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Chapitre 2 : Chair et acier

Chapitre 2 : Chair et acier

(Mens sana in corpore sano... ? - Cyberpunk - 28/03/2003)

La radio cracha soudain un flot de bruits, trop cacophoniques pour être qualifiés de musique, malgré les beuglements des chanteurs, couvert par la tempête sonore des guitares. Un poing écrasa le réveil. Une fois, deux fois. Le silence revint. Myr se redressa, l’esprit complètement embrumé. Ça avait sonné ! Et il était... 08h53 du matin ! Une heure à un chiffre ! Et ça avait craché du hardcore fusion necro-rock. Pas le genre de musique que la jeune fille appréciait, surtout au lever... Eh ! Une minute... Elle avait fait la fête toute la nuit avec les autres, pour ses seize ans. Jamais elle n’aurait commis l’erreur de programmer son réveil si tôt, et surtout pas sur cette station. Donc... Elle brancha son data jack sur la console qui lui servait de radio-réveil.

"Dee ? t’es là, vil sournois ?" formula-t-elle mentalement en activant ses biomoniteurs et en se synchronisant avec la Matrice limité qui gérait son réseau domotique.
"Bon réveil, ma douce princesse aux bois dormant..." afficha le moniteur interne de la jeune fille.
"Deeper, je vais te buter ! Tu dors jamais ou quoi ? Ou alors tu t’ennuies tellement que tu passes ton temps en me torturant à l’aube ?"
"Nenni, gente damoiselle, je viens juste réparer un crucial oublis..."
"De cette manière ? Pas très futé... J’suis d’mauvais poil au réveil... ça te dit une douche à la balle explosive ?" répondit Myriam. "Et arrête ce pseudo-language moyenâgeux !"
"Arrêter ? Mais cette façon désuète de m’exprimer donne plus de cachet et de crédibilité à ma noble profession ! Les gens veulent qu’un decker elfe s’exprime comme ça. Alliance de tradition, de noblesse et de modernité. L’aristocrate des réseaux, le Prince de la Matrice est devant eux !"
"Pff... Tu me fatigues Deeper. Si t’as un truc à dire, fais-le ou barres-toi, que je puisse me recoucher."

"Et bien jeune demoiselle ronchonne, je suis venus t’apporter un cadeau pour ton anniversaire."
Un cadeau ? Mais l’elfe et sa bande lui avait déjà fait plein de cadeaux hier ! A moins que... Oh oui !
"C’est une..." commença la jeune fille.
"Une mission, oui. Comme tu l’as demandé. Un run rien que pour toi. Tu es la chef, tu choisis l’équipe et rencontre le client. Cette fois, c’est la bonne, on te lance pour de bon."
"Chouette ! Merci ! Merci !"
L’adolescente attendait ça depuis si longtemps ! Enfin elle allait pouvoir faire ses preuves en temps que vrai shadowrunner, en temps que chef d’équipe. Elle avait déjà secondée et assistée l’elfe et sa bande de runners dans certaines occasions... Sans compter ses tournées avec le Doc. Mais tout ça était secondaire, du boulot d’arrière plan. Elle brûlait d’envie d’être pour une fois aux commandes, de pendre des décisions, de peser dans la balance du destin.

"D’après les données, ce serait une extraction de matériel et son transport. Pile poil dans tes cordes donc, je t’ai gâté. Tu dois prendre contact avec le Johnson au café L’aile ardente, adresse en fichier-joint. Pour l’équipe, je me recommande comme decker, j’ai un peu de temps à perdre..."
"Et comme ça tu pourras me surveiller..."
"Non, je n’interviendrais pas : tu seras seule maîtresse à bord. Pour le reste de l’équipe je te laisse choisir qui tu veux. Osborn est libre, comme toujours, ainsi que Ysis et Ceth. Ros à l’air assez pris par son job, ça fait longtemps qu’il ne court plus les ombres, mais si tu lui demandes... A moins que tu préfères trouver toi même des équipiers ?"
"Pourquoi se priver des meilleurs ? Va pour toi, Ysis et Ceth. Osborn me fout les jetons. Mais ils seront d’accord pour bosser avec moi ? Non, pour moi ?"
"Pas de soucie, ma puce ! Ils t’adorent. Et c’est des pros qui ne reculent devant rien... Et surtout pas un bon salaire. Le job est fort bien payé..."
"Donc se sera dangereux..."
"Ça l’est toujours ! Alors, c’est d’accord ?"
"Comment refuser ça à mon chevalier des réseaux ! Merci !"

Myr débrancha son jack et commença à s’habiller en vitesse. Elle saisit ensuite la barre métallique près de son lit et se laissa tomber vers le rez-de-chaussée le long de la tige de métal. Elle atterrit directement dans son fauteuil-hovercraft, un bricolage maison. Elle brancha son datajack sur l’interface de contrôle qu’elle avait implantée à cet étrange véhicule. Myriam en avait besoin pour être libre de ses mouvements. Elle n’avait plus de jambes au-dessous des cuisses.

Myriam constata avec un amusement agacé, mêlé à une pointe de gratitude que Deeper s’était introduit dans le réseau domotique et avait ordonné la préparation du café. Fort. Après cet indispensable revigorant, elle laissa un e-mail à Ceth et Ysis. Une fois ces détails réglés la jeune fille sortit de la minuscule pièce qui séparait la vie privée de la vie publique. Elle et le Doc étaient des passionnés : pas besoin de confort pour eux ! Tout l’espace était destiné à leurs passions respectives : la médecine et la mécanique. Ensemble ils avaient aménagé une vieille caserne de pompier de quartier en un bâtiment discret offrant des services très variés et utile dans ce monde : le Man&Machine était né de la conjugaison de leurs talents. Myr était une mécanicienne fort douée, une rigger qui plus est, une fusion moderne de l’esprit et de la machine. Ros était un chirurgien très polyvalent et surtout très discret. Spécialité : médecine d’urgence (voire de guerre) et cybernétique. Ensemble ils allaient chercher puis soignaient les gens disposés à payer pour la discrétion. Les Doc Wagon c’est bien, mais c’est pas se qu’il y a de plus opportun pour ceux qui vivent dans les ombres. Les clients du Man&Machine étaient essentiellement des criminels ou des shadowrunners. Quelques corporatistes venus chercher la tranquillité d’une entreprise familiale plus ou moins dissimulée. Tiens, en parlant de clients...

La salle d’op du Doc était verrouillée et une lumière rouge de mauvaise augure teintait le hall d’attente. Dès l’aube, Ros était au boulot. Etait-t-il seulement humain ? Comme pour ajouter à la touche dramatique de l’inquiétante veilleuse rouge, une religieuse de noir vêtu était debout prés de la porte.
"Bonjour Sœur Hanna... A moins que ce ne soit Eriana ?"
"Bonjour. C’est bien moi. Logique non ? Ma sœur jumelle maîtrise une magie curative qui est toujours utile au Doc, non ?"
"Ah, ah ! J’aurais du y penser, suis-je bête ! J’carbure pas encore à fond... Laissons le temps au café d’agir, ma sœur... Et qu’avons nous là ?"

"Un... pécheur... que nous espérons remettre sur le droit chemin. Ma sœur pense que c’est la moindre des charités chrétiennes et elle a convaincu le père Samuel de porter assistance à ce pauvre hère des rues."
"Humm... Vous semblez plus dubitative."
"Sur le principe je suis d’accord. Mais malheureusement nous ne pouvons pas aider tout le monde, pas seulement avec de bonnes intentions. Notre congrégation est si petite, si pauvre et si peu respectée ici ! Heureusement que le Doc nous aide gratuitement, le pauvre homme qu’on a secouru est vraiment dans un sale état..."
"Camaraderie de runner. Il doit bien ça au Troll."
La religieuse fronça les sourcils : elle détestait que l’on mentionne le passé trouble du père Samuel. Et elle ne portait pas les shadowrunners dans son cœur, les tenant pour responsable de nombreux troubles dans la cité.
"C’est juste une charité bien chrétienne que tout être devrait prendre en exemple..."
"Mais Ros n’est pas cro..."

Myriam fut coupée par des coups discrets frappés à la porte. Puis deux malabars asiatiques en costume sombre, lunettes noires entrèrent. Ils escortaient un vieillard lui aussi au faciès asiatique, même si sa longue barbe blanche et ses nombreuses rides crevassant sa peau tannée n’aidait pas vraiment à situer l’ethnie du personnage. Mais ce n’était pas un problème, dans le quartier tout le monde le connaissait. Shinbo Hayato, chef local des yakusa. Un survivant. Il avait survécu à tout : l’Eveil, les émeutes raciales (ou non), la monté des corpos, l’émergence de moult organisations criminelles. Myr l’admirait pour ça. De plus, il était resté fidèle au vieux code d’honneur si particulier des yakusa. Criminel, oui, mais digne et sans nuire plus que nécessaire à la population. Sa section de quartier prônait encore le tatouage rituel, afin d’entretenir l’esprit familial de l’organisation. Les débordements et la désobéissance y était sévèrement puni, même si l’homme pouvait se montrer généreux. Myriam s’avança. Elle ne s’inclina pas, se contentant d’un hochement de tête, sachant que le vieil homme n’aimait pas voir une handicapée se forcer à la courbette.

"Hayato-sama, soyez le bienvenue ! Venez avec moi. Nous pourrons discuter tranquillement, même si nos locaux sont petits et peu adaptés à recevoir des hommes tels que vous." Le vieux yakusa la suivit dans la cambuse, laissant ses gardes du corps avec la religieuse. Une marque de confiance qui rassura Myr. Elle ou le Doc n’avait apparemment pas commis d’irrémédiable et fâcheux imper. Voyons, elle avait payé la protection du mois, donc...
"Que nous vaut l’honneur de votre visite matinale ? Un problème ?" demanda-t-elle en servant une tasse de thé (mince, une sous-marque !).
"Rien qui puisse vous affoler, Myr-chan. Juste une petite... Commande particulière."
"Que puis-je faire pour vous ?". ça allait la mettre en retard pour ses rendez-vous avec les autres. Mais on ne peut rien refuser à un Maître Yakusa, non ?
"Vous savez sûrement que mon petit-fils vient comme vous de récemment fêter ses 16 printemps ?"

"Bien sur. Notre cadeau lui aurait-il déplut ? Nous nous en excusons humblement..."
"Non, non, bien au contraire ! Malheureusement ce présent lui a donné le goût de la moto. Un peut trop. La vitesse et l’adrénaline ont troublé ce jeune homme encore inexpérimenté. Il se livre maintenant à de folles courses dans les rues, se mêlant à des gangs peu recommandables. De mauvaises fréquentations..."
Présenté comme ça, on aurait presque dit que c’était la faute de Myriam et de Ros... Ce que devait penser le vieillard.
"Nous comprenons et nous allons nous rattraper au plus vite. Dois-je éliminer moi même certain de ces mauvaises fréquentations ? Ce n’est pas mon domaine... habituel. Et l’Oxymore et mes drones de combat pour le moment en réparation, il faudra compter quelques jours je pense..."
"N’y songez pas jeune fille. Inutile d’en arriver à de telles extrémités. De plus le Yakusa serait honteux de faire appel à vous pour ce genre de chose. Nous avons nos propres nettoyeurs.
"Alors que pouvons nous faire ?"

"Mon petit-fils a malheureusement un autre défaut. Il est fier mais abandonne vite devant le danger et la difficulté... Je voudrais que vous vous arrangiez pour qu’à la prochaine course, il lui arrive un humiliant et bénin accident. J’ai fait amener sa machine préférée dans votre garage, sous le prétexte d’accroître encore ses capacités. Sabotez là avec habileté, sans oublier d’y inclure un localisateur discret. Ensuite nos gens conduiront le blessé chez Ros-san, ou il subira sans doute une longue et douloureuse intervention..."
"Bien compris, Hayato-sama. Ceci est faisable et je m’en vais de se pas régler ce problème." "_ Je savais que je pouvais compter sur l’équipe efficace du Man&Machine pour régler ce petit problème..."
Le vieux renard se leva et s’inclina avec déférence, scellant ainsi l’accord. Myriam inclina elle aussi la tête et se dirigea illico vers son antre : le garage.

La modification de la moto ne prit pas longtemps. On la considérait comme l’une des meilleures techniciennes, étoile montante dans les ombres de Seattle. Elle améliora même les performances de la moto, histoire de maquiller le travail. Le petit-fils du Yakusa serait ravis. Il pousserait sans doute la moto, et au premier freinage après avoir atteint la pleine puissance... Il croirait sans doute avoir trop freiné et perdu le contrôle. Et le plan de son grand-père se mettrait en place... Mais tout ça l’avait mise affreusement en retard. Sans compter la cérémonie de remerciement dont l’assomma le vieil homme pour sa promptitude. Elle avait mailé Dee pour qu’il prévienne les autres. Elle ne fut donc pas surprise de voir (enfin, d’abord d’entendre), arriver Ceth. Faut dire que l’arrivée d’un Troll tout de cuir noir vêtu (bon sang elle avait bien dit "stylé et élégant"), le tout littéralement avachi sur une Harley géante customisée par ses soins. Un régal pour l’ouïe et la vue (pour la rigger... Nettement moins pour le voisinage).

"Ceth, j’avais dit qu’on allait dans un endroit stylé... Donc costume et vêtements classes !"
"Mais c’est classe ! Et ils sont propres en plus !"
"Et les deux fusils à pompe ? Et tu trimballes toujours cette vieille épée sur le dos ?"
"Bah... Depuis quand on fait des runs sans armes ? Et j’tiens à cette épée, c’est un cadeau !"
Le gigantesque Troll avait pour passion coupable la chevalerie. A la mode violente, mais toujours vaillant, preux et serviable. Myriam ne pouvait lui en vouloir à ce sujet, c’est à cause de ça qu’ils s’étaient rencontrés. Dans une ruelle sombre de Seattle, il y a déjà quelques années... Une fille sans jambe, rebelle à l’époque et qui se prenait pour une shadowrunner, une pro, quelqu’un capable de survivre dans l’ombre du plex... Naïve.

Elle avait faillit se faire violer par une bande de loubard de seconde zone. Même pas le temps de sortir son narcojet. Putain de réflexes câblés ! Elle avait été une proie facile, tentante, sans défense... Jusqu’à l’intervention du Troll. Géant viking descendu droit du Wahalla en réponse à ses implorations, il les avait massacrés en un rien de temps. Sous la pluie de sang, le cerveau de la fillette n’avait enregistré qu’une chose : voilà ce qu’était un fauve de la jungle urbaine, un vrai runner. Mais elle n’était pas taillée pour devenir une brute. Elle décida donc de compenser sa faiblesse et son handicap.

Devenir une arme. Devenir la machine. Plus de scrupules, plus d’armes civilisées comme le narcojet. Maintenant, bien à l’abri derrière des plaques de métal, elle jouait en virtuose des mitrailleuses lourdes et des lance-grenades. Son esprit était partout, invincible, contrôlant drones, armes et véhicules. Elle était désormais une rigger. Et elle allait le prouver au monde des ombres. "On y va. L’Oxymore est en rade depuis là dernière fois où j’ai du sauver vos carcasses des Barrens. Pareil pour les drones lourds. Recharge et réparation. On va prendre la limo et les drones d’espionnages... Bouge tes gros muscles et charge ton matos là dedans !"
"Ok m’dam ! Dis moi on est en retard ?"
"Oui, on va même être sacrement à la bourre, alors arrête de parler."
"Chic !"
Ceth avait un autre penchant : il aimait la vitesse, surtout quand Myr conduisait !

Myriam avait décidé d’arriver en grande pompe, histoire d’impressionner le client. Elle avait pour cela décidé d’utiliser le cadeau de son précédent anniversaire. Un bonus de mission de l’équipe de shadowrunners de Deeper... Une somptueuse limousine Mitsubishi NightFall. Le nec plus ultra des grands pontes. Souple, racée, raffinée et dotée de tout le confort moderne. Et blindée. Et armée. Myr avait customisé la bête, augmentant encore ses performance pourtant phénoménale. Elle avait surtout ajouté un détail important : un accès pour handicapés. En ces temps de cybertechnologie et de cultures d’organes clonés, ceux qui sont riches et puissant ne sont jamais des personnes à mobilité réduite... Un aspect amusant de cette amélioration est que vu la taille de son fauteuil flottant, elle ne pouvait piloter qu’à partir de l’arrière de la voiture (véritable bureau roulant).Voir rouler cette péniche sans pilote visible avait de quoi effrayer plus d’un automobiliste. Bon, elle avait du enlever le minibar pour ça, au désespoir des autres runners qu’elle conduisait.

Elle gardait le magnifique engin dans un entrepôt attenant au Man&Machine, histoire de ne pas encombrer inutilement son garage déjà surchargé par les ambulances et ses drones... Et puis, moins les clients criminels voyaient l’engin, moins ils auraient d’envies soudaines de luxe... Ceth et la rigger pénétrèrent dans l’entrepôt via une porte dissimulé. Immédiatement, le Troll dégaina un de ses fusil à pompe.
"Quelqu’un." grommela le runner en réponse à la question muette de la jeune fille. En effet, du bruit étouffé provenait de l’intérieur de la limousine. On s’était introduit ici. Celui qui avait fait ça était un pro. La rigger ayant évidemment laissé moult alarmes et pièges autour d’un véhicule de ce prix. Il allait payer : ils étaient sur leur terrain ! D’un geste vif, elle révéla un clavier surgissant de l’accoudoir gauche du fauteuil. Elle brancha son jack et lança le contrôle à distance. Aucun problème, elle avait encore la maîtrise du véhicule. Et de ses armes embarquées. A une vitesse sidérante, Ceth jaillit de l’entrée où ils s’étaient dissimulé. Les portes s’ouvrirent sous l’ordre mental de la rigger, au moment ou Ceth se plaçait pour tenir en joue l’intrus.

"Yoo les amis !" fit une voix joyeuse.
"Nagan..." soupira le Troll en rengainant. "Qu’est-ce que tu fous là ?"
Dans un mouvement trop souple pour être naturel, un jeune homme brun émergea de la voiture.
"J’ai appris que la miss avait un run potentiel sur le feu, alors j’suis venu me taper l’incruste."
"Comment t’as appris ça ? Et comment t’es rentrée ici ?" demanda Myriam, ulcérée.
"Disons que Serpent me l’a dit ! Quand à rentrer ici... J’suis quand même le chef Ninja du clan du Naga Blanc !"
"Pfff... Je parie qu’en fait Deeper n’a pas pu s’empêcher de te mettre au courant ! Il a un faible pour toi ou quoi ?"
"Je ne sais pas pour l’elfe, mais c’est bien de lui que je tiens mes informations. J’ai beau être un adepte shaman, je ne suis pas hostile aux réseaux..."
"Mais moi, la chef, je ne t’ai pas invité, Ô grand chef Ninja du Clan Qui N’A Qu’Un Membre !"

A vrai dire, Nagan lui faisait un peu peur... Mince et souple comme une anguille, il la mettait mal à l’aise. Surtout ses yeux vert-jaunes qui se recouvraient de temps en temps d’une fine membrane... Sans compter ses multiples tatouages rituels qu’il adorait exhiber. Et puis elle était assez troublée par les magiquement actif... Pour se rapprocher de son totem, Serpent, il n’avait pas hésité à modifier son corps en faisant appel aux avancés de la biologie. Elle n’arrivait pas à le comprendre : tantôt froid et distant, tantôt exubérant. Et cette passion pour les reptiles ! Il en avait plein et les trimballait souvent avec lui... Pouah ! En tout cas un passionné : lui, un occidental, tentait de faire revivre à Seattle un clan de ninja mystérieusement disparut. Le clan de son grand-père adoptif. Shadowrunners dans l’âme et par vocation, il était toujours à la recherche d’emploi pour se faire connaître et gagner assez de nuyens pour réaliser son rêve...

"Aller, sois sympa... Promis j’ferais pas d’ennuis. J’suis un peu dans la dèche en ce moment et j’vais devoir céder le dojo si j’paye pas le loyer..."
Le dojo. Encore une partie du rêve fou de cet adolescent attardé. Avoir son propre dojo à Seattle ! Tout le fric qu’il gagnait à la sueur des batailles dans les ombres passait là dedans... Gamineries ! Pourtant l’argument porta : elle savait ce à quoi étaient contraint ceux qui avait des rêves... Et avoir un chez soi, une retraite loin du bruit et de la fureur de cette cité folle et polluée valait bien des sacrifices.
"Bon d’accord pour cette fois..."
"Merci ! Merci !" exulta-t-il. "Chef, vous ne le regretterez pas ! Je serais la mort silencieuse qui rode dans l’ombre, n’attendant que votre commandement pour frapper l’âme noircit de nos ennemis !"
"Ouais, ouais... On leur dira."
"Grr... Butin en moins..." grommela Ceth. "Une chance que c’est bien payé d’après Deeper !"
"Bon, en voiture les enfants ! On va être à la bourre. Nagan, change toi s’il te plait, on va dans le grand monde, alors tu évites les oripeaux couvert de symbole cabalistique, ok ?"
"Pas de problème ! Un ninja sait se fondre dans son environnement. J’ai prévus un smoking. Moi." répondit l’adepte en lançant un clin d’œil au Troll. "Mais... euh."
"Quoi encore ?" explosa la jeune fille qui s’installait déjà.
"Kaniki est partit se balader dans cette luxueuse limousine et..."
"Raahh ! T’as encore amené une saloperie de bestiole ! Fait le sortir de MA voiture ! J’ai horreur de ça !"

"Ysis est aussi de la partie ?" demanda Nagan, le teint verdâtre mais se forçant à sourire.
"Oui, on va la prendre avant de filer au rendez-vous..." répondit Myr, yeux clos, concentrée sur le pilotage.
"Chic ! Et à quoi va elle ressembler cette fois ?"
"Mystère."
Ysis était une spécialiste de l’infiltration. Enfin, selon sa méthode... Enfant des rues de Seattle, pauvre et sans soutient, elle avait utilisé la seule chose qui permettait à une femme de sortir de sa condition. Le sexe. Trop fine pour sombrer bassement dans la prostitution, elle était devenue une geisha de luxe pour hommes d’affaires blasés... Et une voleuse et un assassin hors pair. Sa beauté et son talent pour le déguisement lui avait permis d’acquérir argent et pouvoir et de sortir de l’enfer des rues. Pour un temps. ça n’avait, bien sur, pas duré : les puissants avaient finit par découvrir l’identité de la Mata-Hari qui utilisait leur faiblesse. On lui avait tendu un traquenard dont elle n’avait réchappé que par miracle. Au lieu de se terrer ou de fuir, elle avait décidé de se venger. Son corps meurtrit et déchiqueté avait été refaçonné par la cybertechnologie, faisant d’elle une tigresse mangeuse d’hommes dangereuse et mortellement assoiffée de vengeance. Ceux qui s’en étaient pris à elle étaient tous morts ou disparus. D’affolantes rumeurs couraient dans les ombres sur les tortures qu’elle leur avait fait subir. Une nouvelle shadowrunner était née.

Elle avait repris ses anciennes habitudes, mis à part que maintenant elle était surtout mandaté pour tuer ou récupérer des informations (sur l’oreiller). Elle travaillait en duo avec Ceth. Curieusement elle avait confiance dans le Troll. Son côté chevaleresque la rassurait sans doute. Et sa puissance de feu. Deeper avait pris sous son aile le duo de tueurs des rues et leur avait dégotté des contrats qui les avaient rendus célèbres dans les ombres... Maintenant c’était son tour ! Myriam gara la limo d’une main (pensée ?) experte, à deux pas d’un porche d’un quartier bourgeois. Il n’avait pas été difficile de trouver Ysis. Il suffisait de remarquer la troupe d’admirateur plus ou moins discret qui attendait avec elle. Elle se coula avec grâce dans le véhicule, ruinant les espoirs de la meute de prétendants. Qui pourrait rivaliser avec une voiture aussi classe ?

"Bonjours à tous." déclara-t-elle d’une voix sensuelle frémissante. Aujourd’hui elle avait l’apparence d’une elfe hautaine ("C’est ce que préfère les clients... Avec un fouet ! Pervers !" avait-elle dit un jour à Myr). Long cheveux noirs anthracites, lisses et miroitant doucement ("Cordelette étrangleuse dissimulée..." remarqua Nagan).
Des yeux bleu-gris acier magnifiques et déterminés. Robe coûteuse en satin noir, avec décolleté profond et manches bouffantes ("Sûrement pour planquer des armes" pensa le ninja), sans oublier parfum français de luxe. Somptueuse. Mortelle.
"Salut ma Dame !" répondit Ceth. "Vous êtes superbe."
"Merci... Oh, vous avez amené le petit ninja ? J’espère qu’il saura bien se tenir..." fit-elle avec amusement. "On est pas en retard au moins ?"
Sa voix était suppliante, chose que Nagan comprenait parfaitement.
"Si. Accrochez-vous, j’vais devoir y aller à fond !" répondit Myriam en rebranchant son datajack sur l’interface de contrôle.
"Ohhh... C’est ce que je craignais..."

Ouverture des ports mutuels. Nerfs connectés. Borderline franchie. Et elle devint la machine. Obéissant à ses désirs, la limousine s’élança comme un guépard. Le moteur accélérait comme les battements de cœur de Myr. Elle adorait la souplesse tranquille du moteur japonais. Fiable et performant, sous-contrôle. Ça n’avait rien à voir avec la débauche de puissance brute de l’Oxymore avec son moteur allemand... Fonçant tel un prédateur sur un troupeau effarouché, elle s’inséra dans la circulation de Seattle, louvoyant agilement entre les véhicules à une vitesse effroyable. Nagan et Ysys s’adressaient des sourires crispés, tachant tant bien que mal de garder leur calme. Ceth exultait.

Pour Myr, le temps avait ralentit, la mécanique démultipliant ses sens, embrasant ses nerf de l’extase de la fusion avec la machine. Les autres bolides semblaient comme immobiles tandis qu’elle les esquivait, remontant les avenues bondées tel un poisson vif-argent esquivant les rochers. Elle sentait la pluie acide sur la carrosserie, le vent hurlant, la vitesse sans limite, la chaleur du moteur et des tuyères, le contact rugueux des pneus et de l’asphalte... C’était mieux que la drogue, mieux que l’alcool, mieux que les trip dans la Matrice qui n’avait aucune prise avec la réalité, mieux que le sexe (enfin, elle supposait, car de ce côté là...). Les yeux fermés, frémissant inconsciemment de plaisir, elle envoya une onde mentale et alluma la musique. Voyons que choisir... Ride of Walkyries ? Bien adapté, mais trop classique... Ah, voilà : The Planet Suite : Mars The Bringer of War !
La musique classique s’éleva, rythmant la conduite dangereuse de la rigger au milieu du flot urbain.
"Oh, non ! Elle a mis sa musique..." gémit Ysis.
"Et alors ?" demanda péniblement Nagan, terrorisé par la vitesse.
"Un : elle n’a aucun goût. Deux : elle va aller encore plus vite..." conclut Ysis la mine verdâtre.
"Oh non..."

L’avantage d’avoir une limousine d’un prix honteusement exorbitant, c’est que les gens s’en écartent. De plus quand on voit un tel bolide foncer sur les routes surchargées de Seattle, on en conclut qu’il s’agit d’un grand ponte corporatiste en déplacement urgent. Et on n’ennuie jamais ces gens là, surtout pour des choses aussi négligeables que les limitations de vitesse ou le respect des autres usagers... Myr avait appris ça au Black&White Club. Elle rêvait d’en faire partit, au grand désespoir de Deeper et du Doc. Il s’agissait d’un groupuscule de rigger habituellement employé justement pour conduire des cadres pressés des mégacorpo de la citée. Estimant leurs talents sous-employés à conduire de vieux richard, ils avaient fondés un club de courses illégales où ils pouvaient enfin donner toute la mesure de leur talent et toute la puissance des monstres qu’ils conduisaient. Myriam pensait qu’elle avait le niveau. Mais Deeper refusait de lui donner une fausse identité valable pour se faire passer pour une corpos... Trop dangereux selon l’elfe. Mon œil. Le chevalier des réseaux était seulement un tantinet trop protecteur avec ses poulains... Ou était-ce encore ce vieux sentiment de culpabilité ?

Myriam avait perdu ses jambes et sa santé au court ’une extraction menée par le groupe de shadowrunners de Deeper... Elle et lui étaient les seuls survivants. Jamais elle ne pourrait remercier l’elfe de sa générosité, de ses intentions et de ses soins. Mais tout cela était seulement justifié par sa culpabilité... Chassant ses pensées amères, elle se reconcentra sur la route. Sinon ses passagers allait encore vomir ou se plaindre. A part Ceth, bien sûr. Sans tenir compte des cris, elle s’engagea à pleine vitesse dans une ruelle-raccourcis à peine plus large (7.8cm de chaque coté.. ça passe !) que la voiture. Elle se retrouva catapultée sur un boulevard où elle zig-zaga habilement entre les véhicules quasiment à l’arrêt dans son temps ralentit. Elle arriva à un point de contrôle, passage obligatoire pour les beaux quartiers. Mur de séparation, fossé entre riches et pauvres. Elle ne ralentit même pas. Soit les gardes étaient laxistes, soit ils ne voulurent pas arrêter l’impressionnante limousine et risquer de retarder son propriétaire. Soit l’elfe avait aveuglé leurs systèmes de contrôle... Ralentissant enfin, à la grande joie de ses collègues, elle se faufila adroitement entre les autres véhicules, plus stylés, plus souples et moins nombreux que dans les banlieues populeuses. D’après le plan affiché par Dee, ils n’étaient plus loin... Aller, une dernière frayeur pour la route ! La péniche roulante accéléra soudain en vue du bar chic où l’équipe avait rendez-vous. Dérapage contrôlé et cris. La limousine se gara impeccablement, glissant sur l’eau en aquaplaning quasi-contrôlé. Arrivée impeccable, stylée et énergique. Un rien m’as-tu-vu peut-être... ++++ "Pile dans les temps ! On a même trois minutes de rab’ !" annonça fièrement l’adolescente.
"Il nous faudra au moins ça pour s’en remettre..." maugréa Nagan, le visage blanc comme un linceul mortuaire.
"T’as prévus des sacs en papier ?" demanda Ysis d’une voix rauque. _ Ceth éclata de rire et battit des mains comme un gosse à la fête foraine.
"Allons, ne vomit pas dans ma somptueuse voiture ! Ce n’est pas digne d’une grande shadowrunner !" répondit Myr, les yeux pétillant.
"Droguée à l’adrénaline ! Folle du volant !". Le ton était mi-sérieux, mi-amusé.
"Une vraie gosse..." ajouta Nagan en soupirant.
"T’es guère plus âgé, la p’tite nature ! Et ça se prétend Ninja ! T’es pas censé souffrir en silence ?"
"Si. Mais Kaniki est affolé. Et je n’aime pas le voir dans cet état... Il devient nerveux !"
"Raaah ! T’as trimballé ce truc dans ma voiture ! Tu pouvais pas le laisser ? Sort ! Sort-le de là !"

L’équipe sortit de la voiture. Impressionnante. Déjà l’arrivée n’avait pas été discrète, mais là... Une handicapée en fauteuil flottant piloté par interface, 2m71 de Troll en cuir noir avec une épée dans le dos, un type aux yeux fendus inquiétant, mal l’aise en smoking. Tout annonçait shadowrunnner en vadrouille. Mais bon, ils s’en fichaient éperdument. D’une part, une équipe de runner était quelque-chose qu’il valait mieux ignorer, surtout avec un Troll massif et sortant d’un luxueux étalage de richesse mobile. Et en plus, de toute façon les regards étaient fixés sur la somptueuse, la magnifique, la divine (fausse) elfe en robe de soirée...

"Le smoking te vas pas mal !" commenta Ysis en regardant Myriam. "Mais pourquoi pas de robe ? Tu aurais l’air d’une ravissante poupée de porcelaine !"
"Ouais, moque-toi de ma taille pour te venger !"
"Loin de moi cette idée..."
"Puis j’aime pas les habits féminins. C’est pas... pratique. Et puis j’ai pas envie de paraître mignonne ! Ça ferait pas crédible pour le boulot."
D’un geste négligent, sur de ses droits, elle s’avança devant un impressionnant videur Orc en tenue. Après vérification, il consentit à les conduire à la table privée retenus par Mr. Johnson. D’après son air pincé, il ne portait pas les runner dans son cœur. La fouille autorisant l’accès à ce temple de la distraction pour les puissants fut longue et minutieuse. Et un rien humiliante. Ceth dut à regret se défaire de sa lourde épée. Les autres abandonnèrent aussi leurs armes et se soumirent à la désactivation de leur cyberware. Myriam y échappa, arguant sa qualité d’handicapée et la nécessité de son interface de contrôle. Son statut inhabituel gênait généralement les employés. Ceux d’ici ne firent pas exception, lui laissant l’usage de son fauteuil flottant. Bande d’idiots !

Ils furent conduits dans une alcôve à l’écart. Surprise : là, deux hommes les attendaient. L’un était grand et massif, mais idéalement, superbement proportionné. Debout, drapé dans un grand manteau, il fixait les runners au travers d’une impressionnante visière opaque. Tout en lui criait garde du corps. L’autre était petit, grassouillet, les cheveux grisonnant et en touffes bouclées se raréfiant. Il était en sueur et semblait nerveux. Il était vêtu sans recherche, ses vêtements n’étant même pas propres. Etonnant dans cet endroit classieux. Leur employeur ?
"Les voilà." lança laconiquement le grand à l’arrivée des runners. "En retard de 1m36s."
"Bien, bien... Installez-vous, je vous en pris !" déclara le petit d’un ton joyeux masquant mal sa nervosité. Les runners s’installèrent donc en silence. Ceth et Nagan proches du garde du corps, prêts à tout et Myriam et Ysis prés du futur employeur. Curieusement, celui-ci ne fut pas subjugué par l’éblouissante elven wannabe.

"Vous êtes ceux recommandés par ce Deeper ?" demanda finalement le gros après avoir jaugé le groupe d’un air affolé et suspicieux. "Ma foi... Je ne m’attendais pas à ça...".
"Mon aspect vous gène ?" répondit Myr, un rien énervée. Allait-on toujours la juger handicapée ?
"C’est vrai qu’il est un peu... surprenant. Sans compter le Troll et le... L’homme au yeux de chat. D’ailleurs, autant lui que vous me semblait bien... Jeune. Pour cette profession. Soit dit sans vous offenser."
"C’est déjà fait..." pensa la jeune fille. Pourvu que Nagan ne pète pas les plomb et ne tue pas ce vieux grisonnant.
"Identités confirmés. Ce sont bien eux. Et ne doutez pas de leurs compétences. Deux d’entre eux ont réussi à amener des armes : la jeune fille a même une mitrailleuse lourde pop up dans son accoudoir. Quand au Troll et à l’humain. Ils peuvent vous tuer à mains nues. Et la caméra de surveillance figée vers notre table m’indique que le decker Deeper est ici aussi, infiltré au cœur du système de l’établissement."
"Euh... Parfait, alors... Merci Lomeg."

"Mr. Johnson... Nous sommes des professionnels. Vous le savez, non ? Sinon, à quoi bon faire appel à nous ? Exposez-nous plutôt le problème."
"Bon, alors voilà : nous voudrions que vous récupériez certaines affaires pour nous... Des caisses. De produits biologiques expérimentaux."
"Et dangereux sans doute ? ça expliquerait le prix."
"Ce n’est pas ça le plus important... C’est l’endroit où elles se trouvent..."
"Allez-y ! Quel corpos on doit cambrioler ?"
"Non, non, non, vous n’y êtes pas ! Nos caisses sont juste dans un endroit... Un rien trop exposé."
"Où ça ?"
"Dans un entrepôt du port. Et vous savez ce qui s’y passe ?"
"Ouais, on a vu les infos. Un bateau contenant des produits inflammables et toxiques s’est crashé contre un pont, embrasant le quartier... Et vos trucs sont là-bas ? Mais c’est une zone sinistrée ! ça grouille de flics !"
"Voilà pourquoi on fait appel à vous : pour que vous sortiez au plus vite notre marchandise de là. Et discrètement. Et avant que la Lone Star ou la police y jette un coup d’œil."
"Humm... Faisable. Mais dîtes moi, que contiennent ces caisses ? De la drogue ?"
"Mon dieu non ! Les effets sur des humains seraient... Non ! C’est juste des échantillons à faire analyser par notre labo... Bon, pas très légaux, je l’avoue, mais... Pas des drogues. D’ailleurs il n’y a que trois caisses, pas de quoi lancer un trafic !"
"Humm, alors, c’est bon. J’ai un problème d’éthique avec ça..."
"Curieux pour une runner."
"Tout le monde n’est pas un mercenaire sans cœur, sans foi ni loi... Mais, tout de même, parlons rémunération..."

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