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Délinquescence

Délinquescence

(Divers - 26/06/2005)

Dans toutes les directions s’étalait un immense champ de blé d’or. Champs était d’ailleurs un terme inapproprié face à la véritable mer végétale chaotique qui ondoyait lentement sous le zénith. L’immensité dorée était abruptement tranchée en deux par un ruban d’asphalte noir comme une nuit sans lune, sans étoile, sans espoir. La route, vieille et craquelée, donnait un sens à l’univers, définissant deux directions au beau milieu de l’infini. L’une valait l’autre d’ailleurs.

C’est ce que ce disait l’unique silhouette à des lieux à la ronde. Elle fit donc un pas en avant, puis un autre. Et encore un autre. La silhouette appartenait à un homme, ou à ce qui se définissait comme tel. Vêtus de noir, notamment d’un manteau de voyage rapiécé que nul vent ne soulevait, elle progressait d’un pas lourd, usé, mais néanmoins obstiné. Quelques éléments notables prouvaient que la silhouette n’était pas un homme...Sous les cheveux d’ébènes, en bataille, on devinait des oreilles un peu trop pointu. Les yeux du voyageur, d’un vert d’émeraude à la limite de la phosphorescence et fendus d’une pupille serpentine, offraient une couleur supplémentaire partagé entre le lapis-lazulis absolu du ciel d’été, l’or ondoyant du blé et la noirceur du goudron et des habits de l’errant.

La chaleur était accablante, faisant ondoyé le lointain, renforçant encore l’idée de désolation et de distance infini de cette route au beau milieu de nulle part. Le voyageur était déjà las de la vision des champs de blé dans la lumière cru. La sueur et la réflexion du soleil lui tuaient ses yeux sensibles de prédateurs nocturnes. Chaque pas semblait futile, inutile, vivante preuve du paradoxe de Xenon. La route semblait s’étirer sur des années-lumière mornes, promettant un trajet qui prendrait des éons de solitude morose. La solution était là, pourtant, dansant dans l’esprit du voyageur, le tentant. Un geste, un parole et il en serait fini de ce trajet interminable, de cet endroit immobile au cœur du temps, de cette chaleur accablante qui le rongeait. Il ne fit rien. Puis il remit un pied devant l’autre.

L’errant avançait toujours, s’amusant à contempler son ombre, offrant sa nuque au soleil implacable. Son image ténébreuse n’offrait aucun réconfort. Elle ne changeait pas. Il leva les yeux vers le globe incendiaire au cœur de l’azur. Il n’avait pas bougé depuis des lustres, le pilonnant ardemment de ses rayons impitoyables. Le voyageur sourit. Même le temps semblait fondre au soleil...Comme les distances, la perception de l’univers. Mais qui vaincrait ? Ce monde immuable à la morosité accablante, au décor inaltérablement ennuyeux ? Ou bien sa volonté implacable, sa détermination sans faille à railler l’univers, à accomplir l’impossible...
"Déjà je retombe dans mon égocentrisme..."

Le voyageur sourit. Avait-il parlé ? Murmuré ? Crié ? Ou bien seulement pensé ? Seul le silence et le crissement du vent dans le blé desséché lui répondirent. Cette unique son oscillait dans son esprit, juste entre le à peine audible pour être remarqué et le exaspérant. Bien évidement, il ne changeait jamais, ni en tempo, ni en intensité. A croire que le changement avait été banni de ce lieu. Arriverait-il à le faire changer ? A provoquer le moindre événement digne d’intérêt ? Le voyageur poursuivit sa marche, d’un pas ferme et décidé, niant le désert pourtant fertile de son environnement figé.

Changement.
Si.
Au milieu du brouillard visuel, au cœur des hallucinations provoquées par la chaleur et le miroitement de l’asphalte, il le descella. Etait-ce possible ? Ces sens lui joueraient-il un tour ? Cette morne plaine d’or mouvant, ce ruban noirâtre légèrement collant auraient-ils une fin ? N’était-ce pas quelque artifice de son esprit torturé par le silence et la monotonie, inventé pour tromper sa langueur ? Il nia le changement presque aussi fort qu’il l’avait désiré, n’osant croire qu’une modification de son environnement pouvait être encore possible. Ces éons d’errance à travers cet infini allaient-ils prendre fin ? Le voyageur réfuta, analysa, contra et douta de ses sens jusqu’au bout, jusqu’à être face à l’impossible changement. Une ruine.

Pyramide de verre brisé et de béton fracassé par le temps, un morceau d’immeuble émergeait péniblement à travers la mer de blé. La végétation monotone semblait lutter avec hargne contre ce blasphème construit par les hommes, le prenant d’assaut sous le vent telle des marées d’or sous la houle d’une tempête vengeresse. Ultime doute, ultime espoir pour l’errant. Enfin un jalon, une chose susceptible de marquer la progression du voyageur. Borne symbole de civilisation, d’espoir et de désespoir. Il hâta le pas.

Comme s’il venait de déclencher un mécanisme secret de l’univers en approchant de la construction, le voyageur remarqua que le temps avait repris son court. Il fit une pause pour reposer ses yeux fatigué par la monotonie, se gavant visuellement des arrêtes abruptes du bâtiment détruit, analysant son architecture, se délectant de son usure et de sa perfection corrodé. Symbole du changement, symbole de l’humanité. En ruine, mais si gaillardement représentatif de l’existence d’un autre chose, d’une possibilité, d’une civilisation.

L’errant sourit. Jamais il n’aurait cru que ce déchet détruit, sûrement sans grâce même lors de son frais achèvement, puisse lui mettre tant de baume au cœur. Avec le retour des sentiments, le voyageur connus la peur, le doute, l’hésitation. Que venait-il faire ici ? Qu’allait-il trouvait plus loin ? Cette ruine sombrant au milieu du néant n’augurait rien de bon... Mais, justement, n’aimait-il pas ça ?
"Encore en train d’envisager de sauver le monde, de changer l’inévitable ?" se railla-t-il.
Bien sûr, rien ne lui répondit.

Il avait repris la route, d’un pas constant, inusable. Le bâtiment avait disparut dans le lointain, dévoré par les vagues trouble de chaleur. Le temps avait resuspendu son vol... Mais cela n’avait plus d’importance. Maintenant il savait qu’il progressait, qu’il avançait, que tout n’était pas figé dans l’ambre moite de cet été, de cette journée. L’univers se vengea, bien sûr, du vol de ce secret. Le soleil était descendu, s’abîmant dans l’infini avec une lenteur confinant à l’immobilité, face à la route, comme il se doit. La luminosité faisait souffrir les yeux du voyageur en même temps qu’elle le rassurait. Il sentait le sel de sa sueur sur ses lèvres desséchées. Et il avançait toujours, souriant. Tout indiqué qu’un jour ou l’autre, cette journée maudite aurait une fin. Il espérait que cela était un reflet de sa vie...

Changement, à nouveau.
Pléthorique, cette fois si. L’univers se montrait d’un coup fort prolixe, comme si il n’avait plus la force de lutter contre la volonté de l’errant. Celui-ci souriait, convaincu d’avoir gagné. Maintenant il progressait à l’ombre d’autre pyramide titanesque, restes monolithique d’immeubles renversés. Une Vallée des Rois, un vallée de tombeau pour une civilisation moderne.

Les yeux joyeux et avide de nouveauté du voyageur s’extasiaient devant les lignes brisées des ruines cyclopéennes. Il cherchait le moindre indice, le moindre soupçon d’information. Tout trahissait une civilisation d’une banalité affligeante. Quelle était donc la catastrophe qui avait renversé la ville à présent fondante dans un champ ? Qu’étaient devenus les habitants ? Y avait il un autre être vivant sur ce monde désert ? L’interrogation fixait un but au voyageur, attisant sa curiosité, donnant un sens à ce voyage.

Il franchit un pont en ruine. La route était de plus en plus mauvaise. Autre changement. Une entrave à sa progression, nouveau tour des Dieux de ce monde ? De toute façon, à quoi bon ? Quel intérêt de ralentir quelqu’un dans ce monde au temps figé ? Il ricana, enjambant une pile de débris, contournant un véhicule à moteur réduit à l’état de pulpe ferrugineuse. Il se gavait de changement. Tel était sa destiné de Pion du Chaos. Il franchit un nouveau pont, s’extasiant sur les filaments arachnéens qui maintenaient la construction en apesanteur au dessus de la mer jaune du blé crissant. Le vent tirait une fugue plaintive, funèbre, de la construction. Sûrement un requiem. Dame Nature était une artiste de renom, mais elle n’était pas connue pour sa folle gaieté.

Il sourit. Nombreux sont ceux qui se seraient récriés contre pareil jugement. Une grimace traversa le visage de l’errant.
"J’en veux décidément toujours plus." grogna-t-il.
Il avait eut le changement visuel et auditif. Maintenant, il voulait que sa solitude cesse. Il voulait discuter, arguer, argumenter, débattre, philosopher, crier ou simplement communiquer avec une forme d’intelligence. L’errant sourit et avança plus vite, toujours face au soleil cuisant. Il allait être exaucé, il en était convaincu. Il le fallait. Sinon, il détruirait ce monde, rien que pour tromper son ennui.
"Voyons si la menace marche..." déclara-t-il, méchamment, face aux débris silencieux qui n’avaient même pas la décence d’être hantés...

Le voyageur progressait toujours au cœur des ruines d’une civilisation brisée. La route défoncée devenait de plus en plus chaotique, comme pour rejeter le marcheur fatigué mais obstiné. D’aide, elle devenait obstacle, traitrise et fourberie, visant à déstabiliser, épuiser, voire même blesser. Le soleil éternellement couchant n’était pas en reste, avec sa lumière rasante, éclaboussant les monolithes d’habitation détruits d’un orange-doré pénible. Des milliers de débris, verre et métal réfléchissant, reflétaient violemment les rayons ardent, visant les yeux. Bien évidement, le chemin le plus praticable, non, le moins pire, était directement en face de l’astre du jour à l’agonie...

L’errant ne rêvait que d’ombre et de fraicheur, mais continuait à progresser inlassablement sous le soleil. Il défiait le temps de se remettre en marche, d’amener la nuit, sa vrai patrie. Il se gaussait intérieurement de ces obstacles mesquins dressés contre son ardeur et sa volonté. Il ne renoncerait jamais. Pourtant, son pas devenait lourd, son pied léger de semi-elfe n’avait plus aucune grâce, sa vitesse diminuait peu à peu, comme fondante, engloutie dans l’ambre du couchant.

Quelques éons plus tard, son œil mis à la torture par le soleil et la sueur capta un mouvement. Hallucination ? Réponse à ses désirs ? Le marcheur commit l’irréparable et s’arrêta. Une main en visière, il scruta les barres de béton et de métal tordu, toutes semblables au milieu de cette cité gigantesque en proie au chaos et à l’entropie. Immobile, douché par ce soleil éternel, il scruta des ombres quasi-inexistantes, à la recherche d’un signe ou de la confirmation de sa folie.

Bruit ! Mouvement !
Il ne s’était pas trompé. Il y avait quelque-chose de vivant, quelque-chose d’autre que lui dans ces débris cyclopéens. Il sourit. Il était temps de céder à la curiosité, son principal défaut, et de mettre en œuvres ses talents de pisteur qui faisaient la renommée de ses ancêtres...

Comme si l’attrait de la nouveauté avait décuplé ses facultés, le voyageurs traqua l’intrus avec hargne et avidité, infatigable. Il plongea dans des ruelles sombres qui n’étaient plus que fissures, se faufila tel un félin au travers des champs de métal rouillé et des forêts de blocs de béton fracassés. De marcheur, il était devenu chasseur. Polarisé sur sa proie encore invisible, sûr de ses capacités, il ne remarqua pas qu’il s’éloignait de la sécurité relative de la route. Il ne prit conscience de son égarement que lorsque le soleil devint invisible...

Plus de pluie de lumière dense du couchant, plus d’étincelles cruelles de réverbération. Autour de lui ne restait que les ténèbres glauques et inquiétantes de l’ombre des monolithiques immeubles détruits.Qui semblaient se resserrer autour de lui, en silence, menaçants, secrets. Isolé dans quelque cour intérieure, coupé de la lumière qui chasse traditionnellement le mal, il identifia enfin sa proie qui l’avait entrainé dans ce dédale obscur. Trônant d’un air moqueur sur un pylône de métal tordu, un corbeau.

Le voyageur ne put s’empêcher d’éclater de rire devant le sombre volatile qui lui avait fait gaspiller ses forces et son temps. Puis, reprenant peu à peu son calme au fur et à mesure que son cœur cessait de battre la chamade, il s’intéressa à l’oiseau. Après tout, il s’agissait tout de même du premier être vivant non-végétal qu’il croisait dans ce monde partie à va-l’eau... Il s’approcha, puis s’arrêta. Le calme, l’obscurité du lieu était anormale.
"Comme tout le reste ici" songea-t-il avant de frissonner. Mais l’atmosphère était trop lourde, irrespirable, hantée par des menaces secrètes et des odeurs de pourriture. Des odeurs de mort, une froideur de caveau. Il plissa les yeux, détaillant le volatile de mauvaise augure à l’aide de ses sens aiguisés et par d’autres moyens plus obscurs... L’animal lui rendit un regard moqueur, semblant sourire méchamment...

Un sourire torve barra le visage du maraudeur en chasse.
"Ici aussi... J’aurais du m’en douter..." maugréa-t-il à l’adresse du corbeau.
Tous ses muscles se tendirent, prêt à l’action, prêt à la destruction. Il sentait des énergies inquiétantes se masser en lui, prêtes à rugir, à déferler et à semer la mort à son ordre. Le corbeau croassa un ricanement.

"On se moque ? On me défie encore ? Quelle témérité...Mes sens ne me trompent pas, tu es bien diminué... Est-ce là ton avatar dans ce monde ? Quelle cruelle plaisanterie du destin ! D’un mot, d’un geste et je te renvois facilement au néant que tu chéris tant..."
L’oiseau se contenta de le toiser sévèrement. Ses yeux encore plus noirs que son plumage se plongèrent dans les émeraudes éclairés par la rage du regard du voyageur.
"Oh ? Trop tard, dis-tu ? Que m’importe... Je ne suis pas venu réparer tes œuvres, sauver des mondes et combattre pour le Bien... Tout ça est fini... Par contre, résister au plaisir de t’annihiler séant va m’être difficile..."

Le noir volatile croassa une sorte de rire inhumain qui se réverbéra, se déforma ignoblement contre le cercles conspirateurs d’immeubles détruits. L’errant colérique eut un rictus. Il soupira, décontractant ses muscles, rangeant son humeur assassine, dissipant les auras de violence.
"Pfff... Bien vu, je bluffais... Trop tard, comme tu l’as dit. Te tuer ne me servirait à rien. Pire, tu gagnerais dans ce cas, n’est-ce pas, héraut de la Destruction, Prince du Néant, Maître de l’Entropie ?"

Cette fois, le corbeau sembla surpris, plongeant un regard suspicieux, voire craintif dans les yeux du voyageur.
"Cela doit te faire rager, Ténébreux ?" ricana celui-ci. "Nous voilà obliger de coexister une fois de plus, dans ce monde à la dérive... Sache que si jamais j’en ai les moyens et l’occasion, je donnerais finalement peut être un coup de main pour réparer tes sombres œuvres... Les habitudes ont décidément la vie dure... Et j’aime emmerdé les gens."
Le sinistre oiseau croassa vigoureusement son mécontentement, son cri hantant les couloirs en ruine sous forme d’échos effrayants. Mais nul n’était là pour les entendre...

Le voyageur haussa les épaules et fit un geste d’adieu dédaigneux au corbeau en se retournant.
"Passe le mot : je n’ai pas fuit, je n’ai pas abandonné. Nous resterons des ennemis mortels, toi et moi. Tel est notre Destin, même si je crois pas à ces conneries..."
Le corbeau resta silencieux, puis s’envola, dédaigneux, vexé.

A la vitesse d’un éclair, l’errant pivota, tendus dans un unique but. Un éclat d’argent s’envola, d’une mortelle précision. Le corbeau tomba, foudroyé par le métal traitre de l’assassin. Un ichor noirâtre s’échappa en pulsation lente de la plaie mortelle du volatile au plumage de nuit. L’argent finement gravé, bénit et enchanté par des mains expertes, se corroda, devenant rouille friable, flétrissant comme la feuille que le projectile stylisé représentait...

Le voyageur s’approcha doucement, inexorablement.L’œil du corbeau agité de spasmes luisait d’une incompréhension mêlée au triomphe.
"Je perd peut être en retombant dans la violence et la destruction, devenant ainsi ton serviteur. Mais peut être que cela est un pas vers la rédemption et la sauvegarde de ce monde... Comme je l’ai dit, je ne fuirais pas..."
Il broya la tête de l’oiseau de mort sous un talon vengeur. Une vengeance froide, amère, contenant une colère bouillante et dévastatrice, pouvant faire trembler des mondes.Il jouissait du son des os broyés, des borborygmes visqueux des viscères qu’il piétinait... Le voyageur sourit, cruel, ironique, mesquin mais triomphateur.
"Jamais plus..." ++++ Après un long périple, le voyageur émergea de l’obscurité sèche, à l’odeur de tombeau. Une faille entre deux immeubles déchus le ramena dans l’allée de lumière. La chaleur et le soleil ardent, cyclope orangé au bout de l’avenue pavée de destruction, le frappèrent si fort qu’il en vacilla. Un sourire torve se dessina sur son visage : quelle preuve éclatante de sa nature ténébreuse, de son affinité pour l’obscurité...Pourtant, il s’engagea d’un pas ferme et déterminé face au couchant. Le son de ses pas ininterrompus claquait sur le béton, résonnait sur les façade éventrée. L’asphalte était encore brûlant, fondant. L’air était chargé de poussière et d’une alcaline odeur de roche surchauffée.

Non, il n’y avait pas que ça. L’errant partagé quelque traits avec la sensuelle race des Elfes, notamment des sens fort développés. Une odeur nouvelle, timide, se masquait derrière celle de la ville détruite. Grisé par la nouveauté, une fois de plus, il accéléra, mettant ses muscles épuisés au martyre. Il n’avait jamais guère fait attention à son corps, se disant que tout était réparable...

Franchissant un pâté de maisons abattues, une route gondolée interminable et un pont effondré dans un cours d’eau à sec, comblé par les blés, le voyageur réfléchissait. Il était amusé. D’abord était venue la Vue, avec les monolithes d’une civilisation déchue, icebergs de béton aux milieux des champs dorée. Contrepoint Nature/Industrie. Puis il y avait eu l’Ouïe. Croassement de mort pour un monde qui ne l’était pas moins. Maintenant l’Odorat... Il se demandait quelle serait la suite.

Plus amèrement, il se demandait s’il avait eut raison de se laisser emporter par la haine et la violence. Une fois de plus. Premier acte d’interaction avec une forme de vie dans ce nouveau monde : un meurtre. Même s’il s’agissait de l’anéantissement d’un créature abject, était-ce justifié ? Cet Avatar n’aurait rien pu faire contre lui, ni contre cet endroit. Ce qui y avait à tuer l’avait déjà été. Ce qui y avait à détruire joncher déjà le sol... Il le sentait, cet univers partait à la dérive, se décomposer. Le temps, l’espace, les sensations, tout ici paraissait en train de se faner. Une mort lente, inéluctable... Qu’espérait-il changer ? Qu’espérerait-il ? Sauver le monde ? C’était bel et bien trop tard.

Quoique. Cette pensée, cet écho fantôme ne voulait pas sortir de son crâne surchauffé par le soleil. Quoique. Etait-ce encore son arrogance qui parlait ? Ou était-ce ce désir propre à toute forme de vie de survivre, de se battre contre le Destin. Il savait pourtant bel et bien que c’était impossible... Quoique. La pensée était là, refusant de mourir sous les assauts de la froide logique, de la fureur ardente de la rage impuissante, de la mélancolie de l’abandon...

Il avait été vaincu, humilié. Il avait battus en retraite. Il préparé son retour, sa revanche. Mensonge évident, baume pour fierté blessée que tout cela ! Quoique.
"Elfe maudit ! Misérable jeune fille ! Pourquoi me laissez-vous donc pas en paix ? N’en ai-je pas assez fait ?" hurla-t-il au vide, luttant contre le fantômes d’anciens amis.Et d’anciennes amantes. Bien sûr, nul ne lui répondit. Seul le couchant le fixa de son œil aveugle. Il se remit en route, pestant entre ses dents.

Une nouveauté. A nouveau.
La cause de l’odeur était désormais évidente. Il l’avait identifié depuis quelques années-lumière de gravats, mais il n’y avait pas cru. Juché au sommet d’un poutrelle métallique rouillée, construction tordue qui n’aurait jamais du pourvoir supporter son poids, il scrutait la mer. Dévorant la ville, elle s’insinuait lentement, érodant de son éternelle va et vient les immeubles éboulés.

Le son du ressac était doux, l’air était piquant d’iode. Le vent portait nonchalamment un zeste de sable. De quoi mettre du baume au cœur de n’importe quel voyageur exténué par la traversée interminable de champs morne et d’un chaos de bétons et de ruine. L’errant maudit ses sens elfiques, si précis. Il maudit ses capacités d’analyses. Pestant, il avança le long de la grève, nullement jonchée d’algues, sans coquillages ni crabes amenés par les vagues. Aucun bond de poisson ne vint troubler l’onde. Pas un oiseau ne décrivait des cercles avides autours de l’eau.

Le voyageur ne pensait pas qu’il puisse trouver pire que le chaos de béton de la ville pour cheminer. Il s’était bien trompé. Suivant le rivage, la route dévastée avait cédé la place à du sable traître. La progression était pénible, tirant sur ses chevilles déjà mal en point. La réverbération du couchant sur la mer et sur le sable était intolérable, mettant la peau du voyageur à la cuisson. L’odeur d’iode devenait vite exaspérante, le vent était moqueur, ne se cherchant que de sel et d’humidité lourde au lieu de rafraîchir. Pourtant, il avançait toujours, sans but, sans faillir. La ville cédait peu à peu aux forces de la nature. Lentement, inexorablement.

Les buildings renversés devinrent dunes, la route se changea en chemin dévoré par l’érosion, balayé par le vent. Bientôt, seul restèrent quelques plaques sclérosées d’asphalte, vestiges lui indiquant la route sous le soleil éternellement agonisant. De temps en temps, un bâtiment cyclopéen défiait le temps, émergeant du sable tel un mystérieux temple ancien. L’errant sourit au travers de ses lèvres desséchées quand apparurent les premières plantes. Encore une nouveauté.

Il caressa l’herbe folle, rêche, coupante. Quelques gouttes de sang rouge vif virent abreuver la plantule poussant sur les dunes. Si petite, si frêle, battus par le vent salin et le sable abrasif. Si têtue...Comme lui. Cela le fit sourire à nouveau. Il profita de la halte pour se désaltérer avec sa vieille gourde. L’eau était chaude, après une journée (ou un millénaire) passée au soleil. Le voyageur contempla l’outre au trois-quarts pleine. Il se demanda combien de temps cette réserve allait duré. L’eau de ce monde était-elle potable ? Convenait-elle à son organisme ? Il serait ironique de mourir déshydraté par une diarrhée sur cette plage inconnue...

Il haussa les épaules et reprit sa pérégrination sous le couchant. Le sable crissait désagréablement, semblant se plaindre de ses pas portant léger. D’ailleurs, il complotait pour engloutir son pied, pour s’insinuer dans ses bottes... Et maintenant l’herbe sauvage s’y mettait aussi, épée végétale cherchant à trancher ses chairs au travers de son pantalon. Si futile, mais si opiniâtre... Il se plut en cheminant, à imaginer un écosystème basé sur le sang versé par les animaux pour abreuver ces plantes...Idiotie, bien entendu, mais ça eut le mérite de le distraire durant quelques éons supplémentaire d’errance sous le soleil.

L’errant se demanda alors qu’est-ce qui avait bien pu arriver à ce monde. Où étaient les animaux ? Les hommes ? Le Corbeaux avait-il réellement déjà triomphé ?
"Pourquoi j’erre ici ? Pourquoi je perds mon temps dans ce monde désert ? Pourquoi y suis-je venu ? Pour me complaire dans ma propre solitude ? Pour assister en avant-première à la fin des temps ?"
Cette fois, il y eut une réponse. Elle le mit à genoux. Une larme traversa en silence son visage de sang-mêlé rougit par le couchant. Les sautes de vent venaient de lui apporter une chanson.

Il se rua au travers des collines à une vélocité inhumaine, négligeant sa fatigue et le terrain instable. Une chanson. Il n’en capter que quelques brides incompréhensibles, dans un langage inconnu, en plus. Mais c’était de la musique. Construite. Vivante. Le signe indéniable d’une présence, intelligente/consciente qui plus est. En plus, les sons avait l’air humain. Porté par l’espoir et une folle curiosité, il accéléra encore.

Comme en réponse à cet événement sans précèdent, le temps décida de ne plus traîner lui aussi. Le monde se défigea de l’ambre du couchant, le soleil s’abattit sous la mer quand le voyageur descendit de la dernière dune. L’obscurité fut abrupte, comme pour nier l’aveuglement solaire précédant, comme si les étoiles étaient trop timides ou épuisé pour sortir. Glissant plus que courant, l’errant dévala une pente sablonneuse. Le chant avait cessé...Plus un bruit, aucune trace d’une quelconque présence... Etait-ce une hallucination causé par le soleil et son désir de rencontrer enfin une compagnie humaine ?

Le désespoir le frappa comme un marteau. Le regard mouillé de larmes, il contempla l’apparition des premières étoiles qui clignotaient, indifférentes, froides, moqueuses même. Puis, au détour d’un bloc de béton enfoncé dans l’eau et le sable, il la vit. Une femme allongée sur une dune, contemplant l’immensité noire du ciel. Elle ne bougeait pas. Même la brise marine ne faisait pas bouger ses cheveux mi-longs. Allongé à ses cotés, main dans la main, se tenait un squelette.

Ils restèrent un moment à se contempler silencieusement sous le regard insensible des rares étoiles qui scintillaient dans les ténèbres. L’errant cherchait à reprendre son souffle, soudain vaincus par l’épuisement et le trajet insensé qu’il avait accomplis sans ménager sa frêle constitution. Son corps, vaisseau qu’il croirait contrôler et soumettre à sa volonté opiniâtre reprenait soudain ses droit, réclamant oxygène et fraîcheur. La femme ne bougeait pas non plus, contemplant la silhouette suante et soufflante qui s’était ruée à sa rencontre. Il était surprise, mais pas autant qu’elle l’aurait du suite que cette étrange apparition dans ce monde désert.

Pendant de longue minutes, la mer battis la mesure du reflux du sang dans les temps du voyageurs, dont le souffle rauque rythmait le ressac des vagues. Puis les yeux verts perçants retrouvèrent leur lucidité, calmé. Inquisiteurs, ils détaillèrent précisément la silhouette féminine qui n’avait pas bougée. Elle s’était contentée de lâcher la main du squelette. Elle était grande. Plus que lui. Et fine, bien que raisonnablement bien proportionnée. Jeune, mais pas trop. Des traits agréables, un visage rond qui aurait pu être beau s’il elle avait su sourire. Désirable... La nuit masquait la couleur de ses grands yeux, qu’il devinait foncés et intrigué. Elle portait ses cheveux clairs mi-longs, attachés par une simple queue de cheval. Le voyageur remarqua d’étrange reflet dans cette chevelure, malgré la faible luminosité.

Il enregistra tout cela, évidemment. Mais ce n’était pas actuellement sa principale préoccupation. La nuit, sa complice, son amante rétive, lui avait appris, traîtreusement, une chose bien plus importante sur cette étrange femme. Quelques secondes supplémentaires lui furent nécessaire pour qu’il retrouve assez de souffle pour parler. En sus de la sueur acre qui perlait des pores de sa peau brûlante, il sentit un goût âpre dans la bouche.

Le goût du désespoir, de la désillusion, de l’amère déception. Un rire jaune et incontrôlable naquit inexplicablement, incontrôlé, dans sa gorge. La jeune femme battit des cils, surprise mais toujours calme devant cet inconnu qui s’esclaffait nerveusement. Quand le voyageur se fut calmé, il plongea son regard d’émeraude, presque phosphorescent dans celui de la jeune femme.
"Vous n’êtes pas humaine." lança-t-il d’une voix morne où perçait un infini regret.
"Vous non plus." contra illico la mystérieuse demoiselle. ++++ L’errant accusa le choc. Puis un sourire torve s’étira sur son visage mince.
"Bien vu. Vous permettez que je m’assois ?"
"Certes. Mais tenez-vous loin de Maître."
L’errant fatigué lança un regard relativement perplexe au squelette. Il s’agit à coté de la jeune femme, loin du mort. Cela confirmait certaines choses... Il resta là, silencieux, à jouir du plaisir cotonneux qui envahissait ses jambes meurtries par des années-lumière de marches suivit d’une course effrénée sur une plage assez peu accueillante.
"Comment avez-vous su ?" demanda-t-il tranquillement, son regard s’abîmant dans la mer obscure.
"Et vous ?"
Il sourit. Dure en affaire, la demoiselle. Elle lui plaisait presque à nouveau...

"Vous n’émettez pas de chaleur. Vous n’avez pas de grains de beauté visible, absolument aucun. Ni même le moindre léger duvet, pas même sur les bras..."
"Vous êtes étonnamment observateur."
Il sourit à nouveau, goguenard.
"L’habitude de lorgner les femmes...J’ai répondu. A vous." Elle pausa la main sur sa poitrine. A droite. Il frissonna à ce contact inattendu.
"Votre cœur n’est pas à la bonne place." affirma-t-elle d’un ton intrigué. "Et les battements... Ils forment une étrange mélodie, complexe. Beaucoup trop complexe. Même votre course ne peut expliquer ces pulsations, ces étranges harmoniques. Puis, vos oreilles sont plus longue et bien plus pointue que la norme... Et il y a vos yeux... La pupille est étrange, fendue. La couleur est étrange, comme luisante de quelques étranges réaction biochimique."

L’errant eut un autre petit sourire et hocha la tête, saluant le sens de propre sens de l’observation de l’inconnue. Elle le regarda, étonné, mais sans peur. C’était la curiosité d’un scientifique. Elle le disséquer du regard comme quelque étrange insecte. Dérangeant, mais le voyageur avait l’habitude...
"Ceci m’a permis de déterminer que vous n’étiez pas humain." poursuivit-elle, froide, analytique. "La probabilité que tant de mutations soient présentes chez un seul individu est infime...Qu’êtes vous ?"
"Et vous ?"

Cette fois-ci, c’est elle qui sourit. Légèrement. L’errant sentit son cœur se serrait devant le plaisant spectacle. Mais bien vite, l’expression de l’inconnue retrouva sa morne neutralité polie.
"Juste retour des choses. Je suis un androïde féminin multi-usage."
"Fascinant...Votre nom ?"
"Ten. Ma désignation officielle n’était pas cela, mais...Je ne m’en rappelle plus. Le Maître m’appelait Ten."
"Comme le chiffre ?"
"Dans une des nombreuses langues anciennes, oui... J’ignore si cela a une signification. Peut être est-ce une simplification de mon numéro de série. Les humains aiment la simplification dans les dénominations. Le Maître m’a dit de ne pas me soucier de ça, quand je lui ai posé la question."

Le voyageur resta silencieux un moment, digérant ces informations en contemplant les étoiles. Celles-ci semblaient maladives, en faible nombre, parvenant à peine à percer les ténèbres nocturnes...Leur scintillement était troublant, erratique, comme si chaque pulse de lumière traduisaient la fatigue des astres éclairant ce monde mort...
"Tout meure, y compris les étoiles..." murmura-t-il d’un ton indéfinissable. Etait de l’espoir, de la peur, du dégoût, de la résignation qui perçait dans sa voix ? Plutôt un mélange...
L’inconnue portant la désignation d’un chiffre leva elle aussi les yeux.
"Oui. C’est ce que l’on dit... Mais c’est si lent..." murmura-t-elle d’un voix lasse et triste. Sa main s’égara vers les os blanchit du squelette gisant à coté d’elle. "Les... organiques sont si bref, en comparaisons."

"Pas tous. Les arbres, par exemple. Certains perdurent durant des millénaires..."
"Peut être... Mais cela n’est rien, pour moi. Je durerais, encore et encore, inusable jusqu’à une improbable panne fatale. Je verrais la mort, encore et encore... C’est comme si je vivais dans un espace-temps différent, contemplant l’activité et la richesse biologique. Frénétique, si vivante. Et si vite renvoyée au néant... J’ignore pourquoi je vous parle, en fait... Vous aussi, disparaîtrez, me laissant seule dans ce monde désert..."
Elle se mura dans un silence, les yeux emplis de nostalgie et de tristesse, caressant nonchalamment les phalanges d’un mort.

Le voyageur réfléchissait en silence au propos de l’androïde. Il ne pouvait les démentir, même s’il avait cherché à repousser cette dure réalité, de tout son être, de toute son âme... Encore maintenant, il gardait un secret désir, un espoir impossible, un désir interdit : vaincre la mort, vivre éternellement. Malgré la tristesse. Malgré la solitude. Même s’il devait voir ses amis, ses amantes mourir. Même s’il devait voir mourir les mondes et s’éteindre les étoiles. L’errant eut un sourire. Cette rencontre venait de lui rappeler ce désir qui l’avait tant fait souffrir, qui lui avait apporté aussi tant de joie, qui avait donné un but à sa vie... Le reconnaître, embrasser son douloureux souvenir venait de lui donner un fragment d’espoir et de but. La décision hypocrite de venir dans cette univers agonisant n’était peut être pas si vaine, après tout.

Contemplant les étoiles faiblissantes sur cette plage déserte et morbide, il songea au Destin. Chose qu’il avait toujours nié, malgré les coups terribles que la vie lui avait asséné, malgré les preuves apportée par certaines de ses recherches occultes, malgré les Dieux et les Puissances qu’il avait côtoyés, défiés, chéris... Il serra le poing, sur l’endroit qui aurait du renfermé son cœur. Place supposée, rêve romantique, de son étrange héritage. Il songea ensuite à Ten, qui elle aussi regardait le silence, regardait le monde se faire petit à petit éroder par le Temps... Il eut un sourire amer, ironique. Etait-ce un cruel tour de quelque Dieu ? Son errance dans un monde mourant l’avait conduit face à une sorte de reflet futuriste de lui même. Etait un avertissement ?

Il songea à son corps à l’aspect effroyablement jeune pour son âge réel. Que de sacrifice pour se maintenir ainsi ! Pour paraître, pour ne pas disparaître... Soudain, il eut une idée. Aucune argumentation n’aurait pu tirer le robot de sa mélancolie... Mais une démonstration ? Il se leva, vaguement attristé de devoir rompre une promesse. Une fois de plus... Ses trahisons et changement d’avis étaient sans nombre. Souvent autos justifiées. Pour la bonne cause... Ou pour son égoïsme. Il soupira et se dégourdit les jambes sur le sable qui avait viré au glacial. On aurait dit des cendres froides.

"Seule, telle un îlot, un rocher isolé dans le fleuve du temps ?" railla-t-il, conscient d’avoir déjà souffert de pareille solitude. "Et s’il en existait d’autre comme toi ? Des immortels prêts à vivre avec toi ?"
"Impossible... Ou plutôt, inutile. Il ne pourrait s’agir que de robot ou d’androïde comme moi... Je sais qu’il en a existé. Mais nous n’avons nul but, nul désir, nul envie. Au combien notre vie serrait morne... J’ai vécus avec Maître et je sais quelle ardeur ont les organismes biologiques. Nous n’avons pas cela. Notre existence sans eux est si... vide."
Le voyageur ricana, un rictus amusé barrant son visage.
"Tout le monde n’est pas comme toi ou comme ton Maître. Tu sais déjà que je suis différent..."
"Mais vous êtes un entité biologique et..."
"Regarde."
Il écarta les bras, ferma les yeux et pris une profonde respiration. Il fit appel à ses dons qu’ils avaient juré de ne pas utiliser ici...

Il revint à lui une autre nuit. Ou était-ce là même ? Il abaissa ses bras, expira et ouvrit les yeux. Ten était là, un panier d’osier à la main. Ses vêtements avaient changé de couleur. Elle s’anima en le voyant bougé. Ses yeux s’agrandirent de stupeur et... Peut être était-ce de la joie.
"Combien de temps ?"
"Je ne sais pas. Le temps est bizarre ici... Comme s’il se délitait. Il y a des décennie que mon horloge interne s’est tus... Je dirais deux mois."
L’expérience avait été un succès. Elle lui tendit un thermos de café et un sandwich qu’il accepta avec gratitude. Cela avait été épuisant, même s’il faisait tout pour ne pas le montrer. Par fierté. Pour appuyer sa démonstration.

"Comment avez-vous fait ?" demanda-t-elle, finalement. "Au début, j’ai cru que vous étiez mort ou que vous aviez cessé de fonctionner... Puis j’ai compris en vous examinant."
"Qu’as-tu vu ?"
"Vous êtes resté immobile, insensible. Vous n’avez pas vieillit. Vos ongles, vos cheveux et vos poils n’ont pas poussé... Votre peau est restée intacte malgré le soleil et les intempéries. Vous n’avez subit aucune variation de poids."
"Qu’en avez-vous conclus ?"
"Que vous étiez figé, hors du temps, hors de la réalité..."
"Pas vraiment hors de la réalité, puisque vous pouviez me toucher, me voir et m’analyser... Mais hors du temps est une assez bonne définition. Vous voyez maintenant que je peux comprendre. La solitude, la peur, les affres de l’immortalité... Enfin, pas vraiment l’immortalité : comme vous, je peux être victime d’un accident."

"Peut être que vous hiberniez. Une sorte de stase métabolique, de cryogénisation... Je me souviens vaguement de recherche à ce propos, du temps où l’on croyait encore à le Science..."
"Vous savez bien que non. Ce que j’ai fait devant vous dépasse une petite pause hivernale ou une congélation spontanée. Vous avez du mesuré ma température et du constater qu’elle ne variait pas. C’est une stase, mais qui isole chacune de mes cellules du flux temporel. Hélas, dans cette état, je ne peux pas faire grand chose..."
"Pourquoi me l’avez-vous montrer, alors ?"
"Pour vous prouver que c’était possible. L’auriez vous cru, sinon ? Et pour vous préparez à la suite..."
"Quelle suite ?"
"Au fait qu’il existe un stade intermédiaire. Pas l’immobilité absolu de la stase temporelle, ni la flamme vive et rapide d’une vie normale. Un mélange des deux. Un immortalité, ou plutôt une jeunesse prolongée, indéfiniment, hors du temps..."

Elle fit silence, un long moment, tentant d’intégrer les informations incroyables de l’errant.
"Mon Dieu..." murmura-t-elle. "C’est donc ce que vous êtes... Un immortel... Comme moi, mais biologique. Vivant."
"Oui. Avec les faiblesses, les désirs, les pulsions et les dangers que cela comporte. Fruit de sacrifice et de recherche sans fin..."
"Mais...C’est impossible ! Pour nier ainsi l’entropie il faudrait se déplacer prêt de la vitesse de la lumière ou un truc comme ça !"
"Je ne connais pas les lois de ce monde. Mais oui, il faudrait une énergie infinie... Ou alors, le souffle vital d’un millions de criminel. Ou de la...Magie."
Il rompit alors sa promesse pour la seconde fois. Et la dernière espérait-il, malgré les protestations de son esprit.

Entre ses doigts naquit un papillon de lumière. Frêle, coloré, iridescent. Il tournoya un instant devant l’androïde réduite au silence par l’incroyable spectacle. La lumineuse création occulte s’envola à l’assaut des cieux enténébré, rivalisant sans mal avec les étoiles pathétiques. Puis, elle se délita, broyée par le vent et par l’assèchement de la magie. Ce monde hostile et sec la tuait, brisant le rêve.
"La magie est faible, dans ce monde... Mais elle existe un peu, néanmoins. Cachée. Mourant encore plus vite que la vie... J’ai sans doute hâté sa fin par ce tour minable... Mais elle existe. Tout est possible pour ceux qui s’en donne la peine."
Il aurait bien voulu croire à ses propres paroles. Il avait acquis puissance et longue vie de part l’usage de l’Art thaumaturgique. Ici ses plus grands efforts semblaient risibles, si vain... Devait-il s’obstiner ? Et pourquoi, au risque de disparaître, de se blesser, voulait-il convaincre cet androïde femelle ? Pourquoi bouleverser ces croyances, s’immiscer dans sa vie ? Ou dans sa non-vie ?

"Incroyable..." murmura-t-elle. Son ton n’était pourtant pas très étonné. Juste un peu curieux. Scientifique, là encore. "Vous venez donc d’un autre monde."
"Bien déduit. Je ne suis pas de cette réalité. Je suis un voyageur qui maîtrise des dons inconnus dans ce monde..."
"Bien. Je vous crois. Mais juste une question... Qu’êtes vous venu faire dans cet univers à l’agonie ?"
L’errant sourit. Oui, qu’était-il venu faire ? Il chercha longuement la réponse, en lui. Il ne la trouva pas, bien entendu...Mais il pouvait tenter une approximation, inspirée par cette étonnante rencontre.
"Entouré de la mort, je me sens plus vivant." déclara-t-il sentencieusement.
Ten eut un regard sinistre et las. Mais étonnement compréhensif. Elle posa sa main sur le corps à demi-enseveli dans le sable, caressant l’os blanc du crâne ricanant à jamais.
"Je comprends cela très bien..." murmura-t-elle tristement.

Ten ne suivait même plus ce que babillait le voyageur. Depuis un temps indéterminé, il expliquait à l’androïde ses origines. Devant l’ignorance de celle-ci, l’errant avait du improviser un cours magistral sur le Multivers et les diverses théories des mondes parallèles. Prit dans son discours et ravis d’avoir enfin un auditoire, il n’avait cessé de digresser sur des spéculations et des mythes divers. Sous le regard doucement amusé de Ten, il gesticulait pour expliquer au mieux des concepts mathématiques, physiques ou magiques qui échappait complètement à la jeune femme synthétique. Il semblait inépuisable et n’avait même pas conscience de défendre parfois avec acharnement une multitude de théorie ou de concepts opposés. Ten le trouvait sympathique.

Sous le regard indifférent de quelques mornes étoiles, il soliloquait sur des notions telles que "La théorie des Cinq Pôle Majeurs de la Métasphère" ou "L’Hérésie Sigiliste". Ten n’avait pas la moindre idée de ce dont il parlait. Elle s’en fichait d’ailleurs un peu, même si cela semblait passionnant. Comme l’errant, elle appréciait la conversation (enfin, le monologue, pour l’instant) juste parce qu’elle la sortait de son éternelle solitude. Ten jeta un regard lourd au squelette de son Maître. Dans ce monde en déclin, où même le temps glisse doucement vers la folie et le chaos, combien de temps avant qu’il n’en reste nulles traces ? Elle soupira. Cette rencontre impromptue avait bouleversé ses habitudes, sa vie. Elle avait envie de bouger, d’arrêter de se morfondre en compagnie d’un mort, pour la première depuis...depuis des années, des siècles, des éons ?
"Que m’a-t-il fait, ce voyageur incongru ?" songea-t-elle, à la fois intriguée et un rien amère. "Quelques mots, une présence et me revoilà plonger dans une vague de sentiments et de doute... Qui est-il pour bouleverser ainsi mes habitudes, mes certitudes ?"

Elle soupira derechef. Elle le savait, bien sûr. Il avait la même chose en lui que son Maître. cette chose indéfinissable des humains, ce qui l’avait poussé à rester à jamais au coté de son Maître à la tendre indifférence... Ils étaient si vivants ! Ils émanaient d’eux une énergie, une passion. De véritables ondes chaudes de vie. Elle adorait se baigner dans cette lumière, dans cette force brute qui caractérisait les humains et toutes les créatures vivantes. Elle rêvait de la comprendre, de l’assimiler, de l’imiter. Certes elle avait tout d’une humaine, sentiments compris. Mais il lui manquait cette force vive pour s’affranchir de son coté artificielle. Une vie et une mort entière au coté de son Maître ne lui avait pas permis de la comprendre. Tant bien que mal, elle avait essayé, allant jusqu’à ressentir amour, haine et frustration pour son ancien Maître... Puis, elle avait porté son deuil avec désespoir, mélancolie, dépression... Rien n’y fit, jamais elle n’avait réussis à ressentir en elle le flamme de vie passionnée d’un véritable être vivant.

Alors, au cours de saisons, des jours sans fin, elle s’était mentit à elle même, se convaincant d’avoir réussit, se concentrant dans son éternelle veillée funèbre. Voyez ma folie ! Désespérément amoureuse d’un cadavre, d’un Maître qui ne l’avait au mieux que traité comme un animal de compagnie. Gentiment, tendrement, mais sans l’ombre d’un sentiment d’égalité. Fustigeant ses émotions, Ten se convainquit d’être enfin pleinement humaine, d’être aussi imprévisible, folle, chaotique, désespérée, perdue qu’eux... Et voilà que surgissant des ruines de se monde détruit, venant d’une improbable autre réalité, un nouvel arrivant la mettait en quelques instant face à son terrible échec.

"Tu ne m’écoutes pas vraiment, hein ?" demanda soudain le voyageur et arrêtant son exposé.
"Si...Non. Enfin, j’écoute, mais je ne comprends pas. Pas tout. Mais j’aime ça. Continus."
Il lui dédia un drôle de regard, mi amusé, mi intrigué. Ses sourcils se haussèrent comiquement, puis il haussa les épaules avant de reprendre.
"Comme je le disais, on suppose habituellement que la zone de probabilité d’habitabilité la plus élevée est un hypertore. Cependant, un modèle sphérique peut..."
Ten sourit et se plongea dans l’écoute pleine et entière de son visiteur. Elle ne saisirait pas tout, beaucoup de concept physique la dépassé, sans parler de la magie. Mais l’important n’était pas là.

Elle se laissa bercer par la voix vibrante de passion de l’inconnu, agréablement mêlée au sens persistant des vagues léchant la plage de sable. L’androïde ferma les yeux et sourit. Elle avait prit sa décision. Elle était dépendante, accro aux humains. Aussi pénible que cela serait, elle voulait encore essayer, encore avoir à coté d’elle un de ces être vibrant de vie. Et peut être qu’un jour...

Une sonnerie stridente, artificielle, déchira soudain la nuit, brisant net la rêverie de l’androïde et l’exposé pédant du voyageur.
"Ah ! Désolé !" s’excusa Ten en coupant aussitôt le hurlement de sa montre digitale. "J’avais oublié mon alarme..."
"Une montre ? Elle fonctionne encore ?"
"Oui. Du moins, je le crois."
"Etonnant. Je pensais que l’écoulement du temps n’était déjà plus linéaire..."
"Il ne l’est plus. Sauf pour ça, peut être..."
Ten se mit à fouiller dans le sac où elle avait sortis les casse-croûtes pour l’errant. Celui-ci marmonnait dans sa barbe, quelques choses à propos de la Foi et de la théorie quantique.

Ten extirpa du sac de marin une radio, tout chrome rutilant. On aurait dit que la faible lumière des étoiles mourantes était magnifiée par l’artefact poli d’une civilisation disparu. Le voyageur leva un sourcil intéressé.
"Une radio. Pour capter des ondes." expliqua brièvement Ten.
"Je connais le principe... Ainsi, des gens émettent encore, sur cette planète ?"
"Des gens, je ne sais pas. Mais chaque soir, au cœur de la nuit, je capte une émission."
Religieusement, l’androïde déplia une antenne zig-zagante, qui avait fait plus que son temps. Vu de prêt, le poste révélait son effroyable antiquité, même aux yeux incultes du visiteur. Pourtant l’instrument était magnifiquement entretenu, fruit d’un travail laborieux et obstiné. Visiblement, cette émission nocturne avait une grande importance pour Ten. Un grésillement de statique monta de l’appareil dès qu’il fut mis sous tension. Avec des gestes experts et précis, fruit d’une longue habitude, l’androïde régla divers boutons et orienta l’antenne.

Le grésillement empira, puis disparut brusquement. L’alarme de la montre de Ten sonna une seconde fois, rappel impérieux qui ne distraie même pas la femme concentrée. Un micro-instant plus tard, le silence radiophonique fut interrompu par un indicatif : trois bip. Puis cela commença. Une musique joyeuse et endiablée jaillit du poste. Un entrelacs dynamique de cuivre, percussion et piano.

"On dirait une sorte de jazz enfiévré..." commenta alors le voyageur même s’il n’était guère au fait de l’Art, en s’asseyant à coté de Ten.
L’androïde se contenta d’hausser les épaules et de se concentrer sur la musique. Elle semblait avoir momentanément perdu tout intérêt pour l’errant. Souriant, celui-ci s’allongea sur le sable, yeux mi-clôt pour mieux se focaliser sur la musique. Il comprenait un peu la robot. Cette musique était un véritable hymne à la vie et à la joie. Voilà sans doute comment elle avait tenue pendant des siècles de solitude...

Suivant d’un œil distrait le lent ballet des étoiles, le voyageur fut le premier à remarquer un changement dans la musique. Jusqu’ici joyeuse et rapide, elle devint lente, solennelle, triste. La fureur de vivre laissé place à la mélancolie, puis au deuil. Etait-ce une étrange métaphore de ce monde ? Ou même de la vie elle même ? Dans sa mémoire parfaite, il fit rejouer le morceau. Naissance brutale, tonitruante, mais simple. Lent crescendo, vigoureux, mais classique. Puis complexification, rythmes variés, changeant, plus matures, superbement construits mais de plus en plus lent. Encore quelques sursauts rapides et vivaces, mais de plus en plus espacés. Puis le déclin, la rigidité et la monotonie, lente agonie vers... En même temps que sa conclusion, la musique cessa dans un souffle. Elle était devenu à la limité de l’audible, ralentissant et se fondant dans un tout lent et inexorable, un son final, puis le silence. Quelques instants ou quelques éons plus tard, Ten coupa la radio. Le voyageur ne dit rien, perdu dans ces pensées, perdus dans la vision d’un million de monde défunt. ++++ Ils restèrent un moment silencieux, chacun plongés dans le tourbillon de leur pensée. L’errant savait pourquoi il évitait l’Art et la musique. Source de trop de souvenir, de trop d’ennuis et de sentiments qu’il avait passé des décennies à combattre. Quant à Ten, elle en était dépendante. C’était sa seule compagnie, un petit exemple d’humanité condensé, un modèle pour sa quête. Finalement, Ten se redressa et rangea cérémonieusement le poste radio dans son sac. Le voyageur regardait l’instrument électronique d’un air songeur. La lueur dans ses yeux aurait fait fuir nombre de ceux qui le connaissait. Et beaucoup d’autre aurait fourbis leurs armes et aurait lancé des clins d’œil complices, en proie à une exultation répondant au feu qui s’allumait dans ce regard. Un regard appelant l’aventure.
"Dis moi, Ten, qui joue ceci... C’était excellent."
"N’est pas ?" répondit-elle aussitôt, ravie. "Par contre, je suis désolé, j’ignore tout de ceux qui l’interprètent. Si ça se trouve ce n’est qu’un enregistrement..."

"Tu n’a jamais cherché à vérifier ?"
"J’ai parcouru les rares banques de données encore fonctionnelles de mon Maître. Sans succès"
"Et c’est tout ?"
"Que pouvais-je faire d’autre ?"
Le voyageur ne répondit que par un sourire torve. Ses yeux émeraudes brillaient.
"Cherche." taquina-t-il, malicieux.
Ten considéra la question durant un long moment.
"Et bien... Même si c’est un enregistrement, c’est bien émit de quelque part... Je suppose qu’il serait possible de localiser cette endroit, mais..."
Le sourire joyeux de l’étranger la coupa dans son élan.

"Voilà."
"Quoi ?"
"C’est décidé. On va faire ça."
"Faire quoi ?"
"Chercher ceux qui émettent ça. On a une quête. Ne sens-tu pas le parfum de l’aventure et du mystère ? Comme une tempête qui se lèvent."
Ten le regarda, éberluée. Ça n’avait aucun sens ! Il n’était même pas d’ici ! Et le voilà qui voulait se lancer à la recherche d’une station de radio, sans indice, sans matériel, sous l’impulsion du moment. Mais en le voyant dressait, nez à l’horizon, le regard brûlant, Ten ressentit un frémissement. Peut être qu’après tout...
"Dans quel but ?" demanda-t-elle.

"Je ne sais pas encore. Cela m’intrigue et me plait. Je suis ici sans but, sans avenir défini. J’aime errer mais arpenter les routes est encore plus agréable avec un but !" Il se leva d’un bond.
"Maintenant ?" s’étonna Ten, estomaquée.
"Pourquoi pas ? La nuit est encore jeune. Ou non, qu’importe. Je suis plus solide que j’en ai l’air, surtout porté par les ailes du mystère. Et vous êtes un être artificiel, la fatigue doit vous être inconnue."
"En fait non, j’ai été fort bien conçut... Mais n’est-ce pas un peu soudain ?"
"Vous ne penser pas que vous avez passée assez de temps avec un mort ? J’ai encore plus envie d’explorer ce monde après ce court concert. Et j’aimerais que vous veniez avec moi." Ten hésita. Le voir si plein de vie lui dicta sa décision. Elle y était déjà dépendante.
"Bien. Vous avez raison. Partons en quête..."

Bien qu’ardent du désir d’explorer l’inconnu, Ten et son errant compagnon durent se rendre à l’évidence : nul voyage ne s’effectuait sans préparation. De plus l’étranger errait dans ce monde depuis trop longtemps déjà. La fatigue se faisait à nouveau sentir, une fois l’excitation de la rencontre passée. Progresser dans le sable de cette morne plage était éreintant. De plus, le voyageur sentait poindre en lui une certaine fringale : les quelques vivres de Ten n’avait point suffit à remplir son estomac lessivé par tant d’effort. Ils devaient donc se reposer, prendre des forces. Et se découvrir un but. Au final, l’androïde en quête d’humanité fit une sage proposition : passer le reste de la nuit chez elle.

Après quelques heures (minutes ? Années ? Aucune étoiles ne s’étaient déplacé, aucune lueur de quelque improbable jour ou lune n’avait éclairé l’horizon...), le voyageur put découvrir l’étrange logis de sa compagne.
"Voilà qui ne semble guère pratique, à première vue..." commenta-t-il en détaillant le bâtiment.
Sis au sommet d’une falaise qui dominait la mer et l’immense plage/désert, se dressait un immeuble en ruine, manquant de choir dans l’océan. Il était visiblement incliné d’une dizaine de degré.
"On s’habitue..." fut l’unique réponse du robot féminin, accompagné d’un haussement d’épaule vague.

"Je crois que l’on s’habitue à tout... Mais est-ce là un trait humain ou robotique ? Je ne sais pas..."
Il soupira en dénichant l’abrupt chemin qui escaladait la falaise.
"Il va falloir grimper rude, avant que nous puissions nous reposer...Vraiment, qui a eut l’idée de bâtir un truc pareil ici ?"
"Se plaindre sans cesse est sans aucune doute un trait typiquement humain..."
"Tu me taquines ?"
"Voyons, les robots ne savent pas taquiner !"

Devant le building colossal, le voyageur put prendre toute la mesure de son délabrement. Ce n’était plus qu’un amas de bétons, dont la forme rigide défiait les vents marins. Et ceux-ci gagnaient peu à peu, corrodant le béton, faisant fleurir lézarde et fissure, adoucissant l’abrupte architecture, la décomposant lentement. Il y avait eu par endroit des effondrement et des éboulis, étalant un chaos de gravas dans cette tombe de l’architecture moderne. Dans un lointain passé, une multitude de fenêtre de verres cristalline décorait la façade. Il n’en restait rien, le vent s’engouffrant dans la bâtisse, chantant un lugubre requiem. Par endroit, il restait quelques dents de cristal irisé, vestige plus inutiles, dangereux et inquiétant. On se demandait ce qui allait s’écrouler : la falaise rongée par l’océan opiniâtre où cet immeuble déliquescent.

"Seul un robot pourrait survivre dans un endroit pareil..." songea l’errant en dévisageant tristement Ten. Cet immeuble était un mémorial de solitude. Pas étonnant quel est eut l’air si enthousiaste de l’avoir croiser sur la plage.
"Une éternité de solitude, passé à vivre dans les décombres, au milieu des souvenir. Une éternité passé à veiller un mort et un monde mort..." Son esprit, par parallèle, lui envoya l’image d’une jeune femme. Il la repoussa avec l’aisance de l’habitude.
"Une fois par ans, cela suffit." imposa-t-il à son esprit traître. Il chassa les souvenirs plaisant/déplaisant avec son leitmotiv : Carpe Diem.

Suivant Ten, il s’introduisit dans la bâtisse en ruine, son pas se faisant plus léger. Sa respiration lourde après l’effort se réverbérait, sacrilège, dans ce mausolée.
"On ne risque rien ?" demanda-t-il, plus pour entendre sa voix et celle de l’androïde que pour mesurer le danger. Depuis le temps qu’il méprisait le danger...
"Non. Bien que je ne puisse entretenir tout, les parties où l’on va sont sûres... Enfin presque."
Il hocha la tête, écoutant le vent rugissant dans les couloirs et les cages d’escaliers désertes. De temps en temps, impossible à localiser, il entendait un crissement de sable, un grondement sourd d’éboulement.

Tandis qu’il s’enfonçait dans les profondeurs ténébreuses de l’immeuble détruit, il se remémorait l’exploration de tombeaux antiques. Le sable là aussi crissait sous ces pas, omniprésent prêt de la mer. Ten le guida au travers d’un labyrinthe de tunnel précairement aménagé, de renfort entre murs branlant, d’escalier à demi détruit, d’échelles et de passages aménagé au cœur de l’immeuble. Finalement, ils arrivèrent devant une porte chichement éclairée.
"C’est là ?"
"Oui. Bienvenue dans mon sanctuaire !"

La jeune fille artificielle disait vrai. Une fois à l’intérieur, le voyageur put apprécier une douce chaleur émergeant de foyer et de radiateur on ne sait comment encore en état de marche. Une moquette confortable mais usé par le temps étouffé le bruit de ces pas, contraste plaisant après les réverbérations glaciales et irritantes dans les corridors. Au centre approximatif de l’immeuble se trouvait une matrice confortable, à l’abri des éléments et du temps. Chaque mur bancal était couvert d’étagère débordant de livres et d’ouvrages divers. Il flottait dans l’air la senteur familière du papier vieillissant, des vieux grimoires, du savoir se fossilisant. Odeur habituelle pour l’errant, le rassurant, attisant son insatiable curiosité.

Il en oubliait la prudence et faillit s’étaler par terre, négligeant l’inclinaison traîtresse de tout l’immeuble. De plus, le sol était lui aussi jonché de livres anciens et de notes.
"Mettez-vous à l’aise. Je vais nous préparer à manger." déclara alors Ten, désignant un fauteuil âgé mais sûrement confortable. Elle disparut dans une pièce attenante. Une cuisine à l’éclairage rude, au néon. Un endroit propre, rutilant, vivante opposition des pièces livrées au chaos. Elle referma bien vite, laissant le voyageur méditer.
"Elle maintient sûrement cette bibliothèque, ce bureau, en désordre à dessein..." murmura le voyageur.

Ou elle en avait reçut l’ordre. Il se dégageait de la pièce une immobilité, une atemporalité presque macabre. Une triste perfection robotique, même dans le chaos. Il prit négligemment un ouvrage, soulevant une volée de poussière. Malgré la douceur de ces doigts quasi-elfique, malgré son expérience des parchemins antiques, le livre se décomposa entre ses doigts.
"Depuis combien de temps vit-elle seule ici, au milieu d’ouvrages inconsultables..."

Mais ils ne l’étaient pas tous. Au fil de ces recherches prudentes, l’étranger dénicha quelques livres plus ou moins intact et lisible. Ils ne lui apprirent guère de chose sur ce monde en décomposition. Beaucoup de manuel technique et robotique qui le dépassait complètement. Mais visiblement, ce monde avait atteint un niveau technologique plus qu’honorable. D’après ces informations, il semblait que Ten soit le modèle le plus perfectionné qu’il soit. Chose curieuse, il n’y en avait eut peu de produit... En feuilletant les ouvrages, il remarqua que la science de ce monde semblait avoir ensuite reculé. Non... Pas vraiment... Plutôt s’essouffler, stagnante. De moins en moins d’innovation et apparemment plus une seule volonté de les mettre en pratique. Le design et l’architecture se simplifiaient. Toujours ce qui demandait le moins d’effort à produire était privilégié...

Plongé dans ces lectures, le voyageur n’entendit pas Ten qui arrivait dans son dos. Elle posa devant lui un plateau usagé chargé d’appétissantes victuailles.
"Qu’est-il arrivait à ce monde ? A cette civilisation qui à bâtit de si gigantesques immeubles, de si tentaculaires cités ?"
"Je ne sais pas...Mes bases de données sont incomplète ou ont été effacé. Je ne sais pas s’il s’agit d’une erreur, d’un problème technique ou d’une volonté délibéré... Ou de l’impuissance de mon Maître à me réparer."
"Tu as lu les livres d’ici ?"
"C’était ceux de mon Maître." répondit la fille androïde, d’un ton presque outré.

Le voyageur sourit et dédia un regard inquisiteur mais amusé à la jeune femme. Elle roula des yeux d’une manière si humaine qu’il en fut étonné. Puis elle soupira.
"Bon... J’en ai lu quelques-uns..." avoua-t-elle. "Histoire de pouvoir mieux comprendre mon Maître !"
"Pas besoin de te justifier. Moi même j’ai cédé à la tentation en quelques secondes...Mais y as-tu découvert des informations intéressantes."
"Je ne sais pas...Je n’ai pas tout compris et beaucoup de ces livres sont abîmés ou partiellement illisibles." Elle lui montra une section où trônaient des ouvrages d’histoire.

Avidement, le voyageur s’y plongea, tandis que l’androïde effectuait tranquillement et inexorablement les taches ménagères pour lesquelles elle était programmée. Ce fut vite fait et elle revint bien vite se poser sur un fauteuil, dévisageant le visage de l’inconnu concentré sur sa lecture.
"Il semble y avoir eut des guerres, des conflits...Mais ils sont traités avec peu de sérieux, quasiment avec négligence...Comme si cela importait peu..."
"Oh oui ! Je me rappelle. Des problème locaux, des guerres civiles ils appelaient ça, non ?"
"Même pas vraiment. On dirait plus quelques insurrections sporadiques. Mais elles s’envenimaient et amplifiaient chaque année. Sans que cela soulève de grand débats, malgré un populace apparemment de plus en plus inquiète."

"Inquiète, mais lasse. Quand j’ai lu ça j’ai...J’ai pensé que ces peuples semblaient fatiguer de vivre..."
"J’ai la même impression. Comme s’ils attendaient la fin du monde, comme s’ils avaient renoncé..."
"C’est si peu... Vivant !"
"J’en conviens. Oh, un passage intéressant ! Voilà qu’on parle d’une arme ultime ! Peut être est-ce ce qui a causé la destruction de ces civilisations... Hummm... Pas de détails. Une arme propre, révolutionnaire et qui permettra de soulager le monde des conflits... Le reste est illisible. Dommage."
"Les hommes semblent fasciné par les armes et la destruction..."

"Il y a toujours une certaine fascination morbide envers ce qu’on craint. Et une perpétuelle recherche de la sécurité vers la puissance. C’est un travers que beaucoup partage, moi y comprit. Toi aussi, je pense ?"
"Moi ? Mais je ne suis pas humaine ! Et je n’ai aucune fascination morbide pour les armes..."
L’errant lui dédia un triste sourire.
"Mais tu as peur de la mort, peur de ce monde qui s’enfonce peu à peu. Et tu es fasciné en même temps par la mort. N’es-tu pas resté une éternité à veiller un cadavre ? Tu as peur d’être seule, tu recherches la compagnie au point de te lier avec un étranger... Et tu souhaites devenir humaines, pour ressentir nos émotions si violente, pour vivre pleinement... Et pour finir par mourir."

Ten se tut. Les arguments de cet étrange personnage n’étaient pas totalement faux. Elle ne savait quoi lui répondre. Elle n’avait pas été programmée pour ça.
"Essaye." souffla alors le visiteur, comme s’il lisait dans son visage l’indécision.
"Et bien... Je crois que vous avez raison, par certain coté. Mais je ne désire pas la mort ! Je veux vivre, vivre pleinement, le plus longtemps possible. Et rencontrer d’autres gens et... et..."

Ten tomba à cours de mots. L’errant lui dédia un sourire encourageant.
"Mais j’avais peur, c’est vrai... Dans ces livres, on devine une barbarie sans non qui se dégage de l’humanité. Ainsi que de grands et glorieux ouvrages... J’avais peur, j’avais ma routine, ma solitude tranquille. Je pouvais rester éternellement ici, ou presque, sans me soucier de rien n’y personne. Isolé, mais en sécurité, sans danger. Je ne sais pas se qu’il reste dans ce monde. C’est pour ça que je n’ai jamais cherché d’autres gens... ça et la loyauté envers mon défunt Maître, qui s’était isolé ici volontairement. Il méprisait les humains !"
Le voyageur sourit.
"La peur de l’inconnu... Un autre travers humain. Tu es plus proche de ton but que tu ne le crois..."

Ils se restaurèrent en bavardant. Même Ten. Apparemment elle était capable de manger si elle le souhaitait, même si le magicien d’outremonde était persuadé qu’elle ne le faisait que par politesse. Elle lui montra les tréfonds de la bâtisse, les générateurs qui ânonnaient tranquillement, fournissant contre vent et marée de l’électricité au domaine caché. Mais la plupart d’entre eux restaient silencieux ou bourdonnait étrangement, à l’agonie. Peut être que Ten surestimait le temps qu’elle aurait pu vivre encore ici... Dans un atelier toujours aussi mal rangé, le voyageur découvrit de nouveau livre et moult schéma. Visiblement le Maître de Ten était un passionné d’électronique. C’est là, dans cette pièce sombre et encombrée qu’elle était revenue à la vie... Cela donna une idée à l’aventurier, qui demanda à Ten de lui prêter sa radio.

Trois jours qu’il était dans l’atelier, mangeant peu et dormant peu. Ten commençait à s’inquiéter. Même si cela lui rappelait nostalgiquement son Maître. Elle soupira. Lui aussi négligeait sa santé et son hygiène quand il travaillait, la laissant se charger de tout. La laissant seule. Jamais il n’avait un regard sur sa domestique. Ten savait qu’il l’appréciait. Parfois même il la complimentait, la flattait ou discutait avec elle. Jamais il ne l’avait considéré comme un être vivant, conscient. A l’inverse, ce visiteur d’un autre monde semblait la considéré comme un égale, la saluant chaque jour, même si bien vite son attention se reportait sur son mystérieux travail.

"Etrange...Peut être est-ce parce qu’il vient d’un autre univers ? Je lui demanderais de m’en parler...Je me demande comment est son monde..."
Elle escalada l’immeuble par des escaliers connus d’elle seule. Au sommet se trouver une terrasse. Là, elle étendit le linge, dont une partie au voyageur. Celle qu’elle avait réussit à lui arracher. Il avait eut beau protester, disant de ne pas se déranger pour lui, qu’il pourrait sans charger. Plus tard. Mais Ten savait que ce genre d’homme remettait ce genre de tache toujours à plus tard... Ten leva les yeux au ciel.

Il faisait gris, même si le soleil devait être déjà levé. Les nuages dessinaient d’étrange circonvolutions, hypnotique et presque menaçante. Mais d’une beauté sublime. L’androïde resta un long moment à contempler le ciel, perdue dans ces pensées. L’arrivée de ce visiteur avait bouleversé sa routine.
"Je me demandais où vous étiez passée..." déclara soudain une voix dans son dos. Elle sursauta, découvrant le voyageur, l’air à la fois épuisé et brûlant d’exaltation.
"Vous avez fini ?"

"Oui." répondit-il en découvrant de derrière son dos un étrange appareil. On aurait dit des antennes d’insecte accolé à la radio de Ten. "C’est le mieux que j’ai pu faire...Je crains de ne pas être doué en bricolage et en physique..."
"C’est quoi ?"
"Une sorte de localisateur d’onde. Ça...renifle d’où vient un signal hertzien. Ce n’est pas précis du tout, cela ne donne qu’une direction générale. Mais peu à peu, en faisant beaucoup de relevés..."
"On pourra découvrir la source de mon émission !" exulta la robot.
"Je l’espère, en tout cas."

Sans prévenir, elle lui sauta au cou. Et l’air de rien, elle était plus lourde que lui. Ils basculèrent, s’étalant sur le sol gris, enlacé.
"Oh... Pardon !"
"Ce n’est pas...Pas forcement désagréable." murmura-t-il avec un sourire taquin. "On pardonne tout à une demoiselle qui vous saute au cou avec tant d’ardeur !"
Pour Ten non plus, étrangement. Ces capteurs sentaient la douce chaleur organique qui émanait de l’étranger.
"On devrait ce relever, non ?"
"Hum... On voit bien le ciel, comme ça..."
Ten tourna la tête, s’allongeant à ces cotés. Ni l’un ni l’autre ne se redressèrent.

"Qui trouvez-vous de si fascinant ?" demanda-t-il. "C’est un ciel lourd, menaçant. Signe de pluie. Bref, rien d’agréable..."
"C’est beau. Et si changeant, si...imprévisible. Va-t-il pleuvoir ou non ? Je suis incapable de le dire..."
"Vous aimez le changement. Et vous avez un sens aigu de la beauté... C’est vrai que c’est beau. Même si je ne suis pas un grand spécialiste en ciel orageux. Ma spécialité serait plutôt les belles femmes !"
Il éclata de rire et Ten se joignit à lui. Pourtant, elle avait remarqué un coup d’oeil furtif, un ton particulier dans sa voix. Sa plaisanterie couvrait peut être autre chose.

"Est que..." finit-elle par balbutier après un long moment. "Est-ce que par hasard vous me... vous me désireriez ?"
Il s’accouda pour la dévisager. Il semblait surpris, mais Ten lisait d’autre sentiment sur son visage. De la gêne, un peu. Et de l’intérêt.
"Oui." fini-t-il par avouer. "C’est l’un de mes travers. Je suis fort sensible aux jolies femmes, surtout après une longue errance ou un travail acharné... N’y voyez rien de dévalorisant, surtout ! Nous autres humains avons parfois d’étranges pulsions..."
"Je n’ai pas ce genre de pulsion."

"Je m’en doute. Ce n’était qu’un fantasme qui a traversé mon esprit. J’espère ne pas vous avoir choquer..."
"Non... En fait..."
"Oui ?"
"Je...Je suis anatomiquement parfaite. Une véritable réplique de femme, de la tête au pied. Et je me demandais... Non. En fait, jamais personne ne s’est intéressé à moi comme à une femme et..."
"Même pas votre Maître ? Vivant seul, isolé, avec une beauté servile..."
"Ohhh ! Que dîtes-vous ! Le Maître n’était pas comme ça !" se récria-t-elle. Mais avec presque un étrange regret au fond de son cœur. "Oh ! Vos yeux ! Ils rient ! Vous me taquinez, n’est-ce pas ? Ce n’est pas très gentil."

Mais elle ne put s’empêcher de rire avec lui. Finalement, ils se redressèrent. Il l’aide à se relever. Sa main était si chaude, comparée à sa neutralité robotique. Ten prit une décision.
"Vous savez...Pour votre fantasme..."
"Oui ? J’espère que vous pardonnez mes pensées impures..."
"Ce n’est pas ça... Il m’intéresse."
Si les robots avaient pu rougir, Ten l’aurait fait. Mais le visiteur n’aurait rien remarqué, tant il en resta sans voix.

Il restait quelques heures avant le jour. Normalement. Une créature ouvrit ses yeux verts phosphorescents, contemplant les douces ténèbres d’une chambre isolée, blottie dans une matrice de béton en décrépitude. Dans un lit qui n’avait point connus de chair vivante depuis des éons, il contempla sa compagne. Ten. Une androïde, avec un si ardent besoin de vie, de compagnie, d’attention... Le voyageur eut un étrange sourit, ironique, mesquin, tout en étant emplis de tendresse. Il dévisagea sa compagne. Nulle chaleur n’émanait du corps blottis contre lui... Et pourtant, cette jeune femme était bien plus chaleureuse que lui... Il adorait ces moments de calme insomnie, ces réflexions issus du crépuscule de la nuit. Quand son cerveau trop parfait divaguait, quand se disputaient raison, fatigue et rêverie...

Pendant un instant, il jouit de l’intimité qu’il partageait avec la jeune femme artificielle. Artificielle. Mécanique. Non-vivante... Les idées s’enchaînaient, agréables et désagréables, dans une farandole désordonnée, son esprit se laissant aller, ne filtrant rien, ne censurant rien. Ten avait eut une telle soif de désir, de compagnie...Cela était à la fois compréhensible, de part son isolement éternel et l’échec de sa relation passé, et étonnant, de part sa nature non-humaine... Faire l’amour à un androïde serait-il une sorte de masturbation ? Dans sa quête d’une humanité sûrement idéalisée, la femme-robot s’offrait à lui, le plaçant dans une position dominante, faisant de fait de lui son maître, son instructeur, son guide.

Il eut un rictus, ressentant malaise et plaisir à cette idée. Il se replongea dans la réflexion, parcourant le fil tenu de son idée. Pouvait-il, devait-il enseigner les plaisirs de la chair à une être qui en été dépourvu ? Ne tombait-il pas dans la facilité ? Depuis les éons qu’il parcourait les univers, il se connaissait, il connaissait sa faiblesse pour le beau sexe. Pour le sexe tout cours. Un piège si simple, si vieux. Une fuite... Ses souvenirs se firent amer, remontant le temps, affichant contre son gré les visages de multiples amantes. Un fil de vie s’étirant sur des siècles. Cela s’accéléra.

D’un geste agacé, il chassa ses souvenirs aigres-doux, avant qu’un visage ancien et jeune vienne le hanter à nouveau. Le moment présent. Carpe Diem. Il se retourna pour contempler le visage de Ten. Belle, dans un sens. Une innocence rarement atteinte. Un cristal pur trouvé dans des ruines, une jeunesse dans un monde promis à la mort. Il ne l’avait pas encore fait. Il n’avait fait que répondre aux avances, à la demande d’intime compagnie de la jeune femme. Une découverte graduelle de la sensualité... Excuses que tout cela ! Hésitation et lâcheté ! Devait-il encore succomber au désir, devenir à nouveau l’esclave de son corps, de son cœur ? ++++ Il n’avait pas prévu pareille rencontre dans cet univers en proie à l’entropie finale. Un univers qu’il ne pouvait pas sauvé.
"Pourquoi suis-je ici...Pourquoi je me complais à explorer ce monde mourant ?" songea-t-il en contemplant le plafond craquelé de la chambre de l’androïde.
Il connaissait la réponse : pour défier la Mort. Pour voir les conséquences possibles de son inactions, de son hésitation. Pour se sentir plus vivant, plus en phase avec la réalité, la vie. Il leva sa main, ses yeux changèrent brusquement, virant à un bleu total, un azur chatoyant, magique.

En silence, il contempla cette partie si important de son corps. Elle irradiait la magie. Une magie qui s’échappait en un flot puissant, attendant ses ordres pour modifier la réalité. Une puissance brute qui se déverser inutilement, pourtant contrôler. La magie mourrait en s’échappant de son corps, dans cet univers hostile. En plus, il ne faisait qu’apporter un peu plus de chaos, d’entropie. Elément de déséquilibre, ses pouvoirs immenses pourraient conduire ce monde à sa perte. Mais...Devait-il s’en soucier ? Cet univers glissait vers le néant, peu à peu, avec une lenteur décadente. Le Temps, la Réalité en étaient perturbés, étirés, gondolés... Il connaissait les symptômes, ce monde était condamné. S’il usait de sa magie pour tenter d’enrayer cet effondrement, il ne ferait que porter un coup fatal, le faisant glisser vers la mort. Pourtant...

Pourtant...Ten. Ses pensées se reposèrent sur la jeune fille. Une jeune fille peut être plus ancienne que lui. Il avait vu une habitante de ce monde, l’avait désirée....Voulait qu’elle reste en vie, que son existence se prolonge, que leurs destins se croisent à nouveau. Le voyageur sourit dans la nuit, à nouveau. Il caressa tendrement la peau nue, parfaite, inhumaine, de la jeune fille. Il avait pris sa décision.

Il partirait explorer le monde avec Ten, répondrait à ces attentes, quelles qu’elles soient. Il vivrait le moment présent, encore. Souffrirait peut être, se déchirerait peut être. Encore. Aimerait peut être. Encore. C’était ce qu’il avait toujours défendu : la vie, qui continu, encore, toujours, ne s’avouant jamais vaincu.
"Alors pourquoi ai-je fuis ? Pourquoi ai-je renoncer, ai-je abandonné ma terre, mon monde, ma réalité ?" Il songea à la guerre. Les livres de Ten chuchotaient, laissaient sous-entendre, tournant autour du nom honnis. Guerre et destruction. Apocalypse auto-infligé, syndrome d’autodestruction. Si humain... Il devrait percer le mystère de l’agonie de ce monde. Comme cela, il comprendrait peut être ce qui arrivait au sien.

Sa mémoire parfait se mit à rejouer d’antiques batailles, des duels de sorcellerie impie, des massacres commis en son nom, au nom de la liberté, de la vie, de Dieux, du Bien et d’autres causes si chère aux humains, si prompt à enflammer pays et population. Et pour finir, toujours ce même combat qui revenait le hanter. La Guerre du Miroir, le combat fatal de deux Archimages. Deux visions du monde s’affrontant, deux avenirs possibles. Pendant un instant, il ne su dans quel camp il avait été. Les Bons ? Les Méchants ? A la fin, chacun luttait pour soi même, pour sa vision personnelle de l’univers. A la fin, ils ne furent plus que deux. Deux antithèses si semblables qui ravagèrent des contrées sans même y prendre garde. Et à la fin... La Mort, comme toujours. Et le fléau qu’il avait lâché en détruisant son être-miroir...

"Aurais-je du me laisser mourir ? Ma survie fit de moi le plus grand criminel du Multivers..."
Il sourit, amèrement. Egotisme, auto-idolâtrie. Jamais il ne pourrait connaître avec exactitude l’effet et les conséquences de son choix. Le peu qu’il en savait suffisait à le plonger dans un abîme d’horreur.
"Pourrais-je jamais me racheter ? Pourrais le bannir un jour ?"

Las de ces sinistres pensées, il revint vers le doux visage de Ten, y trouvant une inattendue consolation. Rien que pour ça, il bénit la gent féminine du Multivers, quelles que soient ses formes, biologiques ou non. Ten ouvrit les yeux.
"Tu frissonnes..."
"Je chasse des cauchemars."
"C’est comment ? Je ne rêve pas..."
"Si. Les rêves ne se produisent pas qu’en dormant."
"Je ne comprend pas."

"Pourquoi tiens-tu tant à devenir humaine ?"
"Je ne sais pas... pas exactement. J’en ai envie, c’est tout. Les êtres vivants semble si...v ivant !"
"C’est une sorte de rêve. Ton rêve. Et ton cauchemar…"
"Pourquoi cauchemar ? C’est sensé être une chose mauvaise..."
"N’as-tu aucune appréhension ? Aucune peur ? La peur d’échouer dans ton but, de sombrer dans la solitude ou la folie ? Ou de découvrir que ce but tant rechercher t’es inaccessibles ?"
"Si... ça m’arrive, mais... Je continue de penser que j’y arriverais. Est-ce donc impossible ?"

"Non. Tu es déjà presque plus humaine que moi."
"Mon corps est artificiel, et mes réactions dérivent d’un programme..." soupira-t-elle.
"Mon corps n’est pas d’origine non plus. Mes yeux sont une erreur, un vol, un échange démoniaque. Je vis grâce à la magie, tirant ma substance vitale d’effroyables criminels et d’un sortilège impie. Mon corps a été modifié tant et tant de fois, sur tant et tant de monde. Il est perclus de systèmes de survie égoïstes. Magie, science, art, technologie, religions... Tout ce mélange en moi, dans ce corps recrée. Je ne suis qu’une création de mon esprit."
"Mais tu as une âme. Je peux le sentir... Pourquoi essais-tu de m’horrifier ? Je ne te plais pas ? Tu veux me chasser ?"
"Non. Je te montre juste l’autre face. Je te préviens. Un être vivant n’est pas d’un bloc. Il n’est pas parfait."
"C’est cette imperfection qui vous rend si attachant !"

Elle embrassa l’errant comme celui-ci lui avait appris, chassant ses pensées dépréciatrices. Comment voulez-vous vous concentrer sur le négatif avec une jeune femme dans vos bras ?
"Ferais-je un bon être humain."
"Un merveilleux."
"Tu me montreras ?"
"Je peux essayer. N’oublie pas que nous ne sommes pas infaillible..." Pour sceller ce pacte, il se mit en devoir de lui enseigner d’autres manières de l’intimité humaine. L’amour et le désir chassant les cauchemars et les doutes naissant au creux de la nuit.

Ils partirent le lendemain. Droit vers le nord. Le temps était maussade, les nuages formant un bas bouclier gris par dessus leur tête. La mer dévorait lentement la grève de sable terne qui semblait s’étendre à l’infini.
"Même pour parcourir l’infini, il faut commencer par un premier pas." déclara le voyageur. Il tendit une main à sa compagne robotique. Ten hésita et lui bris le bras, faisant un pas en avant. Elle ne se retourna qu’une fois, pour dire adieu à son foyer.

Il cheminèrent une éternité sur la plage. Impossible de compter les heures. Les nuages immobiles ne laisser passer qu’une lumière uniformément grise. Le jour et la nuit semblaient s’être confondus en un tout grisâtre. Même le sable se ternissait, s’affadissait, tirant vers le gris. Une fois de plus, l’errant ressentis le poids de cette monotonie, aspirant de tout son être à un changement qui ne venait point. L’être vivant à soif de nouveauté... Et Ten aussi. Heureusement, il se soutenait mutuellement, discutant de tout et de rien en cheminant au coeur de ce morne paysage désertique.

"Tu as donc une mémoire parfaite ? Comme un ordinateur ?" demanda Ten.
"Un ordinateur est limité par sa capacité de stockage et par le type d’information à archiver. Je ne jamais vu les limites de ma mémoire et je peux tout y enregistrer, chaque pensée, chaque sensation."
"Fascinant. Ce doit être pratique..."
"Plus ou moins. Imagines des décennies, des siècles de souvenirs inaltérables... Et pas toujours de bons souvenirs. Chaque erreur de jugement, chaque faux-pas, chaque conséquence dramatique est là, intacte, toujours aussi vive qu’au premier jour, menaçant de resurgir à la moindre association d’idée..."

"Humm...Je n’avais pas pensé à ça. Qu’elle ironie : mes mémoires informatiques sont endommagées, mes souvenirs flous ou inexistant. Les tiens sont omniprésents."
"Oui. Cela te rend aussi humaine que moi."
"J’ai donc une faiblesse humaine... Non. Tu viens de le dire, l’oubli ou l’atténuation ne sont pas toujours des faiblesses. J’ai donc un trait typiquement humain."
"Une imperfection... Les diamants sont de belles pierres en raison de leurs imperfections."
"Alors tu es un très beau diamant !"
"Tu me taquine ?"
"Les ordinateurs ne savent pas taquiner !" plaisanta Ten.
Ensemble, ils poursuivirent leur route en riant.

Enfin, le paysage changea, preuve qu’il ne faut jamais désespérer ou renoncer. Des collines et une falaise annonciatrice d’un haut plateau se détachaient dans le lointain.
"Ça fait du bien d’avoir des repaire dans cette immensité."
"Les vieilles cartes ne montraient pas de plateau..."
"Si j’en juge par les fractures dans la falaise, c’est un soulèvement récent... Enfin, récent, au point de vue géologique. Et ici, le temps est... bizarre."

"En tout cas, d’après ton appareil, c’est par là que nous allons."
"A dieu vat."
Et comme pour approuver, le grondement du tonnerre déchira l’atmosphère. Pour la première fois depuis une éternité, le ciel se déchira et une pluie glaciale se mit à tomber avec insistance, les frappant sans ménagement. Anticipant l’escalade de la falaise, le voyageur défia le ciel d’un rire moqueur.
"C’est toujours plus marrant avec un handicap !"

Le voyageur sautillait de blocs rocheux en bloc rocheux avec une aisance déconcertante au vue de ses habits encombrants, peu adaptés à l’escalade. Son héritage elfique lui donnait le pied léger et un remarquable sens de l’équilibre et son sang humain lui conférait une hardiesse qui l’aidait à franchir les obstacles. Hélas, il était de frêle constitution. Il s’arrêta donc une fois de plus pour souffler, se retournant pour contempler le vide béant derrière lui. Voilà prés d’une journée qu’ils escaladaient cet éboulis pour atteindre le sommet de la falaise qui leur barrai le chemin. La mâtiné avait été une horreur en raison de la pluie traitresse qui rendait les rochers glissant. Cela s’était calmé après leur pause déjeuner. A la fin, évidemment... Le ciel restait pourtant d’un gris acier agité de lente convulsion, promesse d’une reprise prochain et surement encore plus dérangeante. Un long moment, l’errant resta à contempler le ciel pluvieux. Puis il baissa les yeux sur le chaos rocheux qu’il venait de franchir. ++++ Un sourire sarcastique lui vint au lèvres alors qu’il suivait la progression d’une silhouette féminine en contrebas.
"Ten, n’est tu pas sensée être une machine inépuisable, capable de déployer une force surhumaine ? Avec des senseurs d’une précision millimétrique et une prise de décision sur-rapide fondée sur une logique et l’analyse ?" lança-il- d’un ton taquin quand l’androïde arriva enfin près de lui.
"Mes...programmes... sont calqués... sur la condition... physique... des humains..." ânonna-t-elle en soufflant lourdement.
L’errant tiqua, s’émerveillant de cette étrange simulation des faiblesses humaines. Dans son infaillible mémoire, il notait chacune de ses petites caractéristiques qui rendait la jeune(?) femme(?) plus proche d’un être vivant... Et toutes les erreurs commises.

Simuler la fatigue et l’essoufflement... Mais pas la température corporelle, pourtant aisément vérifiable... Imitation, mais non copie. Qu’est-ce qui relever de la programmation, de la technique e qu’est-ce qui relevait de la psyché du robot ? Ten copiait consciemment et inconsciemment les humains...
Etait-ce un programme ou était-ce sa volonté propre ?
"Après pareille escalade, je vais devoir prendre un bain..." souffla l’androïde.
"Tu ne transpires pas." "Et alors ? Je me salie tout de même... Et j’aime la sensation de l’eau sur mon corps. Les êtres vivants trouve cela plutôt agréable, non ? Moi aussi..."
Il soupira, notant mentalement une nouvelle incohérence du robot.
"Je ne cracherais pas contre un bon bain chaud, il est vrai..." répondit-il, toujours sur un ton amusé. "Mais pas ici. Il y a bien quelques petits torrent, mais je ne sais pas si tu as remarqué l’altitude où nous sommes... L’eau doit être gelée et l’air est glacial."
"Oh..."
"Note aussi que l’oxygène disponible c’est réduit : nous devons être vraiment haut... J’ai de plus en plus de mal, et pourtant malgré les apparences, j’ai l’habitude des expéditions sauvages." Ten ne dit mot. Mais le visiteur observa avec plaisir la variation dans son rythme de souffle. Même s’il est n’en avait nul besoin, elle s’adaptait, calquant son débit respiratoire sur le sien.

Ils profitèrent de la pause pour se restaurer, blottis l’un contre l’autre. Ten adorait les contacts physiques. Hors ceux-ci étaient loin de déranger l’errant, même s’il lui remémorait de douloureux souvenirs.
"Je crois que nous devrions nous remettre en route..." souffla-t-il, les yeux perdu dans les nuages.
"Déjà ? On est si bien ici..."
"J’aimerais arriver au sommet avant la nuit. Et avant le retour de l’orage."
Le ciel gronda en réponse, désapprobateur. Il était uniformément gris métallique. Des spasmes l’agitait en silence, lentement, signe de puissant courant. Il s’en dégageait une aura de menace et de malveillance... Un autre grondement de tonnerre lointain renforça la sensation. Sans mots dire, ils se relevèrent et reprirent au plus vite l’ascension du chaos rocheux.

Peine perdue, évidemment. Quand les rochers et les blocs de l’éboulis formèrent la passe la plus difficile, le ciel s’ouvrit dans un fracas de fin du monde, déversant des trombes d’eau glacées sur les deux malheureux. Malgré sa tunique et sa cape qui avait traversé moult univers et moult Plans inhospitaliers, le voyageur était transit de froid, la pluie glacée semblant s’infiltrer jusqu’au fin fond de ses os. Ten n’était, en théorie, nullement sensible au déluge et au froid. En pratique, elle imitait si bien la faible condition humaine que l’errant dut plusieurs fois lui porter assistance pour l’aider à franchir des passes difficiles. Chaque fois, elle l’accueillait avec un sourire maladroit et des tremblements de froid simulés qui le faisait fondre, lui.

La tentation de recourir à la magie était grande, encore plus que lors de l’interminable errance sous le soleil de plomb de ce monde étranger. L’errant résista. Après des heures pénibles, ils aboutirent finalement au sommet. La pluie faiblit et se changea alors en faible neige. Non, pas vraiment de la neige... Un stade à mi chemin entre le liquide et le solide, encore plus pernicieux, congelant encore plus les chairs transis de froid. Devant eux s’étendait apparemment à l’infini une plaine de boue plus ou moins gelée, avec parfois quelques blocs rocheux solitaire, abandonné, tel de géant cadavre fossilisant se noyant lentement. Le ciel gris-blanc était flou, morne et indifférent. Aucun abris visible, aucun endroit où se reposer. Pas de végétation à bruler pour glaner un peu de chaleur et de lumière. De la boue putride, de le steppe gelé, des cailloux à l’abandon. Le voyageur regarda longuement ce paysage hostile. Puis il contempla sa botte couverte de boue marronâtre, qui avait franchit de distance que l’on ne pouvait chiffrer qu’en année-lumière. On aurait dit que la morne plaine enlisée tentait de la dévorer.
"Je sens que ça va être une vrai partie de plaisir..." railla le voyageur.

Par pure obstination, ils continuèrent, se frayant lentement un chemin. En un sens, leur progression était moins pénible, moins physique que l’escalade précédente. Par contre, le froid et l’humidité rendait la traversée détestable au possible. Les vêtements du voyageurs n’étaient plus qu’éponge humide, malgré leurs formidables immunités et leur imperméabilité théorique. Moralement aussi, c’était épuisant. L’horrible bruit de succion de la boue à chaque pas portait sur les nerfs du voyageur. La neige fondante et diffuse qui tombait du ciel masquait la vue, accentuant l’impression de vanité de leur quête et de leur avancée. Impossible de distinguer quoi que ce soit dans ce flou glacial. Vaincus par la fatigue, ils s’arrêtèrent enfin pour bivouaquer.

L’errant possédait un matériel compact mais efficace pour les abriter un tant soit peu. Ils choisirent un rocher-os pour vaguement les abriter et y adossèrent leur tente. Pas de bois, évidemment. Pas de feu, donc et pas de repas chaud. Comme tout les soirs, Ten brancha religieusement sa radio, l’abritant soigneusement sous la tente. Le voyageur la regarda faire, fasciné par le cérémonial rituel. Toujours fidèle au poste, la radio cracha sa musique à l’heure dîtes (seul repère temporel sûr de ce monde, apparemment). Ten l’accompagna un instant en fredonnant, oublieuse de l’observateur silencieux qui la couvait de ses yeux verts émeraudes. Le magicien d’outre-monde trouvait l’androïde fascinante et envoutante, quand elle avait ses si humaines réaction imprévues. Le désir monta en lui, rythmé par l’accélération de la musique.

L’émission se termina et Ten releva soigneusement la vague direction révélait par le bricolage de l’étranger.
"Voilà, j’ai terminé de noté. C’est approximativement vers..."
Elle fut coupé par les bras du magicien qui l’entourèrent. Cela la réduisit au silence un moment. Elle adorait le contact de sa peau chaude, humaine contre la sienne, si froide, traduisant sa fausseté. Mais cette fois si, l’étranger était aussi froid qu’elle ou presque, d’après ses capteurs. Le climat rude semblait voler la chaleur et la vitalité de l’errant.
"Désolé..." murmura-t-elle. "Nous ne pouvons pas partager notre chaleur corporelle. Je ne peux pas te réchauffer..."
La robot en avait des sanglots dans la voix.
"Il existe d’autres moyens de se réchauffer..." souffla le magicien étranger d’un ton à la fois doux et avide. "Le désir en est un..."
Il l’embrassa soudain, passionnément.
"Profitons de cette froide nuit...Il est temps de passer à une autre phase de ton apprentissage..."

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