmura-t-elle pour elle même.
Royale, elle s’avança vers le groupe d’aventurier.
"Une prestation intéressante... Je vais vous conduire au Temple du Vent." annonça-t-elle d’une voix douce. "A moins que vous vouliez prendre un peu de repos ?"
Derym lança un regard aux autres. La plupart haussèrent les épaules. Le repas et la chanson les avaient complément ragaillardis.
"Autant en finir tout de suite." décida le druide.
Et au fond de son cœur, l’appréhension se réinstalla.

Ils eurent d’ailleurs tout le loisir de se reposer : l’ascension fut longue, mais aisé. Ils escaladèrent l’arbre gigantesque à l’aide de subtils systèmes de poulies et de plateformes mobiles. Et la Haute-Druidesse marquait un pas solennel, lent, méditatif.
"Le Temple est au sommet ?" demanda Derym. "C’est vrai que ce doit être un endroit plutôt venteux..."
"Pas complètement. Il faut des branches solides pour le suspendre." répondit la druidesse.
"Suspendre, que..." intervint Thiki, bien vite interrompu par le spectacle.

Les branches monumentales de l’arbre sacré enjambaient l’éperon rocheux de la montagne, leur faisant découvrir un abysse terrifiant. Et au dessus de cet abysse, suspendu par un entrelacs de chaînes métalliques, se balançait une pyramide inversée de bois et de métal. Le Temple du Vent.
"Ne me dîtes pas..." gémit Thiki, blême.
"Si, c’est le Temple du Vent, je le sens." affirma Derym. La Haute-Druidesse le lui confirma d’un hochement de tête.
"C’est plus petit que je le pensais..." marmonna Lelfe.
"C’est déjà colossal d’avoir suspendu pareille construction au dessus du vide."
"Et en plus, ça tangue..." maugréa Thiki. "Vraiment, les druides, ça fait rien comme tout le monde !"
"Comment on entre ?"

"Il y a une trappe fermée sur le dessus. Elle mène à la salle des épreuves." les informa Zeralé Ushled. "Mais pour en obtenir la clef, il faut passer un test."
"Génial, des tests, des épreuves..." ronchonna Thiki. Personne ne lui prêta attention.
"Quel test ?" demanda avec appréhension Derym.
La Haute-Druidesse se contenta de tendre la main vers le bas. En plissant les yeux, ils devinèrent une corde fine, d’une longueur apparemment infini, qui partait du sommet inférieur du Temple pour s’abymer dans le vide.

"Y’a une corde, elfique, je pense."
"En effet. Et au bout de cette corde, il y a la clef. Vous devez la prendre."
"La corde est trop fine pour permettre une descente !" coupa Thiki, sûre de ces connaissances de monte-en-l’air.
"Certainement, la corde n’est pas conçut pour supporter le poids de qui que ce soit." répondit Zeralé. "Un choc violent suffit à arracher la clef."
"Alors, comment peut-on la prendre ?" demanda Derym. Mais il s’en doutait déjà. Son ton était las.
"En sautant."

Ils progressèrent lentement le long d’une bien trop fine passerelle au dessus du vide. A peine arrivée sur le toit branlant du Temple du Vent, qui portait bien son nom, que Thiki embrassa le sol.
"Et ça se prêtant monte-en-l’air..." railla Lelfe, s’attirant un regard noir de la jeune fille et de la Paladine.
"Bon, j’y vais." annonça courageusement Derym, s’efforçant de ne pas trembler.
"Mais tu es un malade ! N’écoute pas la vieille folle d’elfe ! C’est du suicide !"
"Je pense en effet que nous devrions réfléchir à une autres solution." tempéra Ysandre.
"Je consulte mon livre de sorts, mais pour l’instant..." murmura Koyan.

"Tu n’espères quand même pas un miracle ?" s’enquit Lelfe, inquiet en voyant le druide penché au dessus du vide. "Genre l’Air qui te porte soudain ou un truc comme ça..."
"Non. Mais je dois le faire."
Thiki soupira. Elle trouvait l’obstination têtu du druide parfois un rien exaspérante.
"ça pue le piège, ce truc ! Normalement, c’est le genre d’épreuve que passe les druides qui maîtrisent la Lévitation ou d’autres trucs depuis des années."
"Je suis assez d’accord." renchérit Lelfe. "Il doit y avoir un autre moyen."
"Non. Mon Maître m’a fait un honneur immense et m’a accordé sa confiance. Je ne faillirais pas."
Et sur ce, il se jeta dans le vide. ++++ Il ne fallut que quelques secondes à Derym pour se rendre compte que c’était une très mauvaise idée. Il tournoyait follement, l’estomac révulsé. La chute dans l’air glacial était terrifiante. Et il ne voyait même pas bien la corde...
"Ressaisis-toi et réfléchit. Tu n’as pas beaucoup de temps..."
Une image lui vint à l’esprit. Celle d’un bateau. L’Espadon... Il se souvint alors de cette elfe qui volait à l’aide d’une machine calqué sur les oiseaux. Il était donc possible de s’orienter en vol... Et même en chute. Abandonnant la peur qui le paralysait, Derym déploya bras et jambe, et se stabilisa. Pas fameux, mais il ne tournoyait plus... Et il avait la corde en vue.

Bougeant à peine son corps, glissant sur l’air, il s’approcha de la corde. Là. Plus bas. Un reflet doré. La clef, le bout de la corde. Derym ferma les yeux et se concentra. Le vent rugissait à ses oreilles. Il chutait trop vite pour bien voir et il peinait à garder les yeux ouverts... Donc il avait décidé de s’en passer.
Il tendit la main. Choc.
Dans un claquement sec, la corde se rompit. Derym sourit, la clef dans la main. Sourire bien vite effacé. Que faire maintenant ?

"Le con !"
"Je n’aurais pas mieux dit..."
Lelfe hésitait à se jeter lui aussi derrière le jeune homme. Mais il n’avait aucun sort, aucun artefact qui pourrait les protéger de pareille chute. "Je crois qu’il ne reste plus qu’à attendre le miracle." gémit Koyan. Instantanément, Ysandre se mit à genoux et commença à implorer Tür. Lelfe aussi se demanda s’il ne devait pas prier Lathandre... Puis le soleil déclinant lui frappa le visage, interrompant le cours de ses pensées. Il crut voir une étrange image, celle d’un minotaure... Elle disparut. Mais pas tout à fait. Près de l’astre du jour, les yeux sur-précis de Lelfe devinèrent une tache noire. Un sourire lui monta aux lèvres. Le miracle avait eut lieu. Il se leva d’un bon et pris son élan, au grand désespoir de tous les autres.
"Non ! Pas toi aussi !" cria Thiki. Ysandre poussa un cri d’horreur.
Et il se jeta dans le vide. En sifflant de toutes ses forces.

Derym avait atteint un certain détachement. Il se demandait même dans combien de temps il allait mourir. La chute promettait d’être vertigineuse. Hélas, il ne pouvait pas voir le sol : une couche de nuage, bien trop proche, marquait la limite entre la Couche et les profondeurs glaciale de la montagne.
"Je me demande si je mourrais gelé ou déchiqueté par les vents de cette zone perturbée. Ou alors frappé par un éclair. Ah moins qu’un éperon rocheux n’arrête ma folle course..."
La paroi de la montagne se rapprochait dangereusement. Cette fois, il avait vraiment fait l’idiot. A une allure folle, il percuta la mer de nuages gris. Il ferma les yeux, attendant la mort. Le choc lui coupa le souffle et lui brisa les côtes. L’arrêt brutal fut douloureux pour tout son corps.

"Est-ce là la mort ? Ce n’est pas si terrible..."
"Arrête de dire n’importe quoi !"
Choqué, Derym rouvrit les yeux... Pour constater qu’il était bel et bien vivant ! Et captif d’une immense serre. Dans une autre, Lelfe lui souriait doucement.
"Qu’est-ce que..."
"L’oiseau Roc de Sank. Visiblement, il t’aime bien. Il nous à rejoint."

Le titanesque volatile poussa un cri terrible et commença la remonté, émergeant des nuages. Au sommet du Temple du Vent, les aventuriers poussèrent des hourras de joie en les voyant revenir. L’oiseau géant les lâcha sur le Temple, et immédiatement, Ysandre pris le druide dans ses bras, pansant ces blessures.
"NE... REFAIT... JAMAIS... CA !"
Derym lui dédia un sourire d’excuse timide.
"Promis."

Derym déverrouilla la trappe après une profonde inspiration. Malgré le soutien de ses compagnons, il était encore nerveux à l’idée d’affronter les épreuves et les devoir d’un second Temple élémentaire. Surtout après cet éprouvant premier test. Dans un grincement sourd, la trappe s’ouvrit lentement, mettant en branle de puissants mécanismes cachés.
"On y va ?" demanda nerveusement Derym au bord du puits sombre.
"Bien sûr. Un aventurier digne de ce nom est toujours attiré par ce genre d’endroit !" s’exclama Lelfe, voulant rassurer son ami.
"On n’a pas fait tout ce chemin pour rien." ajouta Thiki.
"Et c’est notre devoir de te suivre. Et c’est un plaisir." termina Ysandre.
Ensembles, ils pénétrèrent dans les profondeurs du Temple suspendu. ++++ Lentement, obéissant aux mécanismes déclenchés par Derym, de nombreuses fenêtres, meurtrières et ouvertures s’ouvraient dans les parois du Temple, le baignant d’une lumière tamisé. Et de puissants courants d’air vicieux. Le Temple du vent n’était pas très grand, mais son architecture était très particulière : ce n’était qu’un amas de poutrelles, passerelles et passages suspendus formant un véritable labyrinthe, une complexe toile d’araignée de bois.
"On va où ?" demanda Koyan, en queue de groupe. La magicienne hirakane avait du mal à se déplacer, son kimono ample flottant au vent.
"Il faut gagner la plateforme centrale." affirma Derym en tendant le doigt.

"Ouais, c’est le truc le plus festonné." ajouta Thiki. "Digne d’importance et de trésor, généralement..."
"Merci de nous faire profiter de ton expérience de monte-en-l’air." persifla Ysandre, sarcastique.
"Je suppose que Madame la Paladine la Pure a déjà repéré le chemin dans cet embrouillamini ?"
"Euh..."
La Paladine, voulant tenir tête à l’insolente gamine, se perdit dans la contemplation du réseau de passerelles. Bien vite, elle dut s’avouer vaincue. Son esprit cartésien refusait d’intégrer les principes de cette construction arachnéenne.

"Moi, j’ai trouvé !" se vanta Thiki, toute joyeuse. "C’est par là."
"Bien vu." déclara Derym. "J’ai vu le chemin aussi... Comment expliquer... Cela semble suivre un courant, un flux naturel."
Thiki et les autres plissèrent les yeux, dubitatif. Pour eux, ce n’était qu’un amas sans queue ni tête de passerelles. Seule la voleuse et son habitude des labyrinthes secrets avait réussit à débrouiller l’écheveau.

Thiki passa donc devant, à la recherche de pièges ou fourberies éventuelles, secondée par Derym. Suivait ensuite Lelfe, Ysandre puis Koyan. Groumpf était resté à l’extérieur, montant la garde. Il était beaucoup trop imposant pour ce fin entrelacs de ponts suspendus... "Dommage qu’on n’est pas pu amener Halonn." marmonna Derym. "Son expérience nous aurait été utile."
"Et ça aurait plu à Ysandre !" lança gaillardement Thiki avec un clin d’œil taquin.
"Oh, mais je l’ai amené..." répondit la Paladine d’un ton doux.

Elle désigna sa besace et montra au groupe ébahis une chauve-souris noirâtre.
"Mon cher albinos a développé depuis peu de nouveaux pouvoirs qu’il s’entraîne à contrôler... Par contre, il fait encore trop lumineux."
"Sûrement son régime à base de sang de vierge..."
"THIKI !" hurla la Paladine, virant à la pivoine.
"Silence ! J’entends quelque chose..." ordonna Derym.

Tous se turent au commandement de leur chef. Derym ne donnait pas d’ordre à moins qu’il se passe quelque chose d’important. Ils restèrent un moment silencieux, aux aguets.
"J’entends rien. A part le sifflement du vent. C’est lugubre et c’est froid." maugréa Thiki au bout d’un certain temps.
Ils étaient fort proches de la plate-forme centrale, pourtant. Il devait y avoir un piège, une épreuve. Leur instinct d’aventurier le leur soufflait.
"Justement." murmura le jeune Druide. "Ce sifflement...Ce vent...Il est anormal."
"En qu..."

La question de Thiki fut balayée en même temps qu’elle. Une puissante et soudaine bourrasque l’arracha de la poutrelle où elle se tenait et la projeta violemment dans le vide. Les réflexes aguerris de la voleuse la sauvèrent d’une chute dangereuse. Dégainant une dague, elle la ficha dans une poutre, stoppant sa chute quelques mètres en contrebas, sur une autre poutrelle. Un long grincement ce fit entendre.

Lentement, des chaînes elfiques coulissèrent, des mécanismes anciens se mirent en branle. Obéissant à quelque ancien engrenage, la pyramide inversée du temple se fendit, puis s’ouvrit sur l’abîme.
"Je hais cet endroit ! Je hais cet endroit !" hurla Thiki, se redressant tant bien que mal sur son nouveau perchoir.
"Ça va Thiki ?"
"Ouais, ouais, pas trop amochée. Ça surprend et ça fait mal sur le coup... Et maintenant y’a un précipice sous nous !"
Derym devait en convenir : cela devenait de plus en périlleux ! Il ne s’attendait pas à ça.
"Faites attention. Il y a des pièges..."

"Non. Sinon Thiki les aurait vu..." intervint Koyan. "Et j’ai une étrange sensation."
Derym se concentra. C’était vrai... Ce vent.
"Un gardien." annonça-t-il. "Un élémentaire d’Air. Et nous ne pouvons pas le voir."
"On aurait du s’y attendre... Comme dans le Temple de l’Eau." déclara Lelfe en dégainant, suivit d’Ysandre. Leurs yeux affolés traquaient le moindre signe de perturbation de l’atmosphère.
"Comment combattre l’invisible ?" demanda Koyan, affolée. Sa toge-kimono offrait beaucoup trop de prise au vent à son goût. Et elle n’était pas aussi habile que Thiki, pour éviter une chute mortelle. ++++ Derym ferma les yeux, se concentrant sur son ouïe, sur ses sensations. Il avait lu beaucoup de légendes sur des guerriers ou des mages capables de percevoir l’invisible. Et il avait bien sentit quelque-chose avant l’attaque. Un hurlement d’air et un coup puissant mirent fin à ses espoirs de divination facile. Le choc violent l’arracha de la poutre, le propulsant dans les airs. Il heurta durement une autre poutrelle et commença à tomber... Ses compagnons hurlèrent, incapable de le sauver : le Druide avait été éjecté trop loin. Derym chutait au travers de l’entrelacs de poutres en bois... Bois... Végétal.

Un éclair traversa ses pensées. Au plus vite, il incanta en priant Mère Nature. Jaillissant des poutres, un filet de branches et de liane se forma à son appel, stoppant net sa chute.
"Bien joué, Derym !" exulta Ysandre.
"Faites attention !" leur hurla-t-il de sa nouvelle position. "Je ne pourrais pas utiliser ce sort trop souvent... Et le filet est fragile !"
"Comment on bat ce truc, alors ?"
"J’y réfléchis..."
"Génial."

Lelfe sauta sur une passerelle suspendue un peu plus large. Quitte à combattre, autant être à son aise. Il dégaina son épée et se mit à... danser. Il abattait l’arme dans le vide en une effroyable farandole, chantonnant pour se donner un rythme.
"Vous croyez que ce genre d’attaque au hasard va réussir ?" demanda Ysandre, dubitative.
Une magistrale claque de vent balaya Lelfe.
"Non..." soupira Koyan.
Une chance pour le barde, l’élémentaire d’Air ne l’avait pas propulsé bien loin. A cause de sa barrière de lames, il n’avait laissé qu’une petite ouverture au gardien.
"C’est déjà ça..." murmura-t-il, un sourire mauvais aux lèvres. Il se remit en position et repris ces gesticulations.

"Une idée ?" demanda Ysandre à la nécromant.
"Pas vraiment... J’ai besoin de voir ma cible pour incanter..."
"T’as pas des talents spéciaux, en tant qu’espionne ou cartographe ? Un sens de l’observation surhumain, ou un truc du genre ?"
"Je perçois un sarcasme. Décidément, je pense que Thiki vous déteint dessus, chère Paladine."
Ysandre renifla de dédain et reprit ses observations. Impossible de prévoir la prochaine attaque. Elle vit bouger le kimono de Koyan du coin de l’œil.

"A terre !" cria-t-elle en plongeant son épée vers le mouvement. Lelfe lui avait confié sa lame enchantée. La vitesse de la Paladine était surhumaine. Et par chance, Koyan se laissa tomber sur la poutrelle sans même réfléchir. La lame mordit l’air condensé. Il y eut un rugissement et un éclair bleuté parcourut un instant la silhouette de l’agresseur. C’était grand, une sorte de fumée de forme humaine, dotée d’ailes membraneuses. Un souffle d’air glacé repoussa la Paladine. Ysandre souriait : elle avait blessé la créature. Le combat n’était pas perdu.

"Je l’ai entrevu et je l’ai touché !" hurla-t-elle pour couvrir le souffle du vent. "Il est devenu un peu plus visible quand je l’ai touché ! On aurait dit de la fumée solidifié..."
Cela provoqua un déclic chez Derym. Le jeune homme bondit de plate-forme et plate-forme, se rapprochant du lieu du combat. Il se concentra et fit appel au Saphir de l’Eau, appelant à lui les gouttelettes dans l’atmosphère, les condensant. Juste un peu. Un léger brouillard enveloppa le groupe de héros.
"Je maintiens le brouillard, je peux plus combattre." informa le Druide. "Je vous le laisse donc. Frapper quand vous voyer la brume bouger."
"Compris."
"Bien pensé."
"Derrière toi, Thiki !"

Sans réfléchir, la jeune voleuse fit un saut périlleux, tout en décochant deux dagues vers la brume qui s’écartait derrière elle. Un cri rappelant le tonnerre traversa le Temple, faisant vibrer les poutres et vaciller les aventuriers.
"Il l’a sentit passé..." exulta la voleuse ne se rétablissant sur un pont suspendu.
"Thiki, Lelfe, vous êtes plus rapide et agile que moi." lança la Paladine. "Prenez les armes magiques. Ce sera plus efficace."
"Compris." affirma Lelfe.
La Paladine lança l’épée enchantée vers son propriétaire légitime.
"Et moi ?" demanda Thiki. "J’ai pas d’arme magique. J’aime pas ça."
"C’est le rôle de Koyan." ++++ La nécromant sortie une de ses dagues rituelles et s’écorcha légèrement avec. Elle psalmodia quelques noires paroles en la couvrant de sang.
"Tiens. Ça devrait suffire." déclara-t-elle en tendant la dague, désormais luisant de sang et d’une étrange et désagréable lumière rougeoyante.
"Beurk..."
"Fais pas tant de chichi, Thiki. Il a plus feulé de rage que de douleur..."
"Ok, ok... Et tu va faire quoi, dame Paladine ?"
"Je protège Derym pendant son sortilège. Koyan, reste près de moi."

Le plan se mit en place. Comme prévu par Ysandre, la créature aérienne traversa soudain le brouillard pour se jeter sur Derym. La Paladine interposa son bouclier. Le choc fut effroyablement violent, l’envoyant bouler à plusieurs mètres. Une chance, Koyan l’empêcha de tomber. Comment une créature d’apparence immatérielle pouvait-elle avoir une telle force ? Thiki n’hésita pas à se jeter sur la créature, semblant alors chevaucher le vide. Elle la larda de coup de poignard ensorcelé, déclenchant moult hurlement de rage et convulsion chez leur adversaire. Celui-ci devint de plus en plus visible. Lelfe intervint alors, plongeant sa lame à une vitesse folle dans le corps translucide de la créature. L’enchantement de l’arme rendait la silhouette du Barde aussi floue que celle du monstre.

Koyan profita que la créature soit immobilisée par les deux combattants et vaguement visible pour incanter un sortilège offensif. Profitant de sa légère blessure, elle forma un Projectile de Sang maudit. Le dard visqueux s’abattit, déclenchant une explosion méphitique d’énergie négative sur la créature. Mais l’élémentaire n’avait pas dit son dernier mot. Il devint pour la première fois pleinement visible, véritable incarnation humanoïde d’un ciel orageux. En contemplant ses yeux brillant remplis d’éclair, Lelfe compris... Trop tard !
"Thiki, Koyan, fuyez !"

Mais les deux jeunes femmes ne purent réagir à temps. Un coup de tonnerre et une myriade d’éclairs explosèrent, balayant le groupe d’aventurier. Sous le choc, Ysandre manqua de s’évanouir, sa chair calcinée malgré son armure. Koyan fut propulsé dans ses bras, KO. Derym vacilla et mis genoux à terre. Le brouillard se dissipa. L’explosion avait éjecté Thiki, qui hurla, blessée et chutant dans le vide. Heureusement, une main secourable l’attrapa au collet avant la chute fatale.

De part l’enchantement protecteur de son épée, Lelfe n’avait que peu souffert des éclairs. Il était cependant un peu groggy. Il avait tout juste réussit à sauver Thiki. Ramenant la jeune fille sur une poutrelle en partie calcinée, il leva son arme, le regard plein de haine.
"Ça, tu vas me le payer !"
Hurlant, il se rua sur l’élémentaire avant qu’il ne disparaisse à nouveau. Il l’empala, fouillant vicieusement ses chairs immatérielles. Le sourire triomphant du Barde fut de courte duré. Autour de lui, l’atmosphère s’agitait... Un bruit désagréable de succion retentissait à ses oreilles bourdonnantes. Il saignait du nez et avait froid. L’air se raréfiait autour de lui, le privant de son souffle. Bientôt il serait asphyxié ! Déjà, un voile rouge tombait sur ses yeux... Un mouvement...

Soudain, il put respirer à nouveau, un hurlement d’agonie s’élevant du monstre magique. Derym avait rassemblé ses dernières forces et créer un pieu de glace qui avait achevé la créature.
"Merci de l’avoir immobilisé..." murmura le Druide épuisé.
"Pas de quoi... Mais... Il te reste de l’énergie pour des soins ?" répondit le Barde avant de s’évanouir. ++++ Le groupe de héros fit une longue pause bien méritée pour panser leurs blessures et récupérer. Le centre du temple était en vue et nul danger ne se dressait devant eux. Enfin presque.
"Je crois reconnaître..." murmura Lelfe qui s’appuyait sur Ysandre.
"C’est pareil qu’au Temple de l’Eau."
"Génial, après les sauts dans le vide et les combats, voilà les énigmes... Décidément, ces Druides aiment se faire mal !" ronchonna Thiki.
"C’est pour cela que cette épreuve est habituellement réservée à des Druides très expérimentés. Ils doivent réussir l’harmonie entre leur corps et leur intellect, et..."
"Ouais, ouais, on a compris... Bon, on y va ? On se gèle ici."

Derym s’avança sur la plate-forme finement ouvragée, brandissant le Diamant de l’Air. Trois barrières chatoyantes, chacune d’une couleur différente, se matérialisèrent, stoppant son avancée. Derym s’y attendait. Il ne recula pas. Autour de lui, trois élémentaires surgirent du néant. Une créature de Feu, une de Terre et la dernière d’Eau. Ce fut cette dernière qui s’avança en premier.
"Salutation, mon Courageux disciple. Tu as bien progressé... Mais n’espère nul clémence de ma part."
"Je suis prêt, votre Seigneurie."

"Alors répond à mon énigme et j’abattrais ma protection. Ecoute : Prenant naissance au cœur des mers, je monte dans les cieux où je voyage librement. Mes larmes retourneront à la terre, reliant l’Eau et l’Air. Qui suis-je ?"
Derym se tourna vers ses amis. Il s’était attendu à une énigme dans ce genre. Koyan levait la main bien haut, comme une élève voulant faire plaisir à un professeur. Un éclat de ruse luisait dans le regard de Thiki. Elle avait sûrement trouvé elle aussi. Ysandre plissait le front, réfléchissant encore. Lelfe notait consciencieusement l’énigme dans ces carnets. Derym demanda poliment à consulter ses amis, même si il avait déjà une idée de réponse. L’élémentaire lui accorda ce privilège et ensemble, ils mirent au point leur réponse finale.

"Je pense aux nuages, Maître." déclara Derym. "Ils sont formés au dessus des océans, voyagent aux grés des vents et l’eau qui les forme retourne à la terre sous forme de pluie..."
"Bien jeune disciple, répondit l’élémentaire. Je lève donc ma barrière."
La gigantesque créature aqueuse disparut en même temps que la première protection. Ce fut ensuite l’élémentaire de Feu qui s’avança en crépitant. Derym dut reculer devant l’effroyable chaleur. ++++ "A moi de te lancer un défi !"
"Je suis prêt, mon Seigneur..." Plus que prêt, même... Derym avait déjà une idée de l’énigme et de sa réponse. Il avait, comme Lelfe et Thiki, remarqué une logique dans ces questions.
"Alors répond : Signe d’ardent désastre ou de résurrection, je m’élève au dessus des cadavres de la Nature. J’apporte dans les cieux les signes de mort et de renouvellement. Qui suis-je ?"
Le jeune Druide consulta les autres du regard. Lelfe lui fit un clin d’oeil, Thiki était tout sourire.
"La fumée, mon seigneur." répondit Derym du tac au tac. "Elle s’élève dans les cieux après un incendie qui a dévasté une forêt, par exemple. Le feu détruit mais permet aussi le renouvellement de la Nature..."
"Bien vue, mon ami. Je brise donc le second sceau et je me retire !"

Derym souffla. Cela se passait plutôt bien. C’était également ce que pensait Lelfe, qui affichait une mine plus soucieuse que réjouit, à l’inverse de ses compagnons qui congratulaient déjà Derym. Pour un Barde, ce genre d’énigme et de jeux de mots était un peu facile... Etait-ce normal durant une épreuve sensée tester l’élite des Druides ? Mais déjà, le dernier Seigneur Elémentaire s’avançait.
"Je viens en dernier te poser l’ultime question." tonna l’élémentaire de Terre de sa voix caverneuse. "Es-tu prêt ?"

"Je le suis, noble Seigneur de la Terre."
"Bien. Ecoutes : je suis la barrière pourpre, la mort brune qui s’avance en hurlant. J’aveugle et je dévore les inconscients qui m’affrontent, je les ronge jusqu’aux os. Par chance, je suis confiné là où nul n’aime s’aventurer. Je pourrais apporter une désirable fraîcheur, mais je n’apporte que mort, sécheresse et désorientation. Je relie l’Air et la Terre, qui suis-je ?" Là, Derym hésita. Il ne voyait pas vraiment ce dont voulait parler la créature mystique.
"Euh...Puis consulter mes amis ?"
"Fait."

Il se tourna vers les autres.
"Une idée ?"
"Plusieurs, même...Mais laquelle est la bonne ?"
"Je l’ai sur le bout de la langue." marmonna Lelfe. "Ça va me revenir..."
Ysandre haussa les épaules.
"Je ne sais pas. Je n’ai jamais été très douée en jeu de l’esprit..."
"Ne te sous-estime pas..."
"Aucune idée dans ce cas précis." avoua Koyan. "Et pour mort et désolation, ça me connaît."
"Elle est forcé de dire ça d’un ton joyeux ?"
Au bout d’un moment, aucune solution évidente ne vint. Et le Seigneur élémentaire s’impatientait. ++++ Soudain, une chauve-souris jaillit des affaires d’Ysandre, se transformant dans un déploiement sinistre en l’inquiétant vampire albinos. Profitant de l’abris ombragé d’une poutre, Halonn intervint.
"Je connais la réponse. Je vient d’un pays désertique, c’est pour moi évident..."
"Ah !" s’exclama Lelfe. "Merci Halonn, c’est ce qui me manquait !"
Ils soufflèrent la réponse à Derym, rapidement, car le vampire ne voulait s’attarder si prêt de la lumière du jour. Le druide se tourna vers la titanesque créature de roche.
"Je pense avoir trouvé."

"Enfin. Même la patience d’une montagne à ces limites..."
"Euh…Oui...Et bien, je pense qu’il s’agit d’une tempête de sable. Ce vent terrible chargé de grains abrasifs que l’on trouve dans les déserts..."
La créature de roches eut une sorte de sourire, révèlent des dents de quartz.
"Bien raisonné, apprenti. Je lève donc le dernier sceau et me retire dans ma demeure souterraine..."
Dans un craquement, la dernière barrière se fissura et disparut en même temps que le monstre.

Derym s’approcha, tremblant. Au centre de la plateforme se trouvait un petit autel finement ouvragé, un entrelacs de corde et de bois si fin qu’il en paraissait immatériel. En son centre, au confluent de plusieurs courant d’air puissant, ce trouvait une petite tornade, un tourbillon immobile. Derym brandit le Diamant du Ciel et le posa au cœur du tumulte prisonnier.
"Euh...Vous vous rappelez ce qui s’est passé avec le Temple de l’Eau ?" intervint alors Thiki, avec un léger retard.
Un grondement puissant, véritable hurlement des cieux lui répondit.
"Et merde !"
Une tornade gigantesque engloutit Derym. Des vents violents s’engouffraient par la moindre ouverture du temple. Le jeune druide n’était plus qu’une silhouette floue au cœur de la tourmente.

"Génial..." "_ Il reçoit la puissance de l’Air." expliqua Ysandre à Koyan qui n’en revenait pas. "_ Le problème c’est que cette épreuve n’a pas été conçue pour d’éventuels suivants." maugréa Thiki.
Déjà, les planches vibraient sous eux, les faisant vaciller vers l’abîme terrifiant.
"On sort d’ici ! Sinon ce vent va nous éjecter !"
En toute hâte, ils se ruèrent vers la sortie. Ysandre fut la dernière, se retournant vers le typhon qui avait engloutit Derym.
"Bonne chance. On ne peut t’aider sur ce coup là..." ++++ C’est en toute hâte que Lelfe, Thiki, Koyan et Ysandre se ruèrent hors du Temple du Vent brinquebalent. A l’intérieur, une véritable tempête se déchaînait. Un hurlement puissant, tour à tour lugubre ou plein de vie et de passion s’élevait, résonnant dans la bâtisse et entre les branches de l’Arbre Sacré.
"Tu crois que Derym va bien ?" cria Ysandre, tentant de couvrir le tumulte.
"Il s’en sortira. Je crois..." répondit Lelfe en retenant ses vêtements dont l’exubérance se révélait un handicap dans la tempête.

"C’est une épreuve druidique, qui juge sûrement sa Foi et sa volonté. Il doit dompter le pouvoir de l’Air." ajouta Koyan. "Comme je l’envie..."
Les mains puissantes de Groumpf aidèrent les aventuriers à s’extirper du Temple gigotant. Soudain, les mécanismes du Temple se remirent en branle. La pyramide inversée se referma, se replia dans sa position initiale. Les bruits du vent cessèrent peu à peu. Immédiatement, Lelfe replongea la tête par delà la trappe, à la recherche de Derym. Plus une trace. La plate-forme centrale du Temple du Vent était désespérément vide.

"Merde ! Il a du être projeté ailleurs !"
"Derym ! Tu nous entends ? T’es encore là ?" hurla Thiki. "_ J’espère qu’il n’a pas été précipité hors du Temple..." murmura Ysandre, inquiète. "Il y a des kilomètres de chute dans cet abîme..."
"On y peut rien pour l’instant... Ayons confiance en lui. Et en l’oiseau de Sank, au cas où."
"Tu n’as pas de cœur pour dire ça !" s’emporta la Paladine.
"Avoir autres problèmes..."
Groumpf dégaina une large hache à deux mains dans un mouvement fluide. Il souriait méchamment. "Groumpf content. Monter la garde être ennuyeux. Et avoir raté combat. Groumpf avoir deuxième chance..."

Suivant le regard du titan et du Barde, les aventuriers découvrirent trois silhouettes visiblement inamicales qui progressaient sur les dangereuses branches du pourtour du Temple. En tête, un drow à l’air sournois, suivit de près par une humaine racornie en kimono délavé. Enfin, plus imposant, débordant de rage, un puissant guerrier orc. Non. Un orc marin borgne. Il portait une inquiétante hallebarde. Sans savoir pourquoi, Lelfe frissonna en la voyant.

"J’ai comme l’impression que c’est pour une vengeance..." ricana Lelfe.
"Qui est-ce ? Des aventuriers, sûrement... Quel étrange équipage !" demanda Koyan.
"Comme nous. Je ne connais que le dernier. On l’a croisé sur un bateau."
"Les assassins habituels qui coursent Derym, quoi !" lança presque joyeusement Thiki en armant son arbalète. "Je me demandais si on en aurait une nouvelle fournée..."
"C’est toujours comme ça, quand on voyage avec vous ?" questionna Koyan, se reculant légèrement, sur ses gardes.
"Presque."

Railleur, Lelfe s’avança sur le menaçant trio.
"Je suppose que vous n’êtes pas là pour nous annoncer que nous avons gagné le gros lot à la tombola annuel des Paladins de Tür ?"
"Non, hélas. Je pense que l’on vient pour un massacre." ricana joyeusement le drow.
"Ah. Je m’y attendais."
"Vous m’en voyez désolé... Mais c’est la vie !"
"Je présume qu’il n’est pas question de négocier, ou simplement de vous demander pourquoi vous nous en voulez ? Ou pour qui vous travaillez ?"
"Non. Il va falloir faire ça dans les règles : combat, et si vous êtes vainqueurs et qu’il y a des survivants, torture..." ++++ "Ulzenth ! Cesses tes jeux !" gronda l’orc marin.
"Cher Kor’Gal... Nous sommes elfes, mon pâle cousin et moi. Nous aimons les civilités raffinés." répondit le drow. Il se tourna ensuite vers Lelfe et désigna son massif compagnon. "C’est lui notre Chef. Il est là pour une quête sacré, et pour une vengeance..."
"Puis-je faire valoir que nous en sommes pour rien dans le massacre de son clan ?"
"Ah, c’est donc ça..."
"Sans vous, cette peste grise n’aurait rien fait à mes chasseurs !"
"Je crois que nous briserons là la diplomatie..." conclut l’elfe noir.

Les deux groupes se mirent en garde.
"On peut pas compter sur Halonn, nous sommes en pleine lumière." informa Ysandre. Le vampire devait rester caché sous forme de chauve-souris dans son sac.
"Vous êtes assez remis ? On a encore l’avantage numérique..." dit Koyan, cherchant dans sa mémoire des sortilèges utiles.
"Moi, ça va !" l’informa Thiki. "Mais j’ai une curieuse sensation."
"L’arme de l’orc. Y’a un truc bizarre... Méfiez-vous !" l’informa Lelfe.
"Groumpf va charger elfe noir. Lui croire Groumpf idiot et lent. Vouloir frapper de dos. Vous prendre lui à revers."

"Bon plan. Ysandre, va avec Groumpf. Je me charge de l’orc marin. J’ai une arme enchantée..."
"La vieille doit être une magicienne vénérable." supposa Koyan. "Thiki, distrais là à coup d’arbalète, je la bombarderais de malédiction. Tu t’approcheras et la finira au couteau..."
"Eh ! C’est qu’elle devient une foudre de guerre, l’espionne-cartographe !"
"Les hirakan sont un peuple de guerriers."
"On y va !"

Groumpf s’élança en grognant, sa hache titanesque vrombissant en un tourbillon de mort. Ysandre le suivit de prêt Lelfe s’élança, courbé, silencieux au maximum, s’abritant dans l’ombre du géant. Il se jetterait sur l’orc qui se portait à leur rencontre, au dernier instant... Thiki décocha derechef une volée de carreaux vers la vieille humaine. Ce fut là que le plan dérapa. L’ancienne ne bougea pas, se contentant de dévier les carreaux du plat de la main, comme si elle balayait de négligeable insecte.
"Mais que..." balbutia Thiki.

Elle ne put remettre en joue la vielle femme, qui se ruait vers eux à une vitesse improbable, après un saut majestueux. Le drow ne fut pas en reste côté surprise. Plutôt que d’affronter ou contourner Groumpf, il plongea la main dans une sacoche et lança une flasque d’huile sur le toit du Temple. Juste sous les pieds de Groumpf ! Bien qu’agile, le titan qui chargeait ne pu s’arrêter à temps et commença à déraper sur la mare. Il chut lourdement, manquant d’entraîner la Paladine avec lui. Par chance, Ysandre fit un pas de côté par réflexe. Mais cela exposait son dos à l’elfe noir... ++++ Lelfe vit venir le désastre, mais hélas, il fouraillait déjà avec l’orc marin. Loin d’être un lourdaud, celui-ci décochait des coups savants et puissants à la fois. Lelfe ne sut s’il pourrait triompher de lui en combat singulier... En tout cas, jamais à temps pour se porter au secours de ses amis. Une chance, Koyan vit le danger. Au prix d’un colossal effort mental, elle changea la cible de son sortilège. Une lumière violette frappa alors le drow qui hurla de douleur... Un pont de magie s’établit entre lui et la nécromante, qui commença à drainer ses forces vives...
"Attention !" hurla Thiki.

Dépassant Ysandre qu’elle envoya à terre d’un coup de pied fauchant, la vieille femme se rua sur Koyan et lui assena deux puissants coups de poings sur les bras, brisant sa concentration, son sort et un os. La Paladine se redressa au plus vite. Trop tard. L’elfe des ténèbres était déjà passé derrière elle. Une corde étrangleuse lui captura le cou. Sous l’effet de surprise, Ysandre lâcha bêtement son arme, se retrouvant à la merci de l’assassin.

Lelfe se maudit de ne pouvoir rien faire. Il devait finir au plus vite son duel. Il prit tous les risques, se concentrant sur son savoir martial. S’il pouvait avoir un coup décisif, même au prix de quelques blessures... Encaissant volontairement une estocade, il plongea vers un point vital. Et déchanta instantanément. "Je respecte même pas mes propres conseils..." songea-t-il en ressentant une étrange et froide douleur.

La blessure, pourtant légère, lui fit un mal de chien qui le tétanisa et fit avorter son assaut. De plus, la douleur vicelarde se répandit dans tout son corps, froide et acide à la fois. D’un bond, Lelfe se mit hors de portée du coup suivant, en profitant pour invoquer la puissance curative de son Paladinat. Le sortilège n’eut aucun effet. L’orc chasseur sourit.

Affolé, Lelfe regarda de plus près la lame atroce de l’arme de son adversaire. Cette aura noire, rappelant celle de l’arme de Sank...
"Une des Armes Maudites !" s’écria-t-il.
"Tout juste. Les soins sont inutiles... Tu vas te vider de ton sang, oreilles pointues. Si je ne te tue pas avant !"
Lelfe fit une roulade pour esquiver l’assaut suivant. La lame entama même le parvis du Temple du Vent. Le combat était mal engagé...
Pour une fois, les amples vêtements de Lelfe furent utiles : en en faisant un bandage improvisé, il stoppa l’hémorragie, faisant rigoler de mépris son adversaire.

Koyan et Thiki affrontaient simultanément la vieille femme. Au couteau. Et aucune des deux n’étaient une spécialiste du corps à corps. La voleuse se défendait la mieux. Elle avait déjà du la vie à ses talents de combattante en urgence... Mais la magicienne hirakane avait déjà le souffle court et de nombreux bleus. Et le nez en sang. Thiki savait enfin à quel genre d’adversaire ils avaient affaire : une moniale redoutablement expérimentée. Bien qu’à mains nues, elle les harcelait sans peur de leurs armes. Et passait presque tous ses coups. ++++ Ils n’allaient pas s’en sortir comme ça. Aucunes d’entre elles n’étaient une assez bonne combattante... Il leur fallait un guerrier. Un plan naquit. Risqué, très risqué...
"Koyan ! Survie !"
Et abandonnant la défense de sa compagne, Thiki s’écarta du combat. Elle reçut un puissant coup de pied qui lui fracassa une cote pour la peine.

Vite, la jeune voleuse plongea la main dans ses multiples poches, à la recherche d’une fiole précise. A alchimie, alchimie et demi. Elle lança le tube vers la mare d’huile qui maintenait Groumpf prisonnier.
"Ça va faire mal !" hurla-t-elle.
Le verre se fracassa, libérant le phosphore et le sodium qui s’enflammèrent en un instant. Les flammes envahirent en un instant la flaque d’huile et Groumpf, dévorant avidement le liquide glissant et le corps du titan. Koyan dut son salut à une incantation : un bouclier d’ossement absorba faiblement quelques coups de son adversaire, le temps que Thiki reprennent sa place. Mais bien vite, la magicienne chut, assommé par un revers trop puissant.

La moniale sourit sèchement à Thiki, se préparant à occire les deux jeunes femmes... Elle se baissa par un réflexe, anticipant l’assaut par sa science du Ki. Encore fumant et ourlé de flammèches douloureuses, Groumpf se portait à leur rescousse. La peau scarifiée, un rictus de haine et de douleur aux lèvres, il engagea le combat avec sa férocité de berserker.

La moniale sut qu’elle était perdue. Il avait l’avantage de l’allonge et elle devinait en lui le maître d’arme d’exception. De plus, la petite voleuse ne resterait pas inactive... Son compagnon Drow vit aussi le danger. Il relâcha momentanément la pression sur Ysandre et lança un sortilège. Aussitôt, une sphère de ténèbres impénétrables engloutit les compagnons. L’être des profondeurs ne serait guère gênait, tout comme la moniale... Ils étaient des assassins, des spécialistes de l’ombre.

"Erreur..." éructa Ysandre.
Le drow ne comprit pas. La Paladine avait cessé de tenter de le rouer de coups. Elle cherchait quelque-chose, au son... L’elfe noir entendit alors une sorte d’étrange craquement. Il sentit une présence. Une présence menaçante, emplis d’un désir de tuer égal au sien. Lâchant Ysandre, il se mit promptement en garde, dégainant ses poignards empoisonnés. ++++ Il para un assaut furieux. Puis un autre. Et un autre. Une véritable tornade de lame jaillissait des ténèbres. Impossible que ce fut la Paladine ! Les estocs étaient trop vicieux, trop expérimenté, trop remplis d’une soif de sang... Il comprit. Il avait eut accès aux informations sur le groupe d’aventurier. Lui, créature des ténèbres, combattait une créature de la nuit.
"Et merde..." laissa-t-il tomber.
Des crocs se refermèrent sur sa gorge, l’empêchant d’annuler le sort.

Ysandre mit l’assaut d’Halonn à profit pour sortir de la zone d’obscurité. Apparemment, les autres en avait fait autant. Thiki, Lelfe et son adversaire émergèrent ensemble. La jeune voleuse était mal en point. Un coup dans la trachée l’avait réduite au silence. Elle s’effondra pour vomir du sang. Ysandre hésita à lui porter secours. La blessure ne semblait pas mortelle... Et Lelfe était en danger ! Il combattait de façon étrange... Ysandre marmonna une prière à Tür, pour se faire pardonner d’attaquer à deux un assaillant. Mais ces amis étaient en danger ! Plus vite ils seraient terrassés...

Elle leva son épée récupérée au sol et chargea.
"Ysandre ! Attention à son..."
Trop tard. L’orc riposta à la charge téméraire. L’arme de la Paladine n’était point enchantée... La noire hallebarde maudite la trancha net en deux et poursuivit sa course. Lelfe se jeta sur l’orc marin, le déséquilibrant. Au lieu de décapiter la paladine, le chasseur lui trancha net le bras. Ysandre hurla de douleur et s’effondra dans une mare de sang. Lelfe blêmit. Il ne restait plus que quelques minutes à vivre à la Paladine...

Négligeant son adversaire, Lelfe se précipita au chevet d’Ysandre qui gisait dans une mare de sang. Désespéré, il arracha les restes de ses vêtements bourgeois pour confectionner un bandage d’urgence. En même temps, il pria Lathandre et Mère Nature. Même si les Puissances lui répondirent, ses sorts restèrent sans effet. Thiki lança immédiatement une volée de dague rageuse pour couvrir le Barde. L’orc marin dut se retirer un instant dans la sphère de ténèbres pour esquiver l’assaut.

"Qu’est-ce qui se passe ?" hurla la voleuse. "Pourquoi tes sorts ne marche pas ?"
"Son arme... Elle est maudite, hautement maléfique. Impossible d’en soigner les blessures par magie. Pire : impossible d’utiliser le moindre sort soi même si on est blessé. J’ai déjà du mal à incanter moi même, et je n’ai subit qu’une éraflure."
"On fait quoi alors ?"
Lelfe lui lança un regard terrifié, hanté par le désespoir.
"On fait de notre mieux..." souffla-t-il, n’y croyant pas lui même.

Dans les ténèbres magiques, un autre duel se poursuivait. Le puissant Groumpf affrontait sans relâche son insaisissable adversaire. L’avantage était revenu à la vénérable moniale. Comme le drow, c’était une meurtrière, messagère nocturne de la mort pour un culte lugubre et fanatique. L’obscurité la désavantageait beaucoup moins que le titan : elle avait l’habitude d’œuvrer dans l’ombre et elle avait le Ki pour ressentir son adversaire. De plus, Groumpf était une cible imposante, immanquable. ++++ Le colosse en avait parfaitement conscience. Malgré sa grande maîtrise du combat, il n’avait pas l’agilité gracile des elfes. Il ne pouvait pas dresser un tourbillon de lame protecteur qui aurait empêché toute approche... Il était un spécialiste des coups puissants, sans pitié. Hélas, le déplacement de sa lourde hache de guerre à deux mains faisait bruyamment siffler l’air, informant son adversaire de chaque assaut. La solution était bien évidemment de sortir de la zone de magie noire... Mais la rouée moniale ne lui en laissait bien sûr pas l’occasion.

Par chance, il restait un atout à Groumpf : les coups portés à l’aveugle par son opposante ne l’affectaient pas autant qu’elle pensait. Elle visait vicieusement les points vitaux du corps, pour causer compressions et paralysie fatale... Mais Groumpf était protégé par sa peau plus épaisse que le cuir, par son enveloppe de muscles tendus comme des câbles d’acier... Et par les modifications cruelles qu’avait subies son corps difforme.

Plus loin, au cœur de l’obscurité, le dernier affrontement était en train de s’achever. L’elfe noir avait été surpris par le vampire. Halonn le vidait peu à peu de son sang... Bien sur, le drow avait riposté, plongeant à moult reprise sa dague dans le corps du vampire qui l’étreignait. Mais que pouvait faire des lames si courtes et du poison contre un être immortel ? L’assassin ne voyait pas comment combattre le mort-vivant, surtout dans cette position. Il se maudit. S’il avait mieux étudié la magie, il aurait pu mieux contrôler son sort !

Mais ce tour qui s’était toujours révélé fatal se retournait contre lui. Cette attaque avait été jusqu’ici parfaite, aussi il n’avait jamais cherché à l’améliorer...
"Je meurs par paresse et décadence... Moi, l’ultime élu de mon Dieu !" Alors que le froid l’envahissait, il eut une révélation, sans doute divine. Un brasier de vengeance secoua son esprit qui glisser vers la mort. Il ne survivrait pas... Alors autant accueillir la mort à bras ouvert !

Avec ses dernières forces, le drow fourailla de sa dague le corps du non-mort. Sans le voir, il sentit un ichor noirâtre, du sang corrompu se répandre sur ses doigts déjà gourds.
"C’est inutile, je ne te lâcherais pas..." susurra Halonn.
"Oh oui ! Je le sais bien... Mais moi non plus, je ne te lâcherais pas. Aujourd’hui, je perds une bataille... Mais un jour, je gagnerais la guerre !"
L’elfe sombre porta sa main poisseuse à sa bouche et lécha le sang du vampire albinos. S’il se souvenait bien des légendes... Le goût était détestable, mortel. Il faillit vomir mais tint bon, pour sa vengeance.

Son estomac se contracta lorsque le fluide mort l’atteignit. La douleur se fit encore plus intense... Mais plus froide aussi. Il y avait des traces de poisons mêlées aux fluides non-vitaux d’Halonn. Les nerfs du drows s’enflammèrent, il se mit à trembler. Ses poumons refusèrent de lui obéirent. Il hâtait peut être sa propre mort, dans ce pari désespéré. Halonn sentit que quelque-chose n’allait pas. Il raffermit sa prise sur le corps gigotant. Et soudain, le goût du nectar vital qu’il absorbait changea, se viciant de manière effroyable. Halonn eut un sursaut de recul, libérant par mégarde l’elfe noir. ++++ Une seule chose avait put corrompre ainsi le sang du drow. Nul besoin ne ferait reculer un vampire à part... Le sang d’un autre vampire.
"Ici, je meure... Pour me relever à nouveau." lança le drow agonisant. Il prit son élan et détala à toutes jambes, fuyant la colère d’Halonn. Il devait faire vite, avant de mourir et de se transformer vraiment.

Le drow sortit en courant de la sphère de ténèbres. La morsure du soleil lui parut encore plus cruelle que d’habitude. Mais il était agonisant, pas mort. Il restait un espoir. Il se jeta du haut du Temple du Vent. La chute fut sans fin. Souriant, il traversa la tempête de nuage et d’éclair... Le contact du sol lointain le tuerait, le broierais certainement... D’ici là, il serait devenu quelque-chose d’autre... Il espéra que la couche de nuage le protégerait du soleil suffisamment longtemps. La nuit n’allait plus tarder... Et avec l’arrivée de l’obscurité, sa nouvelle non-vie commencerait.

Halonn ne put suivre l’elfe noir : lui était un vrai vampire, et le soleil déclinant lui serait fatal. Pestant, il demeura dans l’ombre. Des cris affolés lui apprirent qu’un combat avait lieu au dehors... Mais il ne pouvait aider ses amis. Impuissant, il devait rester à l’abri de l’ombre magique. Une pensée désagréable lui vint alors à l’esprit : l’elfe ténébreux serait mort dans quelques instants... Qu’adviendrait-il de sa magie ? Jurant, Halonn se mit à chercher à tâtons les affaires d’Ysandre, pour réintégrer un sac protecteur. Déjà, la sphère de nuit s’effilochait, la magie partant en lambeaux à mesure que la vie quittait son créateur.

Les ténèbres se dissipèrent, juste au moment où Halonn se métamorphosait en chauve-souris pour regagner son abris. Groumpf sourit de toutes ses dents irrégulières. La moniale eut une grimace de dégoût. Brûlé, couvert de bleu et de plaie, le titan enragé paraissait encore plus féroce. L’attaquer aux poings n’était pas suffisant. Il fallait en finir d’un seul coup. Car encaisser un coup de Groumpf signifiait la mort. La vieille femme concentra le Ki dans deux parties de son corps. Ses jambes et sa main gauche. Libérant sa puissance au moment où Groumpf chargeait, elle fit un bond faramineux par dessus lui, esquivant la hache mortelle. Groumpf réagit aussitôt, inversant l’attaque dans un tournoiement flou.

La moniale avait bien jaugé son adversaire. Il allait la couper en deux en plein vol... Mais elle s’y était attendu et frappa de sa main gauche de toute sa puissance. Saisissant la lame à pleine main, elle dévia le coup et atterrit près de Groumpf. Trop proche pour une arme à deux mains... La vieille femme sourit. Son bras gauche était inutilisable. Malgré le Ki, le coup avait fait mal, brisant ses vieux os, tordant ses muscles... Mais maintenant, elle allait gagner. Poussant un cri suraigu déstabilisant, elle porta le coup fatal de son Ordre d’assassin, transformant de ses dernières forces sa main tendue en une véritable dague chargé de Ki meurtrier. ++++ Sa main commença à pénétrer le torse du colosse. Elle fut instant surpris par sa résistance, mais le sang jaillissant la rassura. Même lui ne survivrait pas sans cœur...Encore un instant et la victoire ! Son assaut fut stoppé net par un puissant coup de tête. Le choc envoya la moniale à terre. D’une roulade, elle se redressa et affronta son destin. Le réflexe de Groumpf lui avait sauvé la vie. L’attaque avait manqué le cœur de quelques millimètres... La vieille assassin se sentit bien lasse. Elle se plongea dans la méditation intérieure. Épuisée et sans son bras, sa fin était tracée...
"Puisque c’est le Destin, je pars en paix. Ce fut un beau combat..." palsmodia-t-elle dans sa langue natale.

La hache de Groumpf la coupa en deux, l’envoyant rejoindre ses ancêtres meurtriers dans une gerbe de sang. Le colosse voulu se porter au secours de Lelfe et des autres. Son devoir était de les protéger. Il ne put faire que quelques pas avant de mettre genoux à terre. Contemplant sa plaie au torse et ses autres douloureuses blessures, il sut qu’il ne combattrait plus pour l’instant. Il appela la bénédiction des Dieux guerriers sur Lelfe et ses amis.
"Bien combattu, vieille femme..." murmura-t-il, avant de s’effondrer.

Lelfe se redressa et se mit en garde. Thiki vint l’épauler. Koyan assommée, Groumpf à terre, Halonn impuissant... C’était à eux de jouer. Les ténèbres s’étaient dissipée, révélant à nouveau Kor’Gal. L’orc marin agitait méchamment sa hallebarde maudite, jouissant de la peur qu’elle inspirait.
"T’as pas un tour mystérieux et surpuissant de psion, là ?" demanda Lelfe à Thiki en ricanant nerveusement.
"Non, hélas. J’contrôle rien de ces pouvoirs, j’te le rappelle..."
"On est dans la merde. C’est un pur guerrier... je peux presque plus utiliser ma magie, et en combat, il nous surclasse complètement. Et son arme est diabolique ! Le moindre coup et c’est une hémorragie sans fin !"

"Pas la peine de me le rappeler ! Une idée ?"
"Non."
"Alors survivons. Si on tiens jusqu’à la nuit, Halonn lui réglera son compte."
Mais si haut dans la montagne, le jour durerait encore trop longtemps... Et Ysandre ne survivrait pas longtemps avec les soins de fortunes qu’il lui avait administrés. Eux non plus, d’ailleurs.

Thiki commença l’assaut, en balançant une flopée de dagues de jet sur Kor’Gal. Pas le temps d’avoir recours à l’arbalète... L’orc du les esquiver, du temps gagné pour Lelfe. Par chance, une des armes ouvrit même une sale plaie, se fichant dans son épaule. Mais l’orc était un puissant et résistant combattant. Une blessure si mineure ne pouvait le stopper. Il engagea le duel avec Lelfe. Le barde ne pouvait plus avoir recours à l’enchantement de son épée... Et il devait se concentrer totalement sur la défense pour ne pas prendre de coup.

Thiki vint se ranger à ses côtés, guettant la moindre ouverture... Mais à la dague, sa portée était trop courte pour pouvoir poser une attaque sérieuse. Et elle aussi devait se méfier de la hallebarde maudite. Soudain, une idée, une dernière chance vint à l’esprit de Lelfe. Il avait entendu et vue de ses yeux l’élite aristocratique des combattants elfique : les Chantelames, des Bardes-Combattant qui combattaient en unissant mélodie, acier et magie. C’était le moment où jamais d’essayer... Entonnant un air martial, il se plongea dans le rythme de la musique, attaquant suivant la mélopée. Guidé par la musique, il ne sentait plus la douleur, il avait perdu de vue tout son environnement extérieur. Seul comptait l’étrange et mortel ballet de leurs lames entremêlées...

L’orc fut surpris par cette nouvelle façon gracieuse d’attaquer. Mais il réagit vite, le chasseur s’adaptant à la proie. Une rauque prière à son dieu lui donna puissance et vigueur, ainsi qu’une assurance accrue. Ne se laissant pas impressionner par la danse mortelle de Lelfe, il rendit coup pour coup, se plongeant dans le duel. Une voix dans son esprit lui fit réaliser son erreur. Complètement envoûtée par la musique, l’esprit directement branché sur celui de Lelfe, Thiki s’était changé en danseuse de mort d’une effroyable rapidité. Dopé par le chant, ses dagues décrivaient de complexes arabesques qui déroutaient totalement la lame de l’orc. ++++ En un rien de temps, il fut couvert d’une multitude de plaies brûlantes. Lelfe vit ce changement et continua son chant, cessant complètement l’attaque. Il se concentra pour imaginer au mieux le corps de Thiki virevoltant à l’assaut, pour adapter au mieux la musique à la voleuse. Et cela marcha. Pour un temps. La jeune fille n’avait hélas pas l’endurance pour poursuivre longtemps ce style de combat, physiquement et mentalement éprouvant. Déjà, elle ralentissait, laissant l’orc reprendre le dessus. Elle se força, mais son corps ne pouvait plus suivre la musique, la trahissant. Kor’Gal fini par la faucher d’un coup de hampe.

"Bon, fini de jouer, maintenant !" hurla l’orc marin. Son corps était luisant de sang... Hélas, aucune plaie n’était mortelle. Thiki manquait de force pour appuyer ses attaques.
Lelfe s’avança, l’épée tremblante. Lui aussi était bien plus épuisé qu’il ne l’avait cru. "_ Je crois qu’on a épuisé tous nos tours..." soupira-t-il. Mais il combattrait quand même jusqu’à la mort.
L’orc chargea. Un grondement cataclysmique lui répondit. Il sembla que le ciel venait de se déchirer en un éclair.

Le vent forcit, hurlant de façon terrible dans les branches de l’Arbre Sacré. C’était un chant de pure violence, de pure destruction. Le vent devint tournante, figeant le combat : tous s’agrippèrent du mieux qu’ils purent pour ne pas chuter du Temple brinquebalent. Un cyclone ascendant se forma dans la mer de nuage sombre en contrebas. La colonne de vent violent serpenta en rugissant, avant de s’abattre devant eux, secouant le Temple, les envoyant à terre. Au cœur de la tourmente, une silhouette humaine. Derym était de retour.

"Et bien, il s’est fait attendre, le Deus ex natura !" ricana follement Lelfe.
"Il réussit toujours ses entrées..." ajouta Thiki, taquine.
Le corps du jeune druide semblait luire de puissance. Des éclairs d’électricité statique parcouraient ses muscles tendus. Ses vêtements n’étaient plus que lambeaux.
Le Diamant de l’Air était profondément fiché dans l’épaule de droite, pendant du Saphir de l’Eau. Il scintillait de milles feux. Lelfe remarqua alors que Derym lévitait doucement.
"Le petit semble avoir acquis de nouveaux pouvoirs..."
"Des putains d’pouvoirs, oui !" exulta Thiki. "Allez, Derym, fait nous une démo’ et balance nous ce type par dessus bord."

Le jeune homme ne sembla pas réagir. Ses traits étaient tordus par la souffrance. Il était d’une pâleur extrême. Lelfe remarqua alors qu’il avait les yeux dans le vide, le regard perdu vers une tourmente intérieure.
"Je crois que l’adaptation n’est pas terminée. Il lutte, il ne nous entend pas..."
"Mince ! Tu veux dire que maintenant on a un Druide berserk directement relié au Plan de l’Air sur le dos ?"
"Oui... S’il attaque, je ne sais pas si on y survivra. Ni si le Temple tiendra le coup... Il ne nous voit même pas !" ++++ Un cri de rage s’éleva alors.
"Tuer le Druide !" hurla Kor’Gal en chargeant. "Meurs, maudit ! Vengeance !"
L’orc marin réussit à effleurer le jeune homme, ouvrant une fine plaie sur son torse... Une bourrasque titanesque le repoussa ensuite violemment. Bave aux lèvres, le regard jetant des éclairs, littéralement, le possédé par l’Air leva la main. Obéissant à son commandement, les vents devinrent chaînes, puis lames. Hurlant sa rage et sa douleur, l’orc ne put rien faire face au déferlement de puissance de la Nature. Un éclair miséricordieux lui ôta la vie, le calcinant complètement avant que les vents ne démembrent son corps...
"Ne... Jamais... attaquer un berserker !" cria Thiki pour surmonter le tumulte, un sourire vengeur aux lèvres. Lelfe et elle avaient fiché leurs lames dans le sol, pour s’ancrer et se protéger des courants d’air violent.

La tempête dura encore de trop longues minutes. Puis le vent s’adoucit, se calma. le ciel repris sa teinte habituelle et le jeune druide s’abattit, épuisé.
"Thiki, ça va ?" demanda Lelfe.
"Ouais, ouais... Seulement secouée... Et toi ?"
"J’suis pas au mieux de ma forme, mais je suis encore entier."
Le Barde se tourna vers le reste de l’équipe... Pour découvrir qu’il n’y avait plus de reste de l’équipe ! Si. Le titanesque Groumpf était l’exception. Lui seul n’avait pas été éjecté du parvis du Temple malgré son inconscience.

"Mince ! Koyan ! Ysandre !"
Lelfe s’époumona, négligeant la douleur lancinante qui torturait son corps. Malgré ses sens elfiques, il ne parvint à capter aucune réponse. Ses amis avaient-ils été balayés par la tempête ? Derym ne s’en remettrait jamais.
"T’inquiète..." sourit Thiki en lui prenant le bras. Elle se tapa le crâne d’un geste explicite avant de grimacer. "Ils sont encore là... Y’a qu’un mort."
"Quoi ? Ysandre..."
"Nan. Jettes un oeil sous le Temple, dans l’ombre..."

A la mention de l’ombre, le Barde compris.
"Ça va, Halonn ?" lança-t-il en se penchant au bord du Temple. Seul un elfe aurait cette idée, vu le tangage.
"Je tiens pour le moment. Je suis salement brûlé." hurla le vampire albinos. Griffes et lames fichées dans la paroi de bois et de métal, le vampire avait en effet l’air mal en point. Il retenait tant bien que mal Ysandre d’une main et Koyan sur une épaule.
"Tu peux remonter ?"
"Je n’aurais rien contre une corde. Et la tombée de la nuit, à défaut... Mais la priorité est Ysandre. Malgré son garrot, elle perd beaucoup de sang..."

Lelfe savait qu’il en coûtait au vampire. Il s’était métamorphosé et s’était exposé à la lumière solaire pour sauver les deux jeunes femmes... Et le Barde savait qu’il devait se faire violence pour résister à sa bestiale soif de sang dans pareil moment critique. Lui même était fort affaibli et il ne voyait pas trop comment aider ses amis. Une corde, certes, mais... Le ciel s’obscurcit soudain, les nuages voilant le soleil couchant dans un mouvement fort peu naturel. Aussitôt, Thiki et Lelfe furent debout, dos à dos et armes en avant. Le Barde se détendit en voyant une meute d’elfe lourdement armés, au couleur du Temple du vent. A leur tête, la Haute-Druidesse.
"La cavalerie..." maugréa Thiki. "En retard, comme il se doit."

La Haute-Druidesse sortit de la chambre confortable qu’elle avait octroyée à Ysandre. Elle avait l’air épuisé, et même un rien contrarié.
"Alors ?" demanda Thiki.
Elle et Koyan faisaient les cent pas devant la porte depuis le début de la nuit.
"Je suis désolée... Nous n’arrivons pas à cicatriser la blessure ou à restaurer son bras."
"Mais vous êtes une Haute-Druidesse !"
"La magie n’agit pas. Et nos bandages, nos décoctions et notre savoir médical se révèle insuffisant, à notre grande honte."
"Alors, elle va..." murmura Thiki, d’une voix triste et lasse.
"Non, pas encore. Nos remèdes ont ralentit l’hémorragie. Elle est pour l’instant dans le coma."

A cet instant, Lelfe sortit d’une autre chambre, où reposait Derym. Depuis la fin du combat, le jeune druide délirait, rongé par une étrange fièvre.
"J’ai pu noter une ou deux recettes de plus, mais il devient de plus en plus incohérent." lança Lelfe d’un ton fatigué.
"Bien. C’est très courageux de sa part, de tenter d’aider votre amie malgré son état..."
"Qu’a-t-il exactement ?" demanda Koyan. "Il est en Négate ?"
"Non, je ne crois pas. Mais l’ajout de magie sera dangereux." répondit la Haute-Druidesse. "Il faut lui laisser le temps. Son corps est soumis à une dure tension. Il doit trouver son équilibre. Jamais personne n’a été l’Elu de deux Éléments..." ++++ Lelfe lança un regard vers la Maîtresse du Vent. Elle semblait à la fois curieuse, triste et résignée. Pas de colère, cependant.
"On peut y faire quelque chose ?" demanda de Barde.
"Pas vraiment..." répondit la druidesse avec un petit sourire attristé. _ "Nous soignons ses symptômes et l’empêchons de sombrer. Votre présence l’aide aussi... Mais il se fait trop de soucis pour votre amie."

Un elfe arriva en toute hâte, l’air fort perturbé.
"Maîtresse ! Il y a..."
Il fut interrompu par l’arrivée d’Halonn. Le visage dur, déterminé, le vampire albinos écartait les gardes. Il ne pensait qu’à Ysandre. Pour une fois, il avait l’air d’un véritable mort vivant. Son visage pâle, autrefois séduisant, était ravagé par d’horribles brûlures. Ses membres étaient noircis, des plaies purulentes fumaient, malgré la cicatrisation partielle.
"Où est Ysandre ? Est-ce qu’elle va bien ? Je peux aider !" tonna le vampire. La Haute Druidesse lui barra le passage. "_ Ceci est un sanctuaire sacré, vampire !"

"Je m’en fiche ! Ysandre est blessée ! Poussez-vous !"
La Haute-Druidesse ne bougea pas d’un poil.
"Eh ! Halonn est réglo !" cria Thiki, se rangeant aux côtés du vampire.
"Ce n’est pas cela. Le mort-vivant n’est pas une menace..." répondit l’elfe d’un ton las. "Mais nous utilisons en ce moment même moult rituels sacrés. Votre nature de non-mort perturberait les champs magiques positifs."
"Très bien... Mais sachez que je dispose de pouvoir curatif également."
"Ils prennent leurs sources dans le meurtre, le sang et la corruption. Ce n’est pas ce qu’il faut à votre Paladine."

Halonn se renfrogna. Il était habitué à ce que sa nature le discrédite et terrifie. Mais pour une fois, cela l’énervait profondément.
"Ils peuvent pourtant faire le bien et être source de rédemption." renifla Halonn d’un air dédaigneux. "Et vos charmes n’ont pas l’air plus efficaces..."
"Holà, holà, on se calme ici !" intervint Lelfe, jouant les médiateurs. "Nous disputer ne servira à rien. Cherchons plutôt une solution..."
Tous en convinrent.
"Pourrais-je vous examiner, en privée ?" demanda la Haute-Druidesse à Lelfe. "Vous seul semblait avoir récupéré des effets de l’arme noire. Je n’ai jamais vu des sortilèges de soins aussi bien fonctionner que sur vous."
"Oh, ça ? C’est à cause de mon amul..."

Lelfe s’interrompit, sa main ne trouvant rien au milieu de ses colifichets habituels. Cela lui revint : son amulette familiale avait été sacrifiée lors du combat contre son frère, Elohell. Il afficha un instant un mine perplexe, mais se reprit bien vite, chassant ce mystère médical dans un recoin de son esprit.
"Je vous suis, Ma Dame. Si je peux vous être d’une quelconque utilité... Je vous dicterais également les remèdes décrits par Derym. Qui sait un de ces baumes pourra peu être soigner cette blessure."
"En pleine crise, il pense encore à la bagatelle..." persifla Thiki.
Tous éclatèrent de rire, dissipant la tension. Pour l’instant.

Bien plus bas...
Une main décharnée sortit d’une crevasse, couverte d’un sang noir et corrompu. Un gémissement se fit entendre, semblable au vent des hauteurs, en plus sinistre. Dans d’horribles craquements, une silhouette se redressa. Et retomba dans un gémissement.
"Je...suis... vivant !" cracha le corps meurtris, démentant l’évidence.
L’ex-drow ramena péniblement une main devant ses yeux. Elle n’était qu’une plaie et de nombreux os saillaient selon des angles improbables. Pourtant... La douleur était tolérable, comme une simple information reléguée au fin fond de son esprit. Il n’avait pas froid, malgré la pluie glaciale, à la limite de la neige de ses montagnes inhospitalières.
"Non... Pas vivant ! Damné."

Il éclata d’un rire malsain. Son Dieu lui donnait une autre chance. Une nouvelle vie qu’il avait volée, comme le voulait son sacerdoce. Son rire sonna creux à ses oreilles. Il nota avec peur et intérêt la faiblesse de ses émotions, de ses sensations. A part la faim... La soif de sang. Quel châtiment cruel pour un elfe noir qui appréciait tant la vie et la beauté !
"Ai-je fait le bon choix ?"
Des bruit retentirent, non loin. Délicats, rapides, furtifs. Un instant, le drow s’émerveilla de ses nouveaux sens si aiguisés. Une patrouille... On le cherchait. Amis ou ennemis ? Il serait vite fixer, de toute manière. Ses jambes, son corps n’étaient que bouillis en cours de régénération. Il était encore trop faible pour se mouvoir correctement. ++++ "Il est là !" lança une voix.
Le drow vampire sourit. Il avait reconnut le dialecte des Profondeurs. Et cette accentuation subtile. Oui... Un membre de sa sombre église.
"Je... suis là."
Immédiatement, des elfes noirs l’entourèrent, silhouettes sombres, encapuchonnées.
"Tu as faillit, mon frère..." lui susurra un des combattants. "Cette mission était vitale pour notre Dieu. Tu serras châtié."
"Et nous tuerons l’humain ! La gloire sera pour nous. Où est l’Arme Noire ?"
Le nouveau vampire, sourit. Visiblement, ces drows n’avaient pas noté ce qu’il était devenu. Des jeunes... Bien trop inexpérimenté pour être envoyés à la surface, pour être chargés d’une telle mission...

Il faillit ricaner en voyant s’avancer un prêtre de son ordre.
"Pourquoi le soigner ? On a qu’à le laisser crever là !"
"Non. Il doit être châtié comme il se doit par nos prêtres..."
"Comment a-t-il survécut à pareilles blessures ?" s’étonna enfin le clerc.
"Je n’ai pas survécu." lança le vampire.
Un instant plus tard, l’ex-elfe noir se gorgeait de leur sang, volant leur vitalité pour restaurer ses blessures. Il n’avait pas encore échoué...

Au cœur d’une tour d’argent, un magicien demi-elfe s’immergeait dans les volutes d’une coupe fumante de Clairevision. Encore une fois, il s’était aventuré trop profondément, dissolvant presque son esprit dans la Mer de Mana qui baignait la réalité...
Cela s’était reproduit. Plus fort encore.
"Le druide..." réalisa-t-il. "Il a du obtenir une nouvelle pierre... Une liaison à plus d’un élément ? Impossible !"
Son esprit dériva, imaginant, soupesant les possibilités. Même si cela ne cadrait pas avec les coutumes des Druides... Mais techniquement, c’était réalisable. Il frémit en pensant aux conséquences. La liaison directe avec deux Plans Élémentaires ! Quelle puissance il pourrait en tirer !

Un instant, il fut tenté. S’emparer de Derym serait aisé, hors d’un sanctuaire druidique. Et avec ces pierres, sa puissance serait... Non ! Il ne résoudrait pas ses problèmes comme ça. Ce n’est pas un surplus de puissance qui viendrait à bout des problèmes causés pas Hagell. Et de toute manière, il n’avait pas toutes les connaissances nécessaires pour manier les artefacts druidiques. De plus, une telle puissance, dans un corps mortel... Quelle instabilité ! Comment faisait le jeune druide ?
"Il va falloir que je m’intéresse plus à cette affaire..." murmura l’Archimage.

"D’ailleurs, si tu pouvais nous rendre un service." lança soudain une voix.
Vivement, il se leva, prêt à déclencher une pluie de sorts mortels sur qui avait osé le déranger dans son sanctuaire. Luttant contre le vertige, il chercha l’origine de la voix.
"Plus bas..."
Baissant les yeux, le demi-elfe découvrit la petite silhouette floue d’Onyshahell.
"Ony...Comment t’as fait ça ? T’as finalement repris tes études de magie ?" grogna le Mage GaHell.
"Je me fais aidé par en haut..." lança l’elfe, rigolard, un pouce pointé vers le ciel.
"Ta mère ?"
"Plus haut."
Le magicien déglutit. Ce devait alors être sacrément important.
"Que ce passe-t-il ?" demanda-t-il, un rien nerveux.
"Ça à commencer..."
"Oh !"
"On a besoin d’une Téléportation pour deux, puis pour plus. Je t’explique..."

"Des nouvelles ?" demanda Halonn. Il revenait d’une expédition en compagnie de Groumpf et de Rôdeurs elfes du Temple. Hélas, leur proie s’était déjà enfuie, laissant quelques cadavres.
"Non. La situation empire : la blessure d’Ysandre continue à suppurer. Malgré nos remèdes, l’hémorragie se poursuit. Halonn ne dit rien. Au loin, le ciel devenait gris... Il n’allait pas tarder à devoir regagner son cercueil. Déjà, l’horizon rosissait.
"Dans le pire des cas..." lança-t-il après une longue hésitation. "Je pourrais... L’Etreindre."
Lelfe et Thiki saisirent immédiatement la majuscule. Koyan battis des cils.
"La transformer en vampire..."
"Cela pourrait la sauver."

"La damner, plutôt. Une Paladine de Tür... Je suis pas sûr qu’Ysandre l’accepte, même pour ton amour."
Halonn soupira. Il le savait aussi. Mais ainsi, elle serait sauvée. Et deviendrait sa compagne pour l’éternité...
"Et elle me haïra, à jamais..."
Secouant la tête, il abandonna. Autant respecter la volonté de son amante, quoi qu’il en coûte. "_ Je dois hélas me retirer." déclara le vampire d’un ton exténué. "Je suis encore faible, et je suis inutile, ici... Réveillez-moi s’il se passe la moindre chose."
"Ok. Bon repos, Halonn !" lança Thiki, faussement joyeuse. "Essaye qu’il ne soit pas éternel..."
Le vampire albinos se retira après une dernière salutation.

Lelfe, Groumpf, Koyan et Thiki se retrouvèrent sur un balcon, contemplant la mer de nuage qui rosissait. Bientôt, ce serait un nouveau jour.
"Alors ?" demanda Thiki. "T’as une idée, Lelfe. Les Bardes, ça a plein d’idée..."
"Non... Ni moi, ni la Haute-Druidesse n’arrivons à la soigner. Et Derym est toujours immobilisé par la fièvre."
"C’est foutu, hein ?" renifla Thiki, les larmes aux yeux. "Je peux la sentir... Dans ma tête. Elle s’enfonce..."
"Groumpf bien aimé gentille Paladine. Pas vouloir qu’elle meure... Mais sale blessure."
Lelfe soupira, le regard perdu dans le vide. Malgré sa nature d’elfe, portée sur la beauté, il ne voyait pas le paysage, perdu dans ses pensées.
"Il nous faudrait un miracle..." conclut-il tristement. ++++ Soudain, la mer de nuage sembla s’ouvrir, se changeant en une masse d’or pur. Le soleil se leva, éclatant, superbe. Au cœur de la luminosité singulière apparut une silhouette dorée, gigantesque, chevauchant une licorne d’un blanc pur. Le cavalier titanesque fonça vers l’Arbre Sacré, auréolé de la lumière du levant. Tous les elfes tombèrent à genoux, baigné dans la lumière et la chaleur affectueuse de l’apparition. La silhouette translucide s’avança vers Lelfe et son groupe, bien vite rejoint par la Haute-Druidesse, qui n’en croyait pas ses yeux.
"Lelfe...T’as fait quoi ?" balbutia Thiki.
"Rien..." murmura Lelfe, abasourdi.

"Euh... Relevez-vous. Pardon pour l’apparition un peu voyante... Désolé. Ah ! Lelfe !"
"Seigneur Lathandre !?!"
La Haute-Druidesse à côté du Barde pâlit.
"Ah ! Te voilà enfin. Pas facile à trouver, comme coin, avec toutes ces protections..." tonna l’apparition gigantesque.
Il s’était rapproché, flottant tranquillement sur son fier destrier géant. Tous durent se boucher les oreilles.
"Ah ! Pardon encore..." fit le Dieu, après s’être rendu compte de l’inconfort de ses hôtes. Dans un plop sonore, il disparut, avant de se rematérialiser sous une forme de taille humaine. Son destrier disparut. Le Dieu se tourna vers la Haute-Druidesse.

"Pardonnez mon intrusion..."
"C’est un honneur." balbutia la Maîtresse du Temple du Vent, surprise. "Que... Que me vaut le plaisir, Seigneur Lathandre ?"
"Et bien... Je suis là pour Lelfe. Je ne suis qu’un simple messager."
Les paroles de la divinité plongèrent tout le monde dans la perplexité la plus totale. Qui emploierait un Dieu comme coursier ? Lelfe avait bien une idée. Il soupira.
"Que me veut maman ?" L’apparition eut l’air un rien gênée. Lathandre sembla rougir, chose étonnante vu la peau dorée de son Avatar.

"Et bien... L’accouchement à commencé. Et comme tu étais en vadrouille et injoignable, elle m’a supplié de vous trouver..."
"Votre mère envoie... Le Seigneur Lathandre ?!?" balbutia la Haute-Druidesse.
L’apparition lui dédia un sourire amical.
"C’est une vieille amie. Et l’une de mes plus dignes élues. Je vous saurez reconnaissant de bien vouloir lever, temporairement bien sûr, les sortilèges qui protège le Temple du Vent et l’Arbre Céleste..."
"Tout... Tout de suite, monseigneur !"
Elle partit illico presto donner des ordres, sans toutefois lancer un regard interloqué à Lelfe, qui haussa les épaules en s’excusant.

"Holà, qu’est-ce qu’elle manigance ?"
"On va vous faire parvenir un transport... Votre Mère vous réclame."
"Eh ! Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais on a plus urgent que des histoires de famille !" intervint alors Thiki, n’hésitant pas à s’opposer à un Dieu.
"Ysandre, la Paladine de Tür, n’est-ce pas ?"
"Comment vous savez ? Non... Ne me dîtes pas. Z’êtes un dieu, ça explique..."
"Seigneur Lathandre..." commença Lelfe plein d’espoir. "Pourriez-vous..."
"Un petit miracle ? Désolé, Lelfe, mais ce serait poussé un peu trop loin dans l’interventionnisme. Par contre..."

Il sourit, chaleureux. L’avatar pointa son doigt vers le ciel. Celui-ci sembla se distordre, puis se fendre. Un Dragon d’or apparut, pourtant deux silhouettes sur son dos richement harnaché. "Par contre... Voyez avec eux. Votre Mère est une puissante guérisseuse, qui a toute ma confiance. Et parmi ces deux là, il y a un mage fort doué."
Le Dragon d’or se posa, non loin de Lelfe et de ses amis médusés.
"Onyshahell... Maître GaHell..." balbutia Lelfe, reconnaissant les deux silhouettes richement vêtus pour l’occasion.

"Bon, vous embarquez ?" tonna le demi-elfe. "Ta mère ne supportera pas si on arrive en retard.
"Bonjour, mon frère..." sourit Onyshahell.
Lelfe éclata de rire.
"Je crois qu’on a finalement une chance ! Groumpf ! Va chercher le cercueil d’Halonn. Thiki, Koyan, on va chercher Ysandre et Derym et on embarque !"
"Mais pour où ?" demandant la voleuse. Même si elle avait reconnut Onyshahell, elle ne se réjouissait guère à l’idée de voyager à dos de dragon. Et tout chez le demi-elfe criait "Mage !".
"Pour le Nesharr, ma terre natale. On soignera Ysandre là bas. Et je ne veux pas rater la naissance de ma dernière petite sœur !"

"Nesharr... Le plus grand royaume elfique." murmura Koyan. "C’est si imprévu. Je ne sais pas si..."
"Mais si, tu viens !" lança Lelfe d’un ton joyeux. "Une cartographe se doit de voyager."
"Mais mes rapport à l’Empereur..."
"Ony’ les lui enverra. Pense à la diplomatie : tu connaîtras le Nesharr et l’Alliance d’Elrond de l’intérieur !"
Il n’en fallut pas plus pour décider l’espionne-nécromant.
"Bon, on y va ? Les druides n’aiment pas voir leurs secrets exposés... Je dois nous téléporter au plus vite." grogna le magicien demi-elfe.
Lelfe sourit et fit un geste d’adieu à la Haute-Druidesse et à l’Arbre Sacré du Temple du Vent.
"Merci pour tout ! On repassera peut être un jour !"
Et à dos de dragon, les aventuriers prirent leur envol, sous le regard bienveillant du Seigneur Lathandre.

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